CHAPITRE IX
d’Esculapc; en mémoire du service qu'il rendait au monde, scs confrères furent exemptés à toujours d’impôts; on frappa des milliers de médailles, on célébra des jeux magnifiques, et les mourants eux-mémes, s'associant au bonheur public, voulurent qu'on mit sur leur tombe : Le jour de notre mort fut celui du salut d’Auguste. Quant au sénat, il l’accabla de tous les titres qui pouvaient paraître ajouter à son omnipotence, en le nommant, aux applaudissements du peuple, proconsul perpétuel de l'empire, et l'investissant de l'autorité sans bornes et de l'inviolabilité des anciens tribuns. C’est ainsi que tous les pouvoirs pour lesquels le sénat avait combattu et lutté sept cents ans , et qui n'étaient venus au peuple qu'après des siècles de batailles, de persévérance, de courage, et ses grandes retraites sur le mont Aventin, furent abdiqués avec transport, l’an 23, par le peuple et le sénat, au profit d’un seul homme.
L'année suivante, la foudre ayant frappé le Panthéon, le peuple s'imagine que les dieux sont irrités de ne pas voir Auguste dictateur. 11 court en conséquence à la Curie, et menaçe aussitôt d'y mettre le feu s'il n’est nommé sur-le-champ ; les pères conscrits votent avec empressement, suivent cette multitude, qui monte au Palatin et dépose les vingt-quatre faisceaux aux pieds de son idole. Auguste avait toute l'autorité, il refusa ce titre inutile; mais pour contenter le peuple il accepta le titre de pourvoyeur général, et quelque temps après la dignité de souverain pontife. Investi en outre à perpétuité de la puissance consulaire, et pouvant frapper tout le monde comme préfet des mœurs, il n'usa , chose bien rare et bien louable , de cette autocratie sans contre-poids et sans limites que dans l'intérét public. La société romaine était couverte d’abus comme un mendiant des Esquilies de plaies. Auguste les cautérisa sans pitié. Les jeux, qui ruinaient les édiles, furent confiés aux préteurs et mis à la charge du Trésor. 11 défendit de faire combattre les gladiateurs plus de deux fuis par an, et fixa leur nombre à cent vingt. Des sénateurs, des chevaliers, des matrones romaines des plus nobles familles, jouaient et dansaient sur le théâtre : il les moralisa malgré eux en leur fermant la scène. Les hautes maisons de la vieille Rome fourmillaient, comme des ruches, d'une population si nombreuse, et se trouvaient tellement serrées, que les incendies y causaient d'effrayants ravages: aux cohortes nocturnes Auguste adjoignit six cents esclaves , qui, placés sous les ordres des édiles curules, eurent pour tâche unique de courir au feu. Agrippa, le secondant de son côté, continuait ses grands travaux d'utilité publique, et conduisait à Rome, sur des arcades admirables, l'eau Julia, par un aqueduc de quatorze milles, et par un autre, long de vingt-deux milles, qui, partant du lac Alsiétinus (di Martignano), aboutissait au Janicule, l'eau Augusta.
Ses réformes. — Infatigable dans son ardeur à préparer le bien , dès qu'il avait amélioré il réformait. L'encens que lui prodiguait Rome ne l'avait pas ébloui au point de l’empécher de voir les deux hontes sociales de la reine des peuples, un sénat indigne et corrompu et une population de mendiants. Aidé du bras énergique d'Agrippa , il porta remède à ces deux maux en dégradant quatre cents sénateurs,
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et en induisant les frumentaires de trois cent cinquante mille à deux cent mille. Tout en accomplissant ces réformes , et en les complétant par la défense de vendre les suffrages au Forum , par l'impôt dont il frappait les riches célibataires , et par une foule de règlements religieux , il faisait rayonner glorieusement au dehors la vieille épée romaine, et atteignait tour à tour les Arméniens en Orient, les Ibères derrière leurs montagnes, et les Germains dans leurs forêts. Puis, quand il était resté deux ou trois ans absent, et qu’il revenait , comme en l'an 36 de sou règne , avec les aigles et les enseignes perdues autrefois par Crassus , il entrait nuitamment dans la ville, gagnait sa modeste maison du mont Palatin, et le lendemain allait à pied , au bruit des acclamations du sénat et des cris d’ivresse du peuple, déposer un laurier aux pieds de la statue de Jupiter Capitolin. C'est après ces expéditions qu'il fermait le temple de Janus. Quand il le ferma pour la première fois, en 29, il y avait deux cent trente-six ans qu’il était ouvert, et lorsqu’il en condamna les portes pour la troisième fois, en l’an 8, il inaugurait sans le savoir la paix divine au milieu de laquelle naquit h Bethléem celui qui , du haut de sa croix, devait abattre Home antique et régner sur Rome nouvelle.
Il ferd Dacscs, sos fils adoptif. — Peu de temps avant cette date si grande pour le monde , des présages sinistres avaient effrayé les Romains. Une immense nuée aux bords sanglants venait d’envelopper la ville , et la foudre éclatant de ses flancs noirâtres, parmi les tonnerres et les éclairs, avait frappé le temple de Jupiter Capitolin, le sanctuaire de Junon et de Minerve, et môme l’humble toit d’Auguste. Les augures prédisaient de grands désastres. On apprit en effet un malheur irréparable , la mort subite de Drusus , fils adoptif de l’empereur. C’était le fils de cette Livie qu’ Auguste avait épousée enceinte, bien qu’elle eût déjà Néron pour époux. Ces mariages , qui semblent étranges aujourd’hui , étaient alors si bien dans les mœurs romaines , que l’austère Caton lui-même céda sa femme au vieux Hortensius, et l’épousa de nouveau après la mort de ce dernier , qui lui laissait tous ses biens. En devenant le mari de Livie , Auguste était devenu le père de ses deux enfants, Tibère et Drusus. Mais bien qu’il leur témoignât la même amitié, tout le monde croyait qu’il avait pour Drusus les entrailles d’un père. Personnellement, du reste , le fils de Livie , par ses hautes qualités et l’élévation de son âme , justifiait les sympathies d’Auguste et les regrets de Rome. Celait lui qui, tenant d'une main ferme l’épée d’ Agrippa , venait de frayer un chemin à l’aigle dans ces rudes forêts de la Germanie. Successeur désigné d'Auguste, il avait donné l’espoir d’un autre demi-siècle de gloire et de bonheur. Aussi, pour la première fois depuis longtemps, Rome fut vraie dans sa douleur et ses hommages. On rendit des honneurs extraordinaires aux restes de Drusus. Tibère, qui les avait rapportés à Rome, prononça son éloge funèbre au Forum, tandis qu’ Auguste , les yeux baignés de larmes, la voix brisée par les sanglots, le prononçait en même temps au cirque de Flaminius. Puis les chevaliers portèrent le corps sur leurs épaules au Chainpde-Mars, où il fut brûlé et enseveli dans le tombeau à trois étages qu’Auguste
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venait d'y faire construire pour lui-même. Le sénat votait en même temps à ce fils tant regreretté des statues, des médailles, des arcs de triomphe, et le surnom resté populaire de Germanicus.
Désordres dk su ville J; lu. — La mort, depuis quelques années, frappait saus pitié autour d'Auguste. Il avait déjà vu s'allumer les bûchers funèbres de son neveu Marcellus, de son poète Virgile, du grand Agrippa Son gendre , de sa sœur Octavie , et à peine les cendres de son fils Drusus étaient recueillies dans l’urne d'or, qu’il perdit son ami Mécène et Horace. Pour relever son cœur brisé, on lui apprit les désordres de Julie sa fille , qu'il avait donnée à Tibère après la mort d'Agrippa, et qui scandalisait par la licence de ses mœurs la plus immorale des sociétés antiques. Il fallait que ces désordres fussent bien grands, car le père de famille se montra inflexible. Dans la première chaleur de sa colère , il voulait la faire mourir. On le pria tant, qu'il se contenta de la reléguer dans une île, en l’y condamnant pour la vie au pain et à l'eau ; mais il jeta sous la hache des licteurs la plupart des complices de ses débauches , et frappa les autres d’un exil éternel. Malheureusement, le sang ardent et corrompu des Césars bouillonnait avec une telle impétuosité chez les femmes de sa famille, qu'à peu de temps de là, ce qu'il avait fait pour la mère il fallut le faire pour la tille. Il ne lui resta bientôt, comme espoir et comme soutien de sa vieillesse , que les fils d'Agrippa et de la prostituée de l'tle Pandataria, deux enfants qui, venus trop vite, et mal élevés par les esclaves, périrent l'un pubère à peine, l’autre avant vingt ans; si bien qu'à la fin de sa vie, Auguste se trouva seul dans sa maison déserte, entre Livie et Tibère qu'il haïssait, et que l'artificieuse impératrice finit cependant par lui imposer à force de prières, de larmes et de caresses.
Le seul refuge d’Auguste contre tous ces chagrins fut le cœur du peuple. Ingrate autant que servile, l’aristocratie ne songeait à payer les sesterces qu'il lui donnait que par le poignard : déjà il avait été forcé d'ôter la vie à Cellius, d'exiler Murena et Fannius C jpio, qui voulaient l’assassiner au terme de sa carrière. Le misérable auquel les beaux vers de Corneille ont accordé l’immortalité poétique, lorsqu'il ne méritait que l’immortalité du mépris, Cinna conçut le projet d'égorger ce vieillard pour l’empêcher de faire plus longtemps le bonheur de Rome. Tels étaient les patriciens de cette époque : Auguste, qui les connaissait bien, ne daigna pas frapper Cinna, mais, pour faire éclater aux yeux de ses contemporains et de la postérité la bassesse d’un de ces nobles qui se disaient les vengeurs de la liberté , il lui jeta, avec sa clémence, de l’or et des honneurs que le lâche accepta.
Le peuple , au contraire , reconnaissant et dévoué , ne laissait échapper aucune occasion de lui prouver son amour. La moindre allusion à la bonté de son gouvernement était couverte au théâtre d’applaudissements frénétiques : il avait beau le défendre formellement, tout le monde se levait avec respect à l’arrivée de sa famille. Le feu ayant pris à sa maison du mont Palatin, chaque citoyen voulut souscrire pour la rebâtir : on avait réuni des sommes immenses , mais il n’ac-
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cepta qu’un seul denier de chaque offrande. En revanche, Auguste payait celle affection par ce qui plaisait à ce peuple, toujours avide de jeux , d’émotions et de fêtes. Ce qui ne l'empêchait pas, pourvoyeur vigilant, de distribuer le blé gratis dais les famines, et, digne chef militaire, de porter aussi haut que le plus brave de ses prédécesseurs l’aigle , qui ne s'abaissa un instant dans sa main que par l’imprudence de Varus.
-Mais le spectacle qui mérite l'admiration de tous les siècles , c'est celui qu’ Auguste donna à Rome pendant quarante-six ans. Cet empereur qui gouvernait, pour ainsi dire, l'univers ; cet unique héritier du pouvoir, de la grandeur et des trésors accumulés durant sept cents au Capitole par ces fortes générations qui dorment des deux côtés de la voie Appia et sur les champs de bataille du monde ; cet homme qui était tout, dictateur, consul, prince du sénat, tribun du peuple, souverain pontife , et qui fut un demi-siècle la tête , le cœur et le bras de Rome , ne se distinguait pas, dans la foule, du moindre des citoyens. R logeait au Palatin dans l’ancienne maison de l’avocat tlortensius , modeste demeure dont les portiques étaient en pierre d’Albe , et qui n'avait ni marbres ni parquets précieux. Un petit cabinet lui servit là d’appartement d'hiver et d’été pendant quarante ans. Lorsqu’il lui survenait quelque affaire sérieuse, il empruntait pour y réver les jardins d’un ami. Au Forum, où il votait dans sa tribu comme le dernier des citoyens, tout le monde le coudoyait. A l’amphithéâtre , on riait sans façon de son costume , car ce maître de l’Asie ne portait l'été qu'une robe de laine filée par ses filles, et l’hiver qu’une tunique et un manteau , outre le grossier pileus qui lui couvrait la tête. Dans sa maison, il vivait du pain des esclaves et de figues fraîches. Au sénat, des patriciens le contrariaient quelquefois si brusquement, qn’il préférait sortir pour ne pas être forcé de punir. Qu’il s'endormit sur son tribunal, aux criaillcries des avocats, ils l’éveillaient aigrement en lui reprochant sa paresse I Qu’il promit à un vétéran d’envoyer un témoin & sa place, et le soldat lui répondait : « Je n’avais pas de remplaçant en me battant pour toi à Actiuml » Et cet homme, occupé nuit et jour de sa tâche, allant et venant souvent même sans être escorté d'un esclave, au milieu de cette immense population qui le regardait et l'aimait comme un père, tout en contenant les trois cent mille légionnaires d’une main , et de l'autre les provinces d’Europe, d'Afrique et d’Asie, tout en faisant jouir Rome pendant quarante-six ans de deux bienfaits qu’elle n'avait jamais connus, la paix et un bon gouvernement, trouvait encore le temps de donner un admirable essor aux arts, aux sciences et à la littérature.
A sa voix , Vitruve créait la grande architecture , et lui aidait à faire de marbre celte ville qu'il avait trouvée de briques. Tite-Live, Varron, Longin , Denis d'Halycarnasse, Flaccus, Strabon, Celse , Labeo, fondaient la science historique, la science médicale , celle de la géographie et du droit : la poésie modulait scs chants les plus harmonieux dans les vers d'Ovide, de Gallus, de Properce et deTibulle; et ceux qu’il aima entre tous, ceux qu’il eut le bonheur de combler des nobles récom-
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