CHAPITRE IX
purent lui arracher une parole. Penchant alors sur lui son visage sévère et sombre :
< Comment cs-tu devenu Agrippât » dit Tibère à voix basse ... « De la même façon que tu es devenu César, » répondit l’esclave en mourant.
Sox caractère. — Cette ullusion è son élévation au pouvoir, qui dans l’opinion restait entachée d'un caractère frauduleux, explique la froideur de Rome pour Tibère et les nuages de son esprit naturellement méfiant. Vieux , avare , taciturne et dur, il ne pouvait passionner un peuple amoureux jusqu'au délire de la forme et et du plaisir. Tibère remplissait avec une scrupuleuse exactitude son office impérial , mais sans s’écarter de la ligne stricte du devoir. Ainsi , tous les monuments élevés par Auguste et ceux qu’il n’avait pu finir furent réparés et achevés, mais il n'embellit pas la ville d'un seul édifice nouveau. Il lui suffisait de compléter en tout l'oeuvre de son prédécesseur. Ne dépensant presque rien ]>our lui-même, il dépensait beaucoup pour la République. Les cités et les peuples étaient comblés de ses largesses , et il retenait même au sénat par ses litiéralités ceux que la misère allait forcer de dépouiller le laticlave. Peu ménager du sang des hommes qui lui semblaient hostiles, il ne fit périr aucun innocent pour s'emparer de ses richesses ou pour venger une injure personnelle. « Sous un gouvernement républicain , disait-il à ceux qui lui conseillaient des rigueurs, la pensée et la parole doivent être libres. » Et quand il écrivait aux gouverneurs des provinces, il ajoutait toujours : «Tondez mes brebis, mais ne les écorchez pas.» Aussi simple, du reste, dans ses moeurs impériales qu’ Auguste l'avait été , il ne souffrait ni chevaliers ni sénateurs derrière sa litière , passait souvent la nuit à écouter les plaignants , allait plaider pour ses amis, s’asseyait volontiers à la table des plus pauvres, les visitait à pied, sans gardes , quand ils étaient malades , et faisait même leur oraison funèbre.
Six années de ce gouvernement avaient heureusement continué la paix qu’on devait il Auguste. Rome était calme et prospère, l’empire en équilibre, l’armée toujours courbée sous sa discipline de fer : il n’en fallait pas davantage pour allumer la rage de l’aristocratie. Il y avait dans l'enceinte des sept collines six cents familles habituées depuis Romulus à regarder la République comme leur patrimoine, le monde comme leur domaine. Quand le droit de s'en partager tyranniquement tes dépouilles, qu'elle ap|>elait la liberté, sortait n'importe comment de ses mains, elle rugissait de colère et conspirait. Vers l'an 19 , un complot s’était ourdi dans le but de rejouer à la Curie la scène du portique de Pompée; Tibère connaissait celui qui devait frapper le premier : c’était un jeune homme appelé Scribonius Libon. Une maladie empêcha seule l’exécution du complot. L'empereur semblait ignorer tout, mais quand Libon fut rétabli, une litière fermée, que portaient des prétoriens, alla le prendre et le déposa dans la Curie , à la même place où il voulait assassiner César. Ses propres complices l'auraient condamné avec empressement; mais, ayant demandé un délai, il prévint la mort légale par une mort volontaire.
Il se retire dans l’Ile de Carrée. — Les patriciens se vengèrent en accusant l'empereur d'avoir fait empoisonner Gcrmanicus son neveu et son fils adoptif, l’ison , le
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gouverneur de Syrie, ôtait désigné comme l'instrument du crime. Agrippine, veuve du héros germanique , quivenait de débarquer il Blindes avec l'urne où étaient ses cendres , accusait Pison à grands cris. Til>ère le livra au sénat , et soit qu'il eût réellement commis le crime ou qu'il se vit condamné d’avance par la terrible impassibilité de l’cm]iereur qui siégeait comme simple juge, Pison se suirida. Trois autres années heureuses pour Rome passèrent sur ce crime ou cette calomnie. Tibère méritait , par la justice de son gouvernement , la statue colossale que douze villes d'Asie lui avaient érigée dans le Forum; mais plus il sc rendait digne de la reconnaissance publique , plus la haine des patriciens bourdonnait sourde et menaçante autour de lui. Bientôt, à l'Age où l'esprit, aussi fatigué que le corps, a besoin de repos, l'agitation et le souci des luttes domestiques sc joignant à l’opposition souterraine mais implacable de l’aristocratie, fit pour lui de Rome un enfer; sa mère Livie, sa nièce Agrippine, Livilla, sa belle-fille, remplissaient le palais impérial de troubles et de querelles. Il n’avait qu’un fils, Drusus , dont il détestait les vices , ce qui est remarquable dans le Tibère de Tacite , mais qu’il adorait ; on le lui empoisonna. S'éloignant dès lors avec une sorte d’horreur de cette ville où il ne respirait pas un instant au milieu du ccrclo de discordes domestiques , de complots et de crimes qui le serraient de toutes parts , à soixante-neuf ans il se retira , pour y vivre ses derniers jours, dans file délicieuse de Caprée.
Tyraxsie dk Skjakus. — Ælius Séjanus, son préfet du prétoire et son ministre, le remplaçait à Rome. Pendant six ans ce misérable , qui avait séduit Livilla et empoisonné son mari, frappa la famille et le parti de Gernmnicus, dans l'espoir de s’élever au trône de Tibère sur les cadavres de son fils et de ses neveux. Reléguée dans l'Ile qui servit de prison à Julie , Agrippine y mourut de faim , un de scs enfants sc tua de désespoir en exil , un autre , enchaîné dans les caves du palais impérial , y expira de besoin en dévorant la bourre de son matelas. Débarrassé de cet obstacle et se croyant tout-puissant parce qu’il représentait le pouvoir sans bornes de Tibère, que scs statues s’élevaient sur toutes les places, que le sénat était ii ses pieds et que le peuple comme toujours jetait des fleurs et de l'encens A sa fortune , Séjan songeait à se faire empereur quand un de ces prodiges auxquels on peut croire, car il n'était pas au-dessus de l’habileté des augures , mit Rome entière sur pied. Une épaisse fumée sortit tout à coup de l'une des statues de Séjan : on s'empressa d'en ôter la tète pour voir d'où venait cette émission miraculeuse , et au même instant un serpent s’élançant du creux de la statue frappa de terreur Ie3 assistants. Séjan y fit mettre une autre tête, au cou de laquelle on trouva une corde le lendemain. Ce jour-là, qui était le 7 des calendes de novembre , Nœvius Scrlorius Macron arriva de Caprée avec une lettre pour le sénat. Tandis que Séjan se rendait fastueusement au temple d'Apollon , où devait se tenir la séance , suivi de son immense cortège d'antis et de flatteurs, Macron courait au camp du prétoire montrer aux soldats l’ordre de Tibère qui le nommait leur préfet, et les enlevant comme les cohortes urbaines par la promesse d'une distribution d'argent, il remon-