CHAPITRE IX
tait au temple d'Apollon en toute hâte et remplaçait la garde de Séjan par des hommes sûrs et dévoués & Lacon , préfet des cohortes nocturnes.
Il trouva le sénat dans une étrange perplexité. Chacun s'imaginant qu'il s'agissait de décerner la puissance tribunilienne au favori , s'était empressé de faire acte de zèle; mais dès les premières lignes de la lettre de Tibère les pères conscrits furent pétrifiés d’étonnement. N’étant pas aussi bien instruit de la force du parti de Séjan que de ses projets , le vieux César, dans cette lettre merveilleuse de profondeur et de finesse , déroulait lentement sa pensée, comme le serpent qui tourne autour d'une proie redoutable, déroule ses anneaux. D'abord les sénateurs croyaient être le jouet d'un rêve et n'osaient pas comprendre : mais à mesure que Tibère devenait plus clair, les visages prenaient une expression différente. A la basse adulation qu'ils venaient d'exprimer succéda la réserve , bientôt la froideur, puis le mépris. Quand le consul Régulus , avec lequel Macron s'était concerté dans la nuit , commença de lire , Séjan était entouré d’une foule de courtisans qui se pressaient autour de sa chaire curule pour solliciter un sourire; dès les premières lignes ils se reculèrent, puis successivement on les vit se lever et s’éloigner de lui, pendant que les tribuns et les préteurs s'en rapprochant au contraire l’enfermaient dans un cercle menaçant : le consul avait à peine fini, que ce malheureux, justifiant bien ce proverbe ancien : « que Chercher une haute fortune , c’est bâtir une grande tour pour tomber de plus haut , a était là sans mouvement , sans voix , l’œil fixe et comme frappé de la foudre. Régulus lui demanda par trois fois s'il entendait que l'empereur ordonnait de lui donner des gardes f il restait immobile : sortant enfin comme d'un rêve, il se leva, et, cherchant des yeux ceux qui l'appelaient, il aperçut près de lui le préfet des cohortes nocturnes l'épée nue à la main.
Son si'pplicx. — Lacon était chargé de le traîner au Tullianum. Alors , après le sénat, qui avait été unanime pour l’y envoyer, le peuple, dont une heure auparavant les acclamations saluaient son arrivée quand il gravissait le Palatin d'un air triomphant, le couvrit d’exécrations et de huées quand il le descendit proscrit. On insultait avec une joie brutale à sa chute, on lui reprochait ses crimes et son origine , on raillait ses vues ambitieuses. Ses statues étaient abattues avec rage, ses emblèmes foulés aux pieds, scs anus lapidés et couverts de boue, et quand il essayait de voiler un moment sa honte, des mains infâmes baissaient ses mains de force et souffletaient lâchement ce visage qu'il voulait cacher. Les sénateurs , toujours prudents dans leur servilisme , avaient remis le jugement à l’après-midi : quand ils virent qu'il ne restait plus un ami à Séjan et que les prétoriens ne bougeaient pas , ils se réunirent de nouveau dans le temple de la Concorde et votèrent tous la mort et l’exécution immédiate. On le précipita en conséquence du haut des Gémonies. Le peuple, qui attendait en bas cette proie palpitante, s’élança sur le cadavre, et, après l’avoir traîné pendant trois jours par les rues avec le croc des suppliciés, en jeta les lambeaux dans le Tibre. Ses fils furent pendus aux échelles
ROME SOUS LES CÉSARS
ignominieuses , et comme sa fille n’avait que quatre ans et qu'on n'étranglait pas les vierges à Rome , les jurisconsultes du sénat , craignant de violer la loi , ordonnèrent au bourreau de commettre un attentat atroce avant de passer le lacet au cou de l'innocente.
A partir de ce moment , l’histoire écrite par l'aristocratie montre Tibère tapi, comme un vieux tigre qui flaire le sang, derrière les roches de Caprée, ou se plongeant, malgré ses soixante-treize ans, dans la vase des voluptés infâmes. Macron le représentait à Rome , et, plus cruel encore que Séjan , promenait sans pitié la faux sur l’oligarchie patricienne. La famine , l’usure , le feu et le Tibre , débordant comme sous Auguste jusqu'au temple de Vesta , situé au bas du Palatin , semblaient se liguer en mémo temps pour désoler Rome. Heureusement le réparateur de ses maux veillait toujours. Aussi prompt à intervenir que lors de la catastrophe de Fidènes, où par l'avidité d'un spéculateur vingt mille Romains avaient été écrasés par la chute d’un amphithéâtre mal construit , Tibère ramena l'abondance dans la ville , réprima par des lois sévères l'âpreté de l’usure , rebâtit à ses frais les maisons incendiées du Coelius, et ouvrit largement le trésor public pour réparer les ravages du fleuve. Ce furent là ses derniers actes : quelque temps après Rome apprit qu’il n’existait plus. Tombé en défaillance à Misène , le lendemain des ides de mars consacrées à la commémoration d'un parricide, il fut étouffé, quand il revenait à lui, par les ordres de Caligula, son fils adoptif.
Caliguu. — Quelque temps avant la mort d'Auguste, un fou était venu s'asseoir sur la chaire impériale : les Romains, qui voyaient des présages partout, avaient tourmenté vainement les augures pour savoir ce que signifiait l'action de cet insensé; en se plaçant à leur point de vue superstitieux, on peut bien dire qu’elle annonçait l'avénement de Caligula. Fils de ce Germanicus tant et si justement pleuré par Rome, au dire de Tacite, le nouveau César reçut l’empire, en 37, des mains des prétoriens, et ne s'occupa du sénat que pour lui faire déchirer le testament de Tibère, qui léguait l'autorité à son petit-fils. Qu’on se figure un jeune homme de vingt-quatre ans, assez pauvre d’intelligence et d’une ignorance à peu près complète , qui se trouve élevé tout à coup au faite de ce grand pouvoir. Ébloui d’abord, il ne vit rien ; mais , le premier moment de vertige passé, quand il aperçut à ses pieds Rome et la moitié du monde , la tète lui tourna et il agit pendant les quatre années de son règne , tantôt comme un fou furieux ou stupide , tantôt comme une béte féroce échappée de sa cage.
On avait vu le beau côté du pouvoir absolu avec Auguste, le côté utile avec Tibère, on allait en voir le côté détestable avec Caligula. Depuis le premier jour jusqu’au dernier, la brusquerie, la violence, l’imprévu , le cachet bizarre et le décousu de la démence, éclatent dans les actes de ce César épileptique , mettant tristement en lumière la dégradation du sénat et du peuple. Voilà ce qu’étaient devenus ce grand bras et cette grande tête du monde sous le fou que Tilièrc jugeait bien en disant : « Je nourris un serpent pour Home et un nouveau Pbaélon pour l’univers. »