CHAPITRE IX
promener au bout d’une épée dans la salle du festin les mains d’un malheureux esclave coupable de vol; après que, se jouant des lois humaines, il avait épousé et répudié tour a tour plusieurs femmes de sénateurs, et que, pour insulter aux dieux, il s’élait proclamé dieu lui-même, et avait pris pour pontife son cheval Incitatus, déjà désigné pour le consulat , le sénat, vil approbateur de toutes ces démences, le déclarait dans ses décrets père de la patrie , flétrissait la mémoire de ses victimes, lui décernait pompeusement les honneurs du triomphe, parce qu’il était allé montrer sa folie, dans une course ridicule, aux légions du Rhin, ou ramasser des coquilles au bord de la Manche, et enfin divinisait sa sœur, l'incestueuse Drusilla !
li. est tué par trois TRiRcNs militaires. — Afin de purger la terre de ce monstre, il fallut qu’une mauvaise passion, la vengeance, fit ce que le patriotisme n’osait plus. Parmi les prétoriens eux-mêmes, Caligula avait des ennemis. I.’un des tribuns les plus braves, Chéréa, vétéran des légions germaniques, ne pouvait lui pardonner ses railleries grossières ni les mépris dont cet insensé l'accablait tous les jours. Il se concerta avec deux autres tribuns, Aquila et Sabinus, et, le 9 des calendes de février AI , vers la septième heure, comme Caligula traversait une galerie souterraine pour aller voir des mimes africains qui se chauffaient avant de paraître sur le théâtre , les conjurés l'entourèrent. Sabinus ayant éloigné les centurions , lui demanda le mot d'ordre. Caligula avait à peine répondu Jupiter, que le tribun Chéréa l’abattit d'un coup d’épée sur la tète, en disant : « Tiens! évite ceci. » Le signe de ralliement des conjurés étant répété, redouble ! Caligula , qui , en se débattant, criait qu'il n’était pas mort, reçut trente coups de poignard, et rendit le dernier soupir sous le pied d' Aquila. Les plus animés s'acharnèrent sur son cadavre et en mangèrent des lambeaux (carnes ejus guslârunt), tandis que les autres couraient égorger sa femme Césonia , et , dans leur fureur, écrasaient contre les murs , pour qu’il ne restât rien d’un tel monstre, la tête de sa fille.
Claude est proclamé. — Cependant les prétoriens, apprenant la mort de leur maître , étaient accourus furieux. Quand ils virent son cadavre, ils se jetèrent sur les premiers sénateurs qui leur tombèrent sous la main, et en massacrèrent trois. Les cohortes urbaines, au contraire, se rangèrent du cété des consuls, qui, jugeant l'occasion favorable pour rétablir le gouvernement des six cents familles, se hâtèrent de réunir le sénat dans le temple de Jupiter Capitolin. Si , profitant du moment d'inexprimable confusion qui suivit la mort de Caligula, le sénat s'était emparé sur-le-champ du pouvoir , il l’aurait gardé sans peine, biais on ne savait que parler dans la Curie, on ne savait plus agir. Tandis que le consul Satuminus déclamait sur la restauration de l’ancienne liberté , laquelle n’cùt été au fond que l'ancienne pré|iondérance de l’oligarchie, un soldat nommé Gratus, cherchant à piller dans le palais, aperçut des pieds qui [tassaient sous une portière. Il les tira rudement à lui , et ramena un homme à demi mort de peur, qui , se jetant à ses genoux , le suppliait de ne pas le tuer. Gratus, dans cet homme, reconnaît l’oncle de Cali-
ROME SOUS LES CÉSARS
gula, Claude, un idiot sauvé par sa nullité, cl le remettant sur ses jaml>es, que la frayeur rendait encore plus tremblantes que de coutume , il appelle quelquesuns de ses camarades , et leur dit : « Saluez César ! » Ceux-ci saisissent le pauvre Cl sude , trop effrayé pour pouvoir faire un pas , le jettent dans une litière et le portent eux-mêmes, en se relayant, dans le camp du prétoire.
Là, tous les soldats l'acclamèrent; mais sa terreur était si grande, qu'il passa la nuit à trembler, pendant que le sénat la |>assait à discourir. Son inaction le perdit : au point du jour, une multitude immense courut au camp, criant qu’elle voulait un maître, et demandant le frère de Germanicus. Un peu rassure par cette manifestation populaire et l'inaction du sénat, Claude permit alors aux prétoriens de lui prêter le serment de fidélité, et leur promit quinze mille sesterces par tète. Quelques heures plus tard , sénateurs et consuls venaient l'un après l’autre , au milieu des injures et des menaces des soldats, rendre hommage au nouveau César, et Chéréa, le seul Romain qu'il y eût à Rome, marchait au supplice, n'emportant que les regrets de Sabinus, qui se tua sur sa tombe.
St faiblesse. — Au règne de la folie succéda dès lors, sauf quelques lueurs de bon sens, celui de l’idiotisme. Un vieillard à cheveux blancs qui ne peut faire un pas sans que ses genoux se dérobent sous lui, et dont la physionomie , déjà repoussante, est de plus sans cesse déshonorée par un lire bête ou rendue hideuse par la colère; voilà le maître do l'univers. Deux affranchis, Narcisse et Pallas gouvernaient, avec Messalinc, Rome et l'empire comme on gouvernait alors, c'est-à-dire qu’ils rançonnaient les provinces, épuisaient le trésor, vendaient les places, ou les jetaient , les affranchis à leurs créatures , l’impératrice à ses amants , et abattaient les têtes de trente-cinq sénateurs et de trois cents chevaliers. Pour Claude, on le laissait se gorger de viandes et de vin , et quand il était bien repu, et qu'il avait signé les décrets de sa femme et de ses affranchis, on lui permettait de décréter pour son compte, ou, ce qui était son occupation favorite et son grand plaisir après la table, d'aller juger.
Un pareil César ne pouvait être que le jouet de Rome. Il manquait de dignité nu point de tout quitter quand il s'agissait de manger et de boire, comme ce jour où, « rendant la justice dans le palais d’Auguste, l’odeur d'un mets préparé par les prêtres salions devant le temple de Mars lui fit oublier droit et plaideurs. Les avocats ne lui montraient aucun respect ; lorsqu'il voulait quitter son tribunal , ils le retenaient par le pan de sa robe et quelquefois même par le pied. Un plaideur grec avec lequel il contestait osa lui dire en plein Forum ; « Ton esprit tremble comme ta tête ! » Et un chevalier romain , indigné que , dans une accusation calomnieuse, il reçût le témoignage des courtisanes, lui lança ses tablettes et son stylet au visage avec tant de force , que le sang en jaillit. Le peuple, témoin de tout cela, prenait les mêmes licences. L’empereur, dans une émeute , étant venu au Forum, fut accablé d'injures, et forcé de s'enfuir sous une grêle de croûtes de pain. Ses affranchis le menaient comme un enfant à la lisière. Sa première femme,