CHAPITRE IX
cette Messaline qui' Juvénal n'a pas calomniée, en disant qu'un malin elle avail rapporté sous le ptilvinur impérial l’odeur infâme du Itouge de Lycisca, prenait puliliquement un autre époux, Caïus Silius, et lui en faisait signer le contrat de mariage sans qu'il s’en doutât ; et la seconde, qui était plutôt la femme de son affranchi Pallas, Agrippine, sa propre nièce, fidèle au sang de Germanicus, après avoir régné cinq ans sous le nom de ce mari sans tête, l'empoisonna en 54, pour régner sous le nom d'un enfant sans volonté.
Il est ehipoisoské r*n Acmppish. — Ce qui prouve, au reste, combien il est facile quelquefois de gouverner les hommes, c'est que les treize années de ce ridicule principat furent heureuses pour Rome et glorieuses pour l'empire. Sous les ordres de Plautius, Corbulon, Oslorius Scapula, Géta, Suétonius Paulinus, Vcspasieu et Galba, généraux braves et habiles, les légions soumirent la Grande -Hretagne, continrent la Germanie, achevèrent la conquête de l'Afrique, et plantèrent triomphalement leurs aigles dans le Bosphore, la Syrie et la Thrace. On achevait en même temps à Rome les trois aqueducs commences par Caligula , qui n'avait embelli la ville que d’un seul monument, l’oliélisque du cirque, emprunté à l'Égypte; on creusait le port d'Ostie à l'embouchure du Tibre ; Claude, usant du droit de ceux qui avaient reculé les limites de l’empire, profitait des conquêtes de scs généraux pour enfermer l’Avcnlin dans l'enceinte, et des bornes dorées et des barrières de marbre remplaçaient les bornes de tuf et les barrières de bois du grand cirque. Quant à la paix publique, à part l'expulsion des Juifs qui prêchaient déjà la religion du Christ, et les trois ou quatre cents meurtres ordonnés par les aflranchis et les femmes de Claude , ce qui forme à peine une ligne dans les fastes sanglants de Rome, elle fut conservée sous le règne de ce César idiot.
Néhos ldi succède. — La métropole du monde parut d’aliord destinée à jouir du même bonheur sous le fils d'Agrippine. Quand on eut tiré Claude au ciel avec un croc, selon l'expression de Gallien, car après l'avoir empoisonné on le divinisa, le 3 des ides d’octobre , tandis que le peuple , célébrant les fontinales , couvrait les puits et les fontaines de guirlandes de (leurs, les portes du palais, qui étaient restées fermées depuis le matin, s'ouvrirent, et Pallas annonça la mort de l'empereur. En même temps parut Néron, suivi de Burrhus, préfet des prétoriens , qui , le montrant à la cohorte de garde , lui dit : a Voilà César! » Mais Néron , fruit de l’union du plus méchant homme de son siècle, Domitius à la barbe rousse (œnobarbus), et de l'une des plus grandes impudiques de Rome, n’était que le gendre et le fils adoptif de Claude. Ne voyant pas Britannicus, son fils et son héritier légitime, les soldats le demandèrent. Il ne pouvait paraître , étant retenu au palais par Agrippine. Aussi, après quelques instants d'attente et d'hésitation , la cohorte proclama Néron empereur et l'accompagna au camp du prétoire, oii il lut un discours de Sénèque qui fut trouvé très-éloquent par les prétoriens , car il leur promettait à chacun la somme qu'avait autrefois donnée Claude, quinz.r mille sesterces. A ce prix, ils l'acclamèrent tant que voulut Burrhus, et le conduisirent de suite
ROME SOUS LES CÉSARS
su sénat, où il lut encore un discours de Sénèque dans lequel le rusé rhéteur insinuait à scs amis que , sous le règne nominal de cet enfant , les consuls allaient reprendre leur autorité et les patriciens leur ancienne prépondérance. Celle espérance jeta les sénateurs dans un tel enthousiasme , qu’ils décidèrent que le discours de Sénèque serait gravé sur une colonne d’argent et lu au Forum tous les ans par les consuls nouveaux.
Mort de Britasmccs. — Son fils, qui n'avait alors que quinze ans, proclamé César, Agrippine s'empara de l’autorité, et continua de gouverner l'empire avec Pal las. Elle présidait, cachée par un voile, aux délibérations du sénat, répondait aux ambassadeurs, et envoyait des ordres aux rois et aux peuples. Mais ce n’était pas là ce qu’avaient voulu ni Sénèque ni Burrhus. En poussant son élève au pouvoir, Sénèque espérait régner sous son nom, et en lui vendant ses prétoriens Burrhus avait la même arrière-pensée. Supplantés par Agrippine et son amant , ils s’unirent pour les renverser l’un et l’autre. Tous les moyens sont bons pour les ambitieux : celui qu’employèrent ces deux hommes que Tacite cherche à couvrir d’un vernis de vertu, ce qui doit le rendre bien suspect lui-même, était infâme. Connaissant le tempérament fougueux de Néron, ils l'attaquèrent par le vice, et le corrompirent afin de l’asservir. Une belle Asiatique, Acté l’affranchie, fut le pivot de ce complot moral. Puis, quand ils virent Néron sous le charme, par de perfides insinuations ils lui remplirent l’Ame de défiance et de colère contre sa mère. Sénèque disait tout bas, et Burrhus faisait semblant de croire, qu’elle songeait & rendre l’empire A Britannicus. Jeter ce soupçon dans l’Ame de Néron, c’était y semer un crime. Le jeune empereur parut d’abord impassible; mais quelques jours après il avait une conférence avec Locuste , celle qui venait de mettre Claude parmi les dieux, et Britannicus tombait foudroyé au milieu d’un festin. Son bûcher était préparé d’avance : on l'y porta sous une pluie battante qui éteignit trois fois les flammes, et, enlevant la couche de plAtre dont le cadavre était enduit, laissa voir les traces du poison. Mais pour montrer qu’il n’aimait pas les empoisonneurs, Néron fit brûler vif le chevalier Antonius, accusé d’un crime de ce genre. Quant aux deux héros de Tacite, ils se partagèrent les dépouilles de la victime.
Il tue sa «ère. — Après cet exploit, Néron se précipita tête baissée sur les pas de Caligula. Ses journées se passaient au cirque , A couronner les conducteurs de chars , et à donner au peuple ces grands spectacles où des cavaliers perçaient de leurs lances des taureaux, quatre cents ours, trois cents lions; ses nuits A rôder, la tête couverte d’un capuchon d’esclave, vers les arcades sombres et mal famées du pont Milvius, ou à courir les tavernes et les rues, insultant, volant, battant les passants attardés et en étant souvent battu ; ses matinées A condamner A mort ceux qui n’avaient pas reconnu César sous les faux cheveux du débauché, ou dont il voulait l’héritage. Il écrivait si facilement ces ordres funèbres, et le cours naturel de la vie se trouvait si souvent arrêté par les caprices de son despotisme , qu’on remarqua en 56, comme un prodige, que Volusius Satuminus, mort A quatre-vingt-
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treize ans, eût atteint cet âge étant riche, honorable et honoré. tUannéc suivante, Home entière s'émut, non de son avilissement et de ces crimes, mais d'un événement qui la touchait bien davantage : le figuier ruminai, dont les branches ombrageaient depuis huit cent trente ans la cabane de Romulus , s’était desséché tout à coup. Quand on vit mourir ce tronc antique chacun s'effraya, et les augures prédirent tout bas un forfait exécrable. Ils avaient raison : Néron tua sa mère !
A cet attentat, qui comblait la mesure, Rome frémit : l'horreur fut partout, et se manifesta par des protestations muettes , mais pleines d'une sombre colère. Un enfant fut trouvé exposé dans le Forum avec une tablette portant ces mots : < Je t'abandonne de peur que tu n'égorges un jour ta mère; o les emblèmes les plus injurieux, les inscriptions sur les murs du palais : « Néron, Oreste, matricide,» et ce cri lugubre jeté sur son passage et montant la nuit jusqu’à son chevet : Kero malrem inlerfecit! a Néron a tué sa mère, » apprit au criminel que , s’ils n'osent quelquefois le punir, les peuples détestent toujours le crime. Pour lui, au milieu de la consternation universelle, il affecta de se présenter sur le théâtre en costume de joueur de cithare, les cheveux épars et ceints d’une couronne de perles, vêtu d'une tunique aux couleurs éclatantes sur laquelle flottait la chlamyde de pourpre, retenue par des agrafes d'or. S’avançant ensuite au bord de la scène : « Maîtres, dit-il, daignez m’écouter avec indulgence, » et il se mit à chanter entre le rigide Burrhus, qui faisait signe aux prétoriens d'applaudir, et le philosophe Sénèque, qui donnait le premier l'exemple des applaudissements, après avoir justifié en plein sénat, dans une habile apologie, le meurtre d’Agrippine.
Il empoisonne Buhrhcs. — Tant d'infamie méritait bien un châtiment : Burrhus reçut le sien le premier, en 62. Il avait voulu montrer le bout de l'épée prétorienne à Néron , Néron le montra du doigt à Locuste. Octavie, soeur de Britannicus, qui le gênait comme un remords , périt assassinée. Délivré dès lors de sa mère , de sa femme et de ses deux précepteurs, car Sénèque s’était prudemment éloigné en voyant tomber Burrhus, il prit Tigcllin et Poppée , un ministre et une femme selon son coeur, et laissa couler à pleins bords le sang et la débauche. C’étaient tous les jours spectacles nouveaux, courses de chars où figurait Néron sur les quadriges, et fêtes effroyables de luxe et d’immoralité, comme celle dirigée par Tigellin, en 64, qu'il faut laisser, en détournant la tête avec dégoût, dons l’ombre et la fange des élangs d' Agrippa.
Incendie de Rome. — Rome cnit cette fois que Néron avait atteint la limite des grands scandales , mais il la détrompa quelques jours après en devenant publiquement le mari de l'eunuque Sporus et la femme de l'affranchi Pythagore. A la date de ces monstruosités se place l’événement capital de sa tyrannie : nous voulons parler de l’incendie de la ville, allumé, dit-on , par ses ordres. Certes le feu avait souvent ravagé Rome; rien qu'aux précautions prises par Auguste on peut se faire une idée de la fréquence et de la violence des incendies, mais jamais depuis les Gaulois on n'en avait vu de plus terrible. Celui-ci commença entre le Palatin et le
ROM F. SOUS LES CESARS
mont Ccelius, le IA des calendes d'août , le jour même où quatre cent cinquantequatre ans auparavant le llrenn des Sciions avait brûle la ville. La région où le feu se déclara d'abord était en grande partie composée de boutiques renfermant les matières les plus inflammables; aussi, poussé violemment par le vent, en un clin d'oeil il eut enveloppe la longueur du grand cirque. Roulant avec impétuosité et d'effroyables pétillements dans la vallée que resserrent les deux collines , il dévora tout, puis s'élança sur les hauteurs, y répandit ses vagues ardentes, et, en redescendant par torrents, s'engouffra de toutes parts dans les rues étroites, irrégulières et tortueuses de la vieille Rome , où rien ne put l’arrêter. La terreur et les lamentations des femmes , la faiblesse des vieillards , les cris des enfants et le tumulte causé tout à coup par cette foule immense qui, perdue dans la fumée , étourdie par les gémissements , courait çà et là au hasard , arrêtée ou repoussée à chaque instant par les flammes; tout ce trouble empêchait d’ailleurs les secours. D'autant que ceux qui tentaient d'apporter quelque remède au mal étaient brutalement chassés par les gardes nocturnes qu'on voyait avec une surprise mêlée de terreur lancer eux-mêmes les brandons, en défendant partout avec mille cris menaçants d'éteindre le feu, soit qu'ils en eussent reçu l'ordre, soit qu'ils voulussent profiter de la confusion pour piller.
L’incendie dura six jours et sept nuits : quand on parvint à l'arrêter, à force d'abattre des maisons au pied des Esquilies et après trois jours d’eiforts nouveaux dans la rue Linilienne , cette mer de feu avait englouti le travail , les richesses et les trophées accumulés pendant huit siècles. Des quatorze régions de Rome , quatre seulement restaient entières : trois étaient rasées jusqu'au sol; les sept autres offraient à peine comme vestiges de leur vieille magnificence quelques murs noirs et lézardés.
Tandis que deux ou trois cent mille habitants sans toit et sans asile allaient camper au Champ-de-Mars , dans les jardins de César et autour des tombeaux, Néron faisait construire pour eux des hangars provisoires et pour lui un palais magnifique sur les ruines de la patrie. Ce palais qui, partant de l'ancienne demeure d'Auguste, allait jusqu’à t’Lsquilin, unissant les deux monts et coupant le centre de Rome de l'est à l'ouest, était orné d'un vestibule au milieu duquel s'élevait le colosse de Néron, haut de cent vingt pieds et environné, dans l'espace de mille pas, d'une triple colounade. Il renfermait dans son enceinte un lac bordé d’édifices qu'on aurait pris pour une ville , des prairies , des vignes , des bois peuplés d'animaux domestiques et sauvages, et à l'intérieur brillait d'un tel luxe qu'on l'appelait ta maison d'or.
Rohe reconstruite. — U faut dire toutefois qu'en se bâtissant cette demeure fustueuse, il ne négligeait pas la reconstruction de la ville : mais il avait beau en faire tracer largement les rues au cordeau, en dessiner les places sur un plan plus monumental, en environner les quatorze régions de portiques élevés à ses frais, et jeter en même temps les disciples du Christ à sa colère, Rome, qui le soupçonuait