CHAPITRE IX
d’avoir allumé l'incendie et de n’êlre revenu d'Antium pendant que le deuil et la mort planaient sur elle que pour déclamer du haut de la tour de Misène un poème sur l’embrasement de Troie , Rome était sérieuse et sourdement hostile. Les oly garques jugèrent le moment favorable pour conspirer. Un débauché aussi impur Ique Néron, Calpurnius Piso, une courtisane, Ëpicharis, l'austère Sénèque, et Lucain, son neveu, étaient les chefs du complot. Trahis par un esclave , ils périrent avec une foule de leurs amis , Pison par le fer, Lucain les veines ouvertes , et Sénèque dans la vapeur de ses étuves. De tous ces ambitieux dont la mort ne pouvait ni laver les vices ni racheter le passé funeste , le plus lâche fut le poète , qui dénonça sa mère Acilia pour vivre ; le plus brave , Latéranus , qui se laissa trancher la tète, sans bouger, par un de ses complices, et la seule regrettable, la courtisane, à laquelle la torture n’arracha pas une parole , et qui s'étrangla la seconde fois qu'elle vit le bourreau , de peur que la douleur ne fût plus forte que son courage.
Pour se distraire du spectacle monotone des exécutions, des terreurs de la peste, sœur fatale de l’incendie, qui emporta trente-cinq mille victimes, et de la mort de sa bicn-aimée Poppée, qu’il avait tuée au huitième mois de sa grossesse d’un coup de pied dans le ventre , parce que , malade , elle ne pouvait aller l'entendre chanter, Néron fit un voyage artistique en Grèce, y déploya partout sa belle voix, dont ses soldats eux-mémes ne pouvaient s’empêcher de rire, et revint à Rome vers la fin de 07 , chargé de dix-huit cents couronnes. 11 fallut ouvrir une brèche aux murailles antiques, afin que ce triomphateur d’un nouveau genre entrât sur le char d’Auguste, traîné par des éléphants, et montât glorieusement au Capitole avec l'histrion Diodore, assis à son côté. Et le sénat courbait la tête devant cette honte , et le peuple charmé applaudissait & son César, et ces légions romaines encore qui formaient au delà de l'Euphrate, de l'Èbre et du Rhin, les remparts de l'empire, auraient continué d'obéir peut-être à ce bouffon s’il n’avait pas eu l’imprudence de s’en prendre à leurs chefs. Mais le voyant tuer Corbulon , le héros de cette époque , le soldat s'indigna : les généraux de leur côté, tremblant à chaque instant pour leur tête , songeaient au seul moyen de la sauver. Ils laissèrent murmurer leurs légions , qui , blessées du privilège que s'arrogeaient quelques cohortes à Rome, voulaient faire des Césars à leur tour, et quand le mécontentement fut assez mûr pour l’insurrection, ils éclatèrent. Un jour qu’il jouait de la lyre au théâtre , Néron apprit à la fois la révolte de Vindcx et de Galba, chefs, l'un de l’armée des Gaules et l'autre de celle d'Espagne.
C’était le 14 des calendes d'avril C8, le jour du meurtre de sa mère; il ne s'en émut pas d'abord, mais le sénat voyant un point d’appui formidable dans l’insurrection, retrouvait subitement du cœur; le peuple, aigri par la famine, grondait au Forum; les prêtres le disposaient peu à peu à la révolte par leurs sombres présages. Ils raconlaient mystérieusement les songes du parricide; ils disaient que les portes du tombeau d’Auguste s'étaient ouvertes pendant la nuit d’ellcs-mêmes , et qu’une voix lugubre avait été entendue, appelant Néron ! Tous ces signes précurseurs de
noMB sors les césars.
l.i chute de son maître avaient frappé Nymphidius , le préfet du prétoire. Jugeant, selon la maxime des siens, qu’il faut toujours quitter le soleil qui se couche pour courir au soleil qui se lève, le 17 des calehdes de juillet, il réunit les prétoriens de garde, se disant confident de Galba, et leur promit en son nom sept mille cinq cents drachmes par tète, et douze cent cinquante aux autres soldats. Ceux-ci acceptent le marché, et abandonnent le palais d’or après avoir pris toutefois la précaution de le piller. Néron dormait pour la dernière fois dans ses jardins. Quand il rentra , et qu'il trouva le palais désert et nu . car les prétoriens ne lui avaient pas même laissé la boite d’or où étaient les |>oisons de Locuste, il devint furieux, et envoya chercher un ami ou le gladiateur Spicillus pour le tuer; mais ses amis furent introuvables, et le gladiateur ne voulut pas se déranger.
La SÉNAT LE CONDAMNE AC SUPPLICE DES PARRICIDES. II. SE TCB. DilIlS CCttC perplexité,
Néron fut forcé d’accepter les offres de Phaon, son affranchi, et de chercher un refuge dans une petite maison de campagne que ce dernier possédait à quatre milles de Rome, entre la voie Salaria et la voie Nomentane. 11 partit à cheval, nu-pieds, n’ayant pour vêtement qu’une penula ou manteau de couleur brune, la tête voilée et le visage couvert d'un suaire. Quatre affranchis, dont un était l’eunuque qu’il avait épousé, l’accompagnaient. A peine hors du palais, il fut si effrayé par un tremblement de terre et une gerbe d’éclairs qui l'éblouit , que si Sporus ne l'eût pas entraîné presque de force, il aurait rebroussé chemin. Ils passèrent assez près du camp des prétoriens pour entendre les acclamations qui saluaient le non. de Galba et les outrages dont ces mercenaires accablaient le César déchu. Ne se. croyant plus dès lors en sûreté, au premier détour il laissa son cheval dans des broussailles , et , se traînant péniblement h travers un champ plein de roseaux, finit par arriver, les pieds ensanglantés, les lèvres sèches de peur et de soif, au pied du mur de la villa. Un peu d’eau qu’il puisa avec le creux de sa main dans un fossé bourbeux fut sa dernière volupté. Un envoyé de Phaon lui ayant annoncé que le sénat le condamnait au supplice des parricides, et le galop des chevaux de ceux qui le cherchaient commençant à se faire entendre, il se coupa la gorge avec l'aide de son secrétaire Epaphrodite, en murmurant un vers d’Homère, et tarit enfin jusqu'à la dernière goutte le sang exécrable de Gcrmanicus.
Dieu avait eu pitié du monde : les Césars mouraient comme les monstres, sans postérité.