‹ RomeChapitre 6 sur 19 · MUSÉE DU LATRAN · texte numérisé non relu

MUSÉE DU LATRAN

Guida del Museo Cristiano Lateranense compilata da Orazio Marocchi. Roma, Tipographia Vaticana, 1898.

(1) Ceci ressort explicitement du passage suivant :

« Il paraîtra bientôt un volume (quatrième édition) contenant la description détaillée, ou l'Exposition artistique de toutes les galeries de Sculpture ancienne Grecque et Romaine, une explication plus ample et plus étudiée des Musées Etrusque et Egyptien, des Tapisseries de Raphaël, de la galerie des Cartes géographiques d'Italie et du cabinet Assyrien, embrassant aussi la description générale des galeries de Peinture dans le Palais Vatican, qui a été imprimé à part sous les auspices glorieux de N. S. le Pape Léon XIII. » /. H, Maasi. Description abrégée des Musées de Sculpture antique, etc. 1900. P. 4- Note i.

enserrée, la Papauté témoigne aux Musées une munificenc(B et une attention éveillée qui furent toujours dans sa tradition (i).

X^s Fouilles.

Nous abordons ici un sujet qui offre un intérêt de suprême importance pour le monde entier. Car les fouilles de ritalie sont à notre époque, avec celles de la Grèce et de rÉgypte, les plus fécondes en même temps que les plus instructives au point de vue de Tart.

Nous les diviserons en deux séries facilement distinctes :

10 Les fouilles Antiques.

2° Les fouilles Chrétiennes.

Ainsi nous verrons successivement comment s'est comporté à leur égard le gouvernement Italien, depuis' trente

(i) Au Vatican :

« Pontife régnant Léon XIH On lui doit aussi la formation du

Cabinet des Monuments de sculpture assyrienne ». /. H, MassL Description abrégée des Musées de sculpture antique, etc. 1900. P. 7.

<r Les splendeurs de l'Appartement Borgia. L'on doit véritablement

savoir gré à Léon XHI d'avoir rendu à l'admiration des artistes et des curieux ces belles pages presque oubliées de la Renaissance. Alcide Bonnéau. Revue encyclopédique. N" 200, 3 juillet 1897. Beaux- Arts. L'Appartement Borgia au Vatican et les fresques du Pinturicchio. P. 536.

Au Latran :

« Galerie de Peinture, Cette galerie comprend quelques bons tableaux de maîtres des XV' et XVP siècles et des tableaux modernes, la plupart donnés à Léon XIU. » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P . a88.

ans. Et nous essayerons de démêler, en dehors des raisons générales artistiques ou pëcuniaires, quels motifs politiques ont pu parfois Tinciter particulièrement dans sa conduite.

Fouilles Antiques.

La Rome ancienne, celle éblouissante des Césars, celle plus modeste mais plus curieuse encore peut-être, plus rare en tous les cas de la République, ont laissé sur le sol qui les vit s'épanouir, des vestiges importants. Contre eux Faction du temps, davantage Tincurie des hommes, leur fureur guerrière ou leur utilitarisme impitoyable, se sont exercés. Et sur eux la nature avait fini, enfouis qu'ils étaient sans cesse chaque jour, par tendre un voile de végétaux, comme un manteau d'effacement, sinon d'oubli total. Et cependant ils permanaient — assez pour rappeler vaguement, mais point pour susciter une compréhension claire et précise. Les poètes rêvaient, les archéologues et bon nombre d'artistes se désespéraient.

Donc fallait-il laisser une destruction si amplement avancée se parachever sans rémission. Devant la disparition imminente de documents qui sont la base et parfois la source de l'histoire d'une civiHsation dont est issue une grande part des traditions modernes, pouvait-on se contenter simplement d'un élégiaque et stérile regret. Ou bien, dans l'effort viril d'un esprit qui veut pousser jusqu'au bout la conscience de ses origines, y faisant résider une condition de son progrès, devait-on réintégrer, dans la mesure du possible, le passé, afin d'en dégager la teneur exacte et complète. Alors, débarrassant les ruines de leurs verdures parasites, des débris, parfois même d'immondices séculairement accumulées, on pouvait songer à remettre en leur meilleur ordre présumable, ces monuments de la grandeur Romaine. Ainsi, on ressuscitait, au moins suggestivement son éclat I

Ce fut à ce dernier parti que le gouvernement Italien s'arrêta. Au nom de TArt nous croyons pouvoir Ten approuver. Cette solution était la plus conforme à Tesprit investigateur et méthodique du XIX« siècle.

Voici que le Forum enfin déblayé, malgré le désarroi inhérent aux embarras de si vastes fouilles, commence à se dessiner dans ses grandes lignes (i). Le Palatin émergeant

(i) On peut à ce sujet consulter : Henry Tkédenat, Le Forum Romain et les Forums impériaux. Paris, Hachette et C*% 1898.

Et notamment, dans ce volume aussi érudit que clair, sur le point précis qui nous occupe ici : Livre U, chapitre U. Les fouilles aux XVIII* et XIX- siècles. 1780 à 1870 — 1870 à 1896. P. 46.

Voir encore :

Léon Homo, Lexique de Topographie Romaine. Introduction de R. Gagnât. Avec un grand plan général colorié de l'ancienne Rome et six plans de détail. Paris, G. Klincksieck, 1900.

R, Cagnat, Revue Universelle. 1901. N* 2. Fouilles et découvertes. Antiquités Romaine (Fouilles de Rome). P. aS.

Voici, en outre, quelques détails courants :

<r ... Le gouvernement italien a repris les travaux avec ardeur et c'est lui qui a mis à jour la basilique JuUa, les temples de Gastor, de Gésar et de Vesta, avec l'Atrium de Vesta. Dès le commencement de 1899, les travaux de déblaiement du côté N. du Forum ont été entrepris avec vigueur et l'on a déjà obtenu des résultats intéressants. Bœdeker, Italie Gentrale. 1900. P. aSj.

<r Devant la basilique passe la voie Sacrée,,, On a replacé en 1898 et i^> ^^^ ^6s deux premiers des colonnes colossales en granit et pavonazzetto, dont les débris ont été trouvés au pied en 1873. La base intermédiaire a été complétée d'après celle de la colonne de Phocas. » Id. P.

<r Parmi les monuments maintenant sur le pavé du Forum, les plus remarquables au point de vue artistique et les mieux conservés sont les Anaglypka Trajani, deux balustrades en marbre décorées de bas-reliefs (anaglypha). Rs ont été trouvés en 1872 à cet endroit. » Id. P. 289.

« ... Forum. On y a découvert au commencement de 1889 un pavé en marbre noir .. » Id. P. 289.

« Du côté N. du Forum, on a découvert en 1899, à l'Est de Saint- Adrien, l'emplacement de la Basilique Emilie. » Id. P. a^i,

« Dans la niche en Hémicycle du mur antérieur des Rostres, a été découvert en 1898, le fondement d'un autel rond ou d'une grande base de monument ». Id. P. 243.

« ... Temple de Vesta... Derrière ce temple,, à gauche, un petit édicule destiné à une statue de divinité... restauré en 1898. » Id. P. 243.

« Entre les temples de Vesta et de Faustine, on a achevé de mettre à jour en 1899, les restes de la Regia. Id. P. 244*

peu à peu laisse saisir la succession et la division des palais des Césars (i). D'autres points importants, et principalement ce gigantesque Colisée, ont été les uns mis à jour, les autres réparés dans le sens d'une reconstitution logique (2). Et dans les environs de Rome, tout proche de la délicieuse Tivoli, la Villa Hadriana réapparue fait comprendre Toriginale et grandiose conception d'un esprit intelligent, ayant beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui possédant le pouvoir d'un empereur, put beaucoup exécuter (3).

Or, vis-à-vis de tous ces travaux, sauf réserve faite, comme pour les Musées, relativement au principe payant.

a Des fouilles considérables se font actuellement devant la basilique de Constantin x>. Id. P. a46.

(i) Relativement au Palatin :

a Des fouilles régulières ont été eniin entreprises au XIX* siècle... et par le gouvernement italien en 1870. » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 267.

« ...une citerne ronde découverte en 1897... est bien le plus vieil ouvrage de maçonnerie du Palatin et un des plus anciens de Rome en général. » Id. P. 258.

a Le stade,,,. Aux extrémités des portiques existent des niches semicirculaires ; dans celle de gauche, on a placé une statue de nymphe trouvée ici en 1893. » Id. P. 26.

(2) « Colisée,,, L'arène a été déblayée en 1871... » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 248.

« Le Pavé antique a été mis à découvert au S. E. du Colisée en 1896. » Id. P. 25i.

«... ruines du forum d'Auguste déblayées surtout en i888-i889« ^ Id. P. 254.

« Les Thermes d' Agrippa se trouvaient derrière le Panthéon avec lequel ils étaient d'ailleurs sans connexité. On a mis à jour des restes considérables de ces thermes en 1881-1882. » Id. P. 204.

(3) « La villa d'Adrien qui occupait une superficie d'environ 70 hectares, soit quatre fois aussi grande que celle du Palatin, était une magnifique création de la vieillesse de cet empereur... Le gouvernement italien a acheté le terrain en 1871, à la famille Braschi. » Bœdeker, Italie Centrale. 1900. P. 390.

nous constaterons qu'on a établi des règlements qui en facilitent l'accès au public (i).

Ainsi, soit pour les vastes ensembles, soit pour les monuments isolés, dans la ville et au dehors, les fouilles continuent sans relâche, actives et méthodiques. Elles nous rendent au fur et à mesure tout ce qui est sauvable encore de ces édifices par lesquels les temps anciens sont mieux connus et compris. Certes ils ne perdront point à être saisis en leur vérité vraie. L'auréole de grandeur qui leur appartient demeure, même quand s'évanouit leur légende fabuleuse ils acquièrent un lustre nouveau. Et l'antiquité, en dehors de tant de pédanteries ressassées qui l'obstruaient comme les débris accumulés au Forum, recommence à vivre pour nos esprits, non d'une vie frigidement académique, mais véritablement humaine qui nous prend aux fibres et nous fait tressaillir dans notre être intime.

C'est qu'il importe de bien saisir la différence profonde qui existe entre les fouilles effectuées aux époques précédentes, et telles qu'on les a comprises au XIX® siècle, particulièrement pendant les trente dernières années (2).

(i) Jours et heures de visites des,,, ruines y etc„„

Forum Romain. Tous les jours, pendant toute la journée (sauf de midi à 3 heures au cœur de l'été). Une lira d'entrée. Public le dimanche .

Palatin. Depuis 9 heures dans la semaine. De 9 heures à i heure le dimanche (dès 7 heures, mais pas de 13 à 3, du i*' juin au 20 septembre). Une lira d'entrée.

Thermes de Caracalla. Depuis 9 heures dans la semaine. Depuis 10 heures le dimanche. Dès 7 heures (8 heures le dimanche) mais pas de 12 à 3 du i" juin au 20 septembre. Une lira d'entrée. Publics le dimanche.

Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 140.

Villa Adriana... Entrée une lira dans la semaine, libre le dimanche. Id. P. 389.

' (2) On peut se reporter à nouveau aux livre et chapitre précédemment cités :

H. Thédenat. Le Forum romain et les Forums impériaux. 1898. Livre L Ghap. n. Les Fouilles au XVm* et au XIX' siècles. 1780-1870 et 1870-1896. P. 47.

Jadis, Tunique soilci était de faire des découvertes d'objets d*art ou de matières précieuses. Sauf la différence du but qu'on se proposait et qui parfois donna lieu à des résultats extrêmement intéressants, les façons de procéder ne différaient guère en leur brutalité des pillages barbares, ou des remaniements non moins néfastes dûs aux nécessités des fortifications féodales. Sans parler de l'utilisation systématique des dépouilles antiques pour bâtir de nouveaux palais, déprédations qui allèrent jusqu'à faire avec des chefs-d'œuvre uniques purement et simplement de la chaux (i).

A notre époque, ce n'est plus le bouleversement dévastateur, en vue de quelques trouvailles restreintes. C'est l'exhumation précautionneuse des édifices ensevelis, leur restauration sans exagération et loin de toute fantaisie, d'après les données des auteurs anciens et les notions de l'archéologie comparative. Souvent les objets sont laissés en leur place, transportés seulement dans les cas de haute valeur artistique, de rareté ou de matières intrinsèquement précieuses. En un mot, l'on poursuit la restitution aussi exacte qu'on peut du passé, afin d'en évoquer la plus intégrale idée. Telle est la tendance qui s'est fait jour dans le monde civilisé, se fortifiant sans cesse et s'imposant aux peuples modernes.

Au cours du XIX^ siècle, l'archéologie a fait véritablement des pas de géant. Les méthodes scientifiques sont appliquées, ayant à leur disposition des moyens matériels de plus en plus variés et commodes, utilisant surtout des

(i) Consulter au sujet des péripéties traversées par les monuments de Rome durant le moyen-âge et la renaissance :

H. ThédenaL Le Forum Romain et les Forums impériaux. 1898. Livre H. Chap. I. Les monuments du Forum de la Renaissance au XVffi' siècle. P. 35.

Et la très intéressante vue d'ensemble : A. Geffroy, Etudes Italiennes. Paris, Colin, 1898. Rome pendant le moyen-âge et la première Renaissance. P. 191.

procédés d'investigation rationnelle. Ainsi s'est accomplie déjà une tâche fructueuse, qui se continue, promettant encore d'abondants résultats. Et tel en a été le retentissement, que non seulement les sommités intellectuelles sont en perpétuel réveil, mais que la moyenne des gens cultivés s'intéresse sans cesse davantage, et que les masses populaires elles-mêmes sont remuées.

Or, le gouvernement Italien nous met ici, comme pour les autres richesses d'art, en face d'un plan volontairement conçu et persévéramment exécuté. Ce qu'il poursuit, par l'achat des terrains, la concentration des recherches sous sa direction, c'est l'accaparement pour le plus grand bien du public, de tout ce qui touche aux fouilles antiques.

A notre avis, trois mobiles peuvent l'y pousser : matériel d'abord, puis moral, enfin politique.

Le profit pécuniaire est facile à comprendre. Tout ce qui augmente les attractions artistiques en Italie, les rend plus accessibles ou les présente sous un meilleur jour, est de nature à satisfaire les touristes étrangers. Or, ceux-ci forment un notable revenu chaque année pour le pays. Il y a donc lieu d'en tenir compte et d'aviser aux moyens de les retenir, de les multiplier même si faire se peut. A côté des Musées, les fouilles paraissent précisément de nature à remplir ce but, et sous ce rapport sont ajuste raison poursuivies et étendues.

Mais encore le prestige moral du gouvernement Italien s'en rehausse. Ne s'est-il pas toujours posé en défenseur, en protagoniste de toutes les idées civihsatrices modernes. Là, comme pour la question des Musées, il peut arguer du dévouement et de l'activité qu'il a déjà apportés et continue sans relâche à la cause de l'Art. A cet égard, il se maintient au niveau de toutes les nations importantes de l'Europe (i).

(i) Cependant, s'il est juste de savoir grand gré à lltalie des travaux accomplis par elle depuis trente ans, il ne faudrait point exagérer son

Même il se trouve qu'une de ses alliances extérieures semble concourir à ce résultat. L'érudition allemande est trop universellement connue et appréciée pour que nous ayons à en rappeler ici les caractères et les mérites. Elle s'est exercée surtout, et avec une sorte de culte passionné,

mérite d'initiative. Nous voyons qu'elle a proûté d'un courant général de civilisation qui battait son plein quand le gouvernement actuel a pris le pouvoir à Rome. C'est surtout par l'ensemble de son plan que ce dernier mérite l'attention.

Les papes récents, comme d'ailleurs bon nombre de leurs prédécesseurs et des plus illustres, furent loin de rester indifférents aux vestiges antiques. A leur égard ils avaient déjà suivi en partie les idées du siècle. Mais outre que ce mouvement n'était point encore aussi accentué, ils n'avaient pas toutes les raisons, que nous énonçons plus bas, d'activer aussi fortement que la jeune Italie, le ressuscitement de l'ancienne Rome. De plus, les intérêts de la Chrétienté entière qu'ils avaient à débattre, la prédominance du souci religieux pouvaient souvent les absorber aux dépens des vues artistiques.

Voici quelques indications de travaux accomplis durant le XIX* siècle par la Puissance pontiiicale :

« ... Portique des Douze Dieux (Deorum consentium)... Les ruines ont été fortement restaurées en i858... » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 287.

« Arc de Septime-Sévère,,, Il était alors en majeure partie enseveli, et il n'a été dégagé qu'en i8o3, par Pie VII. » Id. P. 241.

«... Le projet a été repris sérieusement au XIX'. L'arc de triomphe de Septime-Sévère fut déblayé en i8o3, sous la direction de Ch. Fia, puis la colonne de Phocas en 181 3, le Clivus Capitolinus avec ses temples de 1816 à 1819. Plus tard en i835 et 1848, une partie de la basilique Julia a été découverte par Canina,,, » Id. P. 243.

« Temple de Faustine... Le portique a été mis à découvert en 1807 et en 1810... » Id. P. 244»

« Arc de Triomphe de Titus,.. Au moyen âge, cet arc servit de forteresse... on y avait adossé des murs qui furent démolis en 1822 ; mais cela l'ayant fait pencher, il a fallu le consolider, comme le dit l'inscription de l'autre côté... » Id. P. 246,

a Colisée... Pie VII, Léon II et Grégoire XVI ont essayé d'en empêcher l'écroulement en y faisant élever d'énormes arcs-boutants... On construisit en i852 au milieu du 4°' étage, sous la direction de Canina, et d'après des restes antiques, la galerie à deux étages de la plate-forme... » Id. P. 248.

« L'arc de triomphe de Constantin,,, n'a été dégagé qu'en 1804. » Id.

On peut compléter ces renseignements par l'ouvrage plusieurs fois mentionné déjà :

H, Thédenat, Le Forum Romain. Livre U, Chap. H. Les Fouilles aux XVIIP et XIX» siècles. 1780 à 1870, 1870 à 1896. P. 46.

envers les restes de Fantiquité classique. Il est certain que les accointances diplomatiques, les relations d'aflfaires sans cesse multipliées, n'ont pu que favoriser et accroître son action, lui donner plus de poids dans toutes les questions qui de près ou de loin touchaient à Fart en Italie (i).

Mais un ressort de politique intérieure semble avoir poussé particulièrement le gouvernement à mettre en vedette tout ce qui peut magnifier Tantique puissance romaine. C'est là une partie d'un plan d'ensemble raisonné, que nous verrons ultérieurement se déployer à fond dans les remaniements de la Ville de Rome.

Or, le but poursuivi se comprend aisément. Ainsi remonte à l'horizon l'astre ancien, que pendant un long espace de temps avaient remplacé les splendeurs de la Papauté. Celle-ci, comme les Césars, n'avait-elle pas été grande bâtisseuse, ayant formé un abondant foyer d'art, enfin perpétuelle prétendante à la domination universelle !

(i) Nous pouvons citer relativement aux fouilles antiques :

«... rérudition allemande ne restait point inactive. Les Jordan, les Gilbert, les Richter consacraient à l'étude topographique de Rome des livres pleins de faits, tandis que M. Hûlsen, dont un séjour prolongé à Rome a presque fait un Civis Romanus, suivait une à une toutes les trouvailles, en publiait le résultat, de son côté, dans les périodiques allemands, les éclairait de son savoir pénétrant et, finalement, dressait avec le regretté Kiepert ces Formœ urbis Romœ antiques ^ composées de trois cartes et d'un Nomenclator topographicus, qui sont devenues un outil de travail des plus précieux. » Léon Homo. Lexique de Topographie Romaine, avec introduction de R. Gagnât.- Paris, Klincksiek, 1900. Introduction. P. vn.

Rappelons encore qu'un des plus importants guides de l'art antique dans les divers Musées de Rome, est dû à un Allemand. Nous avons eu occasion d'en citer, dans les notes de nos pages précédentes,la traduction française :

Wolfgang Helbig, Guide dans les Musées d'Archéologie classique de Rome. Traduction française par J. Toutain, membre de l'Ecole française de Rome. P' Volume : Le Musée de Sculpture du Vatican, les Musées du Capitole et du Latran. n* Volume : Les Villas, le Musée Boncompagni, le Palais Spada, les antiques de la Bibliothèque du Vatican, le Musée des Thermes. — Le Musée étrusque du Vatican, le Musée Kircher et le Musée préhistorique du Collège Romain ; par Emile Reisch. Leipzig, Karl Bœdeker, 1893.

Certes, c'est là un bloc d'histoire qu'on ne peut supprimer d'un trait. La Monarchie Italienne ne succédait pas logiquement à un pouvoir dont elle diffère essentiellement, et qu'elle avait brusquement dépossédé. Bien plus, ce pouvoir existait encore, et cela précisément dans un gênant côte à côte de tous les instants. En face de la force matérielle que le gouvernement actuel possédait indéniablement et dont il faisait parade ostensible, permanait à Saint-Pierre, une force morale que tout tendait à faire davantage resplendir. On n'efface pas facilement par ses propres exploits, à moins d'être un Napoléon, quinze siècles de grands événements. Et l'on occupe ainsi la place sans avoir le prestige personnel.

Dans de telles conjonctures, quelle conduite pouvait s'offrir au gouvernement nouveau?

Le désir, nous dirions presque le rêve, de filier la jeune unité, de lui créer directement des ancêtres. Car dans toute l'Italie si elle apparaît nettement et empreinte déjà de vigueur, son autorité à Rome est moins normalement établie. La Papauté est encore là présente, et la viUe est tellement pénétrée par elle, qu'on ne peut faire un pas sans rencontrer sa marque, qu'elle est pour ainsi dire dans l'air qu'on respire. Donc, on voudrait par-dessus l'histoire longue de l'Italie divisée et de la Tiare dominante, renouer avec les traditions différentes, unitaires elles aussi et puissamment glorieuses, de l' Urbs des Césars. Ainsi l'on souderait les.aspirations présentes aux destinées centralisatrices et omnipotentes du monde ancien, temps où l'on disait de la Méditerranée : Mare Nostrum. Les ruines en subsistent, et l'esprit peut être aussi dans ces monuments qui semblent profiler encore leur ombre pleine de grandioses souvenirs sur les peuples civilisés d'Occident. Certes, avant la Rome papale, son antagoniste, l'immense vaincue, la Rome païenne, elle aussi avait étonné l'uni-

Ite

vers. Et ces vestiges qu'on fait chaque jour sortir du sol, qu'on péédifie dans la lumière, en sont les témoins irrécusables, tangibles et ardemment suggestifs. Par le spectacle visuel, ils rendent plus facile la reconstitution pour Tâme des faits de Thistoire.

Ainsi se comprend Tintérêt qui hante la jeune unité italienne de ressusciter l'aïeule morte, de la respecter en ses moindres débris. Ne va-t-elle pas, dans une tentative par dessus dix-huit siècles, lui redonner la main et se forger ainsi une hérédité directe, dont elle bénéficiera dans l'esprit des peuples. Alors son astre renforcé d'im tel éclat ne serait plus trop éclipsé par celui de première grandeur qu'est la Papauté. Et qui sait, après la Rome antique, après la Rome chrétienne, une troisième Rome deviendrait le centre d'une puissance qui par l'hégémonie intellectuelle des races latines gouvernerait le monde !

C'est le mobile, à côté des motifs indiqués plus haut, qui sans doute active la reconstitution des vieux édifices. Tels des squelettes d'animaux antédiluviens, retrouvés, et rétablis morceau par morceau grâce à une science profonde et minutieuse, dressent leur charpente logique et forte, évoquant le tout puissant organisme que fut leur masse énorme. Et ce souci se révèle jusque dans des détails infimes mais significatifs. C'est le S. P. Q. R. (Senatus Populusque Romanus) laissé au Municipe, c'est une louve vivante qu'on enferme sur les flancs du Capitole, et qui tourne monotonement dans sa cage de fer, image du destin que l'on veut enchaîner à sa fortune, par la tradition!

Ainsi l'Art s'est trouvé, comme pour les Musées, bénéficier au point de vue des fouilles antiques, des besoins de la politique.

Fouilles clirétiennes.

En vertu du même raisonnement, les fouilles chrétiennes qui offraient précédemment à la Papauté un immense intérêt et éveillèrent sa vive sollicitude, ne pouvaient toucher que fort médiocrement le gouvernement italien. Aussi n'a-t-il point déployé à leur égard lamême ardeur que pour les restes antiques. Mais il fut loin de leur être hostile, et sa neutralité, fut plutôt bienveillante. Il les a du moins couvertes de sa protection au même titre que les autres monuments d'art, s'il ne les encourageait pas de subvention, (i)

Depuis 1870 d'ailleurs, l'initiative particulière n'a point fait défaut, la tâche commencée a été continuée. C'est ainsi que fut fondée à Rome, en 1875, par le fameux De Rossi et le P. Bruzza, l'Académie d'Archéologie chrétienne, patronnée par le Saint Père, et qui ne cesse de s'occuper activement de l'étude des Catacombes romaines. Elle est aujourd'hui présidée par Mgr Duchesne, notre directeur actuel de l'Ecole Française de Rome. En somme, si l'action directe du gouvernement ne s'exerce point, les efforts privés ont poursuivi ces fouilles, ainsi que les publications qui s'y rattachent. (2)

(i) Projet de loi, approuvé par le Sénat du Royaume en sa séance du 18 Mai 1878.

Titre Premier. Conservation des monuments et des objets d*art et des antiquités.

Art. 2. Les Catacombes chrétiennes, qui sont considérées comme monuments sacrés, conservent ce caractère pour tous les effets de la loi, aussi bien pour les parties déjà découvertes, que pour celles qui restent à découvrir.

F, Mariotti. La Legislazione deUe Belle Arti. Roma, Unione cooperativa éditrice, 1892. P. 338.

(2) « ... Jean-Baptiste de Rossi, mort le 20 septembre 1894. Ce dernier a commencé la publication des résultats de ses investigations approfondies dans une collection d'inscriptions chrétiennes (1" vol. 1861; a* 1889),

Cependant à Teffervescence et à Téclat retentissant des premières découvertes a succédé une période de calme. En revanche l'action savante et organisatrice pouvait se déployer de plus en plus sur les matériaux qui lui étaient livrés. Quant au point de vue spécial de TArt, qui dans ce travail est notre principal objectif, il semble que De Rossi et ses successeurs aient épuisé une grande partie de Tintérêt des catacombes. L'archéologie certes peut récolter encore nombreusement. Pourtant elle aussi, depuis quelques années, comme si elle comptait moins sur des trouvailles destinées à éclairer un point inconnu ou important, s'attache plutôt à étayer ses conquêtes, en les coordonnant solidement (i).

dans un autre ouvrage intitulé Roma Sotterranea {V vol. en 1864 ; a* en 1867; 3* en 1877) et dans le Bulletino di Archeologia Cristiana (k partir de i863). » Bœdeker, Italie Centrale. 1900. P. 378.

« Les catacombes des saints Nérée et Achillée ou de Domitille.,, Aumilieu a été découverte en 1874 la basilique de Sainte Pétronille, la fille de Saint- Pierre selon la légende. » Id. P. 376.

« ... Si Ton veut y faire des études, on fera bien de s'adresser à la Cornmissione di Sacra archeologica, qui a pour secrétaire Mgr. P. Crostarosa. Via del Quirinale, 24» W. P. 371.

« ... précieuses découvertes... faites, pendant les dix dernières années, dans les catacombes romaines et notamment dans celle de Domitille... » Louis Lefort. Études sur les Monuments primitifs de la Peinture chrétienne en Italie et Mélanges archéologiques. Paris, Pion, i885. Avertissement. P: I.

Citons un petit ouvrage de vulgarisation souventefois réimprimé.

VAbbé Nortet. Les Catacombes Romaines . Cimetière de Saint-Calliste II* édition. Rome. Anciennes Catacombes de Saint-CalIiste, 1900.

On trouvera encore quelques indications dans : Ch. Egremont L'Année de l'Eglise 1899. a* Année. Paris, Lecoffre. Saint-Siège. P. 79.

(i) Nous ne saurions trop, à cet égard, recommander l'œuvre de M. André Pératé, actuellement Conservateur au Musée de Versailles. C'est lui qui le premier a donné un tableau d'ensemble. Il a codifié les antiquités chrétiennes en un corps précis et homogène, formant une archéologie spéciale au même titre que la Romaine ou l'Étrusque.

André Pératé, ancien membre de l'École française ^e Rome. Bibliothèque de l'enseignement des Beaux- Arts. L'Archéologie Chrétienne. Paris, Librairies-Imprimeries réunies .

Si nous disons que les Allemands, malgré des travaux accomplis par eux sur ces matières, se portent de préférence vers l'antiquité classique, si nous ajoutons enfin que, comme nous en faisions la remarque, les découvertes de ce chef sont de nature à attirer Tattention et jeter encore un lustre d'intérêt sur la Papauté — on comprendra que tout contribuait à dicter au gouvernement Italien son attitude quasi-indifférente.

Rome, ses monuments, sa vie — considérés comme lin ensemble d'art.

Nous voulons rappeler ce qu'était Rome, il y a trente ans, afin que soient pleinement comprises les mutations qu*y exerça Taction de la politique nouvelle.

Rome — sur son sol, bien des générations ont passé, le marquant d'empreintes que ni les invasions des barbares, ni les mutilations des guerres, ni même les embellissements n'ont pu effacer. Après les Césars, les successeurs de Saint Pierre avaient repris la tradition des grandes architectures. Et la Ville, centre du monde civilisé, puis plus tard de l'immense catholicisme, drainait par sa situation d'innombrables et incomparables richesses, comme si l'univers se fut paré en elle. Ainsi se condensa un noyau

On peut consulter à la page 8 de cet ouvrage, une intéressante Bibliographie.

« Dans la Bibligthèque de l'Enseignement des Beaux- Arts, ce petit livre fait suite au Manuel d'archéologie romaine, et prend place à côté du Manuel d'art byzantin. » Id. P. 7.

brillant d'agglomération, d'aspect varié où régnait une atmosphère imposante. Sur les édifices antiques ceux de la Papauté s'étaient bâtis lentement, par couches successives témoignant des phases historiques du Christianisme à travers les siècles. Et parfois les uns et les autres semblaient se confondre en ces monuments qui furent des temples et devenaient des églises, mélangeant presque les souvenirs comme la décoration. Chaque époque réparait, ou détruisait parfois, l'œuvre des prédécesseurs, sans cesse créant à nouveau. C'est ainsi qu'une Rome célèbre, chantée parles poètes, étudiée parles artistes et les archéologues, visitée de tous les pays et but de pèlerinage pour la chrétienté, s'était formée, unique au monde.

Et la Ville n'existait pas seulement pour l'Art, comme une réunion de Musées, un amas de vestiges anciens et d'objets rares, elle offrait, si nous pouvons dire, avec l'ensemble de ses multiples parties, un organisme complet. Toute une puissance prestigieuse circulait et respirait en elle, émanée de son double passé, dont le second était encore debout, épanoui et magnifique en les splendeurs de la Papauté. Cette fascination s'exerçait, centuplée aux souvenirs de l'histoire, par la vue de ses innombrables et superbes monuments. Enfin Rome, jadis grande metteuse en œuvre de la pompe triomphale des Empereurs, présidait maintenant aux cérémonies religieuses, dans une science admirable du fastueux et de l'ordonnancement des apothéoses. Maîtresse des émouvantes représentations du culte, elle leur appropriait le décor. Et la Papauté, conservatrice par essence de ses traditions, n'innovant point dans le dogme, attachée même aux signes extérieurs, donnait aux édifices, à la ville tout entière par son ambiance morale, une logique, une raison d'être agissante, une vie propre en un mot.

Or un changement s'est produit, grave et profond.

Rome n'est plus pour le monde ce qu'elle était il y a trente ans. Comme un brusque hiatus, nous l'avons dit, s'est fait dans son histoire, ou plutôt une histoire nouvelle a commencé pour elle, qui en a dénaturé fortement l'aspect et totalement l'atmosphère générale.

Que s'est-il donc passé ?

L'unité Italienne après s'être emparée de Rome a voulu la transformer en une capitale moderne.

Mais par ce mot que faut-il entendre? Nous le savons, c'est une ville, centre d'un état important, où tout est étabh en vue d'un organe étendu et compliqué conçu pour répondre aux besoins de la civilisation. Toujours à l'affût des progrès, elle doit être prête à muer sans cesse et aussi ^ vite que possible, afin de se mettre au dernier diapason. -^ Certaines données apparaissent essentielles : l'observation des lois de l'hygiène, l'air et la lumière, la commodité des voies, l'abondance des communications, l'aspect propre, souvent les vastes dimensions des édifices sinon leur beauté d'art. L'utilisation d'un terrain rendu précieux parceque restreint, nécessite pour conglomérer les habitants, l'accolement des maisons ainsi que leur surélévation, afin de gagner en hauteur ce qu'on ne peut avoir en largeur. A la vie générale qui suffisait aux siècles derniers, les découvertes scientifiques et les exigences d'une politique différente ont fait succéder un autre état de choses. A côté des églises, des hôtels de ville, des palais royaux ou particuliers, quels édifices doivent être créés? Avant tout d'immenses gares de chemins de fer, des monuments publics tels que : Chambres de députés et de sénateurs, Salles de congrès. Ministères divers, Musées, etc. Puis, dans l'ordre privé : des Hôtelleries de voyageurs aux innombrables logements, d'énormes Magasins de Nouveautés ou autres, des Banques, des Institutions de Crédit aux larges halls, etc. îlnfin une circulation formidablement

augmentée, non seulement par Taccpoissement des anciens véhicules, mais encore par de nombreux modes récents de traction, sans cesse multipliés et améliorés : tramways à vapeur ou électriques, métropolitains souterrains ou aériens, automobiles — réclamant des voies appropriées. Ce qui différencie d'avec les époques précédentes c'est, en plus de la centralisation écrasante sur les mêmes points, l'importance de la foule anonyme. Elle devient le but final, tandis qu'autrefois certaines situations privilégiées l'emportaient. Cette substitution de l'ensemble à l'influence de quelques personnalités groupant autour d'elles de petits mondes, qualifie ce qu'on est convenu d'appeler de nos jours la Démocratie. De telles capitales correspondent à un idéal nouveau, que les moyens d'action contemporains mettent à môme de réaliser rapidement.

Or si l'Amérique, dans le défrichement de terres vierges, a pu faire surgir comme par enchantement des villes avec le dernier confort moderne, transformant, pour ainsi dire en un Jour, des déserts en agglomération de centaines de mille d'habitants, il n'en est pas de même pour les vieilles contrées occidentales. Nous trouvons dans Paris le type des phases obligées. Mais surtout le XIX© siècle (i) s'est montré destructeur des choses anciennes, précisément à

(i) La dernière grande modernisation de Paris sur un vaste plan, date de Napoléon lU. En plus, une nouvelle ville pour ainsi dire se porte vers rOuest, entourant TArc de Triomphe. A Fheure qu'il est, en ajoutant la part des révolutions, commotions populaires, siège de 1870, ces changements ont achevé de faire disparaître l'ancienne physionomie de Paris. Que reste-t-il des vieux monuments? Exception faite du Louvre dont la construction s'échelonne sur près de quatre siècles, quelques églises ou édifices à peine, comme Notre-Dame, Saint-Merri,Saint-Sé vérin, THôtel de Cluny, la place des Vosges, etc. Encore souvent sont-ils encastrés, changés d'échelle par des nivellements de terrain ou des élargissements de place, environnés de hautes maisons qui les écrasent. Ajoutons en revanche que l'admiration et un soin respectueux les entourent. Actuellement, en effet, ces extrêmes se rencontrent : que les édifices d'art sont honorés quand ils peuvent être conservés, mais parfois rapidement détruits s'ils gênent une combinaison utilitaire.

cause des changements profonds, bouleversants même qu'apportaient la vapeur, Félectricité, la démocratie. Matériaux et besoins nouveaux, usage plus fréquent et plus large du fer et du verre, application des lois hygiéniques, tout tendait à Taccomplissement du but avec des moyens agrandis et multiples, des facilités tentantes d'exécution. Il semble que la splendeur brusque des progrès matériels ait enivré, qu'on ait voulu se maintenir au diapason vertigineux des peuples d'Outre-Océan. Enfin l'agio de la spéculation s'en est mêlé, entraînant, fascinant, faisant oublier le domaine moral.

En effet, chez les peuples d'autrefois une ville importante, une capitale surtout se formait lentement, par étapes progressives. Religion et nationalité, événements de toute sorte, heureux ou néfaste, s'y su-ccédaient, laissant leur empreinte. Ainsi se constituait une entité caractéristique, à la fois homogène et complexe, dont les racines plongeaient profondément dans le passé, faisant corps avec les souvenirs des habitants. Le respect existait pour les monuments primitifs, dont quelques-uns promus sacro-saints apparaissaient comme les symboles de la gloire acquise, rendant le présent mieux compris, en même temps que garants de l'avenir. Ne faut-il pas tenir compte que, les premières nécessités matérielles assouvies, l'idéal d'un peuple, ce cohésif puissant de masses souvent hétérogènes ethniquement et climatériquement parlant, est contenu dans ses traditions comme dans ses aspirations

Or si jamais conjonctiu»e fut particulière c'était bien celle où se trouvait l'Unité italienne.

N'est-elle pas à la fois et très vieille et très jeune. Très vieille comme pays, comme langue, littérature, religion et mœurs. Mais datant d'hier seulement comme nation européenne, agissant compacte. Ses tronçons à peine sont soudés, sans qu'aucun grand événement, guerre du

dehors ou commotion intérieure en ait vérifié la solidité de liaison.*Dans de telles conditions, si ses différentes parties, Piémont, Lombardie, Toscane, Vénétie ou Napolitain ont eu chacune leur capitale jadis — il n'en est point de même pour l'ensemble formé et le siège qu'il s'est choisi. Nous n'avons pas vu là un point initial se développer par époques • successives correspondant à la nationalité grandissante, s'identifiant avec elle. Au contraire, cette ville fut deux fois centre, d'abord de la puissance antique(i), enfin d'une Papauté de prestige plus haut encore peut-être. Tout y parle de ces omnipotentes destinées. Et phénomène complexe et délicat, la seconde qui se trouve en antinomie formelle du gouvernement actuel, est encore vivante, auréolée de splendeur dans la même cité. La jeune Italie, si sympathique dansfla formation de sa personnalité qui est un des grands événements d'Europe au XIX^ siècle (2), elle qui possède des faits d'armes glorieux et des triomphes diplomatiques à son actif, û'a pas eu le mérite d'une terrible et imposante victoire en s'emparant de sa capitale presque sans coup férir, et ce ne fut certes point une des pages les plus intéressantes de ses belles annales unitaires .

Aussi l'Etat nouveau en prenant possession de Rome, le 20 septembre 1870, se trouva-t-il du jour au lendemain, aux prises avec une des situations les plus difficultueuses qui se. puissent imaginer. Nation naissante qui n'avait point créé lentement le siège de son gouvernement, et qui ne le développait même pas dans une des villes principales des états assimilés ! Elle avait été d'instinct à celle dont le brillant jprestige historique la fascinait, où régnait cependant une puissance qui avait été pour sa formation, un obstacle. Elle s'établissait dans une cité mémorable où tout

(i) Nous avons précédemment indiqué comment l'Italie cherchait à renouer de ce côté une tradition.

(2) Le même siècle, dont on a pu dire qu'il était celui des Nationalités, a vu s'établir l'importante concentration de l'Empire Allemand.

provenait non point d'elle, mais de choses en dehors d'elle, où même au Vatican subsistait contre elle une vivante et perpétuelle protestation.

Alors une politique inéluctable, parce que sa logique résidait dans Tessence même des faits, dicta au gouvernement sa conduite. Il fallait faire la conquête matérielle de Rome, la moderniser. Certes aucune ville moins qu'elle n'y était préparée ; plus que toute autre par sa tradition, son esprit, ses richesses d'art, elle devait en souffrir. Cependant cette opération elle dut la subir non pas lentement, graduellement, avec tous les ménagements d'une précaution respectueuse. Mais au lendemain même de la prise de possession pour ainsi dire, l'œuvre de transformation a commencé, avec quelle inlassable et souvent impitoyable activité ! Comme si à l'avance on eut préparé le^ort de cette proie dès longtemps convoitée, que les plans tout tracés n'avaient plus qu'à s'exécuter. Et cette rapidité obsédante vint encore aggraver la marche des choses, sacrifiant tout au but. On eut dit que le Fate presto de Napoléon III, prononcé à Cavour dans des circonstances historiques, devenait une parole fatidique planant sur les changements qui ont bouleversé Rome.

Nous les examinerons successivement dans les conditions suivantes :

10 Les travaux d'édilité.

20 Les Monuments détruits ou désaffectés.

3o Constructions et édifices nouveaux.

Trçtvaux d'âdilité.

Nous qualifions ainsi les mesures qui concernent la salubrité, l'hygiène et les commodités de la ville.

On ne saurait nier que tout ce qui touche de près ou de loin à la santé publique n'apparaisse comme une question

majeure. C'est une nécessité impérative, un : to be or not to be, auquel de nos jours on cherche de plus en plus à se conformer scientifiquement (i). Ce devait donc être une des premières préoccupations du gouvernement italien, et de fait nous le voyons dès ses débuts y porter son attention.

En première ligne, nous rangerons les grands travaux entrepris en vue de régulariser le cours du Tibre (2). Encore malgré leur énorme importance, malgré les millions largement dépensés, le but ne semble-t-il pas suffisamment atteint, puisque tout récemment, une partie de Rome et de ses plus intéressants monuments par suite de crues, se trouvait sous Teau (3). Ces mesures préservatrices slmpo-

(i)La suppression d'échoppes plus ou moins pittoresques, mais éminemment malsaines, s'impose indiscutablement au même titre qu'un dessèchement de maremmes. C'est la grande loi moderne de l'hygiène qui passe inexorable, nous devons nous incliner.

(2) « Le Tibre (Tevere) cours d'eau le plus considérable de la Péninsule italienne, traverse la ville du N. au S. en formant trois grandes courbes. Ses eaux sont troubles : Flavus Tiheria, dit Horace. En temps ordinaire, la largeur est de 60 mètres, et sa profondeur de 6 à 7 mètres. n est sujet à de fortes crues, lorsqu'il pleut longtemps, et il monte alors de 10 mètres et davantage... Le Tibre est canalisé dans l'intérieur de Rome depuis 1876.. » Bœdeker, Italie Centrale. 1900. P. 142.

(3) « Les inondations en Italie, La crue du Tibre. Les bas-quartiers de Rome submergés,

Rome, I" décembre (par dépêché). Par suite de pluies tombant depuis plusieurs jours, le Tibre se trouve en grande crue dans les campagnes d'aval.

Il a dépassé ce soir la crue de 1870, mais par suite des travaux exécutés ces dernières années il n'a pas endommagé la ville. L'inondation est limitée aux points les plus bas du Panthéon, du Forum, des rues Lungara, Borgo et San Spirito oh une partie de Thôpital est submergée.

Les campagnes environnantes de la vill« sont inondées.

Le cimetière des protestants situé hors de la Porte Saint-Paul, et la basilique Saint-Paul sont inondés.

Journal VEclair, Lundi, 3 Décembre 1900.

« Ulnondation à Rome. Dans la première semaine de Décembre, les eaux du Tibre ayant monté extraordinairement et crevé les digues de construction récente, dans lesquelles était enfermé le fleuve, le Forum, la place de la Bocca délia Yerita, la rue de la Lungara, ainsi que le Borgo nuovo et le Borgo vecchio sont devenus de vastes étangs que dominent

soient. Il faut féliciter le gouvernement Italien de les avoir prises. Car si la pittoresque y a perdu quelquefois, c'était en vertu d'une raison supérieure. Et ne devons nous pas d'autre côté nous réjouir vivement, si nous pouvons espérer qu'au prix de quelques diminutions secondaires, nous conserverons intacte la part la meilleure et la plus importante.

A ce principe toutefois nous opposerons dans l'application, une réserve. A savoir qu'il dépend de Tintelligence et du tact des pouvoirs exécutants d'accomplir les sacrifices nécessaires dans leur limite exacte. C'est-à-dire éviter tout dommage essentiel qui ne produirait qu^un minime résultat, et s'ingénier à maintenir tout ce dont la disparition n'est pas absolument commandée. Or dans cet ordre d'idée, par rapport aux aspects du fleuve, s'il faut en croire certains regrets, les amputations auraient été faites largement, le but poursuivi sans les précautions qui en auraient rendu l'effet moins radicalement brutal (i).

le temple de Vesta, le palais Corsini, les Rostres, etc. Uînondation donne à cette partie de la ville un aspect étrange et pittoresque. » Revue encyclopédique. N" 38i. 22 Décembre 1900. L'Actualité. Deux photographies représentent l'inondation : Arc de Janus à Rome, et Temple de Vesta à Rome.

Dans le Numéro du 29 Décembre, se trouve encore une reproduction : Le Panthéon à Rome pendant Vinondation,

(i) Ecoutons à ce sujet les doléances de M. A. Geffroy, que ses fonctions de Directeur de l'Ecole française ont fait séjourner de longues années dans la ville de Rome, pour laquelle il professait en même temps qu'une vive admiration, une affection profonde.

« Les travaux accomplis pour régulariser le cours du Tibre et garnir de quais ses rives dans toute l'étendue de la ville, auront coûté à l'Etat plus de cent millions. C'est une œuvre considérable : nous Pavons vu commencer, elle s'achève en moins de vingt ans. Si, par un meilleur et plus rapide écoulement des eaux, ces travaux préviennent des désastres comme ceux du XVP siècle, comme celui de 1870 où les eaux envahirent le Corso et atteignirent sur la place de la Minerve deux fois la hauteur d'un homme, ce sera certes un bienfait et on pourrait laisser les amis du pittoresque regretter les plages infectes et splendides d'autrefois. Mais était-il nécessaire d'enfermer le fleuve entre deux murailles régulières et rapprochées, où ses eaux jaunâtres coulent tristement, sans refléter ni arbres ni verdure ?....

Nous pourrons, pendant que nous examinons la canalisation du Tibre, y joindre une question qui s'en rapproche, nous voulons dire : les ponts. Le gouvernement les a multipliés à juste titre. Dans les villes que traverse un cours d'eau, il y a intérêt à ce que les points de rapport d'ime rive à Tautre, soient aussi fréquents que possible. Par là les communications sont à la fois assurées et facilitées. Mais à cet égard, il semble encore que le principe d'utilité, appliqué avec grande légitimité, n^ait point toujours reçu un mode de réalisation où l'esthétique trouvât son compte (i).

Sera-ce encore le Tibre, ce fleuve que vos quais encaissent entre deux murs uniformes et qui a perdu soit ses plages alternant avec les maisons baignant dans ses eaux, soit son ouverture en aval sur tant de débris subsistants de l'ancienne Rome ? C'était le double spectacle qui s'offrait du pont Sixte par exemple à qui se rendait de la rive gauche vers le Janicule. A sa droite la belle courbe du fleuve reflétait le splendide bois de lauriers de la Farnésine, que vous avez détruit ; il voyait à sa gauche l'île Tibérine avec sa poupe sculptée en souvenir d'Esculape, et les quattro-cappi et la tour de l'Anguillara et le temple de Vesta et de l'Aventin. Presque tout cela a disparu.

Et si l'un des bras du Tibre, le long de l'île Tibérine, doit demeurer ensablé, comme cela semble inévitable, c'est un vrai malheur pour l'aspect général : Rome aura perdu une de ses grandes beautés.... Les antiquaires de la Renaissance s'étaient plu à reconstituer l'état primitif détruit par le temps : on aurait pu à leur exemple renouveler cette restitution (le serpent se voyait encore) sans sacrifier la petite basilique Saint-Barthélémy, ni l'hospice des bene-fate fratelli, touchant legs du moyen-âge qui continuait d'une curieuse façon la tradition du temple d'Esculape. Aujourd'hui le bras droit du fleuve est ensablé et une odieuse construction masque les ruines de l'île : de l'asile d'Esculape, on a fait une morgue. »

A, Geffroy, Etudes italiennes. Rome Capitale moderne. P. 294.

(i) « Le Tibre.... est traversé par onze ponts y compris celui du chemin de fer près de St-Paul et une passerelle. » Bœdeker, Italie Centrale. 1900. P. 142.

<r . . . à l'endroit où était l'ancien Port de Ripettay dont l'escalier pittoresque du temps de Clément XI, a été démoli pour des travaux de rectification du Tibre. Il y a un pont provisoire en fer conduisant aux Prati di Castello et l'on construit à côté le pont Cavour, » Id. P. 200.

«... le pont Cestius ou Gratien. . . restauré sous le règne des empereurs Valentinien et Gratien. Ce pont dit maintenant po/i< St-Darthélemy, a été complètement refait depuis peu et rallongé d'une arche de chaque côté. » Id. p. 220.

Quant aux travaux de voirie, aussi bien pour les tracés des rues à ouvrir que les changements et les agrandissements des anciennes, ils ont été, comme on devait s'y attendre, l'objet de plans nombreux. On voulait donner à la ville une physionomie nouvelle. Et de fait, on peut dire que Rome a été véritablement remuée de fond en comble. Dans les résultats obtenus, tout comme précédemment, il y a matière à distinctions. En effet des mesures d'assainissement pleinement approuvables ont été prises (i). Mais dans

« On parvient aujourd'hui aux Prati par un pont aux piles tubulaires d'une singulière et incontestable laideur, dont les hauts parapets interceptent la vue. A, Geffroy, Études italiennes. Rome Capitale moderne.

« Le Pont'St'Ange,,,. Le pont a été complètement restauré lors de la régularisation du Tibre, de 189a à 1894, il n'y a que les trois arches du milieu qui soient antiques et on en a ajouté deux de chaque côté. » Id.

« Deux ponts nouveaux sont d'une laideur haïssable, on peut espérer du moins qu'ils sont provisoires, tandis que le pont Garibaldi, tout battant neuf, restera. 1» Id . P. 2195.

«... Le vieux pont Fabricius a perdu style et caractère dans un élargissement malheureux. y>Jean de Bonne/on. Journal VÉclair.g septembre 1900. Rome.

(i) Nous citerons parmi les démolitions ou autres mesures intéressant directement la salubrité publique, et qu'il faUait considérer comme inévitables et légitimes.

«... l'ancien Ghetto, ou quartier des Juifs, complètement rasé en 1887...» Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 218.

Nous noterons, en faveur du gouvernement italien, qu'il a été tenu compte, dans certains cas, des soucis d'hygiène, ainsi que du facilitement logique des communications.

« Le centre de la ville. . . a été de tout temps à l'abri de la fièvre, mais divers quartiers excentriques ont gagné beaucoup sous ce rapport dans ces derniers temps, par exemple le versant O. du Pincio. Le nouveau quartier Ludovisi et les rues du Viminal, de la place Barherini jusqu'à ^te-Marie Majeure ne laissent non plus rien à désirer sous le rapport de la salubrité . » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. Introduction. P. XXI.

« Le quartier de Rome qui s'étend à l'O. des collines jusqu'au Tibre, le Champ de Mars des anciens, fut inhabité dans les premiers temps, mais se couvrit plus tard de constructions magnifiques, surtout sous Auguste . Ce fut au contraire presque la seule habitée durant le moyenâge et les premiers siècles suivants, et c'est encore aujourd'hui le quartier le plus populeux de la ville. Si l'on excepte les grandes rues neuves par lesquelles le gouvernement italien a tâché de lui donner de Tair et

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les rectifications, alignements et créations, accomplis parfois avec une inconcevable précipitation, on n'a point toujours respecté les trésors d'art que contenait la ville. Dans cette fièvre d'améliorations souvent conçues sans que l'utilité en fût reconnue incontestable, avait-on bien pesé toutes les conséquences dévastatrices? Des monuments intéressants ne pouvaient manquer d'en souffrir : certains n'ont-il pas été encombrés, noyés pour ainsi parler, tandis que d'autres perdaient, comme on dit en style d'architecture, leur échelle, c'est-à-dire la proportion qui concourait à leur grandeur et à leur beauté vis-à-vis du cadre qui les entourait? Des aspects n^ont-ils pas été de la sorte partiellement ou même totalement défigurés? Des places, des coins de la cité, jadis renommés, aujourd'hui disloqués par des vides inopinés, des rétrécissements ou des élargissements intempestifs, étonnent, choquent les yeux, et quand on ne sait point ce qui leur est arrivé, demeurent incompréhensibles. Ceux qui ont connu Rome il y a trente ans, même plus récemment encore, ne peuvent s'empêcher de déplorer des mutilations qui dénaturent profondément l'ensemble d'art admirable qu'était la Ville (i).

de la lumière, le quartier a conservé sous bien des rapports le caractère du moyen-âge et de la Renaissance. » Id. P. i85 .

« Le cours Victor-Emmanuel, large rue percée depuis 1876 à FO. de la place de Venise, à travers les quartiers mal bâtis de la Rome du moyenâge et qui est le prolongement de la Via nationale . . . sert de voie de communication entre le centre de la Ville et le quartier du Vatican. » Id. P. 210.

« La première grande voie tracée et heureusement comprise, la via nazionale actuelle, met en rapport le nouveau quartier de FEsquilin où aboutissent les voies ferrées du nord et du sud, avec le reste de la ville et en particulier avec la colline du Quirinal . Ce fut un travail énorme, il faUut combler une vallée, percer une colline, laisser des palais et des jardins suspendus à une notable hauteur grâce à des substructions considérables. » A. Geffroy, Études Italiennes. Rome Capitale moderne. P. 3o3.

(i) Les plaintes à ce sujet sont nombreuses, amères — et motivées. « Montez sur n'importe quelle hauteur, on vous déÛe de reconnaître maintenant la ville aux sept collines. L'œil ne peut retrouver le Vimi-

fe

Monuments détruits ou désaffectés.

A côté des travaux d'édilité pure, de simple voirie, il en est d'autres qui ont été exécutés dans la cité. Les uns étaient de première nécessité, mais certains d'une utilité plus contestable. Ils furent la source parfois de dégâts bien faits pour contrister Tœil et Tesprit des artistes.

Ainsi nous voyons des monuments que des mesures maladroites ou peu précautionneuses ont dégradés, quelquefois même entièrement détruits. La destination inattendue et brusque de Rome, capitale moderne, exigeait d'irréparables sacrifices. Il est de toute évidence que les besoins sociaux du siège gouvernemental de l'Italie nouvelle, n'étaient point les mêmes que ceux d'une ville chef de la chrétienté. Ce n'étaient pas quelques change-

nal, que les terrasiers et les architectes ont déformé. » /. de Bonne/on, Journal UÉclair, 9 septembre 1900. Rome.

«Sur la place Colonna, le palais Piombino a été démoli en 1889 »Id.

« Les Italiens réussiront-ils à faire de Rome une des grandes capitales modernes ? Ils y sont résolus et se sont mis à Toeuvre. Presque aussitôt après leur prise de possession le pic des démolisseurs a commencé son œuvre... 11 n'est plus temps de revoir la même Rome que les trois ou quatre dernières générations ont connues... » A, Geffroy, Études Italiennes. Rome capitale moderne . P. 285 .

«... les trophées de Marins, l'auditorium de Mécène, Saint-Eusèbe, sont confondus pêle-mêle dans les bâtisses modernes. » Id. P. 5*90.

« La tour de l'Anguillara a été conservée (et même réparée) mais séparée du fleuve, entourée de constructions, elle a perdu sa pittoresque beauté. Il en est presque de même du temple de Vesta... Une froide muraille l'enserre maintenant, toute verdure a disparu, tout cet ensemble est défiguré. » Id. P. 296.

« Peu s'en est fallu que Santa-Maria Maggiore ne fut déchaussée par les nivellements de terrain... un peu en avant de la façade on a presque enterré un des plus vieux sanctuaires de Rome, élevé sur l'emplacement de la maison du sénateur Pudentius, qui offrit l'hospitalité à St-Pierre... bientôt elle disparaîtra sous le talus qui s'élève jusqu'à sa frise. » Louis Teste. Notes sur l'Italie. P. 255 à 260.

Encore dans cette étude spécialement consacrée à l'art, ne faisons nous pas mention des aspects de la nature, coins pittoresques, fraîches verdures qui furent sacrifiés sans ménagement.

ments qu'on apportait, mais le complet bouleversement. Et le désir ardent d'atteindre le but a amené une hâte, une précipitation, qui au lieu d'atténuer les dommages dans la mesure du possible ne pouvait que les porter au comble. Là encore la nécessité politique primait, et rien n'est venu en tempérer l'impitoyable rigueur.

A côté des destructions ne faut-il pas aussi ranger la désaffectation des édifices. Combien, parmi ceux-ci, en dehors des préjudices matériels soufferts, n'ont-il pas de ce chef, vu leur caractère essentiel altéré, jusqu'à perdre à la fois leur physionomie et leur intérêt. C'est que leur raison d'être initiale ne s'accommodait point des rôles nouveaux, parfois si différents et même disparates qu'on voulait leur faire jouer. A ce point de vue, les sujets de plaintes sont jfréquents, et la moindre promenade dans la ville les fait constater facilement. De plus, la liste longue déjà ne semble point près d'être clôturée, mais au contraire s'augmente chaque jour (i).

Or la logique matérielle de tels faits demeure irréfutable. L'Italie nation jeune a commencé et devra continuer encore

(i) « Thermes de Dioclétien... Aux angles se trouvaient des rotondes à dômes, dont une subsiste dans l'Eglise actuelle de St-Bernard et une autre en partie dans le lycée de filles de la via Viminale. » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. i56.

« Le Bureau central des postes et télégraphes a été installé dans une partie du couvent qui dépendait.... de l'Eglise St-Silvestre in Capite ». Id. P. i8j7.

« La belle Place Colonna, que traverse... le Corso, a été agrandie en 1896, par la démolition du Palais Piombino... » Id. P. 187.

a La Chambre des Députés (Caméra de' Deputati) est un palais qui a été commencé en i65o par le Bernin, pour la famille Ludovisi et terminé sous Innocent XU par Ch. Fontana, comme palais de Justice. La cour a été couverte d'une toiture en 1871, quand on l'a transformée à l'usage du parlement. » Id. P. 202.

« Le palais Madame.,, il sert au sénat depuis 1871... » Id. P. 207.

« ...le graxid palais Braschi construit par Morelli à la fin du siècle dernier et aujourd'hui le ministère de l'intérieur... » Id. P. 212.

« ...le palais Sora, récenunent remanié pour en faire le lycée Ter. Mamiani... » Id. P. 2i3.

« L'ancien Couvent des Filippini, à côté de l'Eglise, est maintenant occupé

d'énormes dépenses en vue de son établissement. N'a-t-elle donc point intérêt manifeste à utiliser pour ses besoins immédiats, quel que soit d'ailleurs le résultat antiesthétique,

par les tribunaux, la cour d'appel, le tribunal civil et correctionnel et le tribunal de commerce... y> Id. P. 214.

Jadis M. Louis Teste s'énonçait en ces termes, lorsque déJtHilait une transformation qui n'a fait que s'accentuer en s'aggravant.

« ...son premier rêve au Quirinal... a été la transformation de Rome.».

Le Piémontais artiste a badigeonné aussi la façade du Palazzo di Venezia, où l'on voyait a Madame Lucrèce » ; le Palazzo délia Gancellaria, chef-d'œuvre du Bramante ; le Quirinal que le roi occupe ; l'élégant Palazzo délia Consulta à Monte-Gavallo ; un intéressant couvent transformé en ministère de la Marine ; le Palazzo dî Monte Citorio, dont la cour une des œuvres les plus originales du Bernin a été disposée en salle des séances pour la chambre des Députés ; et vingt autres cloîtres ou palais appropriés aux ministères et au service de l'Etat. »

Louis Teste. Notes sur l'Italie. P. 255 à 260.

a Et ces couvents qui donnaient aux rues de Rome le gprand air de calme dans le bel air de vie, que sont-ils devenus ? Le couvent des Filipini est transformé en tribunaux. Le beau cloître de Saint-Silvestre, fondation de Paul I, est un bureau de poste ; voyez poste restante ! Le ministère des finances étale son désordre là où fut l'Eglise de Saint-Cyriaque.

La rotonde à dôme des Thermes de Dioclétien est dans la salle d'un lycée de filles. Une autre partie de ces Thermes est occupée par les bureaux de l'Assistance. Le Couvent de Saint-Laurent est un institut chimique. Celui de Sainte-Croix de Jérusalem a fini en caserne. L'ancien monastère de Saint-Pierre a été déformé en faculté des sciences.

Le pendeloque pieux qui était l'église de Sainte-Pudentienne a été avili par d'affreuses mosaïques modernes et l'ancien portail à colonnes a été massacré comme un garde noble...

L'église de la Trinité a vu sa façade coupée, comme d'un grand coup de sabre par un ridicule auvent de zinc, et la barque du Bernin à la fontaine de la place d'Espagne, voit à côté d'elle un Lift pour monter au Pincio ; dix centimes, messieurs !

Ailleurs le palais Borghèse est un magasin de bric à brac où l'on fait des ventes de meubles d'occasion. Le palais Sora est un lycée. Le Panthéon même, cette splendeur survivante, est pollué d'une fausse inscription antique en caractères modernes, placée en 1894.

Dans un pavillon de la Villa Borghèse, au-delà du jardin, l'Etat

tolère un marchand d'objets d'art.

Pourquoi le joli Casino de Jules III (ne pas confondre avec la villa) est-il honteusement abandonné?

A ce train on pourrait bientôt tracer sur la ville entière ce qui est écrit à l'église de la Conception sur la dalle funèbre du Cardinal Barberini : Ci-git de la poussière, de la cendre et du néant » /. de Bonne/on, Journal L'Éclair. 9 septembre 1900. Rome.

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nombre de monuments, en dehors ou même à rencontre de leur destinée primitive.

La Rome papale, centre religieux de l'univers catholique était par essence une cité ecclésiastique. Pendant des siècles, toute modification, toute construction nouvelle eut pour unique objectif les manifestations du culte. C'était un tout vivant, merveilleusement ordonné pour ce but spécial et qui ne pouvait convenir qu'à un seul lieu du monde. Ville du passé haute et digne, ville de domination universelle, ville conservant un dogme immuable, elle était appropriée à sa destinée par ses quatre cents églises, ses innombrables couvents, et ses édifices de toutes sortes. En outre venaient y ajouter leur concours les pompes du rite, les cérémonies sans fin, s'étalant symboliques et splendides avec le cortège des prêtres de hiérarchies diverses. C'étaient eux encore qui de leurs personnes graves, et de leurs vêtements multicolores, où le noir faisait contraste à la pourpre, où le blanc côtoyait le violet, c'étaient eux qui remplissaient la cité, dont ils faisaient l'importance et la grandeur. Nécessairement une foule venue de loin sans cesse afiluait, pieux pèlerins ou simples curieux, formant une atmosphère cosmopolite — et s'imprègnant de la gloire et du nom de Rome, ils s'en faisaient au dehors l'écho admiratif.

Maintenant, on doit se placer à un tout autre point de vue. La ville est le centre gouvernemental et administratif d'une nation européenne. Il lui faut agencer ses rouages

Il est juste d'ajouter que certaines mesures ont été plus heureuses, ou tout au moins n'ont pas causé autant de préjudice. Ainsi :

« Les Thermes de Dioclétien Le reste des thermes, auparavant

occupé par les Chartreux, l'est maintenant par différents établissements et le Musée National ». Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 167.

a Le Panthéon.,, Urbain Vm... lit bâtir des deux côtés des clochers qu'on appela les m oreilles d'âne du Bernin » et qui ont été démolis en i883. »Id. P. îio3.

« ..... rhospice de Bohème, restauré en 1875... » Id. P. 214.

nécessaires : palais royaux, chambres des Députés ou du Sénat, Ministères, Tribunaux, etc. C'est un autre mouvement qui entraîne, d'autres mobiles qui conduisent, et une vie complètement différente se meut et circule. Tout peuple moderne est essentiellement militaire. La force fait partie primordiale et intégrante de ses moyens d'action. Donc l'élément guerrier a dû restreindre notablement les corps sacerdotaux. Et l'activité substituée s'est exprimée matériellement par la transformation de nombreux couvents en casernes. La stratégie scientifique a modifié jusqu'à l'extérieur de la ville (i). C'est ainsi que le gouvernement Italien avec ses besoins particuliers, son champ d'action bien déterminé, s'établit. Sans cesse, d'une poussée continue et fatale, il détruit ce qui le gène, s'approprie en le dénaturant ce qui peut lui être utile. Et nous pouvons constater sa marche progressive dans

(i) De nombreuses mesures ont dû être prises pour mettre Rome au niveau de la tactique moderne. Gomme il fallait s'y attendre, ces précautions rigoureuses inévitables pour une ville, à plus forte raison une capitale, se sont accomplies, sans tenir compte d'autres intérêts que celui de la défense.

« Rome est de plus entourée de forts détachés, construits depuis 1870, qui lui forment une enceinte de près de 5o kilomètres ». Bœdeker, ItaUe Centrale. 1900. P. i44-

« A Fextrémité N. de la ville, trois gprandes casernes de construction récente. » Id. 295.

Éf Qu'est devenu le camp prétorien? Il fut là-bas, derrière la gare, nivelé, pour faire place à des casernes... a» J, de Bonnejon. Journal V Eclair. 9 septembre 1900. Rome.

a Autrefois, un solitaire chemin, longue tonneUe de verdure, suivait les murs...

... Aujourd'hui le service stratégique a coupé les grands arbres; mais Rome a des forts détachés qui lui donnent une enceinte de 5o kilomètres. Le premier coup de canon parti de ces forts ébranlera les vieux murs lézardés qui ont été déchirés déjà par la brèche de la porte Pia. »Id.

« Le Couvent de Sainte-Croix de Jérusalem a fini en caserne... » Id.

« Vous élevez des casernes jusqu'au pied du Colisée. » A. Geffroy. Études Italiennes. Rome capitale moderne. P. 290.

C(f Et cette paisible route ombragée sur les bords du Tibre, sortant de la porte Angelica aux pieds de la Villa Madama? L'ancienne promenade des cardinaux, elle est maintenant effondrée par les trains d'artlUerie qui se rendent au fort dominant la colline déboisée. Id. P. 3oi.

Fatmosphère générale de la cité, aussi bien que dans chacune des réformes accomplies. C'est à cette même initiative encore que nous devrons, comme à une source commune, rapporter les résultats qui nous restent à observer.

Constructions et Sdifices nouveaux.

Ainsi les travaux d'édilité, les destructions, les désaffectations de toute nature avaient porté gravement atteinte à l'aspect caractéristique de Rome. Cependant il lui était réservé de subir une épreuve encore plus terrible. Nous voulons parler des nouvelles constructions entreprises, ainsi que des monuments qui ont été élevés ou commencés. Or, sur ce point, nous assistons à une déflguration pour ainsi dire systématique, lamentable au delà des autres.

On voulait faire de Rome, une capitale moderne, par conséquent augmenter dans une grande proportion la masse de ses habitants. Mais au lieu de suivre le mouvement, on a pensé qu'il valait mieux le provoquer. Non pas répondre au fur et à mesure des demandes, mais les prévenir à'ores et déjà par des offres, auxquelles on espérait d'innombrables preneurs. La seule crainte éprouvée était de se trouver à court, de ne pouvoir arriver à loger des foules immenses qu'on rêvait déjà accourir, se précipiter. Comme pour les mesures précédentes le grand souci fut toujours d'aller largement et vite. C'était l'introduction forcée et brusque de la vie utilitaire sans pitié. La volonté de mettre son empreinte ineffaçable sur une ville qui ne s'était pas donnée, qu'il avait fallu pour ainsi dire violer.

A cette pensée du gouvernement italien a répondu tout aussitôt la spéculation, une effrénée spéculation avec tous ses écarts désordonnés. C'est ainsi que l'on vit surgir de

terre, sous une poussée instantanée, d'immenses quartiers recouvrant pour ainsi dire la cité. Ce fut la série sans fin des maisons dites de rapport qui ne sont plus, dénuées de tout sentiment d'architecture, que ce qu'on peut appeler en un style d'acte de vente, des immeubles. Et dans Rome où tout est sujet à regret de ce qui disparait du passé, la tare imposée semble plus navrante encore. Car, si triste était la disparition de chefs-d'œuvre d'art et de souvenirs historiques, la révolte soulève l'esprit à les voir remplacer par la plus banale des laideurs. D'horribles bâtisses sont allées voisiner même le Colisée déjà en contre bas, et comme dans une déchéance symbolique, le dominent de leurs cinq étages (i).

(i) « Le Pincio.,. cette belle promenade...

La vue autrefois si célèbre qu'on a de la terrasse en avant de la promenade (46 m.) a perdu de sa beauté depuis que les Prati di Gastello sont occupés par de nouvelles constructions. » Bœdeker, Italie Centrale. 1900.

«... nouvelles maisons de la viaNazionale... » Id. P. ï56.

« Il y a un quai à droite du château St-Ange, du côté du nouveau quartier dans les anciens prati di Castello, avec de longues rues régulières, bordées de vilaines maisons restées en partie inachevées faute d'argent. » Id. P. 294.

« Avant 1870, le Quirinal et l'Esquilin étaient une immense gerbe de verdure, piquée de quelques palais beaux comme des fleurs éclatantes, liées par le double ruban de deux grandes voies. Vous ne voyez plus aujourd'hui qu'un amas de toits et des rues... » /. de Bonne/on. Journal VEclair. 9 septembre 1900. Rome.

« Et la porte du Peuple, cette porte restaurée par le Bernin, avec du joli dans le mauvais goût, savez-vous quel supplice elle a subi ? Elle a été affligée en 1878 de deux portes latérales qui la défigurent comme de lourds anneaux de cuivre pendus aux oreilles d'une jeune femme alourdiraient toute la tête. » Id.

« A quoi est bon le Pincio maintenant ? La vue de la terrasse a perdu sa beauté depuis que des bâtisses sans nom couvrent les Prati di Gastello. ))Id.

« Le quartier même du Corso a perdu son grand caractère. Dans sa plus belle partie il est prostitué par la grande baraque Marignoli et par un magasin de nouveautés à l'instar de Paris... Plus loin, c'est une vieille demeure qui a été remplacée par un magasin anglais avec glaces jusqu'à terre, à la mode de Londres. » Id.

« Allez au pied du Capitole : depuis i885 le versant Nord-Est appar-

Au milieu de ces quartiers nouveaux s'élèvent çà et là des bâtiments plus grands que nécessitent le fonctionne-

tient aux démolisseurs ; des îlots de maisons ont disparu et les ruines modernes précèdent de leur insignifiance les ruines antiques. » Id.

« Il y avait jadis dans l'enceinte formée par les murs d'Aurélien, de vastes espaces non bâtis qui donnaient à Rome de poétiques solitudes, des oasis de verdure où se dressaient çà et là des ruines protégées par la solitude et le silence. C'étaient pour la plupart les lieux les plus habités de l'antique Rome devenus les plus déserts. Vous ne voulez plus de ces grandes beautés. A peine étiez-vous entrés dans Rome, vous songiez a faire un quartier nouveau dans cette admirable partie de la ville où s'élèvent à côté du mont Testaccio, à l'ombre des cyprès du cimetière protestant, la pyramide de Gestius et la porte Saint-Paul. Au lieu des pittoresques chemins qui, au milieu des arbres, des cultures, conduisent à quelque ruine, à quelque vieille église pleine de grands souvenirs, il n'y a plus que des terrains nus, des rues, des places tracées au cordeau : peut-on au moins justifier ce déplorable changement par une raison d'utilité publique. Non : de loin en loin s'élèvent quelques maisons misérablement habitées, d'autres inachevées, abandonnées, attestant l'inutilité de ces constructions et la ruine des spéculateurs qui les ont élevées.

Vous avez agi de même à travers tout le plateau de l'Esquilin... »

A. Geffroy. Etudes italiennes. Rome capitale moderne. P. 289.

« L'amphithéâtre flavien n'a plus ni ses autels ni sa croix, consacrant les souvenirs d^s martyrs, ni sa flore spéciale ! » Id. P. 290.

«Les plus malheureuses constructions sont probablement celles des Prati. Cette vaste plaine comprend le Nord-Ouest de la ville sur la rive droite du Tibre, entre le château Saint- Ange, Saint-Pierre, la porte Angelica et le fleuve... Tout ce vaste espace des Prati a été livré à la plus vulgairp spéculation, et, comme ailleurs, elle n'a trouvé que la ruine... Dans la plaine on a construit quelques palazzi, d'immenses casernes, des maisons à cinq ou six étages de la plus médiocre apparence ; une énorme construction destinée au palais de justice et située du côté du Vatican, avance lentement, de gprands espaces rudes et pierreux, des bâtisses commencées, abandonnées, inachevées, offensent et attristent le regard. Toute verdure a disparu. Id. P. 290.

«... on se demande comment on a laissé détruire la villa Ludovisi. Tous ceux qui jadis s'y sont promenés dans les beaux jours d'hiver, ont gardé le souvenir de son charme doux et sévère : ses allées ensoleillées, son bois de chênes verts et de pins parasols, sa célèbre avenue de cyprès... La villa Ludovisi n'existe plus ; les terrains en ont été vendus et morcelés, les bandes noires s'en sont emparées et y ont construit des maisons de rapport. Sans doute quelques palais somptueux ont été élevés, les marbres célèbres ont été replacés avec honneur dans des salles bien éclairées. Mais là non plus la spéculation n'a pas réussi, de grands espaces poussiéreux restent non bâtis ; des constructions commencées et abandonnées deviennet des repaires dangereux et infects. » Id. P. 293.

«... ne fallait-il pas commencer par interdire dans le prochain voisi-

ment et les besoins d'une capitale moderne. Les uns sont achevés, et peuvent être jugés. Les autres encore en voie de construction, paraissent devoir être considérés comme de même acabit. Ils sont ce qu'ils pouvaient être, ni pires, ni meilleurs que ce qui s'édifie en ce genre dans les principales villes d'Europe. Ils n'arrivent point à compenser, mais rendent, au contraire, plus regrettables les pertes importantes que nous avons signalées et qui sont irrémissiblement consommées (i).

Enfin il est une série de monuments commémoratifs, dont quelques-uns de vastes proportions, où plus qu'ailleurs se manifeste une action politique bien déterminée et dont nous allons indiquer les ressorts. Mais auparavant il faut constater que Rome a vu de ce chef encore changer sa physionomie au point de vue esthétique, et d'une façon qui n'a pas été heureuse. 11 y a parfois un

nage d'édifices tels que le Colisée la construction d'immenses maisons à six ou sept étages avec dix ou douze fenêtres de façade, qu'une fièvre de spéculation a multipliées et qui hâtivement bâties, misérablement habitées ou se ruinant avant d'être achevées, offrent le témoignage d'une ambitieuse impuissance dont le contraste av^ec les monuments antiques est trop choquant... » Id. P. 296.

« Et l'admirable vue qu'on avait du portique de Saint-Jean de Latran? Nous en savons qui, arrivant à Rome, courant à ce lieu béni «pour y renouveler leurs anciennes admirations, et se trouvant en face d'horribles baraques qui ont à jamais gâté, déshonoré ce suprême tableau, un des plus beaux non seulement de Rome, mais du monde, ont senti des larmes leur monter aux yeux et la malédiction aux lèvres. Et la villa Wolkonski avec son aqueduc enveloppé de lierre? éventrée dépouillée... » Id. P. 3oi.

(i) Parmi les édifices indispensables à une grande capitale nous pouvons citer :

« La gare {Stazione centrale) au S.-E. les places des Thermes et des Cinq-cents . . en 1872 par Mirière etBianchi. . . » Bœdeker, Italie Centrale. 1900. P. i56.

aVia Nazionale...lsi Banque d'Italie... sur les plans de Gaet. Koeh (i885-i894)...»Id. P. 164.

« En face du pont Humbert se construit un grand palais de justice, sur les plans de G. Calderini. » Id. P. 294.

On peut indiquer quelques mesures utiles ou tendant à l'agprément.

« La Place Naçone,, .

degré de proportions accordé à certains de ces monuments, fait pour choquer non seulement tout esprit artiste mais même simplepient de bon sens. Que si la ville semble avoir perdu déjà de sa valeur d'ensemble, elle est destinée à un sort pire lorsque seront achevés les coûteux travaux qui changeront totalement la face du Capitole, ce point culminant (i).

On y remarque trois fontaines. Celle du N. par Léon délia Bitta et Greg. Zappalà (1878) représente Neptune luttant avec un monstre marin et entouré de Néréides et de chevaux marins... » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 208.

« Capitole.., à droite la via délie Tre pile rendue praticable aux voitures en 1873.. . » Id. P. 221.

« La Passeggiata Margherita... C'est une promenade ouverte en 1884, dans Tancien jardin du Palais Corsini et qui se continue sur le sommet et le versant du Janicule. La large route carrossable qui traverse les jardins est décorée d'une quantité de bustes de célébrités italiennes contemporaine. » Id. P. 35i.

(i)« Capitole. ...

Le Couvent des franciscains qui touchait à l'Église (Aracœli) a été démoli en 1888, pour faire place au grand monument de Victor Emmanuel, qu'on élève à l'extrémité N. du Capitole sur les plans du Comte Jos. Sacconi. On y a déjà dépensé en expropriations, soubassements, travaux préJiminaires, etc. plus de 8 millions. De grands escaliers y conduiront à une place entourée de colonnes au milieu de laquelle sera placée la statue équestre du roi. Les colonnades seront richement décorées de mosaïques et de peintures » Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 222.

« Le Versant Nord du Capitole... est en transformation depuis i885 On y érige le Monument de Victor Emmanuel, et il fallu démolir plusieurs Uots de maisons pour en trouver l'emplacement . » Id. P. 189.

« La Porte-Pia . . . est celle contre laquelle les Italiens dirigèrent leurs attaques le 20 septembre 1870. Ils firent une brèche à gauche dans le mur . — Plus loin à gauche au Corso d'Italia, sont murées trois plaques commémora tives de 1871, 1874 et 1891. En face, une Colonne de la Victoire par Aureli et Guastalla. » Id. P. i55.

« ... monument du Comte Ter-Mamiani (1799-1885) poète et homme d'état italien, par Benini (1892) » Id. P. 214.

«... Place Campo di Fiore,..

Giordano Bruno, auquel on y a élevé en 1889, un monument en bronze d'après Ettore Ferrari. » Id. P. 2i5.

« La Passegiata Margherita,,,

... Il y a aussi depuis 1896, une... Statue équestre de Garihaldi, par Em. Gallori. Cette statue est en bronze, de plus de 7 mètres de haut, sur un haut piédestal de granit, entouré de groupes aussi en bronze : devant, un combat sous Rome en 1849; derrière, la bataille de Calatafini, en

Or, le motif de telles entreprises est facile à démêler. Nous avons montré précédemment comment Tunité Italienne s'efforçait à renouer par-dessus les siècles de la Papauté avec la puissance Romaine, sinon de fait, du moins sous le rapport du prestige moral. Mais une œuvre restait à faire : chercher à consacrer le présent, à en affirmer les événements historiques. En même temps l'imposer comme un corps de doctrine, une sorte d'idéal qui put fixer les esprits et les imaginations. En un mot, de même qu'on avait voulu établir une tradition dans le passé, en forger

1860 ; à droite, l'Amérique avec le Commerce et rAgriculture ; à gauche FEurope, avec l'Histoire et le Génie... »Id. P. 35i.

« ... Une statue équestre de Victor-Emmanuel rompt l'harmonie des rampes du Pincio, cette création de Napoléon... /. de Bonne/on, Journal l'Éclair. 9 septembre 1900. Rome.

a Une atteinte plus grave est cependant reprochée de toutes parts, et dans Rome même au gouvernement italien. Malgré le sentiment public, malgpré les avis contraires de l'édilité romaine et de l'Académie de Sainte Luc, on a résolu d'ériger sur le Mont Gapitolin, une statue équestre à Victor Emmanuel. Il faut que cette statue domine la ville et soit aperçue du Corso. On a fait table rase, pour élever le monument à étages qui doit la supporter, de toute la partie Nord de la colline; le couvent de l'Ara Cœli avec son beau cloître a déjà disparu; et dans les expropriations et les énormes travaux de terrassement plusieurs millions sont déjà enfouis. Que deviendra cependant l'incomparable tableau qu'offrait de la place du Capitole l'immense escalier en plaques de marbre sillonnées encore çà et là d'inscriptions antiques, et que surmonte la façade de l'Église aux chaudes couleurs de briques, se détachant sur le ciel? Le Mont Gapitolin est occupé de nos jours par le municipe Romain, ce qui est de toute justice, par les célèbres collections d'antiques dont c'est bien la place; par cette église de l'Ara Cœli, en laquelle s'est transformé le temple où, selon la légende, la sibylle apparut à Octave Auguste; l'Ambassade Allemande y occupe l'ancien palais Gaffarelli sur l'emplacement du temple de Jupiter. Est-ce une raison de placer à l'autre extrémité de la colline, comme pendant un monument italien? Combien ne sera-t-il pas singulièrement entouré, voisin du célèbre Marc Aurèle de bronze, comparaison redoutable ! Où était la nécessité de reléguer ainsi, et de livrer aux étonnements de l'avenir, le fondateur de l'unité italienne. Pourquoi gâter pour lui la ville dont on veut qu'il ait renouvelé l'éclat? Le gouvernement a refusé pour l'y placer le vaste espace resté vide en face de la grande gare, en vue de la rue Nationale, au centre du plus beau et du mieux réussi des quartiers nouveaux. Et le bizarre dessein s'achève au nom de la raison d'État ». A. Cr^^^roj^. Études Italiennes. Rome Capitale moderne. P. agS .

également une avec les temps actuels pour {i^lorifier el par conséquent asseoir plus solidement la nation nouvelle dans les temps futurs.

Que si nous cherchons à analyser cet objectif, nous en noterons ainsi les points à la fois de départ et d'appui. Ils sont au nombre de trois r une dynastie royale, la diplomatie et la force guerrière. A un moment solennel pour ritalie, qu'on peut appeler un tournant propice de Thistoire, ce triple élément s'est incarné en des hommes remarquables à divers titres : Victor-Emmanuel, Cavour et Garibaldi — un souverain, un homme d'état et un condottiere. L'unité s'est constituée rapidement sous l'hégémonie, nous dirions presque, au moins pour les allures, sous la conquête de la maison de Savoie. Les ressorts habilement mis en œuvre, l'ont fait aboutir d'abord à l'intérieur, puis ensuite reconnaître par toute l'Europe. Enfin des actions militaires avaient ajouté le prestige des armes toujours fort aux yeux des peuples et vibrant dans leur cœur. Mais le but une fois atteint, il fallait maintenir l'œuvre accomplie. Or pour consolider efficacement la soudure neuve, rien ne semblait plus propre que ce fond récent d'élan commun où appuyer un même idéal. C'était en un mot, à côté des mesures matériellement organisatrices : administration, finance, armée, une partie tout intellectuelle et sentimentale, mais de profonde importance, la formation morale (i). Alors se présentaient naturellement les trois personnalités qui avaient été les pivots agissants : Victor-Emmanuel, Cavour et Garibaldi.

Certes, une telle pensée était éminemment logique. L'unité Italienne est un des grands faits nouveaux de l'Europe pendant le XIX^ siècle. C'était son droit intelligemment compris de s'établir fortement dans l'esprit des

(i) C'est ce que Massimo d'Azeglio indiquait par la célèbre formule : « Maintenant que l'Italie est faite, il nous reste à faire des Italiens. »

populations qui la composent. Quant à la monarchie pîémontaise, elle trouvait Foccasion de glorifier sa maison en même temps que l'Italie récente, de les marier indissolublementàtous les yeux, et si possible dans tous les cœurs. Les monuments ne rappelaient-ils pas les triomphes remportés en commun. Sur cette trinité jd*homme reposait le jeune passé, la tradition destinée à vieillir, à devenir plus tard dans Tàme populaire la légende héroïque (i).

Mais il semble que Tltalie — il en est des nations nouvelles comme des hommes qui se sont faits d'eux même — ait été portée à exagérer Texpression extérieure d'un sentiment juste. Combien facilement explicable cet égoïsme si naturel des peuples qui les pousse à grossir démesurément tout ce qui les touche, et d'ailleurs leur importe vitalement. N'a-t-on pa^s en conséquence pour ces trois hommes qu'on devait si légitimement aimer et admirer^ dépassé la mesure en dorant trop vite une auréole démesurée. Peut-être y avait-il lieu d'imiter quelque peu la sagesse prudente de l'Église catholique, qui ne prononce \'^ la glorification de ses saints qu'au bout d'un temps long.

Si long, il est vrai, que la poUtique n'y trouverait point souvent son compte, car peu des hommes dont elle fait usage pourraient résister à une telle épreuve.

Or, il semble dans Rome, où toute précipitation de changement devait être funeste, le motif gouvernemental y poussait impérieusement. Car prédominait ce besoin de moderniser la ville, de la marquer d'une

(i)Ace sujet semblent très typiques les Musées Nationaux , qu'on a établis dans presque toutes les grandes villes d'Italie, destinés à conserver les souvenirs, les reliques des guerres de l'indépendance et de la formation de l'Unité Italienne.

A Rome, par exeuiple :

« Monument de Victor-Emmanuel,.. Dans les soubassements doit être organisé un musée historique de la Restauration italienne. » Id. P. 222.

« Capitole. Salle des Conservateurs... Salle V; souvenirs de Garibaldi ». Bœdeker. Italie Centrale. 1900. P. 229.

Et dans les centres importants : Milan, Bologne, etc . . .

empreinte personnelle pour la superposer, dans une seconde victoire plus efficace peut-être que la première, à la puissance papale. Ainsi qu'on avait voulu multiplier les quartiers pour leur permettre d'englober le grand nombre d'habitants qu'on espérait — surtout qu'on désirait — de même on cherchaitpar l'apport de gloires nouvelles à effacer, masquer tout au moins les illustrations établies. Mais cette tâche peu aisée déjà dans une noble cité comme Florence, de quelles difficultés n'était-elle pas semée pour une ville universelle comme Rome.

Certes, c'était une ambition périlleuse que d'occuper une place dans ce centre par excellence des monuments et des renommées célèbres, où même les plus humbles vestiges gardent comme un reflet formidable de son double passé, où les siècles ont accumulé les trésors d'un prestige vérifié et incontestable. N'y avait-il pas là un écueil à craindre et à éviter? Celui d'un contre sens historique, en haussant démesurément des personnalités, qui importantes partout ailleurs, rencontraient à Rome de redoutables contacts. N'était-ce pas afficherune prétention non mesurée, basée sur un droit abusif de vainqueur, que de se targuer soimême sans tenir compte d'une échelle de valeurs qu'avait dressée non le peuple Italien mais bien l'humanité entière, et maintenue par de longs espaces de temps. Dans cette ville où les points de comparaison demeurent élevés, il semble que le souci d'une juste harmonie des choses et des hommes ait été sacrifié au besoin d'mie immédiate et écrasante vedette. Des personnages de popularité récente sont venus se dresser avec une ampleur peut-être prématurée, en regard des génies et des renommées que la Rome antique ou médiévale, a consacrés dans l'histoire. Le monument d'un Garibaldi, au Trastevere, dominant la cité, celui plus formidable de Victor Emmanuel envahissant le Capitole, sont matériellement hors de toute proportion. Il y a là une

faute de perpective qui choque les yeux, une erreur de tact qui trouble Fesprit. Et quelle que soit la juste part d'intérêt qui revient à des figures comme celles de Garibaldi et de Victor Emmanuel, on se demande si le premier s'impose hors de pair à la Ville éternelle, et si le second, roi de Piémont (i) devenu souverain d'Italie, n'aura pas à craindre du voisinage d'un César Romain tel que Marc Aurèle. La fatalité qui a guidé toute l'action gouvernementale (2)

(i) On a voulu voir dans les mesures dévastatrices et maladroites prises à Rome, l'œuvre en grande partie de Fesprit Piémontais, qui semble en effet le moins sensible aux questions d'art, de toute l'Italie.

a II faut rendre au Piémontais cette justice qu'il est fait pouS* les arts, comme l'Auvergnat est fait pour danser sur la corde. L'invasion en a amené plusieurs milliers à Rome, à la suite de Victor-Emmanuel, Savoyard croisé de Piémontais. Le contact de cette terre artistique ne leur a pas communiqué le goût des arts » L. Teste, Notes sur Rome et FltaUe. Chap. Xn. Le Piémontais artiste. P. 253.

« Donc en conquérant Rome, le Piémontais n'a pas plus conquis le goût des arts que le Romain ne l'a perdu, en étant conquis. Le Romain comprend sa Rome. Il la sait, il l'aime. Elle est pour lui l'histoire du monde écrite en marbre. Il admire sa grandeur, et ne suppose pas que Rome puisse exister autrement qu'elle est. Le Piémontais lui n'imagine pas qu'une ville renferme quatre cents églises, d'innombrables ruines, des voies de palais et de monuments 1 II lui parait ignoble que les rues soient tortueuses, et insupportable qu'elles s'échelonnent sur sept collines .. . Il trouve que Turin est plus régulier et plus commode ». Id. P. 255.

« Aussi son premier rêve au Quirinal a-t-il été la transformation de Rome ...» Id. P. 255.

A côté de cette critiquer qui n'est point sans fondement, ce n'est que justice de rappeler la bravoure des Piémontais, ainsi que leur économie ordonnée. Cette portion courageuse et disciplinée de l'Italie, a été le ferment le plus actif et le plus persévérant de son unité. Puissance hégémonique, comme la Prusse pour l'Allemagne, il était naturel qu'eUe cherchât, et de très bonne foi, à imposer aux différentes parties dont eUe était de cohésif, ses propres qualités et le caractère particulier qui avaient fait son succès . Guerrière et administrative, la maison de Savoie a poursuivi sa tâche, mais sans se soucier beaucoup peut-être de la question d'art, qu'elle ne devait guère comprendre, ou considérer du moins comme peu importante.

(2) Nous avons précédemment fait exception en faveur des réformes sanitaires indispensables.il y a des nécessités de vie devant lesquelles tout doit s'incliner. Mais elles ne réclament point les écarts qui sont exagérés et peuvent être évités . Citons à ce propos quelques lignes de M. de Vogué constatant une fois de plus l'œuvre dévastatrice accomplie. Où nous nous séparons partieUement de l'auteur c'est que, reconnaissant avec lui les

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dans la modernisation de Rome éclate ici tellement visiblement, qu'elle atteint pour ainsi dire son couronnement. C'est Tenchaînement abouti d'un même plan qui, aussi bien dans les destructions nécessaires que dans celles faites déraisonnablement, s'est poursuivi à travers les reconstructions des immenses quartiers nouveaux . Les faits ont en eux-mêmes

droits puissants de Texistence moderne, nous nions qu'ils ne pussent être appliqués à Rome autrement qu'on l'a fait . La science montre que tout élément de plus en faveur d'une nation est un facteur de son triomphe. Avec les idées actuelles, les chefs-d'œuvre de l'art sont une force morale et une source de richesses pour qui les possède. C'est bien l'avis du peuple italien, puisqu'il en empêche jalousement la sortie hors de son territoire. Or diminuer l'intérêt de Rome sur ce chef, c'est donc, même au point de vue brutalement économique, encourir des risques que ne compenseront point peut-être son effort difficile vers l'industrie.

a . . .Une loi commune à tous les êtres veut qu'un organe particuUer s'étiole et disparaisse dès qu'il n'est plus nécessaire aux fonctions générales de l'organisme. Je crois sincèrement que cette loi vient d'atteindre le pouvoir temporel des papes et qu'il n'est plus qu'un grand souvenir.

Les pierres en témoignent à Rome, et il faut toujours écouter leur langage. Regardez cette ville, vous y verrez l'histoire marcher comme un être vivant avec sa lente et cruelle puissance de métamorphose, son indifférence implacable pour les plus belles formes, quand leur heure ' est venue de céder la place à d'autres. Les magnificences de la Rome papale sont 'encore debout, mais eUes s'enfoncent dans le passé, elles se confondent presque avec celles de la Rome antique d'où elles étaient sorties, et Ton saisit mieux l'étroite parenté de cette agonisante avec cette morte, car deux cadavre se ressemblent encore plus que deux vivants. Cette multitude somptueuse d'églises et de palais, qui est la Rome des Médicis, des Aldobrandini, des Borghèse, perd peu à peu la physionomie d'un organisme en activité, pour passer à l'état monumental, à l'état de Musée, l'écornant à tous les angles La cité nouvelle ne reflète plus les goûts fastueux d'un patriciat ecclésiastique ; c'est la chose du peuple modelée sur la condition médiocre, laide et pénible du grand nombre. Le spectacle est désolant pour l'artiste et celui qui n'est guère qu'un artiste le maudit . Mais il est d'un intérêt poignant pour celui qui pense. C'est le trait commun à tous les spectacles que ce temps nous donne. L'œil voit disparaître la beauté plastique et poétique, il a peine à en faire son deuil ; la pensée se console avec une beauté plus cachée, toute abstraite et métaphysique, la beauté des idées en travail dans l'histoire. L'esthétique de l'artiste avec ses grandeurs visibles est sacrifiée à l'esthétique du géomètre et de l'astronome ; celle-ci a moins de charme peut-être plus de grandeur. »

VteE. Melchior de Vogué, Spectacles contemporains. Paris, Colin. Affaires de Rome . P. '^o.

une logique entraînant les hommes qui, les ayant fait naître, se présumaient assez fort pour les arrêter au point voulu qu'ils marqueraient. C'est ainsi que de mesure en mesure, Taspect de Rome change à devenir méconnaissable. Et que, dans ce conflit d'un principe esthétique et d'une question purement politique, la seconde a fait son œuvre impitoyablement.

Que si nous voulons résumer les constatations faites au cours de cette étude, il sera facile d'observer que le dessein de faire de Rome une capitale moderne, a eu un double résultat. Le premier favorable, — nous l'avons montré, pour la question des Musées et tout ce qui s'y rattache. De même, nous avons indiqué comment les ruines romaines avaient été reconstituées et mises en vedette. Mais en revanche nous venons d'assister, précisément en vertu des mêmes principes, à des effets bien différents et néfastes pour la Ville considérée en elle-même comme une œuvre d'art. Elle a été éventrée, morcelée, en même temps que dilatée inconsidérément. Nombre d'édifices intéressants ont disparu ou perdu leur caractère. Les quartiers neufs empreints de laideur, ont défiguré de leur banalité révoltante la physionomie grave et belle de la cité. Enfin les nouveaux monuments, dûs à des préoccupations politiques, élevés démesurément, sans proportions matérielles et historiques avec l'ensemble, ont achevé de le détruire.

Rome était sans contredit et est encore actuellement la ville du monde la plus précieuse au point de vue de l'Art. Remplie de trésors d'un intérêt incalculable, elle demandait à être maniée avec les précautions les plus scrupuleuses, nous dirons le plus profond respect. Tout en elle a luie valeur de beauté ou de souvenir, souvent même les deux à la fois. Aussi devait-on procéder avec mesure et sagesse, surtout sans hâte inconsidérée. Il faut l'avouer, le

but poursuivi d'établir une capitale moderne n'était point le fait de Rome. Mais puisque ce cas était subi, n'y avait-il pas des réserves à observer, afin de concilier parfois des intérêts divers (i)? Car ici, les réformes ne portent point comme dans d'autres endroits sur de quelconques immeubles, mais bien sur des chefs-d'œuvre hors de pair dont on accumule les ruines à jamais regrettables.

Et certes, dans le temps où nous sommes, plus que jamais, il fallait être prudent à l'extrême. En effet, on peut bien le dire, le XIX® siècle n'a pas été pour l'Art une de ces périodes fécondes, qui restent dans la mémoire de l'humanité et pour §a gloire (2). La monarchie de Savoie

(i) N'aurait-on pu ne donner d'abord qu'un accroissement successif de constructions, au fur et à mesure qu'une population plus nombreuse le réclamait réellement. En outre, cet agrandissement devenu nécessaire se serait accompli en adjoignant tout autour de la ville respectée, de larges et beaux quartiers. Ainsi les trésors d'art et d'histoire auraient été conservés intacts, tandis que la vie contemporaine aurait trouvé la satisfaction de ses besoins. En ce sens seulement, et par juxtaposition pour ainsi dire d'une troisième ville, était possible la modernisation raisonnable de Rome.

N'est-ce point le plan qu'on avait commencé d'exécuter à Florence, mais que là aussi on semble malheureusement abandonner :

« Florence avait donné un bel exemple : au temps de l'administration du syndic Peruzzi, quand elle était le siège du gouvernement italien, des* quartiers nouveaux avaient été créés, une ville nouvelle s'était élevée sans que l'ancienne Florence, le joyau de la renaissance, ait été touchée. Une harmonie discrète avait présidé aux nouvelles constructions. L'exemple n'a pas été suivi, et c'est, au contraire, Florence qui semble menacée d'une contagion déplorable : — le Marché vieux, théâtre de tant d'aventures tragiques ou plaisantes dans les récits des vieux chroniqueurs, vient de disparaître, de larges rues, de vastes et lourdes bâtisses d'un style fâcheusement moderne en occupent l'espace. » A. Geffroy, Études Italiennes. Rome capitale moderne. P. 3o8.

(2) En revanche jamais époque ne fut peut-être plus érudite, plus soucieuse d'exhumer et de comprendre le passé. Le dilettantisme s'en est mêlé, sorte de plaisir éclectique à goûter comme des saveurs diverses les civilisations disparues. A ce double point de vue, nous demeurons comptables de richesses artistiques que nous ne sommes plus capables, dû moins actuellement, de produire. C'est ce sentiment qui rend plus amers les griefs qu'on reproche à l'Italie, ou du moins à son gouvernement, car combien d'Italiens partagent notre opinion. Parce que les esprits sont plus éclairés de nos jours sur la valeur de l'Art, ils

avait justement cette chance mauvaise de se trouver à une époque plutôt de décadence cela non seulement en Italie, mais encore dans toute l'Europe . Et ce fut pour elle rinstant précis où elle fut obligée d'agir pour suivre son plan politique. Après tant de destructions à déplorer, les hommes chargés de panser les plaies n'étaient point à U hauteur d'une telle mission. Si jadis, à la Renaissance l'effacement de belles peintures pouvait être un fait éminemment regrettable, au moins ceux qui les remplaçaient, produisaient-ils des chefs-d'œuvre supérieurs, car ils s'appelaient Michel-Ange et Raphaël.

Or, jusqu'à présent qu'a pu faire de Rome le gouvernement Italien : une ville d'art abîmée et une capitale moderne manquée (i). Disons-le lui en toute franchise, il

deviennent plus coupables des atteintes qu'ils lui portent. On ne peut arguer des erreurs commises parfois au cours des siècles précédents par la Papauté, car ces temps ne pensaient, ni ne sentaient comme nous. Et spécialement pour la Rome antique, n'y avait-il pas en jeu une puissante aspiration religieuse, que ne compensent point de petites et secondaires considérations politiques. Encore même dans les temps lointains, le Catholicisme n'a-t-il pas conservé souvent en les affectant au culte, des édilices ou des portions d'édifices, qui sans cela auraient disparu.

(i) On peut s'en assurer d'abord par des chiffres. Malgré les efforts effectués, Rome a augmenté sa population, mais sans parvenir à être la ville la plus habitée d'Italie. En outre, le mouvement produit par Tinstallationdu gouvernement maintenant terminé, Fattraction semble enrayée.

a ... 1870... Rome comptait alors plus de ai5.ooo habitants. » Bœdeker, Italie Centrale. 1900, Introduction. P. XXXm.

« Rome... est maintenant une ville d'environ 455.8oo habitants ou 490.000 avec sa banlieue. . . » Id. P. 142 .

«... Rome... sa population, qui était au commencement du H* siècle, d'environ i millon d'âmes, était déjà réduite sous Dioclétien à la moitié de ce chiffre... » Id. Introduction. P. XXIX.

On peut également se demander si malgré tout, Rome sera de longtemps le cerveau pensant et agissant de l'Italie moderne . Celle-ci s' étant faite en dehors d'elle apporte des nécessités très différentes. R lui faut une capitale toute moderne, toute active. A quoi, la ville, nous Favons montré, se prête peu, au moins sans perdre la puissance qui lui est propre en vue d'un résultat incertain. C'est donc risquer la proie pour l'ombre. Enfin, tant que la Papauté demeurera dans Rome, il en résultera toujours un conflit, sinon d'autorité, au moins de prestige et d'influence.

a déployé d'autre part assez de courage et d'esprit d'administration, pouj» que ce ne soit point le dénigrer que de lui montrer son erreur. Et l'aurai t-il commise, si les inspirations d'une politique néfaste ne l'avaient pas animé. Reconnaissons d'ailleurs pour son atténuation, qu'évidemment la situation était difficile ! Vouloir régner dans un lieu où tout glorifie une autre puissance plus haute et plus universelle, qui se trouve là toujours présente. La tentation devait être forte, si déplorables qu'en pussent devenir les conséquences, de remanier la ville, de Tadapter à soi-même, au risque de la défigurer, de la perdre.

Certes le droit de défendre l'Art appartient, avec nos idées et notre conscience moderne, à tous les peuples, les questions qui le concernent ne devant point avoir de frontière. Mais c'est aux Italiens surtout que nous ferons appel. Ils sont doublement intéressés dans les conséquences déplorables qui continueraient à résulter de l'empirement d'un tel état de choses. Rome jusqu'ici n'a vécu que par la Religion et l'Art. Par suite de la main mise sur la ville en 1870, le prestige moral de la Papauté n'a point été affaibli mais plutôt grandi dans le monde, en revanche son éclat extérieur, les pompes de ses cérémonies ont diminué. Or, si l'aspect lui-même de la cité déjà détérioré va s'effaçant, que restera-t-il à cette troisième Rome. Combien problématique paraît après trente ans^ d'efforts, son avenir comme centre commerçant et industriel, rôle que rien ne l'appelait à jouer et pour lequel elle ne semble nullement préparée (i).

Après un essai sur vaste échelle dont on peut apprécier le coût élevé, les pertes énormes matérielles et morales, espérons que les Italiens se débarrasseront du bandeau

(i) En revanche, toute personne ayant voyagé en Italie ne pourra manquer d'avoir été frappée de deux faits : combien Naples est vivante et peuplée, au Midi; combien, dans le Nord, Milan conquiert d'importance et dénote d'activité commerciale .

obscurcissant leurs yeux. Peuple d'esprit si subtil de goût esthétique prononcé, détenteur de chefs-d'œuvre dont ses aïeux furent les glorieux auteurs, il compte par eux dans rhistoire et sur la scène du monde. Lorsque Ton remet au jour une Pompéï ensevelie, et cela avec tant de soins minutieux, ne sera-t-il pas pris de telles précautions pour cette merveille d'art unique et vivante qu'est la cité universelle. Diminuera-t-on la source de revenus qu'elle forme, d'une part, et d'autre côté le prestige qui en rejaillit. A tous les esprits élevés, à tous les citoyens soucieux de leur patrie, importe de jeter un cri de l'alarme (i), de perpétuer leurs énergiques réclamations. Que tous les amis de l'Art reprennent pour leur compte cette formule fameuse, dont la politique mena si grand bruit : Rome intangible ! Oui Rome intangible dans ses monuments, dans ses beautés, dans son caractère^ intangible dans son ensemble^ intangible dans le présent, intangible dans l'avenir! Si l'on ne veut pas qu'un jour on ne grave sur son dernier fronton le souvenir vengeur de sa destruction : Quod non fecerunt

(i) Certes la tâche de ceux qui en dehors de Tltalie, l'aiment et s'intéressent à ses destinées, devient délicate à lui donner des conseils. C'est qu'à Rome, la question d'art, telle que nous l'envisageons, s'enchevêtre, nous l'avons prouvé, en des considérations politiques d'une infinie complication. Et mieux vaudra toujours, bien que le droit de protester en matière esthétique appartienne à tous et en tout lieu, que les Italiens eux-mêmes, le revendiquent. Car s'ils doivent respecter leur gouvernement, ils peuvent toujours loyalement et fermement lui signaler ses erreurs ou ses excès.

Ainsi que le faisait remarquer M. A Geffroy, ils n'y ont point manqué déjà. « Malgré le sentiment public, malgré les avis contraires de l'édilité romaine et de l'académie de Saint-Luc, on a résolu d'ériger sur le Mont CapitoUn une statue équestre de Victor Emmanuel » Nous ajouterons que de telles protestations ne doivent pas craindre de s'élever et persister avec opiniâtreté, nous vivons à une époque où l'opinion publique a droit d'être écoutée. Surtout lorsque, comme dans le cas que nous citons, les défenseurs de l'Art font preuve de modération envers la politique. On ne refusait point à Victor Emmanuel un imposant monument, on proposait seulement «pour l'y placer le vaste espace resté vide en face de la grande gare, en vue de la rue Nationale, au centre du plus beau et du mieux réussi des quartiers nouveaux. »

Bar bar i, quod non fecerunt Barberini, — fecerunt Italiant (i).

(i) Il ne faut point l'oublier, la responsabilité morale portée dans Tavenir par le peuple Italien, sera très grave. On ne peut pas chercher à s'innocenter en ^disant qu'on ne fait après tout que ce qui a été fait dans le passé. Nous l'avons dit, et nous 1»- répétons, on est coupable selon les idées de l'époque où on vit. Or le respect de l'Art fait à tel point partie des idées directrices modernes, qu'y manquer est une faute d'une gravité exceptionnelle. Mais que dire chez les descendants mêmes des grands artistes qui ont œuvré! Ne serait-il point dégénéré le peuple qui, pour des intérêts accessoires et illusoires, renierait en le sacrifiant un si splendide patrimoine? Méconnaissance de l'Art et mésintelligence de ses propres intérêts, certes, il ne semble point que ce soit là jamais le fond du caractère Italien !

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