‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 10 sur 44 · LES ADOPTIONS · texte numérisé non relu

LES ADOPTIONS

Je rencontre souvent dans la société des citoyens qui, attachés par leurs antécédents ou par leurs sympathies à l'ancienne république, respectent Tordre de choses actuel sans l'avoir accepté, et se considérant connue vaincus, mais non soumis, attendent un moment favorable pour arracher à l'Empereur son pouvoir usurpé, et rétablir le peuple dans tous ses droits. Ce sont là peut-être de nobles projets; mais ces citoyens, que j'appellerai volontiers des âmes d'élite, aveuglés par l'ardeur de leurs désirs, ne voient pas qu'ils attendent après une chimère, et que chaque jour l'esprit du peuple, au lieu de se rapprocher d'eux, s'en éloigne. Ils viennent dernièrement d'en avoir une preuve qui les aurait fiiit renoncer à leurs espérances , si des espérances si pures et d'une origine si haute pouvaient jamais mourir dans les cœurs qui les ont conçues.

L'Empereur, qui n'a point d'enfant, et qui voudrait laisser un successeur capable de continuer l'œuvre politique qu'il a conmiencée, avait jeté ses vues sur le fds de sa sœur, le jeune Marcellus*. Tout le monde le considérait comme devant hériter un jour de l'empire ; il avait été comblé d'honneurs^: le Sénat l'avait autorisé à demander le consulat dix ans avant l'âge requis^; il était édile à dix-huit ans*, et c'était, après l'Empereur, le citoyen le plus considérable de Rome. Mais la mort a déjoué de si belles espérances : Marcellus succomba à une maladie de langueur qui dura deux années* et l'enleva peu de jours après mon arrivée à Rome*, pendant qu'il était édile ^.

En voyant tomber cet héritier présomptif du pouvoir inipérial, ce jeune homme qui, par ses qualités et son caractère, s'était montré digne d'une aussi haute position *, les vieux républicains frémirent de joie ; leur ennemi, leur vainqueur était affaibli de son plus puissant soutien ; ils le voyaient seul, face à face avec son usurpation, et n'ayant plus à qui la laisser un jour.

Mais la joie de ces vétérans de la liberté fut éphémère ; le peuple

» Patercul. II, 93. — Plut. Anio. 88. =2 Palercul. Ihid. = » Dion. LUI, 28. = *Serv. in yEneid. VI, v. 861. = ° lbid.= fi L'an 731. Dion. MU, 30 ~ '' Seiv. Ibtd.= 8 Vil g. .(Eneid. VI, v. 878.— Senec. consoL ad Mare. 2.

les désespéra par la part qu'il prit à l'affliclion de l'Empereur*, par l'empressement qu'il mit à se porter aux funérailles de Marcellus^ parles témoignages de regrets dont il honora la mémoire de ce jeune honur.e. Cependant Auguste demeurait sans postérité, et l'espérance de voir la tyrannie bornée à la vie du tyran leur restait encore, lorsque quatre ans après la mort de Marcelhis , l'Empereur adopta les deux fils de son ministre Agrippa, et longtemps après adrogea Claude Tibère, fils de Livie, et Agrippa, fils posthume d' Agrippa.

Mais il fiuit ici quelques explications préliminaires.

Parmi les lois romaines, il en est une qui permet de changer de famille, et produit une filiation fictive, imitant, autant que possible, la filiation naturelle^ et en conférant tous les avantages, c'est-à-dire le droit de succéder au nom *, aux biens, ainsi qu'aux sacrifices domestiques de la famille où l'on entre \ Celte mutation d'état, qui n'est point irrévocable, car tous ceux dont le père naturel meurt sans enfants peuvent rentrer dans leur véritable famille ^; cette mutation, dis-je, a lieu par une cérémonie que l'on appelle Adoption.

Il y en a deux espèces : l'Adoption proprement dite et l'Adrogation. L'Adoption est pour les enfimts encore au pouvoir de leur père; l'Adrogation pour le citoyen maître de lui-même'' et qui a déjà reçu la toge virile*. La première se fait soit à Rome', devant le Préteur urbain'*^, soit en province, devant le gouverneurde la province " ; la seconde ne peut se faire qu'à Rome'^ parce qu'elle requiert le sufl'rage du peuple : ce suffrage doit être précédé de la demande formelle de l'adoptant, et du consentement de l'adopté qui, devenant fils de famille du citoyen qui l'adopte, subit toutes les conséquences de la puissance paternelle, à laquelle il n'était plus soumis. Ces consentements divers sont donnés publiquement sur l'interrogation du magistrat, et c'est de cette interrogation ou demande que l'acte a été appelé Adi'ogation *^.

Un pupille, non plus qu'une femme, alors même qu'elle ne se trouve plus sous l'autorité d'un père, ne peuvent être adrogés; les

' Tac. Ann. II, 41. = 2 Dion. LUI, 50. = ^ Cic. pro domo. 14. — Instit. I, lit. 11, gl 8.— Ulpian. lit. 8, § 1. = * Cic. Ibid. 15; de Lcgib. Il, 3. —Tac. Ann. XU, 41.— l'iul. I>. iCmil. 5.— Appian. de Bell. civ. III, p. 863. — Dion. XL, 51 ; XLVI, 47. = 5 Cic. Ibid. — lac. llisl. I, 15. = 6 (jujnl. Insiil. oral. III, 6. = ■? A. Gell. V, 19. — Digcsl. I, lit. 7, les. 1, § 1. — Insiil. i, lit. 11. § 1. — Ulpian. lit. 8, g 3. — Gaii, I, {? 99. = 8 Adrogari non polesl nisi jam vesliccps. A. C.ell. Ibid. = ^ L'Ipian. Ibid. ^ 4.= 10 A. Gell. /iid.— L'Ipian. Ibid. § 2, 4. — Gaii, I, g! 98, lOJ. —Appian. Ibid. III, p. 866. = <i Digcsl. I, lit. 7, leg. 36, g 1. — Ulpian. Ibid. — Gaii, I, § 101. = '2 Gaii. Ibid. lOO.-Ulpian. /6id. = »3 A. Gell. -Gaii. — Ulpian. Ibid.

84 ROME AU SlfcCI.E D' AUGUSTE.

leiiimes, parce qu'elles n'ont pas droit d'assister aux comices; les pupilles, parce que leurs tuteurs ne sont pas armés par la loi d'assez (le puissance pour qu'ils puissent livrer à des mains étrangères un enfant confié à leur garde et à leurs soins '.

Une particularité de l'Adoption, c'est que l'adopté ne se trouve lié de parenté qu'avec les membres de la famille dans laquelle il entre, et nullement avec ceux qui sont alliés à cette famille : cela vient de ce que l'adoption ne donne pas les droits du sang. 11 devient donc fils du mari, dont il prend les noms^ ou, pour mieux dire, dont il ajoute les noms à son nom de race, le seul qu'il garde, en lui donnant souvent une terminaison adjective, comme y^miUus, j^miîianus; Octavius, Octavianus^, etc. L'épouse d'un adoptant ne tient point lieu de mère au fils adoptif de son mari, parce que réellement ce fils n'entre pas dans la famille de la femme. Mais, bien qu'enfant adoptif, il devient frère de la fille légitime et naturelle de son père par adoption, parce que cette fille est le sang du père, fait partie de sa famille, et en raison de cette fraternité le mariage est prohibé entre eux *.

Une autre cause encore qui empêche toute affinité entre l'épouse d'un adoptant et un adopté, c'est que les femmes ne peuvent faire acte d'adoption, c'est-à-dire mettre quelqu'un en leur pouvoir, puisqu'elles n'ont pas même le droit d'y avoir leurs propres enfants".

La ditférence entre l'Adoption et V Adrogation prend sa source dans l'absolutisme du pouvoir paternel. Le consentement du fils est si peu nécessaire pour son adoption dans une nouvelle famille, qu'on ne le lui demande même pas*. Il y a plus : qu'un père de famille se donne lui-même en Adrogation, tous ses biens présents et à venir passent de plein droit à l'adoptant; ses enfants deviennent les petitsfils de cet adoptant, et tombent en sa puissance''. La sanction du peuple est nécessaire pour une Adrogation , parce qu'un citoyen ne s'appartenant pas à lui seul, mais aussi à toute la cité, a besoin du consentement de ses concitoyens pour changer d'état, pour aliéner sa liberté en faveur d'un nouveau père*.

Voici maintenant un exemple de chacun des deux genres d'Adop-

• A. Gell. V, 19. — Gaii. 1, § 101, 102. — L'Ipian. lit. 8, g 5. = 2 Cic. de Legib. II, 5; Brut. 68.— Tac. Ann. Xll, 26, 41.— Dion. XL, 51 ; \LVI, 47. — Plut. P. ^mil. 5. = 3 Dion. XLVl, 47. — Palercul. T, 12, elr. = ' Digesl. I, lit. 7, Icg. 23. — '• Gaii. I, ,§ 104.-llpian. lit. 8, § 8.= 6 Digesl. Ibid. leg. 5.= ^ tbid. leg. 15. 40.— Gaii, III, ^ 82, 83. — Inslit. I, lit. H, § 11 ; 111, lit. 11, § 1.- inpiaii. Ibid. § 8. = *Cic. pro duino. 29.

LtllKE LXM. 85

tionsdont je viens de parler. Le premier esl ancien, et la relation en est écrite depuis bien des années ; le second est un événement tout récent.

LNE ADOPTION.

L'an l'JCCXXXV de la foiulatimi de la Mlle.

L'Empereur, inconsolable de la mort de son neveu Marcellus, a voulu de nouveau s' assurer contre les embûches que Ton pourrait lui dresser ', en adoptant les deux jeunes fils de sa fdle Julie, fenune d'Agrippa*.

Cet abandon de ses enfants par un père placé dans une si brillante position n'a paru extraordinaire à personne, et de tout (emps on l'a vu pratiquer même par les citoyens les plus recommandables : Les deux familles de cette race glorieuse des Scipions, par exemple, où l'on trouve réunis l'un et l'autre Africain, se sont ainsi trouvées alliées par une adoption : Paul- Emile le Macédonique ayant répudié sa première femme Papyria, en épousa une autre, dont il eut deux enfants, et donna en adoption dans les familles Fabia et Cornelia les deux fils de son premier mariage^.

Revenons à l'Adoption des enfimts d'Agrippa. Le Préteur urbain '* fut mandé à la maison palatine ^ ; il s'y rendit accompagné d'mi libripens ou peseur*^, portant sa balance, ainsi que de plusieurs scribes. Introduits dans l'atrium, ils ne tardèrent pas à voir arriver l'Empereur, sa femme Livie, Agrippa et ses deux tiis , avec une nombreuse suite d'amis. Auguste déclara au Préteur que son intention était d'adopter, sous la dénomination de Lucius et Caïus", prénoms de la famille Julia, les fds d' Agrippa, tous deux présents. Agrippa élevant alors la voix : « César, dit-il en s'adressant à l'Empereur, je remets en votre pouvoir ces fds qui sont les miens. — D'après le droit des Quirites, répondit Auguste, que ces jeunes gens m'appartiennent : je les achète avec cette monnaie et celte balance d'airain '. » En même temps, frappant sur la balance du libripens, il donna, par manièred'acquit, un as (") à son ministre Agrippa, comme s'il lui achetait ses enfants et lui en payait le prix'. C'est ce qu'on nonmie la mancipation^^ .

1 Dion. LIV, 18. = '^ lbid. — \nc. Ilisl. I, 13.— Suct. An};. 64.— Patcrnil. U, 96. = S Cir. de Offir. I, 33.— Til. l.iv. XI.IV, 44 ; XLV, 41. — V. Max. V, 10, 2. — l>lul. P. jEinil. 5. — l'ulerrul. I, 10. = * Gaii, I, J§ 98, 102. = 3 Suel. Aug. 6i. = « piin XXXUI, 3. — Gaii, I, g 119. — Ulpian. lil. 19, § 3. = ■? Tar. Mist. I, 15. — Patercul. M, 06. = * Hune ego liominem ex jure Ouirilium meum esse aio, isque milii emiitiis esl lior aerf acneaque libra. Gaii. I, § 119. = ^ Ibid. — Suel. Auir. 64. = 'O Mancipatin. Gaii, 1, ,§ 121. — Ulpian. lit. 19, §3. ("! 6 rerilime':.

Immédiatement après, Agrippa racheta ses fils, qui lui furent revendus par Auguste avec les mêmes formalités '.

Alors l'Empereur les revendiqua comme étant ses propres enfants. Agrippa, n'opposant aucune dénégation, la prétention fut admise, et le préteur ordonna que Lucius et Caïus eussent à suivre Auguste ^.

La revendication s'exécuta aussi sous forme d'une revente ou remancipalion *. L'adoption ainsi consommée, des scribes transcrivirent l'acte sur des registres publics *, où il fut signé par le libripens et cinq témoins *, citoyens romains en âge de puberté ^

Voilà bien des formalités pour un acle où le consentement réciproque de celui qui demande et de celui qui donne à adopter semblerait devoir suftire. Aucune cependant n'est inutile : pour effectuer une Adoption, il faut qu'il y ait dissolution de la puissance paternelle; transmission de ladite puissance à un tiers; constitution à l'adopté du droit d'agnation, c'est-à-dire de descendant par mâles d'une même souche masculine.

La puissance paternelle se dissout par la vente de l'enfant.

La vente d'un enfant par son père le met dans la catégorie des esclaves; pour éviter ce malheur, l'adoptant revend l'enfant à un tiers, ordinairement au père même qui vient de le lui vendre, et, dépossédé par ce moyen, il le revendique comme son fîls. Le père naturel acceptant celte fiction, le Préteur déclare le revendiqué vraiment fils de l'adoptant.

Ainsi, la première vente du père naturel au père adoptif dissout la puissance paternelle;

La revente ou remancii)ation du père adoptif au père naturel met l'enfant en état d'être revendiqué ;

Enfin la troisième vente, qui n'est que l'exécution de la sentence rendue sur revendication, constitue à Tadopté le droit d'agnation.

Tu vois que toutes ces formalités, bien que roulant sur des fictions", sont utiles, et même indispensables. Mais si les Romains admettent des actes fictifs dans tout ce qui peut être utile aux citoyens, ils reviennent à la réalité quand il s'agit de conserver des droits avantageux : ainsi, dans le cas présent, quoique les liens de parenté na-

> Gaii, I, § 15i. — Instil. 1, lit. 12, <? 6. = 2 i;aii. Iltid. =' Pairi rcmanripnri. Ihid. § 152, 154. - Ulpian. (it. 10. <? l.-I). Ilalir. U, 26, 27.— A. Uell. V, 19. = * .\ppiaii de liell. civ. m, p. 866. =» Caii, I, ,§ 119. — ripi.m. lil. 19, g! 5. = « C.aii. Ibnl. = ■^ Ksi mancipalio imasrinaria (iii.Tdam viMuiiiio. (;,iii, 1, § 119. — Imasinaruf \cndijiones. Instil. I, lit. 12, g 6.

turelle soient considérés comme rompus par l'Adoption, néanmoins le vrai père conserve tous ses droits à la succession de son fils*, de même que son fils à la sienne-, sauf une ou deux exceptions 5. On ne suppose jamais que les droits du sang et de la parenté puissent être détruits par aucune loi civile*.

UNE ADROGATION.

L'an 13CCLV1I de la fondalioii de la ville.

Il y avait dix-huit ans que l'Empereur avait adopté les fils d'Agrippa, lorsqu'il perdit Lucius, et un an et demi après, Caïus ^ Le coup fut d'autant plus cruel que, plusieurs années auparavant, la mort lui avait déjà ravi ses doux ministres. Agrippa et Mécène, le premier l'an sept cent quarante-deux*, le second fan sept cent quarante-six''. Il se trouvait donc encore une fois sans héritier, et favenir de son édifice politique, élevé au prix de tant de travaux et de tant de sang, redevenait plus incertain que jamais. Il ne voyait autour de lui personne qui lui inspirât de la confiance ou même de l'affection ; aussi demeura-t-il deux années dans un espèce de veuvage filial.

Cependant, soit raison d'Etat, soit pour céder aux instances secrètes de Livie, soit plutôt par fun et l'autre motif, il se décida à demander encore des fils à fadoption, et jeta ses vues tout-à-la-fois sur Agrippa, fils posthume d'xVgrippa*, et sur Claude Tibère, fils de Livie^ fun tout jeune homme encore, fautre homme de quarantecinq ans. Ils n'avaient plus de père ni fun ni l'autre, se trouvant donc maîtres d'eux-mêmes ils durent être adrogés. La loi constitutive de cet acte fut, suivant fusage, affichée pendant trois Nundines ou jours de marchés^". Hier, Vdeskalendesde Juin ("), ce délai expira'', etdès le matin on vit descendre au Forum'- l'Empereur entre x\giippa et Tibère. Les consuls iËlius Calus et Sentius Saturninus '^ les accompagnaient tous trois. Le collège des pontifes, et lestrentelicteurs'* représentants des trente curies '% se trouvaient déjà réunis dans le Comitium.

MnMil. I, lit. Il, §2.— V. Max. VU, 2, 5. =2 V. Max Jbid. 7, 2.— Plut. P. ^mii. 39. = 3 l.pttie LXXV. = i Niituralia eiiini jura rivilis ralio pciimcrp non poiesl. 1ns il. 111, lit. 1, ,§ 11. — Digesl. L, til. 17, les. »•= ^ Palorml. Il, 102— Suel. Aug. 6.",.^ e Lel- IreLXV, t. I I, p. 68. = '' Dion. LV, 7. — Walrkcnaër, llisl. de la \ie et des poésies d'iloiaee, XV|, § 10, p. 565. = » l'aleicul. Il, 104, 112. — Sucl. Au?. 6.> ; lib. 15. = B l'alcrriil. Il, 105 — Tac. llisl. 1,15.— Suel. Ihid = lOCie. pro donio. 16. — " l'alereul. Ibid. = '- Suel. Aup. 65.= '3 Palereul. Ibid. = '-^ Cie. d'- Icg. a^iar. Il, 12. = 15 A. C.ell. V, 19.— Tac. llisl. I, 13. — Suel. lùid. — Appian. de P.cll. civ. 111, p. 947. (») Le 28 mai.

S8 HOME AL SlLCLt 1) AUGUSTE.

L'un des pontifes, président des Comices, reçut la déclaration de lEmpereur', qu'il voulait adopter Agrippa, fils posthume d' Agrippa, et Claude Tibère, fils de Livie, et les prendre tous deux pour ses fils. Le collège entra en consultation ^, et fit les informations d'usage sur l'âge de l'adoptant (il doit avoir soixante ans^) ; sur son état sanitaire (s'il n'a pas soixante ans, il faut que sa santé ne lui permette plus d'avoir d'enfants par lui-même*, l'adoption n'ayant été instituée que pour que l'on puisse se procurer par le bienfait de la loi ce que l'on ne peut plus obtenir de la nature ^) ; si, lorsqu'il était en âge d'avoir des enfants, il s'était mis dans le cas d'en avoir', et s'il en avait encore. Dans ce dernier cas, la permission d'adopter s'accorde très-dilficilement, de peur que les enfants nés en légitime mariage ne voient diminuer leurs espérances , ou que l'adopté ne recueille pas des avantages convenables''.

Les pontifes durent aussi examiner si le but secret de l'adoptant n'était pas de s'emparer par surprise des biens de ceux qu'il se proposait d'adopter. L'Empereur ayant juré, dans les termes voulus, qu'aucun motif blâmable n'entrait dans sa détermination, ils s'assurèrent si les futurs adoptés étaient pubères, c'est-à-dire avaient au moins dix-huit ans'; si l'adoptant les précédait de la pleine puberté^, Y Adrogation ainsi que Y Adoption n'étant permises qu'à l'égard de ceux qui peuvent être respectivement père et fils suivant l'ordre dénature"*; enfin si ce changement d'état ne porterait [)as atteinte à la dignité de la famille Julia, et ne laisserait point périr les sacrifices des races Marcia et Claudia".

> C'est surtout pour cette dernière information qu'aucune Adrogation ne se peut faire sans les pontifes. La même crainte n'existe pas pour l'Adoption, parce que le père qui cède ses enfants demeure pour veiller aux devoirs de la famille.

Tous ces points examinés, et aucun empêchement n'ayant été reconnu, le pontife dit à l'Empereur : « César-Octave-Aiiguste, vou- « lez-vous que Claude Tibère et Posthume Agrippa deviennent vos « fils légitimes? et vous, Claude Tibère et Posthume Agrippa, con- « sentez-vous à ce que César- Octave- Auguste vous tienne pour

1 A. Gell. V, 19.= 2 /èi(7. -Cic. pro domo. 13, 14. = 3 Digesl. I, tii. 7, U-r. 13, § 2.= * Ihid. — Cic. Ibid. — Vopisc. Aurel. H. = 5 Cic. pro donio. 1-4. — (iaii, I, g; 103. — Insiit. I, lit. 11, § 4. = 6 Cic. Ibid. 13. =- ^ nisjest. 1, lit. 7, Icg. 17, <? 3. — liislit. I, lii. 1 1, § 3. = 8 Gaii I, § 102. — Ulpian. lit. 8, gl 5. = » Cic. pro domo. 13, U. — Digesl. Ibid. leg. 15, g 5 ; Icr. iO, § 1 — Inslil. Ibid. §, i. — C,a\\, 1, <? 106. = lODigesl. Ibid. leg. 16.= '' Cir. Ibid.-X. Gell. V, 19.

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« ses fils», ait sur vous le droit de vie et de mort comme un père « sur ses enfants^? » — Ils répo'ndirent aliirmativement.

Le pontife, se tournant alors vers les trente licteurs, représentant les trente curies ^ : « Voulez-vous, ordonnez-vous, Quiriles*, dit-il , « que Claude Tibère et Posthume Agrippa soient déclarés fils de Cé- « sar-Octave-Auguste, avec autant de droits et aussi légitimement « que s'ils étaient nés du père et de la mère de cette famille, et qu'il « ait sur eux pouvoir de vie et de mort, comme un père doit avoir « sur ses (ils? Ce que je viens de vous proposer, Quirites , je vous « demande de le sanctionner ^ »

Le consentement de cette singulière assemblée du peuple ne fut pas douteux un seul instant, comme on le pense bien. Auguste ayant ajouté : « Je ne fais ces adoptions que dans l'intérêt de la république ! » des transports et des cris d'allégresse éclatèrent de tous les côtés à la fois*, et quand l'Empereur se relira avec ses nouveaux fils, la foule les accompagna jusqu'au Palatin.

La loi sur les adoptions est l'une des institutions les plus remarquables de Rome. On pourrait dire que la famille et la propriété étant la base de la société romaine, le législateur a voulu chercher le moyen d'en assurer,- autant que possible, la perpétuité, de les empêcher de périr ou de se dissiper; mais, dût mon opinion p.u'aitre étrange, j'aime mieux conserver la pensée qui me vint dès qu'on me fit connaître cette loi, c'est qu'elle fut inspirée par un sentiment de tendresse et d'affection : en effet, certaines lois faites dans l'intérêt de la société, froissent ou gênent les individus; celle-ci,' au contraire, tout en respectant les droits acquis, ne semble conçue que pour apporter des consolations à tous, en créant, à volonté, pour ceux (jui les souhaitent, ces liens de famille qiu contribuent tant au bonlieur privé. Une pareille fiction ne pouvait être imaginée que dans une société très-policée; c'est peut-être une grande loi politique, mais pour moi, je ne crains pas de le dire, c'est aussi une loi charmante.

' Digesl. I, lit. 7, leR. 2. — Cic. pro domo. 9. — Gaii, I. § 99. = 2 Cic. Ibid. 29. = 3 Suit. .Xug. 63. — * r.aii, Ihid. — A. Gell. V, 19. = 3 Vclilis, jubcalis, Quiiilcs, uli Lurius Viilerius Lurio Tilio lani jure l('f;r<|iu" lilius sihi siet, (juain si ex eo palie ma- Ircque familias pjus iialus essel, uli(|ue ci \ ilic tieeisciiie in eo pnleslas siol, uli ciido fiiio est. Uœc uli dixi iia vos, (Juiiius, rogo. A. Gell. Jbid. = ^ l'alcrcul. 11, 103, 104.

LETTRE LXVll.

LES EAUX ET LES AQCEDfCS. DE l'aDMIMSTRATION DES EAUX.

Un peuple superstitieux comme les Romains est toujours porté à voir, à se créer des dieux partout, suivant les exigences de ses craintes, les bizarreries de ses goûts, le caprice de ses désirs; je t'en ai déjà cité des exemples'. Dans un pays où il fait aussi chaud , où la fraîcheur est un délice et la chaleur un supplice, le peuple devait diviniser les fontaines, et c'est ce qu'il a fait : elles ont un culte comme des déesses, et une fête appelée les Fontanales^. Cette fête revient annuellement le III des ides d'Octobre ("). Elle se célèbre en dehors de la porte Fontinale, sur la pente du mont Cœlius', dans un lieu dit le champ des Fontaines'*. Sa durée est d'une demi-journée'', pendant laquelle on couronne partout les puits de fleurs et de feuillage, et Ton jette de semblables couronnes dans les sources d'eaux vives ®.

Mais les Romains ont foit mieux que d'instituer les Fontanales , ils ont été chercherau loin des fontaines, et les ont amenées à grands frais dans leur ville, privée d'eaux abondantes, pures et fraîches; en effet, le Tibre est souvent trouble: la couleur naturelle de ses eaux est blanchâtre'', tirant un peu sur le vert*; mais dès qu'il pleut, elles deviennent rousses, et presque immédiatement jaunes. De plus, elles sont presque tièdes en été^. Pendant près de quatre siècles et demi, les habitants de Rome se contentèrent néanmoins des eaux de ce fleuve, de celle des puits, des citernes*, et de quelques sources '" domestiques telles que la fontaine de Julurne, sur le Forum", celle de Servilins, à l'entrée du viens Jugarius'^ et celle (le Mercure, près de la porte Capène '^ Mais l'an quatre cent quarante-deux, les censeurs Appius Clandius et C. Plantius conçurent le projet de conduire à Rome une source qui en était éloi-

» LelliT XXX, I II, p. 62. = 2 Fonlanalia. Varr. I,. L. VI, J? 22. = 3 Mbby, Mura di Roma, c. IV, p. 179. = ♦ Campus fonlinaruni. Scxi. lluf. (if Ile?, uib. Itoniae, II. = = ^ l.eilri' XI, I. I, p. 309. = '^ Varr. Ihi I. = "^ Allmla. T^bris anli(|uum lior nomen a colore habuit Serv. in /Eneid. VIII, v. 552. = 8 c^eruleus lybris. Mrs;. /Eneld. Vlll, v. 6i. — Etat actuel. =^ Lillre XXVII, t. II, p. 42. = '<> Kronl. Aquitd. i. = •' Plan et Descript. de Home, n» 119. = '* Ibid. n» 91. = '3 /ôjrf. n" 259.;") Le 13 oclobie.

LETTRE LXVH. 91

gnée de plus de onze milles* ("), et devait suffire abondamment aux besoins ainsi qu'à la salubrité de la ville, où Ton appelait infâme l'air qu'on y respirait, tant il était vicié par la chaleur^. L'entreprise était aussi hardie que nouvelle, car il ne s'agissait pas uniquement de détourner un cours d'eau, mais tantôt de le cacher dans des conduits souterrains, tantôt de le faire couler à traver des vallons en lui construisant des rives de pierre élevées sur des arcades en maçonnerie'. Plautius mit tant d'ardeur à rechercher les veines de celte eau, qu'il en acquit le surnom de vcnox ; mais Appius eut seul l'honneur de lui donner son nom, parce qu'au moyen d'une ruse il fit abdiquer la Censure à son collègue, et se la fit proroger jusqu'à ce qu'il eût achevé tous les travaux de ce premier aqueduc que la ville posséda *, et qui coûta au trésor huit millions quatre cent mille sesterces ^(*).

Rome compte aujourd'hui sept aqueducs publics, et il ne lui a pas fallu moins de trois cent dix ans pour les avoir.

Quarante-un ans après Appius et Plautius, l'an quatre cent quatrevingt-trois, Curius Dentatus, censeur, y conduisit une seconde source qu'il alla chercher dans les environs de Tibur, proche du fleuve \Anio, dont il donna le nom à cette nouvelle eau '.

La ville resta avec ces deux aqueducs pendant cent vingt-cinq ans, et, l'an six cent huit, Q. Marcius Rex, préteur, dota Rome d'une troisième eau qui, de son vivant, fut appelée la Marcia ''.

De nouveaux censeurs, Cn. Servilius Caepion et Cassius Longinus, établirent, l'an six centvingt-sept, le quatrième aqueduc, nommé la Tépula^, du nom de sa source.

Agrippa, édile l'an sept cent dix-neuf, construisit le cinquième , qu'il appela la Julia^, en l'honneur de la famille des Jules ;

Et Tan six cent trente-deux, le sixième, nommé la Virgo, parce qu'une jeune fille indiqua cette source'".

Enfin le septième est dû à l'Empereur : il l'a construit l'an sept cent cinquante-deux, pour arroser le Janicule, seule région de Rome qui manquait d'eau. On nomme cet aqueduc l'/l/sic'/ma, du lac Alsiétinus, dans rEtrurie(<^),quiraUmente, ou VAugusta, du nom même de l'Empereur".

' Front. AqiiiTfi. 5. = 2 (".mssœ pravioris rœli apud vptcrcs Urbis infamis aer fuil. Ibid 88. = 3 Ihid. 5. = ' Ibid. — C\c. pio Coclio, U.— Til.-Liv. IX. 29— f.ruler. p. 589. — Goii. F.lr. 2, p. 257. — Orelli, Insrripl. lai. n» 539. = ^ Kronl. Ibid. 7. = 6 Ibid. 6. = '' Ibid. 7. - l'Iin. XXXI, 3 : XXXVI, 13. = » |.-,onl. Ibid. 8. = » Ibid. 9. = O Ibid. 10. — llion. LIV, 11. = n Front. Ibid. 11. {«J 16 kilomolres 296 mi^lrcs. C*) 3,423,420 fr. (') Aujourd'lmi lac do Marlignano.

Parmi les aqueducs de la rive gauche du Tibre, cinq viennent d'un pays de montagnes, et deux, la Virgoet l'xXppia, sont tirés de la campagne de Rome. Les vieux aqueducs ne peuvent guère arroser les quartiers hauts de la ville, parce qu'autrefois l'on conduisait les eaux à une moindre élévation , quelque élevée que fût leur source, soit que les anciens Romains ne connussent pas bien l'art de niveler, soit qu'ils aient enfoui les conduits avec intention, de crainte qu'ils ne fussent trop faciles à couper par l'ennemi, dans des temps où Rome avait des guerres fréquentes avec les peuples voisins; mais les modernes, plus habiles, ou délivrés descraintesqui avaient gêné les anciens, purent élever les eaux aussi haut que possible, de sorte que maintenant tous les quartiers sont rafraîchis. C'est encore Agrippa qui a doté Rome de ce bienfait, car l'aqueduc le yjlus haut est celui de la Julia' : il se répand sur l'Esquilin, la plus élevée des sept collines^, sur le Quirinal et le Yiminal, qui occupent le second et le troisième rang', ainsi que sur le Cœlius*.

Le Viminal et le Quirinal ne recevaient auparavant (pie les eaux de la Tépula, qui passent jusqu'au mont Capitolin °, au moyen d'un petit aqueduc construit sur les murs mêmes de la ville , au-dessus des portes Catularia et Ratumena*.

La Marcia, la troisième en hauteur, arrose les mêmes lieux que la Tépula, y compris le Capitole, mais sur des points un peu moins élevés ''.

L'Anio occupe le quatrième rang, et s'arrête sur les pentes inférieures de l'Esquilin.

Le Champ-de-Mars et toute la région Flaniinienne reçoivent leurs eaux de la Yirgo, qui coule au bas de la Colline des Jardins, et vient se distribuer sur la place des Septa Julia *.

L'Appia alimente une partie du Cœlius, et le mont Aventin, la plus basse des coilines urbaines. Son canal, dirigé d'orient en occident , est tout souterrain et aboutit aux Salines, près la porte Trigemina . sur la rive gauche du Tibre ^.

Le mont Palatin reçoit ses eaux dun endiranchement de la Julia *.

Enfin, TAlsiétina ou Augusta, baigne seulement le bas du mont Janicule '". Tu vois que partout il y a des eaux abondantes.

1 Fionl. Aqua'f). 18. = - Brocchi, Suolo di Iloma, p. 21 1. =; ^ Kionl. Ibitl. = '> Ibid. 19.= ^ Ihid. 8, 18. = '' Conjorlurc. = " Kronl. /'j»rf. 7, 18. — Piianesi, Anlirh. rom. t. I, lav. XXXVIU. — ^ Tronl. Ihid. 18, 22. — Piranesi, Ihid. — l>lan e', Desnipt. de Rome, n" 178.— » Fronl. Ibid. 5, 18, 22. — Piranesi, Ihid. — l'ian el Di'jCiipl. do Rome, n" 246.= '" Iront. Ibid. H, 18, 22. — Piranesi. Ibid.

Chaque aqueduc aboutit et se déverse dans un ou plusieurs bas- >ii)sen maçonnerie appelés châteaux^, parce qu'ils sont toujours places sur un point élevé , comme des cliâteaux-forts^. Là ont lieu les principaux départs'; ils s'opèrent au moyen de ca/»ces posés sur des tuyaux distributeurs*, (pii sont maintenus d'un diamètre égal pendant une longueur de cinquante pieds (")^ Les tuyaux sont en plomb *, et les calices en airain \ parce que cette dernière matière, très-dure, empêche qu'on n'altère les orifices, soit en les élargissant, soit en les resserrant. Leur hauteur est de douze doigts (*) au moins"; leur diamètre varie suivant l'importance de la (concession ( il y en a de quinze modules difltérents^), et se trouve indiqué par un timbre, de même que celui du tuyau auquel chaque calice correspond *", Tous sont immergés à une profondeur égale ".

Les eaux appartiennent à la république, et celles qui ne sont point employées pour les fontaines, les bains, les abreuvoirs à l'usage du peuple, sont vendues aux citoyens; elles coulent dans les quartiers les plus éloignés, par les tuyaux des châteaux, qui courent dans tonte la ville sous le pavé des rues '^ De petits tuyaux appelés, points ^•' s'embranchent sur ces maîtresses conduites pour les concessions privées^*. La plupart des maisons ont des concessions '*, ce qui nécessite une comptabilité minutieuse et une surveillance perpétuelle pour que chacun jouisse de son droit et n'usurpe rien sur le public. La concession donne droit à un jet continu*.

Autrefois, l'administration des aqueducs était confiée aux censeurs'^ qui les premiers amenèrent des eaux à Rome, ou aux édiles" curules'*; mais depuis l'édilité d' Agrippa, pendant laquelle il fit réparer à ses frais tous les aqueducs, ces monuments pouvant passera bon droit pour son ouvrage, puisque la plupart tombaient presque en ruines, et qu'il les restaura avec une magnificence extraordinaire '^ l'Empereur a créé, en faveur de ce généreux ministre, la charge de Curateur perpétuel des eaux. Revêtu de cette nouvelle magistrature, Agrippa introduisit dans ladminislration un ordre admirable : il fit ouvrir un registre sur lequel fut inscrit le compte général des eaux

' Castella. Front. Aqiiaed. 27, 106, 112. = * Conjecluie. = 3 Front. Ibid.= * Ibid. 112. =ô/6/(/. 105, 106, 112. = 6 /*((/. 2.Ï, 105. — Ilor. I, Ep. 10, v. 20. = 'J Front. Ibid. 112. = 8 /6(d. 30.= 9 /i/r/. 31, 34, 37. = "> /ft/rf. 1 12.= H yô/rf. j i3.= 1* Fislulse toia meani Lrbe, latenlps sub silice. Jbid. 115.= '* l'uncia. Ibid. = '■• ]bid. = •5 Slrab. V, p. 253 ; ou 210, tr. fr. = '«Til.-l.iN. XXXIX, /<i. — Front. Aqua?d. 95.— Plat. Caio. maj. 19. = '" Front. Ibid. = ^^ Ibid. 97. = '9 Ibid. 98. — l'Iin. XXXVI, 13, — Dion. XLIX, 42. fa) li nu-lrcs 815. f») 228 millirnéies.

amenées à Rome, et le détail de leur distribution tant aux ouvrages publics que dans les propriétés des particuliers. De plus, il établit à ses frais une famille ou troupe d'esclaves, pour veiller à la conservation des aqueducs et des divers monuments où les eaux se distribuent.

Celle adminisiraiion existe encore telle qu'elle fut montée alors ; seulement la famille d'esclaves appartient maintenant au public, qui en a été gratifié par Auguste, auquel Agrippa l'avait léguée^ Elle se compose de plusieurs sortes d'ouvriers et d'agents au nombre de deux cent quarante environ : il y aies campagnards-, gardes des sources; les castellaires^, gardiens des châteaux; les inspecteurs ambulants'' ; les silicaires^, ou paveurs; les couvreurs^, ou faiseurs d'enduits ; les aiguaijeurs''*, chargés d'établir les prises d'eau dans les châteaux; les niveleurs^, qui posent les calices et les tuyaux aux départs des prises d'eau; les mesureurs^, qui règlent la distribution dans chaque quartier; enfin les pointeurs, fixant sur les gros tuyaux de circulation les petits tuyaux d'embranchement appelés poî72?«, devant chaque maison qui achète une concession"'*.

Quelques-uns de ces esclaves restent à la campagne , afin de se trouver à portée d'exécuter promptement les ouvrages qui, sans être considérables, exigent beaucoup de célérité; tous les autres habitent dans la ville, aux environs des réservoirs et autres lieux à desservir, et se tiennent toujours prêts à opérer, afin que quand la nécessité l'exige, l'on puisse retirer l'eau de plusieurs quartiers pour la conduire dans celui qui a besoin d'un secours plus abondant". Le trésor public paie l'entretien de cetie famille, et se trouve défrayé par le produit de la vente des eaux dont on retire annuellement à peu près deux cent cinquante mille sesterces'^ ("). C'est une somme assez modique ; mais d'une part les concessions gratuites sont considérables, et de l'autre, la république n'a pas voulu mettre à haut prix une jouissance qui est ici un besoin de première nécessité. Néanmoins, cette sonmie est plus que suftîsante, car tu sais avec quelle parcimonie les esclaves sont traités'^*.

Après Agrippa, divers sénatus-consultes et une loi furent promulgués sur l'administration des eaux, qui jusqu'alors avait été abandonnée à l'autorité particulière du Curateur. L'Empereur confirma

1 Front. Aquaed. 98, 116. = 2 villiri. IbiJ. 117. = 3 Caslellarii. = * Ciicilorcs. = s Silicarii. = 6 Tectores. Ibid. = ~' Aquarii. =8 Libralores. = 9 Melilores = '^ Front, y^îd. 9, 23, 75, 79,91,105. 114, 115. =<'/6irf. Il7. = '2/6trf. 118. = '» Lelire XXII, t. I, p. 430. («) 62,515 fr. environ.

LETTRE LXVIl. 95

par un édit le droit de ceux qu'Agrippa avait fait jouir d'une concession, et régla les proportions des modules. L'an sept cent quarante-deux, il nomma 3Iessala Corvinus Curateur des eaux, et lui donna deux adjoints'. Un sénatus-consulte leur accorda les mêmes insignes qu'aux magistrats ^ : lorsqu'ils sortent de la ville pour cause de leurs fonctions, deux licteurs, trois esclaves publics, un architecte les accompagnent. Ils ont de plus deux scribes, deux écrivains-libraires, deux accensi, deux hérauts*. Le même cortège, à l'exception des licteurs, les suit dans la \ille. C'est encore le trésor public qui paie tout ce monde, ainsi que les tablettes, le papier, et tout ce qui est nécessaire pour la comptabilité et Fadminislration *.

Depuis celte loi, les Curateurs, ou plutôt le Curateur des eaux (il n'y en a qu'un*), est nommé par l'Empereur et confirmé par le Sénat ^ La durée de ses fonctions, sans être positivement déterminée, est d'environ dix ans'', il doit tenir le compte de toutes les fontaines publiques, et veiller à ce qu'elles coulent très-exactement jour et nuit, pour l'usage du peuple^. En ce qui regarde les concessions, il est placé dans une sorte de tutelle vis-à-vis du prince, auquel seul elles doivent être demandées. La demande se formule dans une lettre qu'il lui présente lui-même, et sur laquelle il prend ses ordres*.

Toute concession est ou à titre gratuit, ou à titre onéreux ^ et surtout expressément personnelle ; elle n'est transmissible ni à l'héritier ni à l'acquéreur, enfin à nul nouveau propriétaire des biens où elle gît. Pour qu'elle continue, il faut que le litre soit renouvelé. Les bains publics et les domaines gratifiés par l'Empereur jouissent seuls d'une possession perpétuelle'".

Les ordonnances défendent de conduire Teau autre part que dans le domaine pour lequel elle a été concédée, et de la tirer d'un autre château que celui désigné dans la lettre du prince. Dès qu'une concession devient vacante, on l'annonce publiquement, on la note sur les registres où sont inscrites les eaux à vendre ou vendues, et la distribution cesse aussitôt ".

Les eaux tombantes , c'est-à-dire provenant du trop plein des châteaux et du suintement des tuyaux, sont aussi concédées; mais ces concessions exigent la plus grande surveillance, parce que les ouvriers s'entendent avec les concessionnaires pour faire déborder

1 Ajulores. Front. Aquœd. 99. = 2 Ibtd. =3 ibid. 100, 101. = * Ibid. 102. = ^Ibid. 104. =^lbid. 102. =7 Ibid. 104 = 8 /4,d. ^05. ==: 9 Jbid. 5, 79, 80, = '0 Ibid. 107, 108. = 11 Ibid. 109.

les réservoirs'. Autrefois, il n'y avait d'eaux tombantes que celles provenant du trop plein des fontaines à bassin-; c'étaient même les seules que l'on vendit, et encore uniquement pour l'usage des bains et des foulons^.

D'autres fraudes plus hardies s'exécutent par l'établissement de prises d'eau non concédées*. Les propriétaires des champs où passent les canaux de conduite emploient très-souvent ce moyen% et Ton pourraitciter telaqueducdontonvoleainsiprèsdelamoitiédeseaux*! Dans Rome , les aiguayeurs ou fontainiers ne se font pas faute non plus de ces larcins '' ; le moyen qu'ils emploient consiste à percer un nouveau trou au château , quand une concession passe en d'autres mains, et à vendre à leur profit l'eau de l'ancien trou qu'ils ne suppriment pas ' ; ou bien encore à établir des points '. De telles malversations sont d'autant plus faciles que le jaugeage de chaque aqueduc, et son produit dans un temps donné, portés sur les registres publics, ont presque tous été faits originairement d'une manière fort inexacte, et le volume d'eau coté au-dessous de son importance réelle *°; du moins c'est ce que l'on dit.

Tous les aqueducs sont, à l'instar de l'Appia, de véritables monuments; il a fallu pour les établir, percer des montagnes, combler des vallons, établir des canaux suspendus, souvent fort élevés, aux endroits où les remblais auraient été trop considérables". Dans la partie delà campagne romaine d'où la ville reçoit ses eaux , dans ce vaste triangle formé par l'Anio, la voie Appienne, les montagnes des Eques et des Herniques, et dont la pointe occidentale tombe sur Rome, on voit souvent de longues fdes d'arcades au sommet des quelles coule une petite rivière. Leurs lignes décrivent des sinuosités ou font des coudes, comme si l'on avait voulu ajouter au pittoresque du coup d'œil ; mais c'est un artifice de construction pour empêcher les eaux d'acquérir une vitesse trop impétueuse, sans diminuer leur pente, ce qui n'aurait pu se faire qu'en érigeant les arcs à des hauteurs beaucoup plus considérables. Ces arcs, ainsi que leurs piliers, sont pour la plupart en briques ou en maçonnerie de blocaille, quelques-uns en grosses pierres taillées", mais tous d'une

1 Front. Aquaed. 110. = 2 Larus. Ibid. 94. = » Ibid. = * Ibid. 65. = » Ihid. 75. — Tit.-Liv. XXXIX, 44. = 6 Fronl. Ibid. 66. = " Ibid. 75. — Til.-l.iv. ibid. = 8Fronl. Ibid. 114. =r 9 /i/V/. 1 15. = 10 /ftid. 74. = l'I'lin. XXXVI, 15. — Aerio pendentes fornice rivos Qua vis inibriferas tollerel Iris aciuas N'umatian. lliner. I, v. 97. 98. = 12 Quatremèr»', Dictionn. d'arcliilccl an mot Cnndiiil.

LETTRE LXVn. U7

parfaite solidité'. L" aqueduc propremoiU dit, le canal, a cinq à six pieds de haut, sur deux à trois pieds de large ^. Il est revêtu d'une épaisse couche de ciment qui le rend aussi imperniéahle que s'il ne formait qu'une seule pièce'.

Les six aqueducs de la rive gauche du Tihre viennent verser leurs eaux dans des piscines couvertes situées aux environs du septième milliaire (") de la ^oie Latine. Là, suspendant leur cours, elles déposent le limon dont elles sont chargées, et ne recommencent à couler vers la ville qu'après s'être ainsi épurées. En sortant des piscines, trois de ces eaux, la Julia, la Marcia et la Tepula sont conduites dans un même aqueduc à triple canal : la Marcia a son lit en bas, la Tepula au-dessus, et la Julia au-dessus de la Tepula*. Arrivé devant les murs de Kome, en dehors de la porte Esquiline, l'aqueduc traversant la voie publique a la forme dnn bel arc de triomphe, qui accuse dans son architecture extérieure les trois petites rivières superposées coulant au-dessus de la tête des passants^.

La pureté et la salubrité des eaux ont été de tout temps l'objet d'une surveillance particulière, li existe d'anciennes lois qui, défendant à qui que ce soit de corrompre l'eau qui coule pour le public, condamne les coupables à une amende de dix mille sesterces (''). En vertu d'un décret des édiles curules, deux citoyens sont choisis parmi les habitants ou les propriétaires de chaque canton pour surveiller les eaux publiques, et assurer l'exécution de cette loi ^

Les aqueducs sont par leur nature sujets à de très-grandes réparations; leur entretien et leur conservation n'occupent pas moins le Curateur que le soin des eaux. Dans les cas un peu graves, il fait des consultations d'architectes renommés par leurs talents et leur probité, et se détermine, d'après leur avis, à presser ou à différer les ouvrages, soit qu'ils doivent être donnés à l'entreprise, soit qu'ils se trouvent du ressort des familles d'ouvriers ''. Quelquefois l'Empereur les fait exécuter à ses frais*. On choisit ordinairement le printemps ou l'automne pour ces travaux; rarement l'été, afin de ne pas in-

1 llliir (lumina, quasi ronstruclis monlibns pciducunlur, nalurnles credas aiveos scliditale «axorum : quaiidn tanlus inipelus fluminis, lot sscrulis firmiler poliiil sustineri... Opus illud veterum non deslruilur, si indusiria ^ufTragante servelur. Cassiod. Varior. MI, 6. = ^ Quatremrre, Diclionn. d'arrhiiert. au mol Conduit. — Mhby, Analisi délia rarta de' dinlorni di Roma, v. A/sietina, I. 1, p. 159. =3 Qualremc're, 'lb(d.— Piranesi. Anlicli. rom. I. I. lav. X, fig. 13 ; lav. XI, û^. 1 ; lav. XH, (îr. 2. = * Front. Aquaed. 19. = ^ pjranrsi, Ihtd. I. I, lav. XI, figr. 1 ; tav. XXWIll, u" 19. = 6 Front. Ibid. 97. = 7 Ibid. 119. = ^ Lapis Ancyr. col. A. — Orelli, Insoript. lat. n^^ .51. (o) A 10 kilomèt. 370 mélr. de Rome. {*) 2,689 fr. 10 c.

terrompre la distribution de l'eau dans la saison où son usage est le plus nécessaire'.

Sous l'ancienne république, l'entretien des Aqueducs était aifermé à des entrepreneurs tenus par leur marché d'avoir un certain nombre d'esclaves ouvriers employés aux conduits extérieurs, et d'autres à ceux de l'intérieur de la ville. De plus, le nom de chacun de ces ouvriers, Touvrage spécial dont ils étaient chargés, et les quartiers où ils devaient travailler, étaient inscrits sur des tables publiqties. Les Censeurs, les Édiles, et quelquefois même les Questeurs, recevaient les ouvrages exécutés^.

Les parties d'Aqueducs voisines de la ville, celles coriiprises depuis le septième milliaire, aux Piscines, exigent une très-active surveillance, parce que ce sont les plus considérables ; que sur six fontaines, trois coulent sur les mêmes arcs, et que, quand on est forcé d'en interrompre le cours, Rome se trouve privée de la plus grande partie de ses eaux. Aussi, lorsque les travaux doivent durer trop longtemps, on obvie à cet inconvénient en établissant sur le côté de la partie à restaurer, un canal provisoire, composé de plusieurs tuyaux de plomb, dans lesquels l'eau continue à couler.

La réparation des conduits souterrains offrit pendant longtemps beaucoup de difficultés provenant, non de la nature des travaux en eux-mêmes, mais de la situation des Aqueducs, auxquels on ne pouvait arriver, à causé dès difficultés suscitées par les citoyens dont ils traversent les champs^. Le Sénat, qui jouit d'un pouvoir suprême en matière d'aduiinistration, surtout en ce qui touche les Aqueducs*, fut obligé dé Venir au secours des entrepreneurs, et. Tan sept cent quàrante-uil, rendit le sénalus-consulte suivant' :

c( Les consuls Q. .^lius Tubéron et Paulus 3Iaximus ayant préc( sente un rapport au Sénat sur les réparations à faire aux canaux, « conduits souterrains et voûtes des Aqueducs des eaux Julia. « Marcia, Appia, Tepuîa et Anio, ont demandé au Sénat ce qu'il « lui plaisait d'ordonner à ce sujet ; sur quoi il a été arrêté : que les « réparations des canaux, conduits souterrains et voûtes qu'Auguste « César a promis de faire à ses frais, seraient exécutées; que tout <( ce qui pourrait être tiré des champs des particuliers, comme la a terre, la glaise, la pierre, la brique, le sable, les bois et autres

1 Front. Aquœd. 122.= « /ftid. OS. =* /fcid. 12*. = Witrf. 104, 108, 12S, 126, 127. = ^Ibid. 124.

LETTRE LXVli. 99

« matériaux nécessaires, après avoir été estimés par des arbitres « seraient cédés, enlevés, pris et transportés sans que personne s'y « puisse opposer; que pour le transport de ces matériaiix et la fal « cilile des réparations, on pratiquerait, toutes les fois que le besoin « 1 exigerait, les chemins ou sentiers nécessaires, au travers des « champs des particuliers, en les indemnisant'. »

Les mômes Consuls, non contents d'avoir fait rendre ce sénatusconsulte pour la réparation des Aqueducs, en provoquèrent un second pour leur conservation. L'ancienne législation ordonnait qu'il y eut des chemins le long des canaux qui amènent l'eau à la ville • ces chemins ayant été envahis par les propriétaires riverains et in^ ferceptes par des monuments, des édifices, et des plantations d'arbres, plus nuisibles encore que tout le reste, parce que leurs racines s insinuant dans les joints des murs et des voûtes, les disjoignent et finissent par les détruire, Tubéron et Fabius firent ordonner par le Sénat que pour faciliter les réparations des canaux et conduits il v aurait de chaque côté des fontaines, murs et voûtes des Aqueducs un isolement de quinze pieds ("), que l'on réduirait à cinq>) pour les canaux souterrains et ceux situés dans l'intérieur de la\^llequ a l'avenir il ne serait plus permis de construire des monuments' m des édifices, ni de planter des arbres qu'aux distances susmentionnées; que les arbres actuellement existant dans ces limites seraient arrachés, à moins qu'ils ne soient renfermés dans des domaines ou dans des édifices; que les contrevenants encourraient une amende de dix mille sesterces (c). dont la moitié appartiendrait comme recompense, au dénonciateur, et l'autre moitié au Trésor public, qu enfin les Curateurs des eaux connaîtraient de ces délits et les jugeraient ^

La sagesse d'un tel sénatus-consulte, en revendiquant ces espaces libres afin de protéger des monuments d'une si haute importance, ressortira davantage lorsque l'on saura avec quelle religieuse equ.te les anciens Romains se sont appliqués à ne point frusti^r les particuliers au bénéfice du public; car lors de l'établissement des Aqueducs, s 1 s rencontraient un propriétaire qui fit quelque difficulté de vendre la partie de son champ dont on avait besoin ils achetaient le champ entier, revendant ensuite le reste, afin d'étâbhr d une manière certaine le droit des limites \

( BlBLlOTH.ECi^

i(H) UOME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

Le vol fies eaux, les entraves mir.es à leur distribution et les dommages faits aux Aqueducs, ont été pareillement l'objet d'une loi spéciale rendue, l'an sept cent quarante-cinq*, sur la proposition du consul T. Quinctius Crispinus : cette loi punit le coupable d'une amende de cent mille sesterces ("), s'il a agi sciemment; et, dans le cas contraire, le condamne à rétablir, reconstruire, replacer sur-lechamp ce qu'il a dérangé, ou à démolir ce qu'il a fait. Si le délit a été commis par un esclave, son maître paie pour lui.

La même loi, corroborant une disposition de celle de Tubéron et de Maximus, ajoute : « Quant aux vignes et aux arbres renfermés « dans les villas, les édifices ou murs de clôture que les Curateurs « des eaux ont reconnus ne point se trouver dans le cas d'être dé- « molis, il faudra que la permission de les conserver soit inscrite et « gravée sur ces clôtures, ainsi que le nom des Curateurs qui l'ont « accordée. Du reste, il n'est point dérogé aux autorisations déjà « existantes de prendre ou puiser de l'eau dans les fontaines, ca- « naux ou conduits souterrains, pourvu qu'on n'y emploie ni roue, « ni calice, ni machine ; que l'on ne creuse aucun puits, et qu'on a ne perce aucune nouvelle ouverture^. »

On dit à Rome que les Aqueducs sont un des principaux témoignages delà grandeur du peuple romain^; il est impossible, en effet, de ne pas partager cette idée, quand on a vu ces monuments. Le simple relevé de leur étendue, tant en subslructions qu'en conduits souterrains ou autres, achèvera de te donner une idée de leur importance.

L'Aqueduc de YAppia, depuis son origine jusqu'aux Salines, son lieu d'aboutissement , parcourt onze mille cent quatre-vingt-dix pasC'), sur lesquels onze mille cent trente (•) sont en conduits souterrains, et les soixante ('') autres tout en substructions ou en arcades. Il reçoit en outre les eaux d'une autre source qui s'y joint par un conduit souterrain de six mille trois cent quatre-vingts pas^ (^).

L'ylnio a quarante-trois mille pas (0, dont quarante-deux mille sept cent soixante dix-neuf (») en conduits souterrains, et deux cent vingt-un en substructions" f").

i Past. consul. r= îFionl. Aqiifpc!. 129. = » Ihid. 119. — l'iin. XXXVI, 15. = * Front. Ihi.i. ^. — ^ Ihid. 6. (") 26,891 fr. ('>) 16 kilomrlr. 577 mt^lr. -480. (<^) 16 kilornt^tr. .H.j3 mt'ir. OiO. (d) 88 nuHr. 890. (<■) 9 kilonifMr. 4."S1 mi^lr. 970. (O 63 tilomélr. 70i uu'(r. (y) 62 kilomt^lr. 340 nn<''tr. 0S4. "'^ 7127 nn^tr. r.ll.

LKTIHK LXVn. KM

La Mania mesure une longueur totale de soi-vanle-un mille ^e|)t cent dix pas et demi {"). La partie en canal souterrain est de cinquante-quatre mille deux cent quarante-sept pas et demi (*) ; celle sur terre, de sept mille quatre cent soixante-trois pas ('^j, dont quatre cent soixante- trois pas ('') pour les parties en arcades'. Elle a de plus un alTïuent que l'Empereur y a conduit par un canal souterrain de huit cents pas ('y, pour la suppléer dans les temps de sécheresse. Cette seconde source, appelée aussi Auyusta, du nom de l'inventeur^ double les eaux de la première *, qui sont les plus pures et les plus froides de toutes celles amenées à Rome\

La Julia et la Tepula comptent ensemble quinze mille quatre cent vingt-six pas /), dont sept mille au-dessus de terre, savoir : cinq cent vingt-huit [^) en substructions, et six mille quatre cent soixantedouze C") en arcades ^

La Virfjo a quinze mille cinq cent dix pas ("") : quatorze mille deux cent soixante-dix (") en canaux souterrains, et douze cent quarante ("j au-dessus de terre, dont cinq cent quarante i"''^) en substructions, et sept cents ("^j en arcades ^

LWlsiétina, vingt-deux mille cent soixante-douze pas (""j dont trois cent cinquante-huit (»») en arcades''.

Ainsi, les aqueducs qui viennent rafraîchir Rome y arrivent par seize mille trois cent qùaranle-deux pas (''''] de canaux en subslruction, et cent cinquante-huit mille huit cent vingt pas ("""j tant en parties souterraines qu'en parties à ciel ouvert, mais principalement en canaux souterrains; ce qui forme un total de cent soixante-quinze mille cent soixante-deux pas (''''''), équivalant à un peu plus que la distance existante entre notre petite Lutèce et le pays des Atuatiques, dans la Gaule Belgique ("').

L'ensemble de ces immenses travaux est complété par cent trente châteaux^, qui alimentent cent six fontaines jaillissantes ^ et trois cent soixante-cinq fontaines à bassin ou abreuvoirs '°, sans préjudice

' Fronl. A(iuîC(). 7.= ^ Ibid. li. — ^ L;ip. Aiicyr. col. 4. =' Fiotil. Aqua-il. 91. — l'Iin. WXI, 5.= s Kionl. Ibid. 'J, 19, (58.^^ Ibid. 10. —^ Ibid. 11. = «Ciislilki. l'Iiii. XXXVl. l."j. = S" Lacus salit'iiles. l'Iin. Ibid. — '" l.arus. Front. Ibid. 79 ri mm. (") 90 kilomt'-lr. ■490 mi'lr. 255. ('')80 kiloinrlr. 5iî7 iiu4r. 670. (') 10 kllonièti-. 581 mcMr. 852. ^•i) 685 mi'lr. 932. (') 1 kilomvlr. 185 nn'lr. 200. (0 22 kiiomotr. 851 mtMr. 119. (9) G3i ni(Mr. 082. (''; 9 kiloinrlr. 588 mrlt. 268. {"") 22 kilomi'tr. 977 nn'lr. 051. {'''') 21 kilom(''l. 141 iiK-ir. (<•■') 1 kiloitii'l. 820 motr. ."60. (d"!) 799 in<-l. r300. ('') 1 kilorrH-l'-. 036 niclr. 540. {ff) 32 kilottièl. 847 mit. (a.v) 550 met. 198. ('''») 24 kilomiHr. 202 mt'lr. 502. ("aa) 233 kilomét. 213 mèlr. ('''''') 239 kilomèl. 355 met. ("') Aujouril'iini la (iro\infc de Namur. ^

iO-2 HOME AU SIECLE D'AUGUSTE.

des maisons privées, où se trouve absorbé plus de la moitié du produit des aqueducs*. Nulle merveille dans l'univers n'a plus de droits à l'admiration des hommes*; tu le comprendras peut-être mieux quand tu sauras que si les sept canaux qui viennent rafraîchir Rome étaient réunis, ils équivaudraient à un petit fleuve d'environ trente pieds de large sur six de profondeur, coulant avec la vitesse moyenne de la Seine à Lutèce ; ou, en d'autres termes, seraient à peu près aussi considérables que le bras gauche de notre fleuve vers la fin du printemps, avant les grandes diminutions que lui font subir les chaleurs de l'été*.

1 Front. Âfjused. 79 cl sqq. = - Nihil magis mirandum fuisse in toto orbe terrarum. riin. XXXVl, 15.

LETTRE LXYIII.

LE JOUn PK LA TOGK VIRILE.

Il y a quelque temps, conduit par une affaire chez le célèbre Asinius Pollion, jo trouvai son atrium rempli trenfants qui so livraient à tous les divertissements de leur âge : les uns jouaient au ballon ' ; les autres au tourbillon, petit cône de buis que Ton fait tourner à terre en le frappant avec une lanière, et qui, ranimé à chaque instant par des coups redoublés, appliqués horizontalement, voltige d'une place à une autre, et décrit mille courbes irrégulières ^ ; d autres, plus paisibles, s'amusaient h une équitafion dont un long bâton figurait le cheval; ou construisaient des cabanes de carte; attelaient des souris à des petits chars; jouaient à pair ou non^ ; jetaient en l'air un denier portant d'un côté une tête de Janus, et de l'autre un rostre de vaisseau '', et, avant qu'il fût retombé à terre, criaient ou tête ou nef: le gagnant était celui qui avait deviné juste ^

Les perdants à ce dernier jeu, ainsi qu'au ballon, tendaient le gras de la jambe, et les gagnants y appliquaient quelques coups avec la main ®. « La galle à qui se présentera ! » s'écriait le puni dès que tous l'avaient frappé '', afin qu'aucun ne vînt, en fraude, recommencer la punition.

A une extrémité opposée, on jouait aux noix: une amphore à col très-étroit, servait de point de mire aux joueurs qui, placés à une certaine distance, cherchaient à y faire entrer, en les jetant une à une, des noix * qu'ils portaient dans le sinus lâche de leiu' petite toge ^ c'est-à-dire dans le grand pli qu'elle fait sur la poitrine. Tout à côté, l'on voyait à terre trois noix, surmontées d'une quatrième : il fallait, avec une cinquième, abattre ce tas pour gagner. Un peu plus loin, les noix, rangées sur un plan incliné, devenaient la propriété de celui qui, à l'aide d'une autre noix, parvenait à frapper celle qu'il marquait d'avance. Ailleurs les enfants s'exerçaient à jeter une pe-

' Follis. Mart. XIV, 47.= ^Torlo volilans sub verbeie lurbo. Virp. yEncid. VII, v. 378. — Tibull. I, 5, V. 3. — Pprs. S. 5, v. 5l. = 3Hor H, S. 3, v. 247. = * Ov. Kost. f, V. 229.— Plin. XXXIII, 3. — Macrob. Saturn. I, 7. = 3 Capila aut na\ is. Macrob. Ihid. — A. Vict. Ori?. frent. rom. p. i. = ^ l'Iut. Cic. 17.=: '' Acron. — Porpliyr. in llor. Art. po»»!. V. 416.= 8 Ov. Nux, V.83 — Pers. S. 3, v. 50. = 9 Hor. II, S. 3, v. 172.— Suet. Calis;. 42.

lite baguette dans un triangle tracé par terre avec de la craie, et coupé par des lignes transversales. Toute baguette qui restait juste dans un des compartiments formés par les lignes faisait gagner à celui qui l'avait lancée un nombre de noix plus ou moins considérable, suivant que le compartiment se trouvait plus ou moins rapproché du sommet du triangle '. D'autres se récréaient avec des corneilles, des canards ou des cailles ^

Les plus grands, réfugiés sous les portiques, jouaient à Tarmée \ ou bien aux magistrats. On voyait un tribunal, des faisceaux, des licteurs, un préteur en toge prétexte, en un mot, tout l'appareil da Forum. On amenait les accusés, on les défendait, on plaidait pour eux, et les juges pour rire prononçaient gravement l'absolution ou la condanmation. Les condamnés à la prison étaient sur-le-champ emmenés par des licteurs enfantins, et incarcérés dans une petite chambre voisine qui représentait la fameuse prison Publique *.

Au milieu de cette troupe d'enfants, j'avais remarqué Asinius Gallus, fils d'Asinius Pollion ^, et qui n'était pas des derniers à prendre une part trcs-aclive à quelques-uns de ces jeux. Je fus donc fort surpris, lorsque, peu de mois après, je reçus une invitation pour assister ù sa ])rise de la toge virile, c est-à-dire à son entrée dans le monde, à son admission parmi les citoyens actifs®, au nombre desquels les enfants ne sont point comptés '.

Le costume indiquant ici l'état des individus, ainsi que je l'ai déjà àitl"), lesenfants portent une petite toge prétexte^, qu'ils ne quittent qu'à l'âge de l'adolescence, c'est-à-dire à quinze ans ' ou à dix-sept ans *". Les Romains partagent la vie en cinq âges : la pucritie, Y adolescence, \à jeunesse, la maturité, et la vieillesse^K La pucritie finit à dix-sept ans; \ adolescence, à trente; la jeunesse, à quarante-cinq *; la maturilé, à soixante, époque où commence la vieillesse^-. En sortant de la puérilie, un jeune honmie acquiert les droits de citoyen ; il en reçoit alors le costume, la toge des hommes, la toge virile, qui est toute blanche, d'où lui vient aussi le nom de togepure^^, qu'on lui donne souvent, par opposition à la toge prétexte, bordée d'une bande

1 Ûv. Xux, V. 73. = -riaut. Capliv. V, -i, v. 5. = 3 Uucatus cl iiiiperia. Sud. Xero. 55. = ^ Seiiec. de consl. sapieiU. 12. — Plut. C.ato. min. 2. — Spariian. Sever. 1. — Trebcl. Pollio. fiallien. duo. 4. = s Senec. IV, Conirov. procm. = •> Tac. .\iin. Ml, 41. = ■' Til.-Liv. XXU, 57.=:S.Maciol). Salum. 1, 6. —A. Victor, de Vir. illusl. 6.— Hor. Epod. 5, V. 7. — Plul. CAc. 4i, iMc. =: 9 Mari. IV, 4."). — .1. Ca|)iU)l. M. .\iilo. i. = 10 A. Gi'll. X, 28. = " Serv. in .Encid. V, v. 293. — Ceiisor. de Die natal. U. = 12 A. Gell. — Cciisoi. /A/r/. = '3 Tosa puia. Cic. nd Allie. V, 20; VI, 1 ; l\, C — Calul. 63, V. 13.— Piin. Viil, 48. (") Lcllie IV, l 1, p. 259.

de pourpre ', comnie la toge consulaire. La prétexte étant la sauvegarde de l'enfance ^ on a voulu par-là indiquer que la personne des enfants ne devait pas être moins respectée que celle des premiers magistrats de la république.

La toge virile n'est pas toujours donnée au sortir de \\.\ pucritie : quelquefois c'est à seize ans ", à dix-sept ans *, ou même à vingt ans qu'un fils de fiimille libre reçoit ce précieux vêlement ^ C'est son père ou un proche parent délégué par son père, qui le lui donne ®. La remise lui en est faite publiquement, soit à la campagne '', soit même en pays étranger, quand il s'y trouve au moment où il atteint son adolescence '. Le plus ordinairement, c'est à Rome qu'a lieu cette admission à la virilité légale. Toute la famille et les amis de la famille y sont invités ®. La veille, celui qui doit recevoir la toge se revêt, en signe de bon présage, d'une régille, d'une tunique blanche, de réseaux couleur de safran, et couche avec ce costume '''.

La toge virile se prend en présence des dieux ". Dès le matin, le jeune Gallus quitta sa bulle, et alla la pendre au cou des Lares domestiques'^ Tous les invités, réunis chez Asinius, accompagnèrent processionnellement le noble rejeton, affranchi de l'enfance, qui dut se rendre dans un temple, pour y recevoir la toge qui le faisait homme. On se dirigea vers le Capilole, lieu ordinaire de ces grandes cérémonies de famille'^. Des sacrifices et des actions de grâce furent olFerts aux dieux, pendant que le nouveau citoyen revêtait sa nouvelle toge^*. Le même cortège le mena ensuite au Forum ^^, comme pour le présenter au peuple, à la cité qui désormais devait le compter parmi ses membres.

La prise de toge virile, que les Romains appellent le jour de la toge virile^^, n'a lieu qu'une fois par an, le xvi des kalendes d'Avril ("), à l'époque des Lil/érales ou fêtes de Bacchus^''. Rome otîre ce jour-là un aspect tout particulier : dans ses rues, sur ses places , on rencontre de vieilles femmes qui, couronnées de lierre et assises

1 Tit.-I.iv. XXXIV, 7. — IMin. IX, 56. — l'Iul. Anlon. 72. = 2 Hor. Epod. 5, v. 7. — Pers. S. 5, V. 50.— Uuiiit. Declain. 31t. = 3SuL'L An;;. 8. = ^ Tit.-Liv. XXXIV, 7.= » Suet. Calis. 10. =« Cic. ad Allie. V, 20 ; VI, 1.= 7/4,7/. IX, C— Suel. Calig. 10.= » Cic. ad Allie. IX, 6. — Plul. Ariion. 72. — V. Max. V, 4, 4. = 9 l'iut. Brut. 14. —Appian. de Ikll. riv. IV, p. 977. — l'iin. I, i-p. 9.= '» Fesl. v. Ue^'illis. = " l'ropert. IV, 1, V. 130.— Appiaii. Ibitl. = '^ l'cis. S. 5, v. 31. — Poiplijr. — .\eron. in Ilor. I, S. 5. V. 72. — Mus. Pio-i;i(Miieiil. I. III, lav. 32, noie a. = <* V. Max. V, A, 4. — Seiv. in Viig. Eglo. 4, V. 50. — Suel. Claud. 2. = '* Appian. Ibid. = '^ Senee. I p. 4. — l'ers. S. 5, V. 50. — Plut. Ihut. 14 =i6Dies viiiiis togœ. Suel. Aug. 66. = '^ Ov. Fasl. III, v. 713, 771.— Cic. ad Allie. VI, 1. («) 17 mars.

\o long des maisons, ont devant elles un petit foyer sur lequel elles préparent des gâteaux recouverts de miel blanc, qu'elles vendent tout chauds aux passants, ayant soin de crier, suivant l'habitude du pays, leur marchandise pour attirer les acheteurs. Ces vieilles sont des prêtresses de Bacchus , et leurs gâteaux des offrandes pour le dieu ^

Les processions de familles que Ton rencontre à chaque pas, conduisant leurs enfants, transportés de joie, prendre la toge*, ne manquent point d'acheter ces gâteaux miellés, seules offrandes que l'on présente à Bacchns^.

La réunion à\\ jour de la toge virile et des Libérales a été faite à dessein, parce que, dit-on, les jeunes gens en quittant la prétexte deviennent plus libres^. Cette idée a fait nommer aussi la toge virile la toge libre^. D'autres prétendent que ce nom vient de Liber, surnom de Bacchus , parce que ce dieu est doué d'une éternelle jeunesse, ou parce que , portant le nom de père, les pères recommandent leurs enfants à sa bienveillance ^ En raison de celte double fête , la journée se termine par des réjouissances et des festins.

La prise de la toge virile est, pour un jeune homme , le moment où il choisit la carrière qu'il veut suivre '. Prend-il le parti du barreau, son père le présente à un orateur ou à un jurisconsulte en réputation, sous la discipline duquel il le place. Yeut-il apprendre le métier de la guerre, il le confie à un ami, gouverneur de province , qui emmène le jeune homme, et lui fait faire ses premières armes, non comme soldat, puisqu'il n'a point prêté serment , mais conmie camarade^. Il peut aussi étudier la science du gouvernement en s'attachant h quelque sénateur, qui le fait assister aux séances du Sénat. Au surplus , j'ai déjà parlé de cela dans une de mes précédentes lettres (").

Malgré le don de la toge virile, un jeune homme qui n'a plus ni père ni aïeul paternel, et qui par-là est maître de lui, demeure placé sous une sorte de surveillance, ou plutôt de protection légale pour tout ce qui concerne la gestion de ses biens et les obligations qu'il pourrait contracter. Celte surveillance est foute tutélaire, car la loi ne le gêne pas tant que ses transactions n'ont rien d'onéreux pour

» Ov. Fast. m, V. 726, 761.— Varr L. I-. V(, g! 14. = « Senec. Ep. 4. = » Ov. Jhid. V. 733, 761. =* Ibid. v. 771 ; ïiist. IV, 10, v. 28. = '= Libéra toga. Ov. Trisl. Ibid.— Propert. IV, l, v. 130. = 6 Ov. Ibid. v. 771. = "' Cic. de Amiril. 1. — l'ers. S. 5. v. 30. = » Contubernalis. Ltltre LXX. («) V. Lellre XLIV, l. U, p. 263.

f.ETTRE LXVflI. 107

lui, et elle punit, au contraire, les gens de mauvaise foi qui abuseraient de son inexpérience des affaires civiles. Le jeune citoyen jouit de cette protection tant qu'il n'est point majeur de vingt-cinq ans ; dès qu'il a atteint cet âge, elle cesse de droit et de fait '.

Je croyais que depuis longtemps l'esprit de basse flatterie des Romains pour l'Empereur avait atteint le plus haut terme possible ; mais, en fait de servilité, Tinjagination d'un homme libre est incapable de calculer jusqu'où l'on peut descendre. En voici une preuve : lorsque les deux fils adoptifs d'Auguste, Lucius et Caïus, bien qu'à peine âgés de quinze ans, reçurent la toge virile et furent présentés dans le Forum en qualité de citoyens, le corps des chevaliers inventa pour eux un litre, et presque une dignité jusqu'alors inconnus : il les proclama jon'nces de la jeunesse^, et leur oiïVit à chacun une parme et une lance d'argent ^. D'une autre part, le Sénat et le peuple, dans la vue de faire honneur à l'Empereur, les désigna consuls, en décrétant qu'ils occuperaient le consulat cinq ans plus tard\ Des consuls de vingt ans, et des enfants princes de la jeunesse romaine, c'est-à-dire chefs, suivant le sens du mot prince aujourd'hui, n'y avait-il pas là de quoi confondre les esprits ! mais la mort, ainsi que nous l'avons vu^ vint déranger d'aussi beaux calculs. De tout cela il ne reste plus que la parme et la lance d'or des jeunes princes, consacrées dans le temple des réunions ordinaires des sénateurs, dans la Curie Julia^ et surtout le souvenir des Libérales de cette année qui durent conirister les citoyens animés encore de quelque sentiment de liberté, ou même de dignité personnelle.

1 Aradem. des Inscript, nouvel, série, t. XUI, p. 293 el suiv. = * Lap. Ancyr. col. 5. = * ÏMd. — Dion. LV, 12. = * Lap. Ancyr. Ibid. = s Lettre LXVI, t. 111, p. 87. = * Dion. Ibid.

LETTRE LXiX.

LA CLOAQUE MA XI M t.

Depuis que la république est sous la tutelle de l'Empereur son gouvernement domestique s'est beaucoup améliore et s'améliore chaque jour; toutes les innovations bonnes et utiles sont, après un temps d'épreuve, élevées au rang d'institutions, pour devenir permanentes : c'est ainsi que le cens a été réorganisé et régularisé' ; des gardes établis pour veiller dans Rome à la sîireté des citoyens; un corps spécial d'atîrancliis créé pour réprimer les incendies-; et que, plus récemment, les fonctions de Curateur des eaux sont devenues l'une des magistratures de la cité*.

L'Empereur vient encore d'ajouter à la liste de ces créations heureuses en instituant des Curateurs des rives et du lit du Tibre *, et d'autres des cloaques de la ville^. Grâce aux aqueducs, comme on fait peu d'usage des eaux du Tibre, il est, en général, regardé comme une espèce de senline, un réceptacle à immondices, de sorte que son lit tend de jour en jour à s'obstruer*. Ce tleuve étant sujet à de très-grandes crues, qui souvent inondent une partie de la ville ^ les embarras mis à son cours par l'incurie des particuliers devenaient de jour en jour plus graves ; pour y remédier et les prévenir désormais, l'Empereur a créé une commission permanente de cinq sénateurs, qui sont désignés par la voie du sort*.

hi^.s Curateurs des cloaques ont à prévenir une autre inondation, moins considérable, beaucoup moins prolongée, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi ses inconvénients et ses dangers, celle causée par les eaux du ciel. En se rendant compte de la situation physique de Rome, on voit que cette ville occupe une large vallée coupée par le Tibre, et formée, sur la rive droite du fleuve, par le Vatican et le Janicule; sur la rive gauche, par la Colline des Jardins, le Quirinal,

> Lcttie XIX, t. I, |). 399. = iL(Mlie W, 1. I, p. 41-2. = * Lellie LXVII, t. lU, p. 93, 95.= *Suel. Aug. 57. — Kion. LVII, H. =3 Curaior alvei et riparum Tiberis el Cloacarum Utbis. r>oiss<iid. Aiiliq. roiii. lU i)urs, tah. 52 cl l.'O.— Ciiilcr. p. 197, 198, 252, 581, -134, 495, 1028.— Oi elli. liiscripi. I;i!. n" 1117, 228i, 2285, 30.'»2, Pir. = 6 Sud. Auu'. 50.— l'iul. Sulla,55.=:'7 Til-Li\. \\xv|;ij -28.— Uion. I.V, 22.— Cic. Kp. famit. 111,^7, elc. =8 Djoii. Lvn, U.

LETTRE LXIX. tOÔ

le Viminal, l'Esquilin et l'Aventin, qui ne font réellement qu'une seule chaîne divisée par de petits vallons. Au milieu de ce vaste cercle s'élèvent isolés les monts Capitolin, Palatin et Cœlius. Ici, où il tombe en automne des pluies semblables h des torrents, ime grande partie de ce sol, composé de bas-fonds, se trouvait inondé et comme noyé pendant plusieurs mois : il n'y avait d'habitables que les montagnes; aussi, dès que Rome descendit dans les vallons, il fallut s'occuper d'abord non-seulement de les dessécher, mais ensuite de les mettre à l'abri des torrents versés par les lieux hauts.

C'est ce que fit Tarquin-l' Ancien quand il créa le Forum*. Il vit que combler et niveler ne suffisait pas, qu'il fallait donner de l'écoulement aux eaux, leur ouvrir un vaste réceptacle ; il traça donc dans le nouveau quartier une grande cloaque souterraine qui, partant de l'extrémité méridionale du Forum, vers le Cirque maxime, traversait tout le Vélabre pour aller se jeter dans le Tibre*, entre le pont Palatin et le pont Sublicius, au-dessous du petit temple rond de Castor ^

A mesure que Rome s'étendit dans les vallées environnantes, il fallut procéder de même, c'est-à-dire creuser de nouvelles cloaques. Quelques-unes furent conduites directement au Tibre*, mais la plupart vinrent se réunir au grand égout de Tarquin^ qui fut appelé Cloaque maxime^, parce qu'elle est effectivement la plus grande de toutes les cloaques établies depuis.

Figure-toi un canal qui n'a pas moins de quinze pieds de large, autant qu'une voie consulaire, et dont les bords sont formés par deux épaisses murailles. Une voûte à plein cintre le couvre : elle se compose d'un triple rang de voussoirs posés l'un sur l'autre, à joints croisés, et se trouve à plus de trente pieds au-dessus du fond du canal. La voûte, les murs, toute la construction, est en trèsgrosses pierres de taille unies et jointes sans ciment".

Bien que ce monument vraiment merveilleux soit, par sa position, dérobé à tous les regards, sauf son embouchure dans le Tibre, je l'ai vu cependant en entier, j'ai touché ses pierres vénérables dans toute la longueur de son cours, qui fait un léger coude sous le Vélabre supérieur '. 11 y a quelques années, Agrippa, qui marqua son

> Lettre ni, t. I, p. 25.",. =* Tit.-Liv. 1, SS. — D. Ualir. UI, 67.— Fea, Misrellanea. t. I, p. 157, n» 80. =3 |)|an et Uescript. de Home, n° 252. = * Til.-Liv. XXXIX, ii. ^rrSp'ea, /6«d. := 6 cioaca maxima. Tit.-Liv. L 55. = " Clan et Oescript. rie Ftome. n" 253. x= 8 ibid. 102. '

tlO ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

édilité par tant de travaux utiles, ordonna le curage des cloaques de Rome, et lorsqu'on lui vint annoncer que l'ouvrage était terminé, il voulut, par un louable caprice, s'assurer lui-même si ses ordres avaient été bien exécutés. Sa résolution, aussi imprévue que nouvelle, causa une grande surprise : un édile descendre dans ce lieu infect! cela n'était jamais arrivé. Mais la résolution d' Agrippa était bien arrêtée; il voulait voir, et tout voir: il ordonna donc de conduire une barque à la naissance de la Cloaque, qui a un embranchement jusqu'au bas deSuburreS descendit sous la sombre voûte*, et, à la lueur des torches ^ navigua jusqu'au Tibre sur ce petit fleuve souterrain*, nettoyé et grossi par sa magnificence. J'étais dans la barque d' Agrippa, parmi les personnes de sa suite, et cette excursion singulière fit une telle impression sur moi que je ne Toublieraii de la vie. C'était à la fin de Télé, époque où les eaux du Tibre sont toujours fort basses, de sorte que je vis la Cloaque dans toute sa grandeur », et pour ainsi dire dans toute sa majesté.

Quand Tarquin entreprit ce monument extraordinaire, Rome n'était pas en état d'en supporter la dépense : l'œuvre était nécessaire, indispensable, le roi y fit travailler le peuple*. La nature d'un sol marécageux et peu solide, qu'il fallut suppléer par l'appareil énorme des matériaux, présenta tant de dificultés, rendit les premiers travaux si longs, si périlleux même, qu'un grand nombre de citoyens, rebutés, se donnèrent la mort. Tarquin, pour arrêter ces actes de désespoir, imagina un moyen dont on ne retrouve aucun exemple, ni avant ni après lui : il fît mettre en croix les corpS des suicidés, et, les exposant à la vue de tous, les abandonna aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. Ce supplice posthume réussit complètement; les Romains redoutèrent son ignominie, comme s'ils devaient être sensibles à la honte après la mort, et personne ne se tua plus''. Le travail imposé au peuple valut à la Cloaque le surnom de Fosses des Quirites^. Néanmoins ce grand travail ne fut achevé que longtemps après par Tarquin-le-Superbe*.

Désormais, avec Tinslitution des Curateurs des cloaques de la ville, ce grand égout de Rome sera bien entretenu ; mais autrefois, abandonné à des magistrats qui n'en étaient ^pas chargés spéciale-

' Plan elDescripl. de Home, n» 253, g VHI, t. I, p. 1C8. = 5 piou. \\A\, 43. = 8 Conjeoiure. = ♦ Dion. Jln'd. = = Cloacœ operuin omnium diclu maximum. Plin. XXXVI, 15. =6 Ibid.—k. Vicl. de vir. iilusl. B. — "^ Plin. Ibid. =8 Fossœ Quliitium. k. Vict. Ibid. — 9 Til.-Liv. l, 55, 59.

ment, il était si peu soigné, qu'il y a une cinquantaine d'années il se trouva engorgé au point que les eaux ne pouvaient plus s'écouler. Les censeurs en mirent alors le nettoyage et la réparation à l'entreprise, et il en coûta au trésor public la somme énorme de mille talents ' (") ! Au surplus le curage des cloaques est si pénible qu'on y < mploie souvent des criminels condanmés aux travaux publics-.

Rome n'a rien de plus réellement magnifique, rien qui fasse mieux voir la grandeur de son empire que les aqueducs, les cloa- (lues^ les rues et les chemins pavés *. Déjà Caton appelait la Cloaque maxime le Fleuve Ctoacal ^ Mais c'est depuis fédilité d'Agrippa qu'il a vraiment mérité ce nom '^■, du temps de Caton ce ne devait être qu'un torrent les jours de pluie : Agrippa, en y faisant dégorger les sept aqueducs de la ville, dont les eaux impétueuses enlèvent et entraînent toutes les immondices, fa changé en rivière navigable. Celte rivière, que grossissent encore les cataractes du ciel, se dégorge à l'endroit où le Tibre change brusquement de direction, de sorte que son embouchure est incessamment battue par les deux bras qui ont formé i'ile Tiberine; pendant les crues les eaux de la Cloaque sont quelquefois refoulées dans leur antre, et deux courants opposés luttent et combattent l'un contre l'autre \ Cependant la solidité de fouvrage résiste à tous ces eflbrts; des masses énormes sont entraînées dans le canal sans que les fondements succombent ; la voûte est frappée par les débris des maisons qui tombent de vétusté, ou s'écroulent dans les incendies *, car après la ruine de Rome par nos ancêtres, la ville ayant été rébâtie avec précipitation et au hasard ', la Cloaque, qui suivait auparavant la direction des rues et places publiques, passe maintenant, en quantité d'endroits, sous les maisons mêmes des particuliers'"; le sol est ébranlé par des tremblements de terte, et néanmoins ce monument brave les terribles assauts des hommes et de la nature, conjurés pour ainsi dire contre lui; rien ne peut fentamer : sa solidité est à toutes les épreuves, et, vieux de plus de six cents ans, il subsiste encore sans altération •'. L'œuvre des Tarquins et de Rome naissante semble destinée à vaincre les siècles.

' D. Halir. UF, 67.= ' Plin. X, Ep. 41. = ^Splendidas Kom» civitalis cloaoas. Cassiod. Variar. Ul, 50. = * D. Hulic. /Ai(/.— Stiab. V, p. 233 ; ou 210, Ir. Ir. =5 Cloacale flumcn. l'aul. ap. Fesl. v. Cloacale. = ^ Videas illuc fluvios quasi monlibus concavis clauses. Cassiod. Jbid. = '' Pufinantque divers! a(|uarum impetus inlus. = * Ibid. Plin. XWVI, 13. =9 Til.-Liv. V, 33.— Tac. Ann. XV, 43. — Plut. Caniil. 32. — Diod. Sicul. XIV, p. 524 = '0 TH.-Liv.— Tac— Plut. Ibid. — H Plin. I()id.{'') 5,216,635 ff.

Dtl GOUVERNEMENT DES PROVINCES.

La mémoire d'Agrippa vient d'être encore rappelée au peuple d'une manière splendide par l'ouverture d'un nouveau portique bâti dans ce second Champ-de-Mars appelé le Champ-d' Agrippa. Le gendre et l'ancien ministre d'Auguste avait médité l'érection de ce monument; sa sœur Pola le commença sur des mémoires laissés par lui ; l'Empereur s'est chargé de le finir, et l'a dédié tout récemment (") sous le nom de Portique de Pola. Il y a placé une décoraration aussi majestueuse que nouvelle, le plan de l'Univers S c'està-dire le plan de l'empire romain tracé d'après les documents les plus authentiques, et dont on a représenté dans un dessin les proportions réduites et l'aspect véritable.

Ceci me rappelle que l'Empereur fait poursuivre une opération géographique immense, qui consiste à mesurer toute la terre d'une manière très-exacte. Ce fut J. -César qui fit commencer cette opération par trois mathématiciens nommés Zénodote, Théodote, et Polyclète. Us se mirent à l'œuvre l'an sept cent six de Rome ; Zénodote fut chargé de mesurer l'orient, et finit son travail en dix-sept ans, l'an sept cent vingt-trois ; Théodote eut le nord, et termina le sien en vingt-trois ans, l'an sept cent vingt-neuf; Polyclèle eut le midi, et bien qu'il y ait déjà vingt-deux ans qu'il travaille, on estime qu'il n'est guère plus qu'à moitié de son opération-, et qu'il lui faudra bien encore dix ans pour l'achever (1) *. Je crois que c'est en partie d'après les travaux de ces savants que le plan de l'Univers a été tracé au Portique de Pola.

Quoi qu'il en soit, depuis l'exhibition de cette curieuse image, le monument de la sœur d' Agrippa est le but des promenades de toute la ville. La chose en vaut bien la peine, je t'assure, et rien n'est plus curieux que d'embrasser d'un seul coup-d'œil, dans un étroit espace, l'immensité des possessions romaines. En voyant que le monde entier obéit à une petite nation dont le territoire n'est pas le

(l) Elle ne fut finie que l'an 757 3. 1 Plan pt Dpsrript. de Rome,no 49.= » /F.ihiri Cosmoci. iniilo.=:T '^ Ibid. "■ ^ L'an 717

quart peut-être de celle des Gaules, on se sent saisi d'une uunlilation triste et profonde. Les Romains, me disais-je, sont les moins nombreux, et cependant les maîtres partout. Je m'efforçai de chercher les causes réelles de ce tait, et je me trouvai d'abord conduit à m'enquérir comment ils maintiennent cet enq^ire innnense, comment ils le gouvernent. Je t'envoie aujourd'hui le résultat de mes recherches sur le gouvernement des provinces, sujet important que je n'avais point encore traité.

La première province que les Romains possédèrent au-dehors fut la Sicile, ou du moins la partie que les Carthaginois leur cédèrent par la paix conclue au commencement du sixième siècle*. Ils n'en firent pas d'abord un gouvernement particidier, et la traitèrent comme les provinces italiennes ; mais vers Tan cinq cent vingt-six, ayant enlevé la Sardaigne aux Carthaginois, ils établirent des gouvernements spéciaux pour ces deux îles^. Jusqu'alors on avait créé tous les ans deux préteurs qui restaient à Rome pour rendre la justice ; désormais on en élut quatre ^ et deux d'entre eux allèrent chaque année gouverner, l'un la Sardaigne, et l'autre la Sicile*.

Quand Rome eut étendu ses conquêtes dans les Espagnes et dans les Gaules, le nombre des préteurs fut porté à six ^ Enfin la victoire agrandissant toujours l'enqjire, et ce nombre se trouvant inférieur à celui des provinces, on imagina de proroger les anciens préteurs dans leurs fonctions, en élisant toujours les six ordinaires, et quelquefois encore de n'en laisser qu'un seul à Rome pour rendre la justice®.

Ce n'était là qu'une sorte de provisoire; cet inconvénient, par la marche des événements, ne pouvait qu'augmenter: aussi, vers le commencement du septième siècle, on y porta remède en adoptant le parti de ne plus coniicr de provinces aux préteurs qu'après qu'ils auraient passé à Rome l'année de leur préture à rendre la justice. En sortant de charge, ils recevaient le titre de propréteurs, et allaient gouverner les pays qui leur étaient assignés '' par le sort^

A l'époque dont je parle on ne créait encore que six propréteurs ^, non que l'empire Romain ne comptât que six provinces, mais c'est

1 Polvb. l, U. = 2Flor. II, 2. — Solin. 10. = * Tit.-I.iv. Epito. X\ ; XXII, 53.= ''/(/. XXMI, 50; XXVII, 50 ; XXXUI, 2C. = '5 Id. XXV, 5; XXXII, 27; XXXV, 20; XXXVIl, 1 ; XL, AA ; XLV, 16. - Diu'osl. I, lit. 2, Icg. 2, <Ç 52. = 6 Tit.-LIv. XXVll, 56. =■' Id. XXIV, 10 ; XXVll, 36 ; XXIX, 15 ; XXX, 27. — Suel. Ctf.s. 18.— Plut. .Mai. 6.= » Til.-I.iv. XXVll : XXIX ; XXX Ibid. ; XXXIV, :,n.= « Id. XXXIV, .'i.'î.-Froisheim. Ti(.-Li\. suppl. LUI, 1, 2.

qu'il n'y en avait que six d'entièrement pacifiées, en état de recevoir ces propréteurs, magistrats civils et simples justiciers. Les autres, non encore soumises, recevaient des proconsuls ou lieutenants de consuls, investis du pouvoir militaire K Auparavant on y envoyait les consuls eux-mêmes ; mais, vers la fin de l'ancienne république, on revint au mode primitif, les consuls restèrent à Rome, et des magistrats délégués, proconsuls, préteurs, ou propréteurs, allèrent gouverner les provinces^. Il n'y eut plus aucune distinction entre eux^ et tous reçurent \e pouvoir et Y empire'', c'est-à-dire la puissance civile et la puissance militaire. A chaque élection les comices par curies conférèrent Y empire aux préteurs ou propréteurs auxquels leur charge ne le donnait pas naturellement ^

Les Romains réglèrent aussi le personnel, ou, comme on dit, la cohorte * d'un gouvernement provincial qui fut ainsi composée :

1" Le gouverneur. Insignes d'autorité, six licteurs''; costume, le paludamentum^ , manteau court, blanc® ou de couleur pourpre écarlate '°, de forme ovale ou ronde, qui se met par dessus la cuirasse, s'attache avec une boucle sur l'épaule droite, de sorte que tout le côté droit reste découvert, et que le mouvement du bras est libre" ;

2" Un questeur, chargé sous les ordres du gouverneur de ce qui a rapport aux finances'^ ;

5" Un ou plusieurs légats, lieutenants du gouverneur '^ ;

h° Des préfets^'', pour les préfectures, s'il y en a dans la province;

.V Des conlubernales, jeunes gens attachés à la cohorte pour commencer leur apprentissage militaire, sans fonctions fixes, et pouvant être employés dans toutes sortes d'occasions '^ ;

6" Enfin des interprètes pour les langues'®, des scribes, des hérauts '^ et des esclaves '^

1 Tit.-Liv. XXX, 27.-Plut. Cic. 12 ; Lucuil. 5. = 5 pjon. XL, 30, 46, 56. = 3 Til.- Liv. XXVU, 36 ; XXXV, 20; XXXVI, 46 ; XLV, 59 —Plut. 1». .•Emil.4.-A. Virt. de Vir. illusl. 61. = '» Poleslas et imperium. Cic. Philipp. 1, 7 ; Ep. famil. I, 9.— Til.-Liv. II, .56 ; IX, 58; X, 22. — Suet. Cses. 34, 73 ; Tib. 12. = s Cic. de Leg. agr. Il, 12 ; Ep. famil. I, 9; ad Allie. IV, 16; ad (J. Frat. 111, 2. — Tit.-Liv. V, 46, 52; IX, 38.= 8 Coliors. Cic. in Verr. II, 10; ad Attic. Vil, 1, 2. = " Cic. in Verr. V, 34; pro leg. Manil. 12. — Appian. de Bell. Sjr. p. 153.— Plut. P. .•Eniil. 4. — Uigest. I, tit. 16, leg. 14. =8 Cic. in Verr. V, 13.— Tit.-Liv. I, 26; XLV, 39. — V. .Max. 1,6, 11.— Tac. Ann. XII, 36. — Plin. XXXIll, 3, etc. = » V. Max. ILid. — Whl. de Uell. Afric. 57. = i» V. Max. Ibid. — Plin. XXU, 2. = " VVinckelm. Hist. de l'arl, IV, 5. — Encjciopéd. métliod. au mot Paludainentum. = '^ Cic. in Verr. I, 15.— Tit.-Liv. — Sali., etc. passim. = '* Cic. in Valin. 1, 15; Ep. famil. 1, 7. = >* /d. in Verr. Il, 10, 11 ; de Oral. 11, 67; Ep. famil. V, 20 ; ad.Vttic. Xlll, 53. = "> Cic. pro Plane. 11; pro Cu'lio, 29; Ep. famil.; ud Allie. Ibid. —Tac. Agricol. 3. = '^ cic in Verr 111, 57; Ep. famil. XIII, 54. = t7 id. in Yerr. II, 10; ad Q. Frai. 1, 1.— Suet. Cees. 71. = >« Cic. ad Q. frai. I, 1.

Les esclaves ne seront point fournis par la république, disent les règlements ; néanmoins les gouverneurs devront en emmener de Rome : il leur est formellement interdit d'en acheter dans leur province, à moins que ce ne soit pour remplacer ceux qui mourraient dans le pays même '.

Personne n'emmènera sa femme avec soi*.

Le Sénat ou le peuple assemblé en tribus assignera les provinces dans lesquelles la guerre sera flagrante ou imminente' ; les autres seront tirées au sort par les gouverneursS sous les regards du peuple, en plein Forum ^.

Les questeurs seront élus également dans les comices par tribus*, en nombre égal à toutes les provinces. Les gouverneurs tireront au sort le questeur qu'ils devront avoir''. Le Sénat pourra leur permettre de le choisir, mais rarement '. Un gouverneur n'élira lui-même son questeur de plein droit, que dans le cas où celui amené de Rome mourrait dans la province ^ Ce successeur improvisé n'aura droit qu'au titre de proquesteur *°.

Les gouverneurs choisiront leurs légats *', mais le choix devra recevoir l'approbation du Sénat'-, qui déterminera aussi combien il y aura de légats dans chaque province, suivant son importance ''. Le peuple ou le Préteur urbain éliront les préfets ^\ Les provinces n'ont point de droits politiques, excepté quelques villes gratifiées du droit de colonie, de municipe, ou de Latium'^ Une province étant un pays conquis, tout y appartient à la république romaine, et les citoyens n'ont que l'usufruit de leurs propres biens-fonds, n'en jouissent qu'à titre de simples /possesseurs, c'est-àdire détenteurs usufruitiers '^

Afin que les gouverneurs n'abusent point du pouvoir suprême auquel rien ne peut, rien ne doit résister, et pour les indemniser des services qu'ils rendent, la république leur fournira des chars, des

1 Cic. in Verr. IV, 5. = ^ Tar. Ann. III, 33. = ^ cic. in Valin. 13 ; pro domo. 9. — Sali Calil. 19.— Tit.-Liv. XXXV, 20; Xi.ll, 10.— Suel. Cœs. 22. — Piiil. Cato. min. 44. — Appiaii. de Bell. civ. I, p. 640 ; III. p. 882, 909.= * Cir. ad Allie. I, 13 —Tit.-Liv. XXU, 33; XXV, 3 ; XXVII, 36; XXX, 40; XXXllI, 26; XXXV, 20; XXXVUl, 1 ; XLV, 16. — Suel. Csps. 18. — Plut. l\lar. 6, elc.=s Cir. pro Mureiia, S. = ''> C.\c. Ep. famil. Vil, 50. = ' Id. l'iiilipp. Il, 20; od Allie. VI, 6; ad Q. Kial. I, 1. — Til.-I.iv. XV, Epilo. = 8cie. Ibid.— Ï\\.-U\. XXX, 33.=^«r.ic. in Verr. 1, 56. = ^'> Ibid. 15.= " Id. ad 0. Fiat. I, 1. — C. Nep. Allie. 6. = '^ cic. in Valin. 13 ; Ep. famil. 1, 7. = i-î Id. ad 0- l^^rat. 1, 1; Ep, famil. 1, 7. = '* Lettre XXI, t. I, p. 419. =>5Cie.ad Allie. XIV, 12.— Suel. Aug, 47.— Plin. III, 1, 3. — Strnb. IV, p. 181. 186 ; ou 13, 50, Ir. fr. — Tae. de Oral. 7.— Dion. XLI, 24. = i^Gaii, II, § 7.

mulets*, (les vaisseaux*, des tentes, de Targenterie, du blé, et tout cequi est nécessaire à un équipage militaire^. Ils recevront en outre du Trésor public une somme * dont ils auront la disposition libre et entière pour les dépenses de leur mission, pour donner des gratifications à leur cohorte, et payer les gens de leur suite. Ils en rendront compte à leur retour à Rome*.

Une fois en voyage pour se rendre à leur poste, ils recevront du sel, du bois^ du foin, en quantité suffisante, pour eux, pour leurs équipages et leur suite, dans tous les endroits où ils coucheront, et de plus le logement gratuit ''. Ces endroits seront marqués sur les routes, et la république y aura des agents noxiwxiè?, parochiens* , chargés de faire apporter par les contribuables *, suivant leur arrondissement, toutes les prestations légalement dues^.

En vertu de la loi Cornelia, un gouverneur peut être autorisé par un sénalus-consulte à prendre possession de sa province; mais il faut une loi curiate pour lui donner droit aux indemnités fournies parle peuple'".

Avant de mettre le pied dans sa province, un gouverneur annoncera son arrivée aux provinciaux par un édit'^ Il la fera connaître également à celui qu'il viendra remplacer, mais par une lettre spé^ ciale, dans laquelle il aura soin d'indiquer le jour précis de son arrivée, et l'endroit où il descendra'-. Ce sera l'une des principales villes frontières de la province '*. Là, les deux magistrats auront une entrevue à la suite de laquelle le' gouverneur sortant mettra son successeur en possession du pays '*.

Bien qu'en principe il n'y ait pour des vaincus d'autre loi que la volonté du vainqueur, cependant des vaincus pacifiés et paisibles étant dignes de l'intérêt de leurs maîtres, le gouverneur en entrant en charge devra toujours publier un édit'^ relatant quelles seront ses règles d'administration et de justice, pendant toute la durée de ses fonctions'*.

1 Cir. in Yerr. IV, 5. — A. Coll. XV, '<. — Plnl. Calo maj. 6. = 2 cic. Ibid. V, 18; ad Allir. V, 11, 13; VI, 8. = * M. in Verr. IV, 5 ; V, 52. — Tit.-Liv. NXX, 17. — Suel. Aup. 7,^. — Plut. Ti. Gracc. 15 ; Cato. maj. 6. = * Cir. in Piso. 5"> ; pio Arrliia, f> ; ad Allie. VU, 1. =5 Id. Ep. famil. V, 20. =6 Id. ad Allie. V, 16.— Hor. 1, S. 5. v. 46.— Acion. in Hor. lhid. = '' Cie. Ibid. 10, 16, 21. = » Paroehi. Cie. ad Allie. XUl, 2. — Hor. — Âeron. ZW(/. = ' Sieul. Flaee. de Condil. apror. p. 25. = i" Cie. ad Allie. IV, 16; ad Q. Frai. \\\, 2 ; Rp. faniil. I, 9. = " Edielnni debel do advonin «^tio millere. Digesl. 1, lil. IG, leg. 4, §5. = '2 Ibid. § '(. —Cie. Kp. famil. 111, 2, 5, 6. = "■' Id. ad Allie. Ml, 27. = '^ Id. F,p. fimil. III, 6. — '^ Rdieliini Iraialiliiun. Cie. ad Allie. V, 21. =^"i Ibid. ; VI, 1 ; Fp. faw.l. iil, 8.

LKTTKE LX\. HT

Les provinces seront partagées en diocèses^ el jundiclions^. où le gouverneur ira tour-à-tour tenir le Forum ■' (c'est-à-dire rendre la justice). En temps de guerre les tournées n'auront lieu que l'hiver; l'été sera consacré aux travaux militaires*.

Le gouverneur pourra déléguer la juridiction à ses légats ^ ou à son questeur', surtout pour les localités jouissant du privilège d'être jugées chez elles''. Les ati'aires seront, autant que possible, renvoyées à des arbitres, à des récupérateurs, ou bien à desjuges^. Il ne sera jamais permis aux réclamants de se servir en justice de Tidiome de leur pays; on ne doit parler que la langue latine à des magistrats Romains'.

Le gouverneur sortant quittera la province dans un espace de trente jours*". Avant de partir il déposera dans l'une des principales villes l'original de ses comptes de gestion. Il en apportera une copie au Trésor public à Rome ". Dans les trente jours qui suivront ce dernier dépôt, il devra remettre également au Trésor l'état des gratifications '^ prélevées sur le vasarium '^ (somme allouée pour ces dépenses) .

Le questeur rendra ses comptes séparément "'.

— Telles sont les prescriptions légales touchant le gouvernement des provinces. Tu vois que tout y parait prévu pour mettre les provinciaux à l'abri des exactions et des impôts arbitraires, pour rendre; la cohorte complètement indemne, ôter môme tout prétexte à la cupidité des subalternes au moyen du vasarium. Tu auras une idée de la générosité de la république sur ce point-là, quand tu sauras qu'à une époque où l'argent avait beaucoup plus de valeur qu'aujourd'hui, vers la fin du siècle dernier, Pison, envoyé en Macédoine, partit avec un vasarium de dix-huit millions de sesterces '■' ("), et que le reliquat de celui de Cicéron, proconsul de Cilicie, ne fut pas de moins d'un million de la même monnaie '* C"] !

' Diœccsis. Cio. P'p. famil. Hl, 8 ; ad Altir. V, 15. —i .luiisdir liones. Piiii. V, 28. — Juridici oonvcntus. Plin. Ml, 1 , 3. — Coiiventus. Cic. iii Von. V, 11.— Cses. de Bell. Gall. I, 54. — Suet. C;ps. 7, olc. = ^ Forum u^cre. Cic. Kp. faniil. Il/, 6 ; ad Adic. V, 21. = * Id. ad. Atlic. V, 14, 21. — Caes. Ihid. — l'iL-liv. XXXIV, /«8. — Sliab. III, p. 167; ou 491, Ir. fr. =S Mandait- Jurisdiclioni'm. DigcsI. I, lit. 16, leg. 2, § 1 ; lei;. 4, <? 6 ; Icg. 5; l(!p. 6, .§ 1 ; leg. 13. = « Cic. Divinal. 17 ; ad Allie. V, 21. — Suel. Ca-s. 7. = ■? Cic. ad Allie. V, 21. = 8 Id. in Vcir. Il, 12, 29; III, 11, 58, 60 ; ni>inal. 17; pro Flacco, 20, 21.— Lctlre XXXIX, I. II, p. 189. =9 V. Max. Il, 2, 2.— Lyd. de Mens. 111, 68. = 10 Cic. Kp. laniii. III, 6. ^ " Ibid. Il, 17 ; V, 20. = 12 Bencficiâ. Cic. proArchia, 5 ; Ep. faiiiii. V, 20. = ':* Id. Rp. famil. Ibid.— V* Ihid. Il, 17; V, 20. ^ '5 Cic. in l'iso. 35. = 16 Id. ad Allie. Vil, 1. («) 3,500,000 Ir. ('') 195,000 Ir.

Si les lois étaient exécutées fidèlement, le sort des provinces serait supportable. Elles le témoignent elles-mêmes par l'accueil qu'elles font aux gouverneurs que Rome leur envoie :4es premiers citoyens et des députés des principales villes se transportent ïiu-devant d'eux pour les recevoir, les complimenter', célébrer leur arrix-ée par des banquets offerts aux frais du pays ^, cela indépendamment des réceptions partielles qui leur ont été faites sur leur chemin^.

Mais Ton n'aspire à devenir proconsul, préteur ou propréteur que pour s'enrichir, et comme la durée des gouvernements provinciaux n'est que d'une année, rarement de deux, les pillages sont toujours exorbitants. Aller gouverner une province est comme un exil; on le sollicite pour en rapporter la richesse, mais on veut demeurer loin de Rome le moins longtemps possible ; aussi ceux qui ont fait leurs affaires se hâtent de quitter la province dès que leur année est expirée, et souvent la laissent à un légat, sans même attendre l'arrivée de leur successeur \ S'ils sont prorogés dans leur gouvernement, ils se résignent sans trop de regrets, parce qu'ils savent l'indemnité qu'ils se procureront; mais pour les gouverneurs honnêtes, la prorogation est un surcroît d'exil, et jamais ils ne s'y soumettent qu'avec chagrin », car il n'est point permis de se refuser à un ordre du Sénat ou du peuple ^

Les exactions commencèrent par les prestations en nature : l'an cinq cent soixante dix-neuf, le Sénat avait envoyé le consul L. Posthumius en Campanie, pour y tracer une ligne de démarcation entre le territoire pubhc et les terres des particuliers. Posthumius, piqué contre les Prénestins, qui l'avaient accueilli sans distinction , un jour qu'il était allé sacrifier dans leur ville , écrivit à leur premier magistrat pour lui intimer l'ordre de venir à sa rencontre, de lui faire préparer un logement, et, à son départ, des chevaux. Personne jusqu'alors n'avait jamais constitué les alliés en frais; les magistrats logeaient chez des amis avec lesquels ils avaient des liens d'hospitalité ; les légats chargés d'une mission imprévue se faisaient donner des relais sur leur passage ; c'était la seule dépense qu'ils occasionnassent aux alliés \ Le ressentiment de Posthumius et le silence des Prénestins, effet de leur modération ou de leur timidité , créèrent un droit que la cupidité finit par rendre si onéreux, que l'on ne trouva

»Cic. Ep furail. III. 8 ; ad Allie. V, 15.— Digesl. I, lit. 16, k-g. 4, § 5, el leg. 7.=^ 2 Plut. Cic. 36. = 3 Digesl. Ibid. leg. 7. = * Cic. Ep. famil. III, 6, 8. = » Id. ad Allie. V, 9, il, 15 ; VI, l. = 6 W. ad Allie. VI, 1.— l'iul. Calo. min. 3i. = ' Tit.-Liv. XLII, 1.

pas de meilleur moyen de le renfermer dans des limites raisonnables, qu'en lui donnant la sanction législative. On publia celte loi dans les provinces , sous la forme d'un sénatus-consulte défendant de rien fournir aux magistrats Romains au-delà de ce que le Sénat leur aurait alloué*.

J. César, pendant son premier consulat, l'an six cent quatre-vingtquatorze , fut obligé de renouveler tontes ces prescriptions ; dans une loi qui porte son nom, il fixa les quantités de chaque denrée qui seraient exigibles par les gouverneurs en voyage^.

Mais conmient compter qu'une loi sera respectée par des magistrats que leur pouvoir place au-dessus des lois, ou du moins qui peuvent les violer impunément? La cupidité a trouvé mille moyens plus ingénieux les uns que les autres pour violer cette loi Julia : Les uns, par exemple, se font payer les indemnités légales dans tous les lieux par où ils passent '; les autres exigent la valeur de leur blé en argent, ce que, du reste, ils ont droit de faire ; mais ils se font donner une quantité supérieure à celle qui leur est due, et fixent euxmêmes le taux du rachat à un prix exagéré*; d'autres , au lieu de suivre l'itinéraire le plus court, ainsi que cela est prescrit, prennent le plus long, afin d'avoir plus d'occasions pour répéter leurs exactions ^ ou pour aller s'emparer de quelque riche butin ®.

Avant la loi Julia les gouverneurs de province constituaient les pays en grands frais, en se faisant fournir des tentes, des lits et des vêtements ; en traînant à leur suite une foule d'amis et de domestiques ; en exigeant des sommes considérables pour des festins, et d'autres dépenses de celte nature": il en est encore de même maintenant, et ceux qui se bornent là sont les plus modérés. En effet, la plupart, pour satisfaire leur rapacité, créent des impôts de tout genre, vendent la justice', et tirent des sommes énormes de certaines villes pour les exempter du logement des troupes en quartiers d'hiver. On m'a assuré que des proconsuls, pour une exemption de ce genre accordée à l'île de Cypre, dépendante du gouvernement de la Cilicie , recevaient annuellement deux cents talents ® (") ! c< Nous envoyons « dans les provinces, s'écrie Cicéron, des hommes capables peut- « être d'en repousser l'ennemi, mais dont l'arrivée dans les villes de

' Til.-Liv. XLUI, 17.= 2Cic. ad Allie. V, 16.= '^ Ibid. 21. = <* Id. in Verr. UI, 81. = ^ Jd. in Valin. 5. = « Id. pro lege Manil. li. = ^ Ïil.-Liv. XXX, 27. — l'iul. Calo. maj. 6. = 8(;jc. jn Pjso. 55, 36, 37 ; pro Fonl. 7, 8.= 9 W. ad Allie. V, 21. (") 1,043,531 fr.

« nos alliés diffère peu de l'entrée des ennemis dans une place prise « d'assaut' Toutes les provinces gémissent, tous les peuples lice bres se plaignent, enfin tous les royaumes crient contre notre cu- « pidité et nos violences. Il n'est plus, jusqu'à l'Océan, aucun lieu « si reculé et si caché où n'aient pénétré l'iniquité et la tyrannie de « nos concitoyens. Le peuple Romain ne peut plus soutenir, non « les armes, non les révoltes, mais les gémissements, mais les lar- « mes, mais les plaintes de toutes les nations 2. » Et tout cela est encore vrai aujourd'hui ^!

11 y a peu de temps, les Dalmates, poussés à bout, se révoltèrent et prirent les armes. Il y eut une guerre sérieuse dans laquelle les Romains souffrirent beaucoup. Tibère fut envoyé pour combattre les révoltés, et la paix vient d'être conclue. Il eut à cette occasion une entrevue avec le chef des Rarbares , et lui demanda qui avait pu le poussera la révolte. « Vous-même, répondit-il , qui envoyez pour garder vos troupeaux, non des chiens, mais des loups*. »

N'y a-t-il pas des tribunaux à Rome pour venger les opprimés , vas-tu me dire? — Oui, il y en a, et souvent on a vu le Sénat juger lui-même ces sortes d'affaires*. Mais à quoi cela sert-il, quand les pillards, chargés des dépouilles de leurs victimes , possèdent les moyens de faire taire la justice et d'acheter leurs juges*? quand les juges eux-mêmes sentent qu'ils se sont trouvés dans le même cas , ou peuvent s'y trouver un jour''? car la plupart du temps c'est le Préteur urbain, qui doit aller gouverner une province en sortant de charge, qui juge ces accusations ^. Les femmes sont exclues de la cohorte d'un gouverneur, non pas seulement à cause de l'embarras qu'elles y pourraient causer, mais pour prévenir les exactions auxquelles pousserait leur luxe' ; la loi Julia a voulu que le gouverneur et son questeur rendissent leurs comptes séparément, ce qui n'avait pas lieu jadis, et leur donnait facilité de s'entendre pour frauder '" ; un ancien décret défend aux gouverneurs de province d'entreprendre un voyage en sortant de charge, afin qu'on puisse les accuser, s'ils sont coupables" ; il existe je ne sais combien de lois contre la concussion '- * : tout cela est inqMiissant pour arrêter les pillards, bien

' Cic. pro lege Manil. 5. =^ M. in Vcir. Uf, 89. =3 p|j„. ix, s.ï. —Dion. LIV, -21. = iDion. LV, 33; LVl, 16.= s 1 il.-Liv. .\\l\, 17, 18, 20, 21 ; XLIM, 2. — Plut. M;ircoll. 23; Cœs. 4. =6 Dion. \\\IX, 62. ='' Tit.-I.iv. \LIII. 2. — Dion. /6iV. 60.= "^ Plul. Cic. 9. = 9 Tac. Aiin. III, 33. = i» Cic. Ep. famil. Il, 17; V, 20. = " Dion. LX, 25. = •-Lcges de pecuriils iciielundis. — Le{;<s pocuniaiuni irpclundaïuni.

LETTUE LXX. 121

qu'il y ait des exemples de poursuites heureuses «t de condamnalions sévères*.

Mais que parlé-je de poursuites ! Est-ce que la tyrannie de ces gouverneurs ne va pas jusqu'à exiger qu'on soit content d'eux ! et, quand ils se sont bien engraissés dans une province, à forcer les malheureux habitants d'envoyer des députations à Rome pour y témoigner de leur bonne conduite, et porter au Sénat le panégyrique de leurs oppresseurs î Ces députations sont encore un surcroit de charges pour les provinces, parce que les gouverneurs, afin de se conciHer davantage leurs panégyristes, leur assignent des frais de voyage considérables, payés par les pays où ils passent^

Les provinces, outre leur gouverneur et sa cohorte, ont encore souvent à supporter une foule d'autres magistrats sans mission réelle, sans autorité, sans pouvoir légal, et qui. cependant viennent peser sur eux, revêtus du vain titre de légats libres. Un sénateur a-t-il des affaires dans une province, soit pour y recueillir un héritage, soit pour y poursuivre le recouvrement de créances , il obtient du Sénat ce que Ton appelle une légation libre^. Ces magistrats sans commission, ces légats sans mandats, sans la moindre fonction publi([ue, jouissent, avec leur titre , de tous les privilèges, de toutes les imnmnités, de tous les honneurs des vrais gouverneurs de provinces \ La durée de ces légations était jadis illimitée ; Cicéron , consul, ayant vainement tenté de les abolir, obtint du moins qu'elles ne seraient plus valables que pour une année *.

On compte les bons proconsuls, tant ils sont rares , et les provinces leur prodiguent des marques extraordinaires de reconnaissance et de vénération ; c'est trop peu pour elles des remerciments publics : elles se plaisent à élever à leurs bienfaiteurs des statues, des arcs de triomphe, des temples même ; aucunes dépenses extraordinaires ne leur coûtent pour laisser des monuments durables de leur gratitude *: elles vont jusqu'à instituer des fêtes en l'honneur de ces personnes vénérées, les mettant ainsi sur le môme rang que les dieux '^.

Je ne connais pas de satire plus sanglante des gouverneurs de

' Ti(.-I.iv. Epilo. XLVll. — Cic. in V.'ir. pas^im. = 2 cic. lip. famil. Ul, 8,9.= 3/(/. «le I>c^'il). m, 8; (Je Le;;. Astia. I, 5; M, 17; proriarco 34 ; Kp. ruiriil. N, l ;Xn, ■21. — (J. t'.ic. de Pclil. roiisul. -2. — V. Max. V, 5, -2. := '> Lcsatio libeia. Cic. de Icfr. a^rar. U, 17 ; pro Flacro, 34 ; ad Allie. Il, 18. — V. Max. V, 3, 2, elc.= •• Cic. de Legib. Jbid. — « Id. ad Attic. V, 21 ; Kp. famil. III. 7 ; ad Q. lïat. I, 1. — Suet. Aug. 52. = ■? Cir. pro Flacco, 23; in Veir. Il, 21, 63.— Aston, in Di\inal. p. 57 ; iii Yen. p. tl7. — Plut. Lucull. 25: Flamin. 16.

province que la recommandation d'imiter Q. Sccevola, ancien proconsul d'Asie , reconniiandation que le Sénat insère toujours à la suite du décret qui décerne cette province à quelqu'un. Scœvola l'avait gouvernée Fan six cent cinquante- huit \ et depuis ce temps on n'a encore trouvé, parmi tous ces magistrats annuellement renouvelés, que lui seul que l'on puisse citer en exemple !

On discutait un jour dans le Sénat lequel de deux Consuls il fallait envoyer en Espagne. Scipion Emilien se leva, et dit : « Pour moi, je n'y enverrais ni l'un ni l'autre, l'un parce qu'il est trop pauvre, l'autre trop insatiable'-. >) Cependant les proconsuls ont toujours eu assez de latitude , même en demeurant dans la légalité, puisque Cicéron, qui fut, dans son proconsulat de Cilicie un modèle de désintéressement, qui refusa tous les présents qu'on lui envoya, même ceux des ])rinces et des rois *, néanmoins rapporta encore de ce gouvernement une somme de deux millions deux cent mille sesterces *(") : c'était sa part de butin dans une expédition qu'il avait faite contre les Parthes ".

Je vais transcrire ici quelques fragments d'une lettre que ce grand homme adressait, il y a une quarantaine d'années , à son frère Quintus, préteur en Asie. Comme elle présente un tableau assez complet de la condition des provinces et de la conduite de leurs gouverneurs, toujours la même, je le répète, je pense que tu la liras avec intérêt. Les éloges donnés à Quintus pour une conduite qui semble si simple et si naturelle, te feront mieux sentir quelle déplorable tyrannie pèse sur les pays où s'est abattue l'aigle romaine.

c( Votre province se compose d'abord de l'espèce d'alliés les plus « doux de tous les hommes ; ensuite de cette espèce de citoyens qui, « soit comme publicains, vous sont unis des liens les plus étroits, « soit comme négociants enrichis par le commerce, se croient rede- « vables de la conser\ation de leur fortune au bienfait de mon con- « sulat.

« Mais, direz-vous, de graves contestations s'élèvent entre eux; <( ils attentent chaque jour aux droits l'un de l'autre, et ces torts ré- « ciproques entraînent à leur suite de violentes querelles. Comme c( si je pensais que vous fussiez absolument dégagé de tout soin ! « De pénibles devoirs vous sont imposés, et demandent, je le sais,

1 V. y\a\. vin, lo, 6. =2 Id. VI, A, 2. —'^ Cic. ad Atlic. V, 9, 13, 21 ; VI, 2. l'iut. Cic. 36 ; Compar. Uemosl. cum Cic. p. 84 8. = * Cic. Ep. famil. V, 20 ; ad Allie. XI, l.= 3/(i. Ep. famil. Il, 17. («) 426,910 fi.

LETTUE LXX 125

« une prudence extrême ; mais c'est de la prudence, je vous {)rie de « ne pas l'oublier, bien plus que de la Fortune, que j'en fais dé- « pendre l'iieureux accomplissement. Esl-il en effet si difficile de u contenir les autres pour qui sait se contenir soi-même? Que cette « tâche passe les forces des magistrats vulgaires, l'expérience le « prouve; mais elle n'eut et ne dut jamais avoir pour vous aucune « dillicijlté. Tant que vous résisterez, comme vous le faites, à Tar- « gent, à la volupté, à tous les désirs, comment ne réprimeriez-vous « pas la mauvaise foi d'un négociant, la cupidité d'un publicain? « Oui, tant que vous vivrez ainsi, les Grecs, vous verront au milieu « d'eux comme un de leurs anciens héros revenu à la lumière, ou « comme im envoyé du ciel descendu pour gouverner leur province.

« Et ce n'est point ici une exhortation pour l'avenir , c'est le pré- « sent, c'est le passé dont je vous félicite. Combien il sera beau « d'avoir exerce trois ans le pouvoir suprême en Asie, sans que ni « statues, ni peintures, ni vases ou étoffes précieuses, ni esclave, ni « beauté, ni trésors, ni toutes les séductions dont cette province u abonde, aient pu vous détourner un instant des voies de la justice « et du désintéressement ! Et quel glorieux privilège, quel bonheur « digne de tous nos vœux, de songer que tant de vertu, de modéra- « tion, de retenue, au lieu de rester enseveli dans les ténèbres et le « silence, brille sur la grande scène de l'Asie, exposé aux regards « de la plus belle province, et célébré dans l'univers entier par « toutes les bouches de la renommée ! de savoir que les peuples ne « sont point effrayés par vos marches, épuisés par votreluxe, alarmés « par votre arrivée ! de voir, en quelque lieu que vous portiez vos « pas, éclater à votre arrivée l'allégresse publique et particulière, M parce que chaque ville est persuadée qu'elle reçoit dans son sein « un protecteur et non un tyran, chaque maison un hôte et non un « spoliateur !

« Mais l'expérience vous a, je n'en doute pas, appris avant moi « que c'est peu de posséder vous-même toutes les vertus, si vous « n'exercez autour de vous une active surveillance. Gardien de la <( province, vous devez répondre aux alliés, aux citoyens, à la répu-

« blique, de tous les ministres de votre autorité Si un sordide

« intérêt aveuglait quelqu'un sur ce qu'exige l'honneur, tant que « les infractions à ses rigoureuses lois seraient toutes peMsonnelles, « vous les supporteriez ; mais vous ne souffrirez jamais que perte sonne abuse, au profit de son avarice, du pouvoir que vous lui

« accordez pour soutenir son rang. Ce n'est pas dans ce siècle de « mollesse et de ménagements intéressés que je vous conseillerais « de rechercher toutes les souillures, de sonder les replis de toutes « les consciences : il suffit de mesurer votre confiance à la fidélité

« que vous trouverez dans chacun Que la province entière sache

« que le bonheur de tous les hommes confiés à votre administra- « tion, leurs enfants, leur honneur, leur fortune, sont le premier « objet de vos soins. Enfin, puisse à jamais s'établir l'opinion que « donner et recevoir seront également des crimes à vos yeux ! Per- « sonne, croyez-moi, n'essaiera plus le pouvoir de l'or, quand on « aura la preuve que l'entremise de ceux, qui vantent le plus leur « crédit est impuissante à rien obtenir de vous

« Mais je ne sais comment mon discours a pris par degrés le ton « du précepte, quoique ce ne fût pas mon intention en conmien- (f. çant. Que pourrais-je enseigner à un homme qui n'est pas moins « éclairé que moi sur ces matières, et qui a de plus que moi les « leçons de l'expérience? J'ai pensé néanmoins que vous jouiriez <( encore mieux du plaisir de bien faire, quand vous verriez ma docte Irine consacrer vos actions. Oui, tels sont les titres sur lesquels c< vous devez fonder vos droits à l'estime publique : d'abord, votre « intégrité et votre désintéressement personnels; ensuite, la délica- « tesse de ceux qui vous entourent, et une attention scrupuleuse à c( choisir, soit parmi les Grecs, soit parmi les citoyens qui habitent « la province, ceux que vous admettrez au nombre de vos familiers ; c( enfin, une discipline ferme et soutenue dans votre maison. L'ob- « servation de ces maximes, qui honorent la vie privée et l'adminis- (( tration domestique, paraîtra divine dans un si grand pouvoir, au « milieu de mœurs si dépravées, et dans une province où l'on reste pire un air si corrupteur' {"]. »

Il y a plus de trente ans, le système de gouvernement provincial a subi des changements notables, nécessités par le nouvel ordre de choses : l'Empereur, voyant sa tyrannie assez bien afiermie, tenta de lu taire légitimer en feignant de vouloir s'en dépouilltn"; après avt>ir mis quelques sénateurs dans sa confidence, il convoqua le Sénat, exposa dans un long discours tout ce qu'il avait fait pour la république; ajouta que, succombant sous le poids des travaux et des veilles, l'heure de la retraite était venue pour lui, et que désor-

' Cic. ad Q. liât. 1, l. (") Tiaducl. de lîunioul.

,A-r.i:,;v f„mr Komc ou Siècle d \u^u^

LETTHE LXX. ^25

mais, abandonnant l'administration publiqiio, il voulait terminer ses jours dans le repos V

Cette harangue produisit une grande sensation; un petit nombre de sénateurs, ne devinant point Octave, appuyèrent sa résolution ; quelques-uns soupçonnèrent l' arrière-pensée de l'Empereur; d'autres, la devinant tout-à-fait, s'indignèrent d'une telle duplicité. Le plus grand nombre vit avec peine qu'il parlât de quitter les rênes de la république, car bien des gens craignaient de retomber dans les agitations du gouvernement populaire.

Ces sentiments si divers conduisirent tous les sénateurs au même avis : les uns par crainte, les autres par conviction, pressèrent l'Empereur de garder l'empire, et il y consentit -. Mais l'adroit Octave, pour se concilier l'opinion populaire, ajouta ({u'il ne voulait pas se charger seul de toutes les provinces, ni conserver à perpétuité celles dont il avait accepté le gouvernement ; il demanda que le fardeau fût partagé, et divisant TEmpire Romain en deux parts, il en garda une, et donna l'autre au peuple '. La première prit le titre de provinces de César, et la seconde celui de provinces du Peuple,

H abandonna au Peuple et au Sénat (ces deux ordres se partagent les provinces dites du peuple) les pays les plus paisibles, ceux qui, conquis depuis longtemps, pouvaient être gouvernés sans le secours des armes *; c'était une inspiration de la division ancienne. 11 désigna douze provinces", ainsi réparties et nommées : entre le septentrion et l'occident la 6^««//<^ yarhonnaise; — à l'occident, les îles de Sar daigne et de Corse; — au midi, \r Sicile; la Numidie; r. 4 //'jV/Me proprement dite; la Ci/rénmque et l'île de Crète; — à l'orient, ïFpire; la Macédoine; ÏAcliaïe; la Propontidc et la Bifhynie; enfin l'Asie^, comprenant la Lydie, la Carie et la Phrygie \

Les prorinces de César furent celles qui avaient besoin d'être gardées par la force militaire, les contrées habitées par les peuples barbares, voisins de nations indomptées, et les régions stériles et incidtes, difficiles à contenir, parce qu'elles manquent de tout, excepté de lieux naturellement forts. En jetant la vue sur l'image cijointe de l'Empire romain, où chaque sorte de province est mar-

1 Dion. I.in, 5. = 2 Ibid. 1 1. = 3 Suet. Au?. 47. — Dion. LIH, 12. — Strab. XVU, p. 840 ; ou 492, U. fr. = '> Dion. — Sirab. Ibid. = 3 Strab. Jbid. ; ou 493, Ir. fr. = " Dion. — Strab. Ibid. ; ou 494, tr. fr. — Baiberel et Magin, Preris de géographie historiq. universelle, 2<ï pari, géograiiliie poliliq. r. 2. I. 2, p. 452 cl iuiv. ; r. 5, p, "02. = T C\c. pro l'Iarro. 27.

quée d'une couleur différente, tu verras que celles de César couvrent celles du peuple, et sont partout comme aux avants-postes deTempire . Le lot de l'Empereur, presque le double de celui du Sénat et du peuple ne forma néanmoins que treize gouvernements, qui sont : au septentiou, Y Aquitaine ; la Celtique ; la Belgique et la Germanie ; la Vindélicie, avec le Norique et la Rhétie; la Pannonie ; la Dalmatie; la Mœsie avec la Dardanie ; — à l'occident, la Lusitanie; la Celtibèrie Tarraconaise ; — à l'orient, la Galatie; la Cilicie A\ec l'île de Cypre ; la Sijrie ; enfin au midi, \ Egypte '.

L'Empereur eut encore la surveillance spéciale des contrées lointaines gouvernées par des rois, des décarques, ou des dynastes-. Elles sont peu nombreuses : c'est, dans les Alpes, le territoire trèsexigu de Segusio ; c'est, de l'antre côté de la mer intérieure, à l'occident de la province d'Afrique, le royaume de Mauritanie ; la Thrace, entre le Pont-Euxin et la Macédoine ; ce sont les royaumes de Cappadoce et de Comagène, au septentrion de la Cilicie et de la Syrie ; enfin, enclavés dans la Syrie même, d'une part les petits royaumes de Palmyre et iV Emèse; de l'autre, celui d'Hérode, maintenant divisé en quatre principautés ou Tétrarchies^.

On a dit que l'Empereur avait calculé ce partage des provinces pour accaparer toute la puissance effective, en laissant au Sénat et au peuple la moindre part dans le gouvernement de l'empire '^ ; il y a sans doute dans cette assertion beaucoup de vérité, mais aussi de l'exagération : le partage fait par Auguste est la conséquence naturelle des changements opérés dans le gouvernement de la république ;. l'Empereur étant le commandant des armées ne peut pas ne pas avoir sous ses ordres les provinces où sont des armées. Cela est si bien reconnu, que dès qu'il devient nécessaire d'établir un poste militaire dans un pays, ce pays devient aussitôt province de César ' : une mutation de ce genre a eu lieu pour la Dalmatie ^ qui fut échangée contre la Gaule Narbonnaise, laquelle, peu d'années après, est redevenue province du peuple '.

Le même motif a fait prendre à l'Empereur la surveillance des contrées non soumises à la république, parce que, soit par la perfidie de leurs chefs, soit pour toute autre cause, il peut devenir utile

1 Dion. LUI, 12.— Sliub. XVII, p. 840 ; ou ^04, Ir. fr. — .\iniTi. Marcfll. XV, It. = - Sliab. Ibid. ; ou 494, tr. fr. = '^ Barbcret cl Magin. Précis de Géographie liisloiiquc universelle, 2<^ part. Géographie potiliq. c. 2, t. 2, p. 458 ; c. S, p. 702. 70S; et la Carie ci-jointe de l'Empire romain. = * Dion. Ibiil. = ' Suel. Aug. 47. = ''Dion. Ibid. = ' Ibid. LIV, 4. —L'an 733.

d'y porter la guerre. Elles demeurent donc constamment dans son domaine K C'est même presque comme un héritage qui lui doit être un jour dévolu, car lorsqu'un édit parti de Rome ordonne la réunion au territoire de l'empire de tel ou tel de ces petits Etats, on le convertit aussitôt en province de César ^.

Cependant Octave, fidèle à son système de dissimulation, a déclaré, en faisant cet arrangement, qu'il ne se chargeait de Fempire dans ses provinces que pour dix années, ajoutant que s'il pouvait les pacifier dans un plus bref délai il les rendrait au Sénat et au peuple 3; mais c'est une de ces promesses qui n'engagent à rien, parce que personne n'y croit, et surtout, parce que personne non plus n'en désire l'accomplissement.

L'Empereur, qui montre une prédilection marquée pour les sénateurs et leur famille '*, a voulu que les gouverneurs des provinces du Sénat et du peuple fussent tous patriciens ^, anciens consuls ou anciens préteurs ®. Deux gouvernements, celui de la Libye'' et celui de l'Asie*, comprenant la Bythinie et autres pays voisins, sont ré-'" serves aux consulaires; les dix autres appartiennent aux prétoriens^. La distribution s'en fait par la voie du sort '°, parmi ceux de ces anciens magistrats sortis de charge depuis cinq ans ". La durée de leurs fonctions est annuelle ^^ Ils n'ont pas \ empire, ou puissance militaire'*, mais simplement le pouvoir ou puissance civile. En conséquence, ils ne portent ni \e paludamentum, ni le glaive. On les appelle proconsuls '*, et ils ont douze licteurs '^.

L'Empereur choisit lui-même les gouverneurs de ses provinces; il envoie dans les unes des personnages consulaires, dans les autres d'anciens préteurs, ou même de simples chevaliers *^ Ces magistrats sont appelés soit projjrcYewrs *', sohpréfets^^, soitlégats '^ consulaires-",on tout uniment consulaires -Klh \)ovten{\e paludamentum et le glaive, ont droit de vie et de mort sur les soldats, et sont précédés de six licteurs. La durée de leur gouvernement n'est pas bornée à une année ; l'Empereur peut les y maintenir aussi longtemps que

1 SIrab. XVII, p. 480 ; ou .494, Ir. fr. = 2 Dion. LUI, 12.— .Tosepli. Antiq. Jud. XVH,

12, gl 5 ; XVlll, l. ='^ Dion. Ihid. — '* Siu-I. Aiir. 38. = ■' Uion. Ibid. 13. = « Ibid. ; LIV, 4.— Tac. Ann. 1, 76.— Suet. Ibid. 47. — Sliab. lbid.\ ou 493, tr. fr. — " Sliab./4tV/. — Tar. Ann. 111, 52. = ^ Sliab. Ibid. —Tac. Ihid. II, 47. = » Sliub. Ibid. — 'O Dion. Lin, 14.— Tac. Ann. lU, 32, .58. — Sncl. Ibid. = n Dion. Ibid. = i^ Ibid. 15. = <3 Cir. Ep. faniil. m, 2. — Til.-I.iv. VUI, 2f> ; X, 22, clr. = H Suel. Aucr. 47. — Dion. I.IU,

13. = '•' Dion. Ibid. = "' Slrab. Ibid.\ ou 491, Ir. fr. —Joseph. Anli(|. Jud. XVlll, 1. = 1' Dion. Ibid. = 1» Ibid. -Dinesl. I, lit. 17. = '9 Suel. Vcsp. 4. — Dion. Ibid. et 14. = 20 Consulareslegali. Suet. Tib. 41. =2' Aèid. 52. — Tac. Ilisl. 11,97.

cela lui plail '. C'est l'un des principaux avantages de la nouvelle organisation ; les provinces de César étant celles ou il y a toujours quelques nouvelles entreprises à faire ou à terminer, le maintien en place des mêmes gouverneurs pendant un temps illimité permet de traiter les affaires avec une suite, une unité de direction qui hâte, et souvent détermine le succès. Cela n'avait pas toujours lieu dans l'ancienne république, où plus d'une fois des guerres ont été prolongées, ou des traités de paix brusqués, parce qu'un gouverneur voulait préparer des embarras à son successeur, ou lui ravir par anticipation l'honneur d'un succès trop facile ^.

Les provinciaux gagnent aussi à changer plus rarement d'administrateurs, en ce qu'ils ne sont point obligés, comme dans \es provinces dupeuple, d'engraisser tons les ans un nouveau proconsul : aussi c'est une faveur pour lui pays d'être réuni au lot du prince ^ Quand les gouverneurs des provinces de César ne sont point prorogés, ils doivent être de retour à Rome dans un délai de trois mois, pour y rendre compte de leur conduite *.

L'Empereur, dans son grand remaniement, ayant eu pour but de diminuer le pouvoir des gouverneurs afin de le ceniraliser le plus possible dans ses mains ou auprès de lui, a poursuivi ce but par deux moyens fort bien entendus, qui sont un système de communication prompte et facile avec toutes les parties de l'empire, et le droit d'appel à Rome de tous les jugements rendus en province. Les appels sont portés devant une commission de consulaires, qui entend les appelants, et prononce ^

Le système de communication consiste en stations de chars et de chevaux, disposées sur les routes pour transporter les lettres et les labellaires des gouverneurs provinciaux. Il n'y eut d'abord que de simples coureurs qui se transmettaient les missives les uns aux autres; mais 1 Enipereiu' voulant se procurer le moyen d'interroger, à l'occasion, quelqu'un venant de la province, institua des stations de chars attelés, de sorte que maintenant toute lettre est apportée par le tahellaire même auquel elle a été confiée primitivement ^

Les ornemenls des provinces, c'est-à-dire les indemnités et les prestations du gouverneur'', ont aussi subi des changements: au-

1 IHon. LUI, 15. — Tac. Ann. I, 80. = ^ V. Max. IX, 5, 7. — Cic. pro lege Mnnil. passini.— Plut, l.ucull. 55, 56, etc. = ■' Tac. Ami. 1, 76. = '• Dion. LUI, 15. = ^ Sud. Aiig. 55. = 6 /ft, j. 49. — 7 Ornanienla. Cic. iii Verr. V, 52 ; Oruare proviiiciani. lU. ad Allie. III, '2i ; de \.es. ugrar. Il, 15. — Sue(. Cses. 18, — Oinare praeloies. Cic. ad y. Fiai. III, 5.- Til.-I.iv. M.ll. 1. etc.

LETTRE FAX. 429

jourd'hiii ces prestations sont évaluées en argent, et chacun se fournit soi-même ses tentes, ses mulets, son mobilier '. En outre, une certaine somme est attribuée aux proconsuls - et aux curateurs. Ces derniers sont des percepteurs d'impôts publics, choisis par F Empereur, soit parmi les chevaliers, soit même parmi les affranchis, et qu'il envoie indistinctement dans ses provinces ou dans celles du peuple ^

Ce fut l'an sept cent vingt-six que l'administration provinciale fut ainsi changée au profit de l'Empereur *; quatre ans après (") le Sénat décréta que cet honmie, qui possédait déjà le pouvoir proconsulaire dans ses provinces, en jouirait aussi dans celles du peuple ; que ce pouvoir serait toujours supérieur à celui des gouverneurs euxmêmes; qu'il le conserverait à perpétuité, sans avoir besoin de le faire renouveler, et ne le perdrait pas même en entrant dans Rome^ ! Après une nouvelle période de quatre ans C"), ce même Sénat a gratifié Auguste du pouvoir consulaire à vie, avec tous les insignes du consulat", de sorte que l'Empereur réunit maintenant en lui seul la puissance des tribuns, celle des censeurs, des proconsuls, des préteurs, le souverain pontificat, en un mot tous les pouvoirs de la république, soit au dedans, soit au dehors !

(( Les autres nations peuvent souttVir la servitude ; la liberté est le patrimoine du peuple Romain''. » Il y a moins de cinquante ans que Cicéron prononçait ces paroles au Capitole, dans le Sénat : on croirait qu'elles ont été dites il y a cinq siècles, tant le souvenir en parait aujourd'hui perdu!

» Suct. Aug. 36.= 2 Dion. LU, 23; LUI, 15.= 3 Id. LUI. 15.= * Ibid. 3. = » Ibid 32. = 6 /(/. 1,1V, 10. = ' Cip. IMiilipp. VI, 7. (") Lan 750. (}>) L'an 734.

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