‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 11 sur 44 · LES SATURNALES · texte numérisé non relu

LES SATURNALES

Les Romains dédaignant les occupations manuelles, le peuple ne sait, pour ainsi dire, que se battre ou se reposer; aussi, pour l'occuper les prêtres ont chargé ses fastes de plus de cinquante fêtes annuelles, qui remplissent près d'un tiers de l'année'. Mais afin de rendre moins coûteux d'aussi nombreux loisirs, celles de ces fêtes qui ont plusieurs jours sont partagées en fériés, consacrées uniquement au 'repos, et en fêtes proprement dites, marquées également par le repos, et de plus par la célébration de jeux et de sacrifices*.

La plus extraordinaire de ces fêtes (je me sers du terme générique) e?l sans contredit les Saturnales, qui reviennent tous les ans le XVI des kalendes de Janvier' ("). A cette époque la campagne est couverte de neige *, l'atmosphère est embrumée', on sent un froid mordant*; néanmoins, malgré la rigueur de la saison'', jamais la ville n'est ni aussi vivante, ni aussi bruyante*. Le soir du xvii des kalendes, après souper, à l'heure oùfinitle jour civil, un pontife placé sous le portique du temple de Saturne, vers le milieu du Forum {''), proclame la fête en criant : Saturtiales^ ! Mille cris de joie répondent à sa proclamation, et presque aussitôt les nombreuses bandes d'esclaves qui forment une partie notable de la population de fiome, accourent de toutes parts^ coiffés du bonnet de liberté'", connue s'ils étaient affranchis. Ils se répandent dans toute la ville, en ébranlant l'air de chants et de cris d'allégresse ", au milieu desquels on entend souvent l'exclamation : io! Saturnales^-! C'est un désordre général, mais un désordre permis, qui commence, et qui ira jusqu'à l'orgie : dès ce moment, pleine licence est donnée à la dissolution publique '', et tant que durera la fête, la ville sera agitée par ces esclaves, ivres

1 Lettre XI, l. I, p. 299-31 1. = 2 Feriœ et festi. Macrob. Salurn. I, 16. = » Ibid. 10. =: <* Hor. I, Ep. 7, V. 10 — Lucian. Salurn. 9. =s Brumœ iliebus, fpriisque Salurni. Mart. Xn, 83 ; VIII, 41 ; Mt'dio tempore brum» Saturni. XIV, 72. =6 .Maluliiia frigora mordent. Hor. 11, S. 6, v. 45. = " Frigor summus. Macrob. /6ù/. — Celidus lierember Mart. X, 87. = ^ Deccmber est mensis : quum maxime oiviias sudat. Seiiec. Kp. 18. = 9 Salurnalia clamilabantur. Macrob. Salurn. I, 10. = •" Seiiec. Ibid. — Mari. XI, 7. = 11 Senec. yfcirf.— l'iut. de Uoch. F,pirur. p. 517. = <- Tit.-Liv. XXU, 1. — Mari. XI, 2. — Macrob. Saturii. I, 10. — Dion. LX, 19. = '^ Jqs luxurise public.T daiiim est. Senec. Ep. 18. (") 17 décembre. {*>) Plan et Descript. de Rome, n" 88.

pour la plupart, et dans un état qui ne supporte pas la réplétion > Mais le dehre est général ; il atteint jusqu'aux citoyens q.u", renonçant a la toge ^ ne se montrent plus qu'affublés de la synthèse de tpstui , et courent ainsi en visites les uns chez les autres*

Ce qu'il y a d'étonnant, je dirais presque d'incompréhensible dans les Saturnales, c est qu'ici où l'on redoute tant Tesclavage les mai très s. d.u's, si cruels avec leurs esclaves, vivent avec eux pendant ces fenes comme avec des égaux, leur permettent les propos les moms respectueux, souffrent les vérités les plus blessantes endurant jusqu'à des injures, sans se fâcher, sans même avoir le droit de se tacher, et moms encore de les en punir ^

Il est d'usage aussi que les maîtres donnent à leurs esclaves des festins dans lesquels ils mangent avec eux, où chacun choisit la place qu 11 vent, sans égard ni pour la dignité, ni pour la race, ni pour la richesse «. Quelquefois même cette égalité est renversée au profit des festoyes^ et le maître ainsi que ses amis deviennent dans cette cir" constance les serviteurs de leurs esclaves «. Comme dans les festins d apparat, les convives commencent par jouer. Les jeux de ha.ard qui leur sont ordinairement défendus, deviennent alors permis et re' commandes : c'est aux dés que l'on joue principalement « ; mais des no.x peuvent seules former les enjeux, afin que les joueurs ne soient point attristes par leurs pertes *<*.

Après les jeux les convives passent au bain, et de là au banquet Les des roulent encore une fois pour désigner le roi du festin^^ -il est proclamé et installé aux acclamations universelles de son peuple L egahte qui règne dans les manières est pareillement observée dans e service de la fable : tout le monde boit du même vin ; les mets sont les mêmes pour tous; seulement, l'échanson doit regarder attentive ment tous les convives, excepté son maître. Il a des coupes de pl,,sioms sortes pour les présenter à chacun, suivant son caprice J e tableau de ces festins est assez curieux une fois ou deux • ces es claves échauffés par la bonne chère, chantent à tue-tête s'appellent entre eux, se portent des santés, s'attaquent par de mordantes plai-

santeries ', ou bien, ce qui devient plus amusant, prenantles habits et les manières de leurs maîtres, se mettent à contrefaire les patriciens*.

D'un autre côté, le roi du festin ne laisse pas aussi d'égayer la société par la manière dont il use de son pouvoir : les commandements les plus ridicules, les plus absurdes, et même quelquefois, comme on doit s'y attendre avec de tels convives, les plus obscènes, sont ceux qu'il se plaît à prescrire à ses sujets; ainsi, il ordonne à l'un de danser ou de chanter nu; à l'autre de prendre une joueuse de lU^ite sur ses épaules et de faire avec elle trois fois le tour de la maison ; à un troisième de se dire tout haut des injures ; à d'autres de se plonger la tête dans un vase plein d'eau froide, de se barbouiller la figure de suie; ou bien encore, par un véritable accès de despotisme, il fait précipiter dans l'eau froide tous les servants de la table, sous prétexte qu'ils s'acquittent mal de leur devoir ^

En vérité, l'imitation des maîtres est presque parfaite : intempérance dans les festins, luxe d'accoutrement, grands airs d'importance et de dignité, caprices cruels contre des serviteurs, tout cela sent merveilleusement son homme libre. Les citoyens de Saturnales ne .sont inférieurs aux vrais citoyens qu'en ce que leur cruauté contre ceux qui les servent a quelque chose d'innocent, comparée à celle qu'ils endurent eux-mêmes toute l'année ; mais sans doute la liberté de décembre* ne va pas jusqu'à tolérer une transformation trop complète.

Excepté les violences sanguinaires, tout leur étant permis, les esclaves profitent de leur ombre d'émancipation pour se mettre en jouissance aussi de l'ombre du fameux droit d'honneurs : ils se distribuent des magistratures, changent la maison en petite république, fAtrium en Forum, et là font les juges, les orateurs, les patrons, devant un tribunal improvisé, du haut duquel les plus capables atiublés en consuls ou en préteurs, rendent la justice et prononcent des arrêts, comme s'ils étaient devant le peuple assemblé ^ Il se passe des choses bien curieuses dans ces momeries judiciaires, des scènes bien comiques : les juges et les plaideurs affectent tantôt des airs de sagesse et de gravité, tantôt se livrent au\ écarts d'une gaîté folle ou d'une satire etlVénée et mordante qui pourraient servir de leçon à bien des maîtres ^ si l'homme était

1 Lucian. Cronosol. 17, 18. — Plut, de Dort. Epie. p. 517. = * Dion. LX, 19. = ^ LuPiaii. Saluin. II, i. = * A^o libeilalp (leociiibii. Ilor. U, S. 7, v. 1. = 5 Senec. F.p. 47. = '^ Conjecture il'upii^ Ilor. II. S. 7.

LEllUE LXXl. 153

moins aveugle sur ses défauts ou sur ses vices, et surtout s'il y avait pour ces juges un autre lendemain que celui qui les attend, le néant civil et la mise hors l'humanité.

Les Saturnales n'ont donc aucune utilité morale ou politique, mais elles tiennent à des traditions religieuses, et cela sutht pour protéger leur existence. Cette fête de Saturne est grecque ', comme beaucoup d'autres fêtes, et fut, suivant quelques annalistes, introduite à Rome par le roi Numa*. D'autres autorités plus sûres, ou moins incertaines, en retardent l'introduction jusqu'au consulat d'A. Sempronius et de M. Minucius, l'an deux cent cinquante-huit de la ville^ Elle ne fut point d'abord périodique, et ne le devint que deux cent soixante-dix-sept ans plus tard, à la suite de diverses expiations ordonnées pour des prodiges *. Quant à l'origine même des Saturnales, elle se perd, pour ainsi dire, dans la nuit des temps, et l'on n'a sur ce sujet que des récits fabuleux dont voici le plus accrédité : Janus régnait en Italie, ou du moins sur le pays qui porte aujourd'hui ce nom, lorsque Saturne, roi de Crète, chassé de son royaume par son fils Jupiter, vint aborder dans une ville située sur le mont Janicule. et capitale de l'empire de Janus. Ce roi accorda l'hospitalité au malheureux prince fugitif, qui lui enseigna l'agriculture. En reconnaissance d'un tel bienfait, Janus l'associa à son royaume; ils régnèrent ensemble, et fondèrent d'un commun accord toutes les villes voisines. Après leur mort, la postérité leur consacra deux mois : décembre à Saturne, janvier à Janus, et institua des fêtes en leur honneur.

Saturne régna avec tant de justice, disent toujours les vieilles annales, que sous son empire aucun homme ne fut esclave, aucun bien ne fut en propre à personne, chose \Taiment merveilleuse! et que toutes les propriétés restèrent en commun '. C'est pour perpétuer le souvenir de ce temps heureux qualifié d'Age d'or, qu'on a voulu que dans les Saturnales il régnât une entière égalité, que les esclaves prissent place à table mêlés avec leurs maîtres ^

Quelle que soit l'origine de cette fête, qu'elle vienne de la Grèce, ou qu'elle ait pris naissance dans le Lalium, elle est demeurée l'une des plus importantes de la ville, et bien qu'essentiellement con-

1 Marrob. Saturn. T, 7. = * Plut. Lvcurg. rompar. rum Numa p. 302. = ' Til.-Liv. M, 21. = 4 Id. XXn, 1. = 5 Marrob. Ibid. — J.islin. XLIU, 1. — Serv. in .£iieid. Vlll. \. 319. = ^ Macrob. — Justin. — Serv. Ibid. —Plut. Lvcurg^. compar. rum Numa, p. 502. — Lucian. Saturn. U, 7.

sacrée aux esclaves, il n'en est pas de plus généralement fériée : on célèbre les Saturnales aux champs aussi bien qu'à Rome, on les célèbre même aux armées en campagne*. Pendant leur durée, il est défendu d'entreprendre une guerre, et, dans une guerre entreprise, de combattre^, à moins que l'ennemi n'attaque le premier'. Les tribunaux, les administrations publiques, les écoles sont en vacances*; il n'y a que les cuisiniers et les pâtissiers qui travaillent °.

Pendant ces fériés, toutes les classes de citoyens sont dans l'usage de s'envoyer de mutuels présents®, comme aux kalendes de Janvier. Ces dons, en général de peu de valeur'', sont assortis à la médiocrité des clients, et à la générosité parcimonieuse des patrons. Parmi ces derniers, quelques riches donneront un plat ou une coupe d'argent * ; les autres, une simple robe, soit une petite tunique à manches^, un laticlave '", ou un lacerna", soit des agrafes de chaussure'-; mais la plupart s'en tiennent à des dons .semblables à ceux qu'ils reçoivent de leurs clients : c'est une douzaine de tablettes en cire, à trois feuillets '^ ou de tablettes en carte'*, un paquet de roseaux à écrire '^; c'est une nappe écourtée'®, une petite botte de cure-dents, une éponge", une demi-livre d'encens'*, ou bien une chandelle de cire '^. Il se fait aussi beaucoup de présents de menus comestibles, tels que : une petite corbeille d'olives-", un panier de prunes blanches^', un pot de figues de Libye confites, un demi-modius de fèves mondées^-, des oignons, des huîtres, du fromage ^^ des noix**, une couronne de grives"", un pot de thon d' Antipolis ^® ("), une demi- Hvre de poivre"; ou bien encore une bouteille de vin cuit -^

Les chandelles de cire sont le présent ordinaire des clients aux patrons, et généralement des gens moins riches aux plus riches ^^ Les poètes jouissent du privilège de pouvoir payer leur tribut avec une production de leur muse, quelque composition légère analogue à la fête que l'on célèbre ■'•'.

1 Cic. ad Allip. V, 20.— Tac. Hist. IH, 78. =2iMacrob. Saliirn. I, 10, 16.— Lupian. Chronosol. 13. = * Macrob. Ibid. 16. = * /ijrf. 2.— Luciaii. Ibid. — Mari. V, 85. = ^Lucian. Ibid. =« Pliii. IV, Ep. 9.— Spailian. Iladr. 17.— Mari. V, 18; VMI, 41. = '' Munusoula. Plin. Ibid. — Munuscula parva. Mari. V, 85. = * Mari. VU, 71. = ^ Alirula. Id. XU, 83. = 10 Id. IV, 46. = Il Id. X, 87. = '2 Ligul*. Id. V, 18. = »3 Tiiplires. Id. Vil, 52, 71. = 14 CliarlcT. Id. V, 18. = 15 Id. XIV, 38. ^^l^ Id. IV, 89; V, 18 ; VU, .'>2, 71 ; X, 87. = 17 Id. VU, 52. = i» Id. IV, 46 ; VU, 71. = i9 Cereus aiidi ciienlis. Id. X, 87. = 20 Parcœ cistula non capax olivcc. Id. IV, 46, 89; Vil, 52. = îi Id. VU, 52. = 22 Ibid. ; IV, 46. = 2* Id. IV, 46. = 2* Id. Vil, 90. = «^ Id. XIll, 51. = ss Id. IV, 89.= 27 Id. IV, 46.= 28 Xigra lagena sap». Ibid. ; VU, 52. = » Satuinaiibus cerei supeiioribus millunlur. Varr. L. L. V, ,<§ 64. — Macrob. Salurn. 1, 7, 11. — Mari. V, 18. =30 Calui. 14. — Mari. V, 18, 31 ; X, 17. - Slal. Sylv. IV. 9, v. 1. - Lucitn. Cronosol. 16. («") Amibes.

Les pauvres portent eux-mêmes leurs modestes offrandes, mais les riches les envoient. Ils préparent d'avance la liste de leurs clients el amis, puis, réunissant toutes les parties d'habillements ou de mobilier dont ils veulent disposer, ils en font des lots suivant le rang ou la condition de chacun. Le soir du premier jour de la fête, avant le coucher du soleil, ils les envoient par leurs esclaves les plus tidèles. Trois ou quatre au plus sont ordinairement chargés d'un seul présent. Une lettre écrite d'un style enjoué et badin, renfermant l'annonce et la description des objets offerts, accompagne chaque envoi. Les porteurs ont ordre exprès de ne recevoir aucune gratification autre qu'une coupe de vin chacun, et de revenir de suite à la maison'.

Quelques riches, plus vaniteux que généi^eux, envoient porter leurs minces présents, qui valent bien trente sesterces ("), par huit grands esclaves Syriens, comme si un moindre nombre et des hommes moins forts auraient plié sous le faix^. D'autres, en revanche, pour le présent de Saturnales, paient les dettes de leurs amis pauvres, ou leur loyer, s'ils ne peuvent l'acquitter; car ils s'informent à l'avance de ce dont ils ont le plus besoin '.

L'Empereur distribue aussi des présents de Saturnales, et le fait d'une manière assez divertissante: il rassemble beaucoup d'objets de nature et de valeur très-différentes, tels que de l'or, un habit, de l'argent, une pièce de cilice; des monnaies de tous les types, même des anciens rois et des rois étrangers; ou bien un fourgon, des pinces, une éponge et d'autres bagatelles semblables. Chaque objet, soigneusement enveloppé, porte une étiquette dont la rédaction obscure ou à double sens intrigue d'abord les gratifiés. Dans les festins *, car toutes les classes célèbrent les Saturnales dans des banquets*, il fait une loterie® de choses du prix le plus inégal, ou met en vente des tableaux dont il ne montre que l'envers, afin que là encore on ait le divertissement d'espérances remplies ou frustrées. La vente se fait à l'enchère, et il y a une licitation par lit'' : chaque convive enchérit tom'-à-tour, de sorte que les associés peuvent se féliciter mutuellement de leur hardiesse, ou se la reprocher, ce qui devient une nouvelle occasion de plaisanteries.

Autrefois les Saturnales commençaient le xiv des kalendes de Janvier C"), et la même journée les voyait finir. Jules-César, en ré-

' Liician. Cionosol. 15. = - Mail. VM, 52. = 3 Lucien. Ibid. = '* Suel. Aug. 75. = s A. Gell. Il, 24.— Plut. Quœst. rom. p. 104. = ^ Sors. Suel. Ibid. =" Lirilalio. Ibid. {") 6 à 7 fr. ('') 19 décembre.

formant l'année, ayant ajouté deux jours au mois de Décembre, l'époque des Saturnales dut être reportée au xvi. Mais le vulgaire ignorant le jour fixe de cette fête, suivant le nouveau kalendrier, les uns la célébraient à la nouvelle époque, et d'autres à l'ancienne, de sorte que, de fait, les Saturnales duraient trois jours. Depuis, TEmpereur a consacré celte durée par un édit. Enfin, postérieurement, deux autres fêtes, les Opales et les Sigillares ayant été ajoutées à celle de Saturne S maintenant les Saturnales durent sept jours -.

Les Opales sont la fête de la déesse de la terre, Ops^, épouse de Saturne. Elles se célèbrent le troisième jour des Saturnales*. Les Saturnales et les Opales furent toujours placées dans le même mois, parce que Ton regarde Saturne et son épouse comme les inventeurs de ragricnlture% et la faux placée dans les mains de Saturne est un emblème de la moisson®. Toutes les productions de la nature étant à cette époque renfermées dans les greniers ou dans le sein de la terre, on en rend grâces à ces deux divinités; on s'asseoit à terre pour invoquer Ops, et marquer par là qu'elle est elle-même la Terre, mère que doivent désirer tous les mortels '.

Les Sigillares sont ainsi nonmiées de statuettes d'or, d'argent, de terre ou de gypse, que Ton présente à Saturne *. Des marchands établis dans des cases de toiles élevées temporairement sous le magnifique portique des Argonautes, au Champ-de-Mars ("), vendent (;es petits simulacres', qui sont des victimes de substitution. Jadis, par l'interprétation aussi cruelle que fausse d'un oracle, on faisait couler le sang humain sur l'autel du dieu du temps et de l'agriculture; Hercule, passant par l'Italie, apprit aux peuples de cette contrée qu'ils interprétaient mal le sens de l'oracle, et leur expliqua qu'ils devaient faire leurs expiations avec des petites figures et des flambeaux de cire '". C'est là, dit-on, l'origine de la coutume où sont les pauvres d'envoyer aux riches de tels flambeaux pour présents '•.

Le xiii des kalendes de Janvier (*), seul jour fêté parmi les sept jours fcrics '-, la fête est connue concenirée sur le Forum; la foule artluc au tenqile d'Ops, en haut de la voie Sacrée, près de l'Arc de Fabius (') , et surtout au temple de Saturne. Elle vient sacrifier au

I Opalia, Sifîillaiia. Marrob. Saturn. 1, 10. = i Ibid — Mart. XIV. 72. = « Varr. h. h. V, § 64: VI, § -22. = '* Ibid. VI, § 22. = 5 Marrob. Ibid. r= « Ibid. I, 7.-Plul. Uuiçsl. roni. p. 112. — Fest v. Salurno. = "^ >larrob. Ibid. 10. = ^ Ibid. 7, 11. = 9 Schol. in Juv. S. 6, v. 152. = '» Macrob. Salurn. I, 7, 11. =<' Ibid. — Varr. L. L V, § 65. = '- Macrob. Ihid. 1 1. v") 'Mail cl Dpsrripl. de Koiiie, n» 179. {'•) 20 décembre. {^) l'iaii cl Descripl. ilc Home, n»* 129, 127.

LETTUE LXXI. 437

dieu, en se découvrant la tête, contrairement à l'usage ordinaire*, et lui présenter des sigillées, comme victimes expiatoires pour soi et les siens*. Ce jour-là, afin de rappeler la liberté dont on jouissait dans l'Age d'or, la statue du dieu, liée pendant toute l'année de bandelettes de laine, en est entièrement dégagée '.

D'après la manière d'être habituelle des Romains avec leurs esclaves, tu n'auras pas de peine à croire que les Saturnales ne sont pas du goût de la plupart des maîtres ; aussi beaucoup s'y dérobent-ils en se réfugiant à la campagne \ D'antres s'isolent au milieu de la ville, se réunissent entre eux pour passer le temps dans des festins qu'ils se donnent mutuellement, et se récréer par des entretiens libéraux ; ils ne se quittent que pour prendre le repos de la nuit *.

Les esclaves femelles ont aussi des Saturnales sous le nom de h'alendes de Mars, époque de leur célébration ("). Les matrones leur donnent alors des festins, où elles les servent elles-mêmes. On prétend que cette fête a été instituée afm qu'au commencement de l'année (tu te rappelles que mars en était jadis le premier mois) elles engageassent par cette marque d'honneur les servantes à mettre plus de soin dans leur service*. De même que les Saturnales, les Kalendes de Mars ont aussi leurs présents; mais ce sont seulement les hommes, et particulièrement les maris ^ qui en envoient aux matrones *, auxquelles ces kalendes sont également consacrées sons le nom de Matronales^ , en reconnaissance de ce qu'à cette époque, les Sabines réconcilièrent leurs pères '^. Ce jour-là les maris adressent aussi à Junon" des vœux pour la durée de leur union '*.

Je ne vois jamais célébrer les Saturnales sans m'en étonner ; je ne les vois jamais finir, et tout rentrer dans l'ordre comme auparavant, sans m'en étonner plus encore. Il me semble incompréhensible qu'au milieu de cette espèce de bouleversement social, au sein du désordre qui agite la ville, les esclaves ne cherchent pas à profiter de l'occasion pour garder cette liberté de quelques jours, (|ue cha((ue année ramène, comme pour leur faire mieux sentir la dureté de l'esclavage.

1 Plut. Ouœst. rom. p. 81. = - Macrob. Saliirii. I, 10. = ' Ibid. 8. — Slat, Sylv. I, 6, V. 4. =* Hor. Il, S. 5, v. 5. — Pliii. H, Ep. 1,7. = » Senec. Ep. 18. — Manob. Ihid. 1. = 6 Macrob. Jbid. 12. — Solin. 2. = "^ llor. HI, od. 8, v. 1. — Digesl. XXIV, lil. 1, Icg. 51, I? 8. = 8 Ov. Kasl. IM, V. 167. — Tibull. ni, 1, V. 1 cl s;|q. — Veslia jam vcnire Salin nalui Mailias kalcrulas. Mail. V, 85; IX, 92; X, 29. — Sud. Vespas. 19. =; 9 ()>. r;isl. ni, V. 170. — l'Iut. Homul. 21. — Scrv. in /Eiieid. VIll. \. 638. — Acioii. in lloi . III, od. 8, v. 1. = 'o Ov. — Plut. ~ Seiv. Ibid. = n L\d. de Mens. IV, 29. = '2 Acron. in llor. loc. sup. cit. {" ) l^^ mar«.

LETTRE LXXU.

Page 1