‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 9 sur 44 · USE NCIT DE ROME · texte numérisé non relu

USE NCIT DE ROME

La république vient de perdre Agrippa, gendre de l'Empereur ', qui l'avait associé à la puissance tribunitienne ^ Ses talents supérieurs et son activité, après avoir contribué à la fortune d'Auguste ^ furent ensuite les meilleurs auxiliaires du prince dans l'administration de l'empire*. Utile jusqu'aux derniers instants, il revenait de la Pannonie, qu'il avait soumise, lorsqu'en arrivant en Campanie il tomba malade : c'était pendant les Quinquatries. L'Empereur célébrait cette fête par un combat de gladiateurs, quand la funeste nouvelle lui fut apportée. Aussitôt il part pour voir son ministre, son ami, le compagnon de ses travaux ; mais c'était trop tard : à son arrivée, Agrippa n'existait plus. Alors il ramena son corps à la ville, et hier, Rome entière a célébré les funérailles de ce grand homme. Auguste a voulu y présider; sa qualité de Pontife maxime était un obstacle, parce que la vue d'un cadavre est interdite au chef de la religion : mais il fit étendre un voile entre lui et son ami mort, et en plein Forum, du haut des Rostres, il prononça lui-même l'oraison funèbre, en présence d'un peuple immense. L'inhumation eut lieu au Champ-de-Mars, dans un tombeau que le défunt s'était fait ériger ^

Homme d'un caractère simple et réservé. Agrippa avait admirablement compris son époque : et La concorde accroît les petites choses, disait-il, et la discorde ruine les grandes «. w Celte maxime formait comme son principe de conduite ; aussi était- il aimé de tout le monde, et très-populaire. Il rendait au peuple affection pour affection, et lui en a donné un dernier témoignage dans son testament : il lui a légué ses Jardins ^ les magnifiques Bains qu'il avait bâtis derrière et joignant le Panthéon*, et de plus une petite somme d'argent par tête '.

Les funérailles d' Agrippa ayant interrompu les habitudes de la ville, je n'allai voir ce jour-là aucun de mes amis, je soupai seul chez

1 Lan 742. Palercul. II, 93. — Tac. Ann. 1, 5. — Dion. LIV, 28. = » Dion. Ibid. = 3 Palercul. Il, 79.— Dion. Ibid. = * Palercul. II, 127. = ^ Dion. Ibid. = « Senec. Ep. 9*. = T Plan el Descript. de Rome, n» 169. — ? Ibid. n° 171. =' Dion. Ibid. 29.

moi, et vers le commencement de la première veille je sortis pomme promener.

Je t'ai parlé de la division du jour en XII heures * ; tu sauras que les Romains partagent la nuit en quatre veilles, dont la première commence après la XIP heure du jour^ {"). Ces quatre veilles se subdivisent en huit parties, ayant des noms différents qui indiquent les progrès, puis le décroissement de la nuit : on nomme la première vesper, le soir ; c'est la chute du jour ^ ; viennent ensuite le crépuscule, lorsque les vraies ténèbres ne sont pas encore arrivées, et que la lumière est incertaine et douteuse * ; prima fax, la première torche, quand on allume les flambeaux; conticinium, le silence ^; concubitum ou intempestum, l'heure où chacun est couché, le temps le plus intempestif pour les occupations *; gallicinium, le chant du coq, l'approche du jour ; matutinum, le matin ; et diluculum, le point du jour '.

J'étais donc sorti au commencement de la première veille. Ma promenade, favorisée par un beau clair de lune, s'était prolongée jusqu'à la nuit close, jusqu'à \a première torche. Déjà la ville commençait à devenir plus paisible, les tavernes se fermaient, et j'allais quitter le mont Cœlius, où j'avais égaré mes pas dans les quartiers des constructeurs, des loueurs d'ânes, et des ouvriers en laine *, lorsqu'en passant auprès des Mansions des Alhains ', je vis faiblir la lumière de la lune, et, peu après, son disque se voiler : c'était une éclipse. Une petite place qui se trouve devant les Mansions se remplit aussitôt de plébéiens. Ils accoururent de tous côtés, les uns avec des torches, d'autres avec des tisons ardents, beaucoup avec des lanternes en feuilles de corne*^, en peau de vessie^S en toile huilée'^, et d'autres avec des bassins d'airain. A la lueur vacillante de milliers de flambeaux, on lisait sur les visages la terreur et la consternation. Cette plèbe superstitieuse attribuait les ténèbres dont la lune se couvrait à des enchantements pratiqués pour la faire mourir'^; elle voyait dans l'éclipsé de cet astre le présage des plus grands malheurs, qui nepourraientètre détournés qu'autant qu'il recouvrerait promptement sa splendeur primitive'*.

< Leltre XXVII, t. II, p. 56. =2 Vcget. III, 8.= SMacrob. Saturn. I, 5. — Censor. de Die nalal. 23. = * Varr. L. L. VI, § 5. = 5 Ibid. VII, § 79. — Maciob. — Censor. Ibid. = fi Varr. L. L. VI, g 7. — Mnciob. — Censor. Ibid. = ' Macrob. — Censor. Ibid. = * Lellrc XIV, t. I, p. 347. = 9 Plan el Dcscript. de Rome, n^ C. = "> Plaul. Ampiijl. I, 1, V. 183. — Mari. XIV, 61. =>' Mart. Ibid. C2. = '2 p|aui. Barch. III, 3, v. à-2. — Cic. ad Allie. IV, 3. = i» Plin. il, 12. = '* Tac. Ann. I, 28 (<•) environ 6 h. du soir.

Dans cette idée, pour empêcher la déesse des nuits d'entendre les prétendus enchantements dirigés contre elle, les uns font un grand bruit en frappant sur les bassins d'airain qu'ils ont apportés S en soufflant dans des trompettes, en agitant des sonnettes, pendant que d'autres élèvent vers elle leurs flambeaux ardents, leurs tisons enflammés comme pour ranimer ses feux près de s'éteindre ^ ; et suivant qu'elle leur paraît répandre une lueur plus brillante ou plus obscure, ils s' affligent ou se réjouissent. Au moment où elle disparut tout-à-fait, la croyant entièrement ensevelie dans les ténèbres, ils éclatèrent en marques du plus violent désespoir, persuadés que le ciel, sourd à leurs prières, leur annonçait d'éternelles infortunes^. Cette terreur ne cessa qu'après l'accomplissement de l'éclipsé.

Je m'éloignai, un peu assourdi par le bruit que je venais d'entendre, et je traversais le quartier des Carènes *, en songeant à retourner chez moi, lorsqu'en passant devant l'ancienne maison de Pompée, maintenant à Tibère, quelqu'un sortit d'auprès des trophées et des rostres qui en décorent le vestibule ^ et, me frappant sur l'épaule, m'interpella ainsi : « D'où et où^? » Je reconnais aussitôt Labéon, et le prie de répéter ce qu'il m'a dit : « Je vous parle notre langage syncopé de la conversation, me dit-il; je vous demande d'où vous venez, et où vous allez? — Je rentre chez moi, et je viens du Cœlius. — Vous venez d'y voir un beau spectacle, repart-il. J'ai entendu d'ici le tintamarre de la plèbe, et tout cela doit vous donner une bien haute idée du peuple Romain? — Je sais distinguer, et je n'ignore pas que les gens qui ont quelque instruction ne s'épouvantent point des échpses, dont ils connaissent parfaitement la cause et les effets \ »

Labéon allait au Quirinal, et nous suivions \cvicus Cyprins, après avoir passé sous le fameux Soliveau de la sœur, lorsqu'à la jonction du viens Cyprius et du vicus Sceleratus, vis-à-vis d'un temple de Diane *, nous entendîmes dans l'intérieur d'une maison les tintements précipités d'une cloche. — «Écoutons, me dit Labéon en

m'arrêtant : c'est la sonnette du portier ' Celte lueur rougeàtre,

ce tocsin le feu est ici. Courons prévenir la cohorte voisine. »

1 Til.-Liv. XXVI, 5— Tibul. 1, 9, v. 22. —Tac. Ann. I, 28. — Juv. S. 6, v. HO. — Mari. XII, 57.— Plut. V. .Emil. 17. =2 p|„t. Ibid. — 3 Tac. Ibid. = * Plan cl Desnipl. de lîomc, n° 25. = ■' Jbid. ii" 2G. = « Undc cl quo? llor. Il, S. i, v. 1. = ' Cic. de Divinal. Il, 6 ; de Scnccl. 11.— 1 it.-Liv. XI. IV, 57.-Plin. II, 12. = » Plan cl Dcscripl. de Ilonic, nos 28, 29, 56, 35. = 9 Dion. LIV, 4.

LETTRK LXV. 71

Mais déjà l'alarme avait été entendue à la porte Sanqualis, et denx coliortes d'affranchis, conduites parleurs tribuns*, accouraient avec les pistons publics ■\ du vinaigre ^ des échelles, des seaux *, des balais de chiffons, des éponges, des haches, des crampons et tout l'attirail nécessaire en pareille circonstance ®.

La maison était fermée : on brisa la porte à coups de hache *, et tout le monde entra péle-méle. On se dirigea vers la cuisine, d'où parlait l'incendie, et malgré les lamentations et les frayeurs des femmes et desenfinfs, qui, en se cherchant, entravaient les secours'' ; malgré la singulière avidité des esclaves de la maison, qui se jetaient sur les provisions de l'othce avant de s'occuper du feu ®, malgré les voleurs accourus du dehors pour profiter d'un désordre qu'ils augmentaient encore afin d'exercer plus aisément leurs rapines ', les bonnes dispositions prises par les tribuns, le Préfet des vigiles, accouru aussi sur le lieu du sinistre, et l'édile Egnatius Pkufus, qui amena ses propres esclaves pour travailler*'*, firent qu'en peu de temps le feu fut dompté sans qu'on eût besoin, comme quelques personnes le proposaient déjà, d'abattre les deux maisons voisines, pour empêcher le fléau de s'étendre **.

Au moment où les flammes paraissaient se développer avec le plus de violence, il se passait une scène assez extraordinaire entre le maître de la maison, les propriétaires des habitations voisines, et Sénécion, vieil usurier que l'on trouve à tous les incendies. Il y vient pour acheter les maisons en danger, que la crainte et l'incertitude de l'événement lui fait souvent obtenir à vil prix. Une lueur plus ou moins grande, un pan de mur qui s'écroule ou qui résiste, halo ou arrête le marché. Cette spéculation, dont l'invention aj)par!icnt à Crassus, est fort bonne, et Sénécion possède des rues entières qu'il a acquises ainsi à la lueur des incendies '^.

Dans le tumulte inséparable d'un pareil événement, dont nous ne pûmes rester spectateurs oisifs, je perdis Labéon. Je le cherchai pendant quelques instants; on me dit qu'il venait de se retirer, et l'idée me vint, je ne sais comment, de passer le reste de la nuit dehors, en observateur. On entrait dans le printemps, la saison était

> LelfreXX, t. 1, p. 412. =2 Publie! siphi. Plin. X, Ep. 42. = » ni^pst. XXXMI, lit. 7, Ifg. 1-2, § 18, 21 ; lil. 9, leg. 3, § 5.— Marroh. Saltirn. VII, 6. = 4 Hama-. l'Iin. /Eu/. = 5 Oigest. XXXIII, til. 7, lhid.= ^ W'Uon. 78. = ^ Tar. Ann. XV, 58.= » llor. I, S. 5, V. 71. = 9 Tac. lbitl= i« PatPiTui. Il, 91.= " Tac. Ibid. 40.= '2 piut. (hass. 2.

assez douce, et d'ailleurs une nuit de Rome me parut devoir être un spectacle assez curieux : je voulus le voir au moins une fois.

J'avais à peine formé cette résolution, que je fus sur le point de m'en repentir; j'entrais je ne sais plus dans quelle petite rue, derrière le Forum de César : « Halte là M » me crie un plébéien en tunique et en sabots. Mon homme me paraissait sortir de quelque souper de frairie ^ et sa démarche peu ferme sur la ligne droite témoignait qu'il avait, comme on dit ici, bu à son dam*. Néanmoins il me barra le chemin en me criant à tue-tête : ce D'où viens-tu? où t'est-tu bourré de fèves et de vinaigre? quel cordonnier a partagé avec toi ses poireaux et sa tête de mouton? où loges-tu? Dans quelle synagogue? Réponds *, si tu ne veux pas que je réchauffe la pointe de mon glaive dans ta jugulaire ^, ajouta-t-il, en brandissant un bout de bois qu'il prenait pour un poignard; réponds! ou d'un coup

de pied n Cette dernière démonstration lui fit perdre tout-à-fait

réquilibre, je sautai par-dessus lui, et je continuai paisiblement ma route jusqu'au Forum de César, où j'entrai par l'une des portes du fond, sur le côté du temple de Vénus-Génitrice ®. En même temps que moi, par l'autre porte se précipitèrent cinq ou six jeunes gens, les uns coiffés d'un bonnet, les autres d'une espèce de casque de laine ''. Ils riaient, parlaient très-haut, et paraissaient aussi sortir d'un souper qui s'était prolongé outre mesure ^, Je les suivis de loin: ils prirent la voie Neuve, entrèrent dans la voie Sacrée par l'Arc de Fabius ® , après s'être amusés à casser les calices dans une taverne de marchand de vins ^'*, et brisèrent la fermeture de deux ou trois autres tavernes dont ils répandirent les marchandises sur la voie publique ". Les femmes qu'ils rencontraient, ils les insultaient; les hommes, ils les attaquaient, les battaient, les plongeaient dans les cloaques •^ ; ils s'adressaient de préférence à ceux qui leur paraissaient ivres ou peu vigoureux : ceux que l'ivresse troublait, ils les renversaient sur un sagum (grand manteau militaire), les lançaient bien haut, puis les laissaient retomber à terre '*; tout cela, en s'animant les uns les autres, et au milieu des éclats de rire les plus inmiodérés.

1 Stat contra, starique jubet. Juv. S. 5, v. 290. =2 Hor. 1, Ep. 13, v. 15. = 3 Damnose bibimus. Hor. H, S. 8, v. 34. = * Juv. S. 3, v. 290. = ^ In jugulo ferrum tepefecil aculum. Hor. U, S. 3, v. 156. = 6 Plan et Descript. de Home, n" 133. = ■7 Pileo vel galero. Suet. Nero. 26. = 8 Hor. 8. Il, S. 7, v. 106. = ^ Plan et Descript. de Kome, n" 127. = lo In popinas calices frangere. J. Capitol. Ver. 4. = H Tac. Ann. XIII. 25. — Suet. Ner. 26. = '^ Cloacis demergerc. Suet. Ibid. = '^ Distinto sago impositum in sublime jactare. M. Oilio. 2. — Ibisab excusso missus in astra sago.Mart. 1, 4.

Une ronde vint à passer, et tous prirent la fuite, heureusement pour les victimes, qui furent recueillies par les soldats de la garde.

En quittant le lieu de cette scène je me trouvai dans la voie Suburane, dont je garde toujours le souvenirs voie infâme, plus affreuse encore la nuit que le jour : elle est le repaire des courtisanes de bas étage, des prostituées- qui, assises devant les maisons, sur des sièges hauts*, se montrent habillées, mais non vêtues, d'une toge de la plus fine gaze de Cos *, et quelquefois même dédaignent encore ce voile menteur ^ En fuyant cette voie je tombai dans le vicus Patritius, sur le mont Esquilin ®, où je rencontrai les mêmes infamies'^; je me sauvai vers le Cirque Maxime, et je trouvai encore beaucoup de ses arcades peuplées de ces sentinelles de prostitution '.

Dans une ville comme Rome, il y a pendant le jour un assemblage confus de tous les bruits, dont la plupart n'arrivent pas jusqu'à vous : mais ils planent dans l'air et produisent un bourdonnement général qui pénètre partout. Cet état d'agitation cesse à la chute du jour, et pendant la nuit il règne un calme au milieu duquel un léger bruit résonne comme l'écho dans le silence; vous entendez alors au loin un cri isolé, tandis que pendant le jour mille cris confus, poussés à cent pas de vous, n'ont point frappé votre oreille.

J'éprouvai cet effet en me hâtant de passer devant les longs portiques du Cirque : j'arrivais derrière le Forum Boarium lorsque j'entendis quelques exclamations qui venaient dans la direction du Quirinal. Je doublai le pas, je passai entre la basilique Julia et le temple du divin Jules, je traversai le Forum romain dans toute sa longueur, et, parvenu près du petit temple de Janus Geminus^ j'entendis distinctement les acclamations suivantes à l'extrémité opposée de la voie du Forum de Mars : « Accourez, citoyens"", arrêtez le voleur^' ! tenez-le! tenez-le'-!» Bientôt j'aperçus un esclave de taverne, vêtu d'une longue tunique tombant jusque surses talons 'S puiscinq ou six cuisiniers armés de fourchettes à découper les viandes, de broches encore pleines de rôti, de couteaux et autres instruments de cuisine. Ils couraient à perdre haleine. Derrière eux venait une vieille

* Lettre XVI, t. I, p. 363.= "- ProslibuIa>. Non. Marcel). Ii. v.— Mart. VI, 66; XI, 62, 79. = 3 Alla sella. Juv. S. 3, v. 136.;= * Cois libi pêne videre est ul nudam. Hor. I, S. 2, V. 101.— Tibull. 11, 6, v. 53. = 5 0v. Trist. II, v. 309.— Xipliil. Avil. p. 369, edit. Henr. Slepli. =: ^ Fest. v. Seplimonlio. =: '' Mart. X, 68. = " ,\d rirrum jussas prostare puellas. Juv. S. 3, v. 65.= ' Plan et Deseripl. de Home, noMlS, 116, 99. ='" Adesie ci\es. Tii.-Liv. 11, 55. = " l'rchende furem. Pelion. 158. = '^ Tene, tene. Plaut. Aulul. III, 2, V. 1 = '3 ^^ Pœnul. V, 5, v. 19.

7i ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

femme, ceinte d'un lambeau de toile sale, chaussée d'une paire de sabots dépareillés, et traînant par la chaîne un grand chien molosse qu'elle animait contre un malheureux fuyant devant la grotesque troupe qui le poursuivait en criant. Le fugitif fut bientôt atteint. Désarmé sur-le-champ d'un candélabre de bois dont il se servait pour se défendre, il lui fallut se rendre à discrétion. — «Par Hercule' ! dit un homuie tout hors de lui-, et qui paraissait le chef de la bande, tu voulais donc décamper pour ne point payer le loyer de ta chambre! mais cela ne se passera point de la sorte, et je vais t'apprendrc que ma maison n'est pas celle d'une pauvre veuve, mais de Marcus Manicius '. — Écoutez-moi, dit le fugitif à Manicius : Je n'ai point voulu vous faire tort; j'en jure par les ossements de ma mère et par ceux de mon père. Si je mens, que les cendres de l'une et de l'autre me soient pesantes *. »

Sur ces entrefaites survint le Procurateur du quartier , qu'on avait été chercher dans une maison voisine, où il soupait. Il était dans une litière à deux porteurs, à cause de la goutte qui le tourmente, et commença^ par s'estomaquer* d'une voix braillarde et sauvage contre les ivrognes et les vagabonds ; puis apercevant l'homme qu'on venait d'appréhender : « 0 le meilleur de nos poètes, dit-il, c'est vous? et ces misérables esclaves ne s'éloignent pas au plus vite, ils osent porter les mains sur vous! ma femme me méprise, continua-t-il en baissant la voix; si vous m'aimez, faites donc quelques vers contre elle pour qu'elle rougisse de sa conduite ^ »

Je m'éloignai en voyant l'atfaire prendre cette tournure; poëte et procurateur étaient gens de la même farine ', ce qui ne parut pas plaire beaucoup à Manicius. J'errai quelque temps dans le i^icus yEmilianus, et rentrant par la porte Catularia^, je finis par me retrouver sur le Forum romain. Un bruit de voix et des bravos en troublaient le silence : c'étaient quelques jeunes gens applaudissant du haut des Rostres '" aune jeune femme qui venait d'en descendre, et déposait une couronne de fleurs sur la statue du satyre Marsyas. J'entendis appeler Julie", et peut-être j'allais apprendre ce que signifiait celle scène, lorsque l'approche d'une litière éclairée par un esclave

1 Pclioii. 93. = - lîomo oxlr;i rorpus rsl runi iiasrilur. P. Syi". = ' Peiron. Ibiâ. := '* l'roptMl. II, 16, V. 15. = î* Polroi). 96. = " Slomacliosiis (Mines. Ilor. I, Kp. 1.", V. 12. ='' Pclroii. Ibid. =8 Sin lu, rum fueiis iioslra' paulo anli' l'aiiinc. Pcis. S. 3, V. 11.5. = 9 Plan et Dcsciipl. île Homo, n" 51. = i" Sonec. de Bonef. VI, 32. — Dion. LV, 10.= 11 Senec. Ibid.—VVm. .\.\I, 3. — Palercul. Il, 100.

LETTHE LXV. 75

qui portait une torche devant *, mit le groupe en fuite. L Empereur! l'Empereur! rria-t-on; et tous disparurent au milieu de l'obscurité. C'était eft'oclivemcnt Auguste lui-même qui arrivait de la campagne nuitanmient, suivant son habitude, afin de ne point déranger les citoyens, et d'empêcher le peuple de se porter au-devant de lui».

La nuit touchait à Y intempestnm ; je tournai mes pas vers le mont Aventin, sans faire d'autres rencontres que celles de quelques riches revenant de souper en ville, et dont la litière était éclairée soit par un seul esclave ^ soit par plusieurs '*. Arrivé au bas du clivus Publicius, à l'angle de la montagne du côté des carcères du Cirque maxime ^ une petite pluie me força de me réfugier dans l'embrasure de la porte d'une belle maison. En me renfonçant pour mieux, m'abriter, j'aperçus quelques-unes de ces inscriptions que les amants viennent écrire avec du charbon *, ou suspendre sur la porte des maisons habitées par les femmes qu'ils poursuivent de leur amour '', inscriptions dans lesquelles ils tracent l'expression poétique de leurs senliments, soit d'aiiéction, soit de dépit, soit de haine. A l'aide de la lumière intermittente de la lune, je m'amusai à les déchiffrer, et parmi quatre ou cinq assez communes, j'ai retenu les deux suivantes :

Confiez votre voile aux caprices d'EoIe, Mais craignez Valérie et ses serments d'un jour; Oui, les flots sont encor plus sûrs que sa parole, Et moins douteux que son amour.

Un amant plus heureux avait fait une sorte d'apologie de Valérie, sur l'autre battant de la porte, et vantait ses charmes, et surtout sa bonté. Un rival dédaigné, ou quelque vieux célibataire morose, inscrivit ce distique au-dessous :

Femme et bonne ! je n'en crois rien ; Comment un mal deviendrait-il uu bien ^ (") ?

Je réfléchissais sur cette singulière mode de mettre le public dans la confidence de ses amours, lorsque j'aperçus à une trentaine de

pas, presque vis-à-vis de moi, un homme couché sur le seuil d'une maison \ et enveloppé dans un lacerna (grand manteau) dont un pan lui couvrait la tête et lui cachait en partie le visage^. Je le pris d'abord pour un voleur en embuscade; mais je le vis baiser la porte ', la frotter de parfums * dont le vent m'apportait l'odeur, et je reconnus que c'était un amant. Tout-à-coup une tlùte modula un air plaintif ^ et il chanta le petit poëme suivant * :

0 Lycé, quand tu serais née Près des sources du Tanaïs, Quand tu serais même enchaînée Au plus sévère des maris, Tu me donnerais quelques larmes.

Lorsque, devant ta porte assis, J'endure, esclave de tes charmes, L'outrage des vents ennemis.

Entends-tu ce vent redoutable Dont ta porte même frémit?

D'un sifflement épouvantable Le bosquet voisin retentit.

L'air est pur; l'haleine glacée De ces sauvages aquilons A durci la neige entassée, Qui couvre et blanchit nos sillons.

Quitte celte fierté rebelle Que hait la mère de f Amour, Ou de la Fortune infidèle Redoute un funeste retour.

D'un Toscan serais-tu donc née Pour être, à la fleur de tes ans, Une Pénélope obstinée A désoler tes courtisans ?

Tu veux rester inaccessible

A nos vœux comme à nos présents ;

1 Hor. III, od. 10, V. 3; Epod. 11, v. 52. — Ov. Amor. III, 11, v. 12 ; Art. am. II, V. 524 ; m, V. 581 ; llemed. Amor. v. 508.= « Hor. Il, S. 7, v. 55. =3 Propert. I, 16, V. 42.— Lunet. IV, v. 1172. =* l-ucrel. Ibid. = 5 i>riiTia norle domutti Claude, neque in vias Sub canlu querulœ despice ijbi.T. Ilor. II, od. 7, v. 29, 50. — l'ioporl. II, 6, V. 12.= 6 ]|ie pgo niusaium purus, l'Iiœbique sacerdos Ad rigidas canlo carmen inane fores. Ov. Amor. lil, 8, v. 24, 23.

Tii fais gloire d'èlre insensible A la pâleur de tes amants ; Tu ne sens pas même l'outrage Que par son infidélité Le cœur de ton époux volage Fait tous les jours ù ta beauté.

Le chanteur fit une pause à cet endroit. La tempête ( toute poétique ) qu'il se plaignait d'endurer, les sillons couverts de neige ( sans doute ceux des Apennins ) ne parurent pas produire beaucoup d'effet. Alors il reprit d'un ton assez menaçant, et avec une certaine fermeté :

Plus inébranlable qu'un chêne, Plus cruelle que les serpents Que nourrit la plage africaine, Lycé, prends d'autres sentiments ; Qu'à la fin la pitié l'emporte.

Car toujours tu ne verras pas Un amant, au seuil de ta porte, Souffrir le vent et les frimas * («).

On fut encore quelques instants sans répondre à l'amoureuse sommation, et ce pauvre jeune homme, désespérant d'avoir touché le cœur de celle qu'il aimait, déposa une couronne de roses, suivant l'usage des amants malheureux, sur le seuil de la porte de son insensible *, où un autre amant, non mieux traité, avait déjà laissé une torche renversée ', en témoignage d'une attente inutile *. Il allait s'éloigner quand une vieille servante ouvrit celte porte jusqu'alors inexorable. Lycé était à côté de la vieille : « 0 vous, dit-elle à l'heu- « reux chanteur, qui m'avez citée de la part de Vénus, qui m'avez K donné assignation en amour, me voilà : où êtes-vous? à votre « tour, comparaissez devant moi ^ »

Le jeune homme se précipita aux pieds de Lycé; elle le releva aussitôt, et leurs lèvres se joignirent ensuite dans un long et doux baiser, où Vénus, comme disent les Romains, a mêlé la cinquième partie de son nectar^: «Omes déhces! ô grâces de mes jours'', s'écria

> Hor. ni, od. 10. = s Ov. Amor. I, 6, V. 67 ; de Art. am. II, v, 528 ; III, v. 72 ; Remed. amor. v. 32. — Lucret. IV, v. 1171. — Tibull. î, 2, v. 14. = 3 propert. I, IC, V. 8. = * Ov. Amor. 1, 6, v. 69. = 5 Plaut. Curcul. I, 3, v. S. = 6 Oscula, qua; Venus Quinta parte sui nectaris imbuil. Hor, l, od. 15,'v. 15, 16. = ^ Calul. 29, v. 2. [") Traduction de Daru.

« le jeune homme, voilà ce qui me fait aimer la vie ! » La vieille se hâla de refermer la porte, et je n'entendis plus rien.

Il pleuvait toujours, et j'étais encore sons mon portique lorsqu'un homme, qui me parut assez âgé, vint frapper rudement à la porte de Lycé. Les aboiements du chien *, des lumiv*res que je vis aller et venir dans la maison, et surtout le temps qui s'écoula avant que l'on ouvrît à ce vieillard appelant d'un ton de voix impérieux et courroucé, ne me permirent point de douter du trouble que causait son arrivée, et me firent soupçonner que ce pouvait bien être le mari. Mon soupçon se changea à peu près en certitude, lorsqu'au moment où la vieille lui ouvrit la porte, je vis un jeune homme en tunique, sans ceinture, et pieds nus, sauter par la fenêtre ^, après avoir donné un dernier baiser à la jeune Lycé, qui se montra près de lui.

Je ne jugeai pas à propos de demeurer là plus longtemps, et je montai vers le haut du clivus, où, tout près du temple de Junon- Reine ^, il se passait une scène moins sérieuse : un homme en toge de préteur frappait à la porte d'une maison où l'on entendait de bruyants éclats de rire : o C'est moi, criait-il; ouvre, Aspasie. y) Et comme on ne lui répondait point : « Cruelle ! reprit-il; et les cinq talents que je t'ai donnés hier, est-ce là ce que tu m'avais promis? « Alors une fenêtre s'ouvre, et une amphore d'eau froide est versée sur la tête de cet amoureux plaintif *.

Pendant qu'il se plaignait d'être ainsi arrosé, des cris de l'eau ! de l'eau^! (cris d'incendie ) qui partaient des environs de lîemuria, point culminant de la montagne, où Rémus prit les auspices, et où il fut inhumé*, me firent monter jusque là. Tout le quartier était en émoi : les voisins réveillés accourent avec des lumières, on s'inquiète, on cherche le feu; et qu'était-ce? tout simplement une querelle entre trois courtisanes qui se disputaient un jeune homme, chacune accusant l'autre de lui avoir enlevé son amant. Au moment où j'arrivai sur le lieu de l'action, deux femmes, les vêtements en lambeaux, les cheveux épars et à moitié arrachés, se sauvaient dans une taverne. Le jeune homme cause de la querelle, ou, pour mieux dire, de la bataille, dont il était resté spectateur, eut aussi son tour, et lorsque les deux premières courtisanes se furent éloignées, parce

1 Hor. 1, S. 2, V. 127. — Ov. Amor. H, 9, v. 40. — Leitio IX, (. I, p. 275, 276. = 2 Hor. Ibid. — Ov. An. am. II, v. 246.= 3 Plan el Dcsrripl. de Rome, n" 281. = * Hor. II, S. 7, V. 88. = 5 Tenita vicinas Teïa clamai aquas. Propcrt. IV, 8, v. 58, = ^ Plan «H Descript. de Rome, n» 285.

qu'on les avait séparées, la troisième tomba sur lui à l' improviste ; lui déchira le visage avec les ongles, lui fit de ciiielles morsures, et le punit dune inlidelilé qu'elle lui reprochait à grands cris, en présence de tout le monde '. Il finit cependant par s'échapper des mains de cette furieuse, et la rue rentra peu à peu dans l'ordre et le silence.

Je continuai mes excursions solitaires en tournant dans le quartier du Vélahre et de la Voie Triomphale '. Je rencontrai encore quelques jeunes gens soupirant à la porte de leurs amies ^ après avoir passé une partie de la nuit sur le seuil *; d'autres, chancelants d'ivresse, une torche éteinte à la main, chantaient^ de petits poèmes adressés à la porte qui ne s'était point ouverte devant eux, et cherchaient, comme si elle eut été un être animé, à l'attendrir par leurs prières ; » Pardonne, lui disaient-ils, si dans ma fureur j'ai proféré quelques imprécations contre toi ^ — Salut, ô porte que j'aime comme mes yeux, comment va la santé '' ? etc. »

Sans m'arrêtera écouter ces espèces d'insensés, je me dirigeai vers mes Pénates, car il n'élaii plus nuit, sans qu'il fût encore jour*. Cependant la ville n'avait pas repris sa vie, elle était toujours livrée au silence et à la solitude, au point qu'on l'aurait crue veuve de ses habitants. Je m'arrêtais de temps en temps, et tout en écoutant sans rien entendre, je me pris à remarquer combien cette solitude et ce silence lui prêtaient de charme et même de majesté.

Le point du jour est le moment le plus favorable pour apprécier Rome sous le rapport monumental ; pendant la journée on ne la voit vraiment pas : mille distractions pour l'esprit; pour la vue, mille obstacles mobiles, les voitures, les chevaux, les litières, les piétons, les étalages de marchands, enfin un frémissement, un bourdonnement général, tout vous distrait, vous étourdit, vous éblouit, vous aveugle presque. A la fin du crépuscule, au contraire, alors que les gens de nuit sont eux-mêmes rentrés dans le repos, le calme est complet, on se trouve seul à seul avec la ville. Les longues perspectives de ses rues s'allongent devant vous comme les paisibles avenues d'un vaste jardin, et les marges, ces petits chemins des gens de pied, qui détachent, en quelque sorte, les maisons de la voie publique,

1 Propert. IV, 8, \. 55. =2 pian el Descripl. de Rome, nos 102, 255. = » Ilor. I, od. 25, V. 7. =* Ov. Amor. H, 19, v. 21. = » Id. Remed. amor. v. 55. — Pers. S. 5, V. 165. = « Ov. Jbid. v. 507. — Tibul. I, 2, v. 11. = " Plant. Cnrcul. I, 1, v. 16, = * Ibi nox abiil, nec tameii orla dies. Ov. Amor. 1, 5, v. 6.

prêtent à cette illusion en accusant plus fortement leurs lignes. Les monuments aussi semblent emprunter à ce calme général quelque chose de plus grand et de plus religieux. De loin en loin quelques individus isolés apparaissent comme des ombres ; le bruit léger de leurs pas fait retentir le silence, et ces rares passants servent, par contraste, à mieux faire voir la longueur des rues, l'immensité de certaines places, ainsi que l'étendue, la grandeur des édifices et des monuments.

Je me plaisais dans cette observation, qui avait un certain charme mystérieux; mais bientôt l'aurore dora le ciel de ses feux, le calme cessa, et j'entendis commencer l'agitation du jour. Les artisans allaient à leurs travaux * ; quelques gros chariots chargés de fumier se hâtaient plus ou moins, suivant la nature de leur attelage, chevaux, mulets, ou bœufs, de gagner les portes de la ville avant que le soleil fut tout-à-fait sur l'horizon, de peur de stationner dans Rome jusqu'au soir ^; les pauvres clients couraient à la salutation *, et les tavernes s'ouvraient et se paraient.

Je me retirai par la porte Triomphale, en suivant la voie de ce nom jusqu'au théâtre de Cornélius Balbus*, où je pris à gauche, près du temple des Lares Marins, pour gagner le pont du Janicule ^. Déjà je l'avais franchi, et je me croyais au terme de mes aventures, lorsqu'en arrivant devant ma porte je vis un homme de mauvaise mine qui semblait en vouloir forcer la serrure : « Que fais-tu là? m' écriai-je en me précipitant sur lui. — Je cherche à me guérir de la fièvre quarte, me répondit-il d'une voix languissante. » Je crus qu'il voulait se moquer de moi : « Sache, repris-je en le secouant fortement, sache qu'il n'est pas facile de m'en donner à garder ^. Viens chez le procurateur du quartier. — Par Pol ! me réplique-t-il en tombant à mes genoux, je ne dis que la vérité. Je vous en prie, je vous en conjure par votre Génie, par votre main droite, par vos dieux Pénates'', ne me perdez pas, prêtez-moi l'oreille un instant *. — Que tiens-tu dans ta main ? — Un morceau de cire. Miné depuis longtemps par la fièvre, je fus consulter un mage sur les moyens de me guérir, et voici sa réponse : Prenez les rognures des

1 Ov. Amor. I, 6, v. 6. = 2 Lettre XX, l. I, p. 409. — Mazzocclii, tab. Heracl. lat. V. 66, 67. r= 3 Lettre X, t. l, p. 292 ; Lettre XXVH, t. H, p. 57. =* Plan cl Dcscript. de Rome, n<>^ 262, 146. =5 Ibid. nos 147^ 310 6 Cui verba dare difficile est. Terent. Andr. I, 4, v. 6. = '' Pol !... te per Genium, dextramque, Deosque Pénales, Obsecro. Hor. I, Ep. 7, v. 92, 94. — Per hanc dexirani. Sali. Juaurt. 10. = *• l*atienlem commodet aurem. Hor. I, Ep. 1, v, 40.

LETTllE LXV. 81

ongles de vos pieds el de vos mains, amalgamez-les avec de la eire, et allez les appliquer, avant le lever du soleil, à la porte d'une maison autre que celle où vous demeurez, en criant : Cherche un remède pour la fièvre tierce, pour la fièvre quotidienne, pour la fièvre quarte ! par ce moyen vous arriverez promptement à la guérlson aux dépens de celui à la porte duquel vous vous serez adressé ', — Que les dieux te ruinent jusqu'à la racine *, lui criai-je en le poussant de l'autre côté de la rue ; et après cette exclamation toute romaine, je rentrai chez moi, plus satisfait encore que fatigué de l'emploi de ma nuit.

» Plin. XXVIII, 7. = î Dî le eradicenl. Terent. Andr. IV, 6, v. 22.

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