LES TRIOMPHES, OU LA GLOIRE EN INTERDIT
On était à la veille des jeux Romains, lorsque l'illustre jurisconsulte Antistius Labéon \int visiter Crémulius Cordus, chez lequel je me trouvais avec Atlicus. La conversation tomba sur la fêle prochaine, et Atticus demanda à Labéon si on l'y verrait : « Xon, par « Hercule ! répondit-il ; il y a longtemps que les jeux du Cirque ne « me touchent plus, même légèrement. Qu'offrent-ils de nouveau? « Une seule fois ne suiiiî-elle pas pour rassasier de leur monotone « variété? Je suis chaque jour plus étonné que tant de milliers « dliommes aient la puérile passion de revoir de temps en tenips « des chevaux qui courent et des hommes qui conduisent des chars ! « Encore, s'ils prenaient un véritable intérêt à la vitesse des chevaux « ou à l'adresse des hommes, leur curiosité aurait quelque motif; « mais c'est au vêtenient qu'ils s'attachent, c'est là tout ce qu'ils ai- « ment. Qu'au milieu d'une course ou d'un combat on fasse passer « d'un côté la couleur qui est de l'autre, on verra leur incliiiation et « leurs vœux changer avec elle, et tout-à-coup ils abandonneront « ces cochers et ces chevaux qu'ils connaissent de loin , qu'ils apte pellent par leurs noms, tant une vile tunique fait d'impression . « exerce d'empire, je ne dis pas seulement sur le vulgaire, plus vil « que ces tuniques, mais encore sur des hommes graves ! Pour « moi, quand je vois ces hommes montrer un goût toujours nou- « veau, une assiduité toujours persévérante pour des choses si vai- « nés, si froides, qui reviennent si souvent , je ressens un plaisir « secret à m'y trouver insensil)le. et j'emploie volontiers à l'étude un a loisir que d'autres perdent dans de si frivoles anuisements '. — C'est « assez nous dire, reprit Atticus, que vous vous disposez à passer le « temps des jeux à la campagne-? — A ma maison d'Albe , selon « mon habitude depuis bien des années, ajouta Labéon, et vous me M ferez grand plaisir si vous voulez cire des nôtres. Crémuiius m'a « déjà promis, Camulogène voudra bien se joindre à notre société.
' l'Iin. IX, Ep. 6. — i Cic. de Uiat. I, 7 ; !■ p. liimil. VU, 1.
LETTRE LXXll. 139
« je pense; si vous acceptez aussi, je regarderai cela comme une fa- « veur de la Fortune. »
Je ne me fis pas prier , et nous partîmes ensemble, peu d'heures après, à l'exception de Crémulius qui, retenu à la ville par ses devoirs de sénateur, vint nous rejoindre le soir même, Albe, tu t'en souviens, n'étant qu'à quinze milles (") de Rome K
11 nous apprit que le sujet de la convocation du Sénat avait été un triomphe que l'on proposait de décerner à Claude Tibère , beau-tils de l'Empereur, pour une grande victoire qu'il vient de remporter sur les Pannoniens, nouvellement révoltés. « H a tout pacitié, ajouta « Crémulius, et nous lui avons décerné un honneur si bien mérité*. « Cette pompe aura lieu probablement après les Jeux. — J'espère , « mon cher hôte, dis-je aussitôt à Labéon , que nous serons de re- « tour à Rome pour cette époque. Je n'ai jamais vu que des Iriom- « phes fort ordinaires, et, sans doute, on étalera dans celui-ci une « magnificence digne du tils de l'Empereur. — Je trouve votre em- « pressement d'autant plus naturel, repartit Labéon, que chaque « jour les triomphes deviennent plus rares. — Et pourquoi? — Parce « que, dit Atticus, Rome n'a presque plus rien à conquérir; et si , « dans les cinq siècles qui furent employés à la conquête de « l'Italie ^ on vit rarement plus d'un ou deux triomphes par lustre ; « si, dans le siècle suivant , oii s'accomplirent presque toutes les « grandes conquêtes à l'étranger, la proportion ne fut pas plus éle- « vée, aujourd'hui que l'aigle romaine est parvenue, sous les aus- « pices de notre grand Empereur, à étouffer presque partout l'hydre « de la guerre, nous devons naturellement nous attendre à ne plus « voir de triomphes qu'à de longs intervalles *. — Ah! dites mieux , « répliqua vivement Labéon, en laissant lire sur son visage une c( amère expression de mécontentement, dites que nous ne verrons « plus de triomphes, parce que le Sénat n'est plus libre, parce que « Ton viole tous les jours nos anciennes lois * ; parce que la répu- « blique n'existe plus. La république! elle est morte à Philippes, « avec Brulus et Cassius; avec Labéon mon aïeul, qui se fit tuer et « enterrer dans sa tente par son esclave le plus aftidé ^ préférant « renoncer à la vie plutôt que de la devoir au farouche vainqueur
' Sirab. V, p. 239 ; ou 227, Ir. fr. — Appian. de Bell. civ. I, p. 659. = - Dion. MV, 31. = 3 Flor. Il, 1. = 4 A. Cell. XUl, 12. = 5 Appian. Ibid. IV, p. 1068. (°) 23 kilomélrf's 704 mi^lres.
« maître aujourd'hui de ce misérable peuple qui a des mains pour « applaudir au Cirque, et n'en a pas pour reprendre sa liberté ^ ! t( Vous parlez, Camulogène, d'aller voir triompher Tibère? mais il « est très-douteux que Tibère triomphe , tant le prince est juste, tant « il a de respect pour les décisions du Sénat ! »
En effet, dès le lendemain, un esclave arrivant de la ville nous rapporta, entre autres nouvelles, que l'Empereur, réformant la décision du Sénat, n'avait accordé à son beau-fils que les Ornements triomphaux^. Labéon apprit ce refus avec une sorte de joie. Républicain incorruptible, il hait Auguste, qui, pour le punir de ses principes d'indépendance , lui ferme le chemin des honneurs, et en même temps qu'il l'empêche d'aller plus loin que la préture, élève au consulat Capiton, son rival de gloire. Mais impuissance du despotisme ! borné à la préture, Labéon lire un nouveau lustre de l'injustice même * *.
Réduit, pour ma part, à ne plus guère espérer de triomphes, j'en témoignais mes regrets, quand Labéon, reprenant la parole : « Si c( Crémutius et Atticus, dit-il, veulent s'y prêter, nous essaierons de « vous dédommager de cette privation imposée par la jalousie de « l'Empereur, en jetant nous-mêmes un conp-d'œil sur le passé, et « puisant dans nos souvenirs le récit de quelques-unes de ces subli- « mes solennités, dont Rome a été témoin pendant le demi-siècle « qui vient de s'écouler. Nous ne saurions mieux employer les loisirs « des Jeux, qu'en passant ainsi en revue la gloire de la république. « Cela vous plaît-il? — Je vous répondrai comme un Romain, re- « partis-je aussitôt : soit, cela me plaît véhémentement. * »
Atticus et Crémutius acceptèrent la proposition de leur ami, mais Atticus en faisant cette réserve, qu'il ne serait pas question des affaires publiques. Nous nous rendîmes à l'extrémité des jardins, dans un endroit où l'on domine sur les campagnes environnantes, qui sont d'une richesse extraordinaire*, et présentent des points de vue admirables^; et là, assis tous quatre à l'ombre de quelques platanes, Labéon commença en ces termes.
Section L — Origine du Triomphe. — Le Triomphe et l'Ovation. — Conditions pour les obtenir, v Je ne crois pas qu'il soit bien néces-
1 Mihi molesliae est popiilum romanuni maiius suas non in defendcnda republira, sed in plaudendo ronsumorc. Cir. ad Altic. XVI, 2. = * Suel. Tib. 9. — Dion. I.IV, 31. = 3 Tac. Ann. \\\, 75. =* lia esl. et \etipnicnlcr plarcl. Cir. Brul. 71. = 5 ||oi-. |M, od. 25, V. 10. -D. Halic. I, 66. = « l). Halle. Ibid.
LETTRE LXXII. Ul
saire do remonter jusqu'à l'origine du triomphe , et de rappeler que Bacchus en fut l' inventeur ' : il ne s'agit ici que du peuple Romain . Nous commencerons donc à Romuhis, dont le règne se trouve encore assez éloigné de nous pour fournir quelque chose de hien certain. Ceux qui prétendent que ce roi introduisit l'usage du triomphe à Rome lorsqu'il y rapporta solennellement les dépouilles d'Acron de Cénina, trouvent heaucoup de contradicteurs-; les uns, au nombre desquels est notre ami Tite-Live, disent que Tarquin-1' Ancien triompha le premier à la suite de la guerre des Sabins^ ; les autres veulent que cette sublime invention ait été inspirée [)ar le génie de la liberté, !pour récompenser son heureux défenseur: suivant eux, le consul Valérius Publicola, vainqueur des Étrusques, peuples qui voulaient remettre Tarquin sur le trone\ serait entré le premier dans Rome sur un char triomphal. Moi, je pense que le Triomphe ne date réellement que de Tarquin ou de Publicola, car la pompe triomphale de Romulusnefut qu'une Ovation, puisqu'il fit son entrée à pied^ — Que dites-vous d'une Ovation deRomulus, interrompit Alticus? l'Ovation ne fut inventée que sept ans après l'expulsion des rois " : Posthumius Tuberlus lobtinl le premier pour avoir vaincu les Sabins^ avec son collègue Ménénius Agrippa , auquel le Sénat décerna le Triomphe^ — Alors, repartit Labéon , ce fut peut-être le souvenir de ce que l'on appela le triomphe de Romulus, qui donna l'idée de l'Ovation.
« — Avant d'aller plus loin, dis-je en interrompant à mon tour, expliquez-moi en quoi le Triomphe ôàïîhxeAeV Ovation. — Lq Triomphe, ou comme on dit aujourd'hui, le Triomphe curule\ me répondit Labéon, ne s'obtient qu'après avoir pris des villes d'assaut, gagné des batailles rangées, fait des prisonniers ^«, tué au moins cinq mille ennemis", agrandi le territoire de la république 'S terminé une guerre'^ entreprise justement et pour des motifs valables '*, tiré tout le parti possible de la victoire '% et surtout n'avoir point essuyé de défaite dans la même campagne '«. Il faut encore être âgé de trente ans*, avoir commandé en chef , soit comme consul, soit comme préteur '^ soit comme dictateur : jamais le proconsulat n'a donné
» Plin vu, 56. - Macrob. Saturn. I, 19. = - Til.-Liv. I, 10. - D. Halir. H, 54. - Plut. Hoinul. 16. =3 Tit.-Liv. I, 58. - Plut. Ibid. - Ealrop. I, 6. = * Plut. Ibid. ; Poblic. 9. =: 3 Id. Uomul. Ibid. =. «i D. Halic. V, 59. = '' Ibid. 47. -Plin. X\ , 29. = 8 D. Halir. Ibid. = » Curuiis iiiumplius. Lap. .\nryr. col. 1. = lo d. Halic. VUI, 69. = '» V Max W 8 1. = '- Ibid. 8, 4, 5. — Amm. Marcell. XXV, 9. = 'S Til.-Liv. XXXIX". 29. = '4 lïor. U, 11. = l'i Tit.-Liv. X, 56 ; XXXVI, 59, 40.= '6 Oros. IV, 12; V, 4. = !■? Til.-I.iv. XXXl, 20.— Plut. Pomp. 14.— V. Max. II, 8, 2,
droit au Triomphée La qualité de citoyen Romain de naissance est une condition non moins indispensable ^
« L'Ovation ne s'accorde pareillement qu'à un citoyen Romain de naissance, revêtu d'un commandement en chef. Quelquefois, par exception, on l'a décernée àdesprocnnsuls^ Des services moins éclatants permettent d'y prétendre : ainsi il sutïit, pour l'obtenir, d'avoir terminé une affaire par la voie de la conciliation et sans répandre de sang*, ou conduit à bonne fin une guerre faite à un ennemi méprisable ou sans Etats , tel que les esclaves ou les pirates ^ ; ou même vaincu un ennemi qui n'a pas osé disputer la victoire*. Lorsque de grands exploits ont été récompensés par une simple Ovation, c'est qu'alors ils n'avaient pas sufiî pour terminer une guerre', ou s'étaient trouvés accomplis dans la province ou sous les auspices d'un autre général*.
« Tant que la république exista réellement (en vous parlant au présent je me suis tout-à-l" heure transporté à cette heureuse époque) ; tant que la république exista, dis-je, personne n'enfreignit ces sages règlements, et nos ancêtres ont vu le premier Scipion, vainqueur des Carthaginois dans plusieurs grandes batailles en Espagne, ne pas même songer à demander le Triomphe, parce qu'il n'était ni consul, ni préteur^. Encore moins vit-on accorder cet honneur pour des victoires remportées dans des guerres civiles '° ; ces victoires, quoique nécessaires, passaient alors pour lugubres, puisqu'elles n'é»taient acquises qu'au prix du sang des citoyens ", et auraient démenti la formule des décrets de triomphes : pour avoir bien et heureusement servi la république '-.
« Pompée osa, le premier, triompher à la suite d'une guerre civile '^ ; et Jules-César, ayant défait en Espagne les enfants de ce même Pompée, imita l'exemple de celui qu'il avait appelé son gendre**, et triompha aussi pour celte déplorable victoire '^ Ce ne fut, il est vrai, que dans la personne de ses lieutenants Fabius et Pédius; mais ce triomphe, acquis au prix du sang romain, n'en excita pas moins des murmures universels '^
« César ne devait pas s'attendre à de pareilles plaintes de la part
« Til.-Liv. XXXI, 20 ; XWIII, 38. = 2 Cic. pro Balbo. - Plin. V, 5. = » Plin. Ibid. — Til.-I.iv. XXXI, 20 ; Xl.l. 28. = 4 PlinrXV. 20. -Plut. Marcell. 22. — .\. Gell. V, 6. = 5A. Gell. /6/d. — Pliii. X, 29. = g Tji..|,iv. jy, .i5.=:7piin. V. 5. = » Til.-I.iv. XXXIV, 10. = 9 Plul. Ponip. U. = 10 rior. III, 22. — V. Max. II, 8. 6. = " V. Max, Ibid. = '2 Quod In- ne a c felicilei rcmpublicam adminisirarii. Tll.-!.i^. XXXVIII, 49. = 13 piin. VII, 26. = 1* Flor. IV. 2. = l^ piut. (,;rs. 56. = «5 M»rf. — Pion. XLUI, 42.
LETTRE LXXII. HZ
d'un peuple qui, après Pharsale, avait poussé l'adulation pour lui jusqu'à ordonner qu'il triompherait de Juba , comme s'il l'avait déjà vaincu , quoiqu'à ce moment il ne sut pas encore lui-même s'il lui ferait la guerre ' !
« Revenons à l'Ovation, qui, soit dit en passant, prend son nom de ce que le triomphateur n'immole aux dieux qu'une brebis, ovis. La pompe en est, ou pour mieux dire, en était infiniment plus simple que cell(^ du Triomphe : d'abord Tovateiu" faisait son entrée à pied^, au son des tlùteset des hautbois, instruments de paix^; quelquefois il marchait à la tête de son armée* ; souvent elle ne l'accompagnait point*, et il était suivi ou du Sénat en corps®, ou des chevaliers, ou même seulemeiU du peuple, qui le conduisait jusqu'au Capitole''. Son costume, répondant à la modestie de cette solennité, se composait simplement de l'habit des généraux et des consuls : la toge bordée de pourpre*. Des sandales formaient sa chaussure^; il ceignait sa tête d'une couronne de myrte, arbre consacré à Vénus, déesse ennemie de la violence et de la guerre '" ; quelquefois d'une couronne d'olivier", ou, quand le Sénat l'y autorisait '^ d'une couronne de laurier '^
« — Ajoutez encore, dit Crémutius en élevant la voix, qu'aujourd'hui rOvateur ne fait plus son entrée à pied, mais à cheval '*. C'est un usage qui date, je crois, de l'Ovation que cet Augusie, qui sait si
I'bien refuser le triomphe aux autres, s'accorda à lui-même, il y a quelques lustres, pour l'immense gloire dont il se couvrit ^^ en recevant du roi des Parthos les enseignes et les prisonniers perdus par Antoine, et que le misérable l'hraates renvoya par la crainte d'une guerre dont on ne le menaçait même pas " ! sublime fait d'armes qui valut encore au rainqaem-\\\ox\r\em d'un bouclier votif en or'"'. Mais continue/, je ne vous interromprai i)lus.
« — Puisque j'ai commencé à vous faire l'histoire du Triomphe, reprit Labéon en m' adressant la parol(% je vous rappellerai les formalités que les candidats devaient remplir ou observer : vous aurez remarqué, sans doute, (pie le prétendant, après avoir d'abord annoncé
1 Dion. XI. U, 20. = 2 plm. Marcell. 5.">. — I). Ilalir. V, 8. = * Plul. Ibid. 22. = * D. lialir. V, 47. — A. (u'Il. V, 6. = ^ Tii.-I.iv. III, 10. = 6 A. Gell. V, G. = i Scrv. in ^neiil. IV, v. 543. = » 1). Uallc. Ibid. — '•' l'Jul. Ibid. = '» Ibid. — VWn. XV, 29.— A. Gell. Ibid. =11 l'iin. \V, 4. = '2 a. d'il. Ibid. = ii Ibid. — h. Ilalic. V, S. = 1* Dion. LV. 2 — SiTv. in yJ-Ineid. IV, v. .540. = •' Dion. LIV, 8. = "5 Ibid.— Pateicul. II, 91. — Slrab. XVI, p. 748; ou 196. tr. fr. — .lusiin. M.II, 5. = !'' Aradem. des Inscript, i. 1, p. 184.
iU ROME AU SIÈCLE D AUGUSTE.
sa victoire an Sénat par nne lettre', venait ensuite plaider lui-même sa cause dans le sein de cette assemblée, si, au moment de son retour, le Sénat n'avait encore rien décidé*, et que , pour l'entendre et délibérer, les sénateurs s'assemblaient hors de la ville ^, quelquefois dans le temple antique d'Apollon ("), et plus ordinairement dans celui de Bellone (*), situé sur la place où se font les déclarations de guerre *. Aucun candidat ne devait entrer dans Rome ni franchir l'enceinte du Pomœrium ^ sans perdre aussitôt ses droits au triomphe, attendu qu'un général a seul le droit de triompher , et qu'autrefois un chef d'armée ne pouvait entrer dans la ville sans un ordre du Sénat ou du peuple ^ Quelques vieillards se souviennent d'avoir vu Lucullus, à son retour de la guerre de Mithridate, attendre le triomphe pendant trois ans aux portes de Rome "', et C, Pomptinus, vainqueur des Allobroges, pendant quatre ans*, quoique ordinairement les droits d'un général vainqueur sont périmés par l'expiration de la durée légale de son commandement'.
« Le Sénat décernait le triomphe, mais il fallait aussi l'assentiment du peuple '" : les comices par tribus jugeaient souverainement de toutes les oppositions suscitées par la malveillance ou l'envie, et dont des tribuns du peuple, des sénateurs ou d'autres magistrats se rendaient souvent les organes *^ On scrutait la conduite des généraux pendant la guerre; on s'enquérait s'ils avaient déployé trop de sévérité avec les soldats, s'ils les avaient exposés à des fatigues et à des dangers inutiles, et ces causes pouvaient les priver du triomphe, quoique aucune des autres conditions ne leur manquât".
M L'armée abusait quelquefois de ces allégations un peu vagues, lorsque son général l'avait mécontentée en lui faisant une part trop minime dans le butin, ou même en la lui refusant tout-à-fait, afin de pouvoir verser une plus forte somme d'argent dans le Trésor public'\ Ce fut à cette conduite peu adroite que Lucullus dut d'attendre le triomphe si longtemps''. Paul-Emile, vainqueur de Per.sée, man
1 V. Max, U, 8, 1. = 2 Til.-Liv. XXVl, 21 ; XXXIV, 52 ; XXXVI, 59 ; XI.M, 21. — Palercul. I, 10. = 3 Til.-Liv. XXXIV, 52 — l'atoirul. I, 10. = * Lettre XXXI, § XI, l. n, p. 100. — ï Cic. ad Allie. Vil, l. — Sali. Calil. 30. — Scner. de Bcnef. V, 15.— n. Halic. XI, 49. — Dion. XXXIX, 65. — Plut. Calo. min. 31 ; Pomp. kk\ CiPS. 1.'5. = " Sud. C.œs. 18.— Appiaii. de Itoll. tiv. M, p. 716. = "^ Cic. Aeadeni. II, 1. = " Id. ail Allie. IV, 16. -Dion. XWVII, ',7 ; XXXIX, 65. = ^ Til.-Liv. VIII. 26 ; XXViil, 38. = lOSuel.Tib. 2.— Plut. P. /Emil. 30 ; Lueull. 37. —Sali. Calil. 50. = »' Plut. P. .-Emil. 30. — Mareell. 22. — Sali. Calil. 30.- Cie. ad Allie. IV, 16. = '* Plut. /Aii/. — Til.-Liv. XLV, 35.= i« Til.-Liv. X, 46; XLV, 39. = '* Plut. Lueull. 37. '<') Plan et Deseripl. de Rome, n» 149. (*) Ibid. n" 148.
LETTRE LXXU. Ug
qiia, également pour la même cause, de se le voir refuser; et tous deux, malgré l'appui des gens de bien, ne l'obtinrent qu'avec les plus grandes peines *.
« Quoique les demandes de triomphes aient toujours été préalablement adressées au Sénat, cependant, depuis l'an trois cent-six, le Pères conscrits ne décidèrent plus souverainement de cette récompense, et souvent le peuple l'accorda de sa pleine autorité, et sans leur participation ^.
« L'avidité pour le triomphe avait été portée si loin, qu'atin de l'obtenir les généraux altéraient la vérité, et exagéraient leurs succès^. On remédia à cet inconvénient en établissant l'usage de ne raccorder presque jamais hors de la présence de Tarmée victorieuse*, que l'on regardait comme un témoin de la véracité du général ^ iM. Caton, pendant son tribunat, enchérit encore sur cette précaution, en faisant adopter une loi qui enjoignait à tout triomphateur d'aller d'abord jurer devant les questeurs urbains que le nombre des ennemis tués, et celui des citoyens morts en combattant, était conlurme à ce qui se trouvait énoncé dans les lettres au Sénats
« Par suite de cette passion pour un honneur si distingué, on vit quelquefois des généraux vouloir triompher, même malgré le peuple : ils faisaient leurs dispositions, et s'avançaient dans Rome au milieu de la pompe triomphale ; mais la plupart du temps des tribuns du peuple venaient les arracher violemment de leur char, à moins (ju'une vestale, les couvrant de son inviolabilité, ne permît ainsi à leur triomphe de s'accomplira
c( Le but avoué du triomphe étant de rendre grâce à Jupiter des victoires remportées, quand l'autorisation manquait pour aller au temple de Jupiter-Capitolin, les généraux qui ne voulaient point triompher par ruse ou par violence, se rendaient, avec toute la pompe qu'ils avaient préparée, au temple de Jupiter- Laliar, sur ce mont Albain que nous apercevons d'ici, au-dessus de ruines d'Albela-Longue*. Ils triomphaient là, parce qu'ils pouvaient le faire sans la permission d'aucune autorité publique'. Cette coutume fut établie il y a près de deux siècles et demif"), par Papirius Masso, aïeul ma-
1 Plul. 1'. /Emil. 50.— Til.-I.iv. XLV, -,.'i.— l'iilcinil. I, 9. = 2 Tit.-Liv. III, 63 ; VII 17 ; \, 57.-I). Hnlic. VI, 30 ; M, r,(». =» V. Max. Il, 8, 1.- » iil.-Liv. XXXVII, 46 XLV, 58. =» Id. XXVI, -21 ; XX\l, U9. = 6 V. Max. Ibid. —'< Id. V, i, 6. — Cir. pio Cœlio, 14. — Suel. Tib. 2. = *» Leilre I.I, I. II, p. 505, 565. ~ » Sine piiblicu auriolitaie, Til.-Liv XMI, 21. '"; L'an .",22.
îernel du second Africain', et suivie depuis par beaucoup d'autres-*.
(( On montre autant d'empressement pour le triomphe aujourd'hui que l'on en montrait autrefois ; mais maintenant plus encore que du temps de la république, il est moins difficile de le mériter que d€ l'obtenir; toute gloire, autre que la sienne, importune Octave. Je préfère néanmoins sa jalouse réserve à la conduite du dictateur César, qui prostitua le triomphe à Lépide, depuis triumvir, que ne recommandaient aucune victoire remportée, aucun combat livré, ni même aucun talent, et qui ne se distinguait que par son excessive vanité ^ ! Mais il avait été le premier à proclamer César dictateur ; c'était un grand exploit dont il fallait le récompenser, et le uiaître, dissimulant la complète nullité des services militaires de son protégé en lui attribuant une part dans ses propres conquêtes, lui accorda une entrée triomphale où l'on ne vit paraître que l'argent volé chez les peuples nos alliés * !
« Détournons nos yeux de ces objets affligeants, et venons aux récils que nous vous avons promis. Je vais raconter ce trionqîhe qui valut le surnom de Macêdonique à P. Emile % de cette race des Émiliens. dont le nom figure dans les annales de la république d'une manière toujours si glorieuse, quoiqu'à des époques bien différentes : la bataille de Cannes et la destruction de Carthage *.
Section II. — Triomphe de Paul- J: mile. (l'An i:)lxxxv.) «Un tyran décrié par des assassinats de tous genres, qui n'acquit l'empire qu'à force de crimes, et se souilla du sang de sa famille et de ses proches, Persée de Macédoine'', ayant lassé la magnanimité romaine par ses intrigues, sa mauvaise foi, ses provocations réitérées à la guerre^, venait enfin de payer de la perte de sa couronne et de sa liberté la perfidie et la scélératesse de sa conduite. Les champs de Pydna avaient vu l'anéantissement de la monarchie macédonienne®, et P. Emile, heureux ministre de cette vengeance, revenait en Italie, solliciter les honneurs d'un triomphe si bien gagné. Il s'approcha de Rome en remontant le Tibre sur un de ses plus beaux trophées de victoire, la galère capitane du roi Persée. Ce majestueux bâtiment, poussé par seize rangs de rameurs, orné des plus belles armes prises à l'ennemi, drapé des plus riches étofiés de pourpre, chargé d'un
i Plin. XY, 29. — Pigli. Aiin. A. T. 722. = «Tit.-Liv. XLH, 21 ; XI.V, 38. — V. Ma\. ni, 6, 5. — IMut. Marcel!. 22, elr. = » l'atcrcul. U, 80. = * Uioii. XLUI, p. 2*1. = 5|'lor.n, 15. ==6 Patercul. I, 9.— Plul. P. .^^lnil. 2, 22. = 7 tu yv. XI U. .5. = ^ Ibid. ^0. =9Plul. P. ,+Jiiil. 16 cl s.M(q.
LETTRE LXXir. U7
iinnipnse l)ii(in, offrit ])ar avance a la foule accourue au-devant du vainqueur l'aspect d'une véritable pompe triomphale '.
« Le triomphe eut lieu peu de jours après, le iv des kalendes de décembre * ("). On y vit régner ce bon yoùt, cette connaissance approfondie des beaux-arts qui sait faire valoir les choses par leur simple disposition, et prévenir la fatigue ou l'ennui par l'ordre établi au milieu de la profusion. Le grec Métrodore, à la fois excellent peintre et grand philosophe, avait tout réglé. P. J]mile l'avait fait venir exprès pour lui confier l'ordonnance de son triomphe*, qui fut divisé en trois journées.
« On montra d'abord les statues, les tableaux et les figures colossales pris sur les ennemis. Il fallut deux cent cinquante chariots pour les porter, et la première journée entière suflit à peine pour voir défiler toute cette pompe imposante.
« Un convoi d'armes, les plus belles des Macédoniens, commença le spectacle du second jour. Toutes étaient resplendissantes ; et l'or, le fer, Tacier et l'airain confondaient ensemble leurs éclairs. Une sorte de désordre symétrique avait présidé à l'arrangement de ces trophées : on voyait des casques sur des boucliers, des cuirasses sur des bottines; des pavois de Crète, des targes de Thrace, des car- ([uois, entassés pêle-mêle avec des mors, des brides, des épées nues et de longues piques sortant de tous côtés et présentant leurs pointes menaçantes.
« Cette ingénieuse confusion augmentait tellement le nombre réel de ces dépouilles, que leur quantité seule paraissait avoir banni toute idée d'arrangement. Ces armes se trouvaient retenues par des liens un peu lâches, et le mouvement des chariots les faisant se froisser les unes contre les autres, elles rendaient \\n son aigu et effrayant, qui inspirait une sorte d'horreur.
(( Après les chars venaient trois mille hommes, avec sept cent cinquante vases pleins d'argent monnayé. Chaque vase, porté par (|uatre honmies, pesait trois talents (*). D'autres étaient cliargés de cratères d'argent, de coupes en forme de cornes, de gobelets et de llacons, disposés de manière à être bien vus, et tous aussi reniar- (|uables par leur grandeur que par la beauté de leur ciselure*.
K Dès l'aurore du troisième jour, les ti'ompettes ouvrirent la mar-
' l'iul. p. JEmW. 50.— Til.-I.iv. \I,V, 5.t.— Eutrop. IV, 8.= ^ Tii.-I.iv. lbi,L 39,— ■ l'Un. \\\V, 11.=:* Til.-I,i\. XLV, 39.-Klor. II, 12. — Cliil. P. .F.mil. 32. («) 2« uo- Minbrc. '' l.l.fi'iil Ir. ;i7 i.. l't pour lt*s 7;i0 \;iscs, 11. 737. '(77 fr. ."iO c.
che par une musique guerrière . Une foule de victimes et de sacrificateurs, magnifiquement parés, s'avancèrent ensuite, précédant soixante-dix-sept vases, pleins d'or monnayé, du poids chacun de trois talents ("). On voyait à part une grande coupe d'or massif, enrichie de pierres précieuses, que Paul-Émile avait fait fabriquer pour l'offrir aux dieux; elle pesait dix talents C"). A côté se trouvaient des patères magnifiques des anciens rois de Macédoine, et généralement tout le buffet et la vaisselle d'or de la couronne.
« iMais ce qui surtout attirait les regards, c'était le char de bataille de Persée, dans lequel brillait l'armure de ce prince, surmontée de son bandeau royaP. Les prisonniers de marque, tels que Bytis, fds de Cotis % roi des Thraces^ les enfants de Persée, avec leurs gouverneurs et leurs otiiciers, venaient derrière ce char. Tous les serviteurs du roi, fondant en larmes, tendaient les mains aux spectateurs, et montraient aux petits enfants à faire de même, pour demander grâce au peuple. On distinguait parmi ces princes deux fils et une fille, trop jeunes pour sentir la grandeur de leurs maux, et qui, dans leur naïve ignorance, s'amusant de ce spectacle, énnu-ent tout le monde de pitié. Persée suivait ses enfants. Enchaîné*, vêtu d'une robe noire, et chaussé à la grecque, il était tout abattu et comme frappé de stupidité ^ Sa maison, ses courtisans, ses otiiciers, ses domestiques l'accompagnaient, et faisaient connaître, en tenant tixés sur lui des yeux remplis de larmes, qu'ils se sentaient moins touchés de leur propre malheur que de l'infortune de leur maître*. « Quatre cents couronnes d'or, présents des villes de la Grèce, étaient portées à la suite de tous ces captifs, immédiatement devant Paul-Émile, auquel on les avait envoyées par ambassadeurs exprès, en l'honneur de sa victoire '. Ce noble vieillard ^ vêtu d'une toge de pourpre brodée en or , élevé sur un char^ doré, s'avançait entouré d'une foule de gens illustres, au nombre desquels se trouvaient ses deux fds Q. Maximuset P. Scipion'". L'armée marchait derrière lui, et faisait retentir les airs de chants de victoire, mêlés de traits satiriques contre son général ".
« Tel fut le triomphe de Paul-Émile : il effaça tous ceux que l'on
1 Mut. p. .-Emil. 53. = 2 Tit.-I.iv. \LV, 59. = i Ihid. .t2. = * l'iul. ]bi(i.= 5 Flor. Il, 12.— Plut. P. J.niil. 54. =6 Plul.— Til.-I.iv. Ibid. = ' Plul. /6iV/.= « Ihid. 10.= 6 Ibid. 5.4. = lOTil.-Liv. XLV, 40. — Eulrop. IV, 8. = «» Tit.-Liv. Ibid. 59.— Plul. ibid. 54. (") l.n,f)49 fi. 97 (•«•iil. : cl pour les 77 ^n■;ps, l.-iO.-i.047 fi. 09 reiil. (!>' 52,166 fr. ."..•) c.
LETTRE LXXII. i i«)
avait vus auparavant, soit par la grandeur de Porsée, (|ui, pondant deux ans, avait rési si é avec avantage aux armes romaines, soit par le nombre immense de statues et d'objets d'art que Ton y vit, soit par la quantité d'argent versé dans le trésor public, et qui monta à deux cent dix millions de sesterces' ("), et même, suivant quelques auteurs, à deux cent trente millions^ C"). Les libéralités faites à l'armée furent encore assez belles : outre le produit de la vente de cent cinquante mille prisonniers , outre le butin de soixante-dix villes d'Épire qu'on lui avait abandonnées à piller^, chaque fiintassin reçut cent deniers ('), chaque centurion deux cents (''), et chaque cavalier trois cents ^ ('').
« Rien ne manqua à l'illustration de cette belle fête, pas même celle des spectateurs : on y vit les chefs de plusieurs nations, tels que Prusias, roi de Bithynie, et Attale et Eumènes , rois d'Asie ^ Elle forme une époque bien mémorable dans les annales romaines : le Trésor public se trouva tellement enrichi par les dépouilles de la Macédoine, parmi lesquelles il faut compter surtout le domaine royal réuni à celui de la république, que les citoyens romains ne payèrent plus aucun tribut*. Cette glorieuse franchise dura cent vingt-six ans ; nous en avons joui nous-mêmes, et c'est encore Octave qui nous en a momentanément dépouillés, le jour où il lui plut, en échange , de nous gratifier de la guerre civile contre Antoine''.
« — J'avais dit en commençant, interrompit Atticus , ([u'il ne serait pas question des affaires publiques ; observons donc le silence que nous nous sommes promis ; aussi bien , si nous nous mettons ainsi à déplorer tous nos maux l'un après l'autre, nos regrets , ou plutôt nos gémissements n'auront jamais de fin *. Revenons, Labéon, au sujet de notre entretien. Je veux, comme vous, choisir une époque mémorable de notre histoire, et, laissant plus d'un siècle d'intervalle entre nos deux récits, vous entretenir d'un héros dont la gloire contemporaine ne le cède pas à celle d«' Paul-Émile : de Pompée. Votre parent, dit Labéon. Nous aurions dû le deviner'. »
Section III. — IViomplie de Pompre-le-Grand. (L'an i:»clxxxxif). ,( — C'est de son troisième triomphe , re|)rit Atlicus, que je vous
« Tit.-Liv. XLV, iO.— l'aloicul. I, 9. = ^ |>liii. XXXIU, 3. =- Til.-Liv. Ibid. 5i.— Stiab. VU, p. 522 : ou 101, tr. fr. = * Til.-I.iv. Ibid. iO. = » Eulrop. IV, 8. = « Pliii. Ibid. - Gif. de Orfic. ir, 22. — V. Max. IV, S, 8. — IMul. P. vEmil. 58. = '' l'Iut. Ibid. = »(;ir. f'.iul. 4-.>. = 9 C. Nep. Altic. 7. (") 40,750,000 fr. ('') 4t.6iO,000 tr. r) 77 fr. 65 r. «"j 155 fr. "26 f. C) 232 fr, 89 r.
fod ROiME AU SIECLE D AUGUSTE.
entretiendrai' ; de celui qui eut lieu sous le consulat de Pison et de Messala, le m des kalendes d'Octobre- (") ; de ce mémorable triomphe où il parut comme vainqueur du royaume de Pont, de l'Arménie, de la Cappadoce, de la Paphlagonie, de la Médie, de laColchide, de ribérie, de l'Albanie, de la Syrie, de la Cilicie, de la Mésopotamie, de la Phénicie, de la Palestine, de la Judée, de l'Arabie, enfin des pirates défaits dans tous les pays, tant par mer que par terre* !
« On lisait sur les écriteaux portés dans cette pompe triomphale qu'il avait vaincu six rois : Tigrane , roi d'Arménie ; Artocès, d'Ibérie; Orozès, d'Albanie; Darius, de Médie; Areta,de Nabathée; et Antiochus, de Comagène : qu'il avait pris n)ille châteaux forts , environ neuf cents villes , huit cents vaisseaux de pirates, et fondé ou repeuplé neuf villes* : qu'avant lui, le revenu annuel du Trésor public ne montait qu'à deux cent vingt-(|uatre millions de sesterces (*j, et que par suite de ses conquêtes, il en recevait trois cent soixante-cinq millions cent vingt mille {') ; qu'il apportait présentement, tant en or et argent monnayés, qu'en pierreries, vingt mille talents (''), sans compter ce qui avait été donné à l'armée, dont les soldats les moins généreusement traités avaient reçu six cent soixante-douze sesterces ("■) *.
« Les captifs parurent tous avec les habits de leur pays, et non enchaînés. Trois cent vingt -quatre satrapes, généraux ou fils de rois, marchèrent devant son char. Parmi ces prisonniers de marque se 'rouvaient la mère du roi Tigrane; le bis du même prince avec sa femme et sa tille; le roi des Juifs, Aristobulus; la sœur deMithridate et cinq enfants de cette princesse; le chef des pirates; quelques *emmes Scythes, et les otages des Ibériens, des Albaniens, et du roi de la Comagène.
« Un nombre de trophées égal à celui des batailles gagnées en divers pays, soit par Pompée en personne, soit par ses lieutenants ; des tableaux représentant les défaites de Tigrane et de Mithridate ; laltaque, la fuite nocturne, la mort de ce dernier prince et celle de ses concubines ; enfin les statues des dieux de ces barbares * complétaient l'ensemble de ce magnifique et glorieux spectacle.
« Pompée voulut se distinguer par une sigularité qui n'avait jamais
'Plut. l'omp. 4.1. = M'lin. VU, 26; XXXVU, 2. = » l'Iiii. lbid.—P\\i\. Ibid. — l'alercul. U, 40. — Appian. de Bi-ll. Millirid. p. 417. = * l'iul. Ibid. — Appiaii. Ibid. 418. = :i .Xppiaii. Ibid. p. 417. — l'Iul. l'oBip. 45. (") 28 septenih. ('' 43,470,000 1. f) 70,840.000 l'r. /'j 104,355,100 fr. (<'; 118 fr. 77 r.
LETTRE LXXIl. 151
cil d'exemple et n'aura pas d'imitateurs : délaissant la io^e habituelle des triomphateurs, il revêtit la chlamyde d'Alexandre-le- Grand. Ce costume, qu'il avait trouvé dans le mobilier de Mithritade', le parait d'une manière convenable, au moment où il venait presque d'égaler le phis illustre des conquérants.
« Pour la première fois, il tit tirer son char par quatre éléphants. Ces animaux étaient si gros, qu'ils ne purent passer de front par la porte Triomphale ^.
« Le butin fut immense : aucun des généraux de la république , sans excepter Paul-Émile, n'avait fait entrer autant d'argent dans le Trésor de Saturne ^ Au nombre des objets d'un grand prix qui furent promenés dans ce triomphe, il y avait un échiquier garni de toutes ses pièces, et composé de deux pierres précieuses seulement, quoi- ([ue large de trois pieds et long de quatre (»). On y voyait une lune d'or du poids de trente livres C"). Je remarquai encore trois hts de triclinium , des vases d'or incrustés de pierreries , et en assez grand nombre pour couvrir neuf buffets ; trois statues d'or : celles de Minerve, de Mars, et d'Apollon *; la statue d'argent de Pharnace, premier roi de Pont; une autre en or, haute de huit coudées {''), et représentant Mithridate Eupator ; le sceptre et le trône de ce princxî ; le lit de Darius, fils d'Hystaspe'; des chars d'or et d'argent*; trente- Irois couronnes de perles ; une montagne d'or massif entourée d'une vigne d'or, et couverte de cerfs, de lions, de fruits de toute espèce; une grotte en perles, surmontée d'une horloge, et le buste de Pompée, également en perles.
« Combien, dans tout le reste, ce triomphe eut de grandeur et de noblesse ! Mille talents (<*) furent donnés aux pilotes de la répubhque et aux questeurs qui avaient défendu les côtes maritimes, et six mille sesterces {') à chaque soldat *. Ce fut alors qu'on vit à Rome pour la première fois ces vases murrhins, aujourd'hui si recherchés C^) , et l*ompée eut l'honneur, le premier, d'en consacrer à Jupiter Capitolin plusieurs qui avaient été portés dans son triomphe''.
« Cette fête dura deux jours ^ : cependant on ne put voir quantité d'objets destinés à en orner la pompe, et il en resta un si grand
I Ap|)ian. de Bell. Jlitlir. p. /«18. = 2 l'iin. VHI, 2. = 3 paiercul. U, 40. = '• l»lin. XXWli, 2. = -^ /(/. XXXni, 12. — Appiaii. Ibid. p. 417. = MMin. XXXIII, 12.= " Irl. XXXVll, 2. — s IMut. l'omp. -i.'i. — .\piiian. Ihid. p. 416. (") 888 niillinuHr. sur 1 nu'lr. 084 milliin. ('') 9 kilot:r. 790 gramni. (c) 3 mH\. 704 millim. (/') 5,216,655 fr. (') 1164 fr. 40 c. (/■) Lelire XIV, t. 1, p. 554, 355,
152 HOMK AU SIKOLE D'AUGUSTE.
nombre, qu'ils auraient pu sutlîre aisément à un second triomphe *. L'ordonnateur, prévoyant que cette surabondance de richesses deviendrait inutile, avait proposé de faire comme Lucullus à son triomphe deMithridate, d'orner, avec les armes et les machines de guerre enlevées aux ennemis , le Cirque Flaminius^ qui se trouve sur le chemin suivi par les triomphateurs ; mais on n'en fit rien, je ne sais pourquoi.
(( Plusieurs Romains ont, comme Pompée, ceint un triple laurier triomphal ; mais lui seul, dans des triomphes aussi peu multipliés . parut conune vainqueur, pour ainsi dire , de toute la terre ; car la première fois il triompha de l'Afrique', victoire qui lui valut le surnom de Grand'*; la seconde fois de l'Europe, et la troisième fois de l'Asie*. Ce grand homme, chérissant sa patrie par-dessus tout, voulut lui faire hommage de la gloire dont il s'était couvert : après son second triomphe, il bâtit avec le produit des dépouilles ce beau temple de Minerve qui décore la place des Septa Julia, près de l'aqueduc de la Virgo ("), et il y plaça l'inscription suivante :
« Pompée-le- Grand, empereur, après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille hommes; coulé à fond ou p7~is huit cent quarante-six vaisseaux ; reçu à composition quinze cent trentehuit villes ou châteaux ; soumis tout le pays depuis le lac Méotis jusqu'à la, mer Rouge, acquitte le vœu qu'il a fait à Minerve ^
« Maintenant, continua Atticus avec un air de satisfaction , je baisse les faisceaux"' devant celui qui pourra me citer un général qui ait surpassé Pompée, soit par l'immensité de ses conquêtes, soit par l'importance de ses ennemis, et j'ajouterai par sa modestie, car dans toute sa carrière il se contenta d'un triple laurier triomphal, et lit, en quelque sorte, remise de beaucoup d'autres triomphes qu'il aurait pu réclauîer*. A vingt-quatre ans, et simple chevalier, il triompha de lAfrique, honneur jusqu'alors sans exemple dans un si jeune citoyen^; à peine âgé de trente-cinq ans '", il eut la gloire d'anéantir xMithridate, le plus terrible ennemi de Rome, le plus grand des rois après Alexandre", et qui résista pendant quarante années '* à une
I Plut, l'omp. 45. = i ht. l.urull. 57. = ' ItL I>on)p. k^. = * l'Iin. VII, 26. —
Vatercul. H, 39. — Tit.-I.iv. Kpilomc, CIM. = « l'iul. ihid. = « l'iin. Ibid. ^.
Fasces summillo. Cif. Mnil. 6. = « Lucan. VUI, v. 81.").=: ^ Til.-Liv. Kpito.
LXXXIX.= >" Appian. do Bell. Mitliiid. p. 416. = " Cic. Acadeni. 11. 1. — i^ Flor.
III, 5.— Appian. tbiil. p. 294. («") Plan et Desnipl. de Romi', n" I7.i.
LKTTIŒ LXXII. 155
puissance (jiii avait accablé Pyrrhus en quatre ans, et Annibal en dixsept' ; soit enfin par la maf,niificence , la richesse et la grandeur de ses triomphes,
« — Vous parlez brillamment*, repartit Créniutius, et nous ne voulons pas examiner si l'illustre citoyen dont vous venez de nous rappeler les triomphes ne dut pas plus à la Fortune qu'à son habileté^; mais nous vous rappellerons que le vainqueur de tant de peuples vil égalerses exploits par un général devant lequel sa fortune vint échouer à son tour. — Je vous comprends : César... — Si je ne craignais de vous déplaire, je prendrais ses triomphes pour texte de mes récits. — Que cette considération ne vous retienne point; je ne suis nullement ennemi de César, et je me souviendrai toujours qu'il récompensa ma neutralité entre Pompée et lui, en m'exemptant de l'emprunt forcé frappé sur tous les citoyens, à la suite de la grande lutte qui lui laissa l'empire*. — Je vous dirai donc, repartit Crémutius, les triomphes de César. J'entrerai dans plus de détails que vous n'avez fait, Atlicus, et vous aussi, Labéon ; je veux que mon récit soit un tableau complet de toutes les cérémonies qui précèdent, accompagnent et suivent un triomphe; ainsi vous entendrez beaucoup de choses que vous savez , mais que Camulogène ignore. Vous voilà prévenus; n'allez pas m' accuser de porter du bois dans la forêt", connue on dit proverbialement. >i
Section IV. — Triomphes de Jules-César. (L'An nccix.) —
« L'honnne doué d'une âme ardente et passionnée, qui, presque imberbe encore, pleura son obscurité à la vue de la statue d'Alexandre*, César, ne pouvait demeurer insensible à la gloire du triomphe. Vers le commencement de sa carrière, nommé préteur en Ibérie, il s'y conduisit de manière à mériter cette illustre récompense , e( vint la demander à Rome en même temps que le consulat. Mais trouvant de l'opposition parmi ses ennemis , pressé d'ailhnns par le temps des comices, il s'était vu dans la nécessité de choisir et avait opté pour le consulat '', pensant avec raison qu'il lui serait beaucoup plus facile d'obtenir le trionqihe mie autre fois, et que le consulat même lui en fournirait les moyens*.
« Cependant, par une espèce de fatalité, cet honneur dont il s'é-
' Flor. ni, 5. = '^ l'iaeclare diris. Cic |{iiil. 6. =•' Majore l'orluiui (|uaiii sjpiciiiM. Sali. Ep. ad Caes. U, 2. = ' C. Xcp. Allie. 7. — s In sjlvam non lii^na feras. Hor. I, S. 10, V. 31. = "Plul. Cœs. 11. — llion. XXXVU, 52. = " Plut. Ibid. 15.— Appian. ilr RpII. riv. U, p. 716. = « Dion. Ibid. •;«.
lait montré si jaloux, lui échappa pendant longtemps encore , et ce ne fut qu'après avoir terminé toutes ses guerres, et vaincu dans cinquante batailles rangées \ qu'il eut le loisir de venir triompher à Rome, Il sembla vouloir alors se dédommager de ce retard imposé à son impatience en faisant presque coup sur coup cinq entrées triomphales*, et montrant dans ces cinq triomphes une pompe, une magnificence, une libéralité dont jusqu'alors personne n'avait fourni d'exemple !
« Ayant défait dans les champs d'Ibérie Sextus Pompée, son dernier ennemi ^ il s'empressa de regagner Rome. Débarqué en Italie, où la nouvelle de ses heureux succès l'avait précédé, son voyage devint un triomphe anticipé : les routes, les maisons, les arbres, tout était rempli de monde* ; des populations entières se portaient à sa rencontre^. Les villes municipales, les colonies le recevaient avecdes marques extraordinaires d'amour et d'honneur : on décorait les portes, les chemins, tous les endroits par où il devait passer ; on immolait des victimes, ou Ton dressait des festins dans les temples et sur les places publiques ^ Il arriva à Rome par la voie Flaminia '. Son armée, précédée d'un immense butin qui doublait ses légions, couvrait cette voie à perte de vue *. Le peuple et le Sénat sortirent loin au-devant de César®. Les citoyens, couronnés de tleurs , faisaient fumer l'encens sur son passage, et de tous côtés offraient aux soldats des coupes de vin miellé *".
« L'armée campa dans le Ghamp-de-Mars. Les sénateursse réunirent dans le temple de Rellone, où César vint leur rendre compte de ses exploits et demander le triomphe. Durant la guerre des Gaules, le Sénat avait décrété , en actions de grâces des victoires de Césai* , des Supplications dans tous les temples, une fois pendant quinze jours ", et deux autres fois pendant vingt jours, ce qu'on n'avait jamais vu '"^ Or les Supplications sont presque un droit au triomphe"; aussi les Pères conscrits lui accordèrent-ils par acclamation l'iifuineur qu'il demandait.
« La décision du Sénat, bien que prévue, agita Rome d'une sorte
1 Plin. VII, 23. =2 Til.-lJv. Kpito. C\V, CXVI. — Palercul. H, 5G. — Suet. Ca-s. 57. = 3 Appian. dp Bell. ri\. Il, p. 80i, 806. = * Mnit. X, C. = » Til.-Liv. \XX, 4.">. = « Hiil. de liell. Call. VUl, 51. = 'î Mail. Ibid. = » Til.-Liv. \XX1V, 52. == '-• Id. V, 25 ; XXVIII, 9. — D. Halle. IX, 35.— l'Iul. Poiiip. i3. -.Vppian. do Bell. Millivid. p. 410. = m 11. Halic. II, 54 ; IX, 35. = n C.ts. de Bell. (".ail. Il, 35. — IMut. C;vs. 21. — Dion. XXXIX, 5.1=12 Caes. Ibid. IV, 38 ; VII, 90. — Dion. XXXIX, 35. = •« Cir. Ep. ramil. XV, 3.
LETTRE LXXU. 158
<l effervescence de joie ; les temples furent parés de festons de Heurs, nii les ouvrit, et l'on y brûla continuellement des parfums'. LescjuariM'rs où devait passer le triomphe étaient remplis d'ouvriers occupés I dresser des échafauds pour les spectateurs^, à disposer des sièges, a décorer les maisons, à tendre de voiles les solaria (terrasses sur les maisons).
«Le jour suivant, par une belle matinée d'Octobre, cinq mois seulement avant les fatales ides de Mars^ on revêtit d'une toge triomphale l'antique statue d'Hercide, du Forum Boarium, devant le Cirque ma.xime (") : c'était rannonce du premier triomphe*. Les citoyens sortirent de chez eux en toges blanches ; des licteurs et des soldats, armés seulement d'un bâton, parcoururent la ville pour maintenir l'ordre parmi la foule, interdire la circulation dans les rues, places et carrefours situés sur le passage de la pompe triomphale *. La petite maison de la voie Sacrée, où César demeurait avant son départ pour la guerre', fut ornée de rameaux de laurier'' et de dépouilles opimes*.
« Le premier triomphe fut celui des Gaules^. Le cortège, dont les longues bandes se déployaient dans le Champ-de-Mars '", défila sur la voie Triomphale, passant entre le théâtre de i'ompée, à gauche, et le Portique corinthien, à droite C"). La fouie des spectateurs était si considérable, qu'elle lui laissait à peine l'espace nécessaire pour avancer". 11 entra dans la ville par la Porte Triomphale'-, gagna le V'élabre'\ traversa tout le Cirque maxime '*, ressortit par l'extrémité orientale de ce monument, tourna le mont Palatin à gauche; puis, fléchissant encore une fois à gauche, monta la voie Sacrée'^ la suivit dans toute sa longueur '"en descendant''' sur le Forum •^ et gravit le (>livus Capitolin '^ pour gagner le temple de Jupiter, où se termina sa marche**'. Ce parcours équivaut à plus de trois milles (').
« H défila dans l'ordre suivant : une troupe de musiciens faisant
' l'Un. p. .Emil. 32. = 2Til.-Liv. XLV, 59. —Tac. Ann. XIV, 15. — l'iul. Ibid. = ' l'aleicul. n, .56. =MMin. XXXIV, 7.= 5|'lul. Ibid. = « Suel. Cics. 46. ^'^Ov. Trist. IV, 2, V. 1. =8Til -Liv. X, 7. = 9 Suel. 57.-Flor. IV, 2. = >» Ïil.-Liv. lil, 65.
— I>.-Halic. XI, /«9. — Josepli. de Bell. Jud. VII, .". , § U. — H .Joseph. Ihid. §5 5.= '* Cic. in Piso. 25.— Plan el Dcsnipi. de Home, n» 262. = "î Suel. Cees. 57. — 'M'iul. P. .Emil. 52.= 15 Per sacrum clivum. Hor. IV, od. 2, v. 33.= 16 piopei t. II, 1, v. 34 ; III, 3, V. 22. = '7 Aul Brilannus ul deseenderet Sacra caleiiatus via. lier. Epod. 7, V. 7. 8. = 1" Cic. in Verr. V, 30. — Ov. Ponl.' Il, I, v. 42. — Plut. P. ALiM. 32. = '» Scandera Capitoliuin. Tit.-Li\. XLV, 39. — Victorem Tarpcias scandere arces. Ov. l'oiil. II, 1, V. 57. = 20 Varr. L. I.. V], § 68. — Til.-Llv. X. 7. — Ilor. IV, ud. .", v. 9.
— Ov. irisl. IV, 2, \. 55.— V. Max. V, 4, 6.— Pltn. Vil, 44.— Suol. Tib. 20. - .losepli. de Rell. Jud. VII, 3, «§ 6, elc. (") Plan el Desrripl. de Home, n" 236. {>>) Ibid. u>' 136, 154. (c) Il vaut près de 5 kilomélr. Voy. noire I lan de Home.
ioti homl: au siècle d' auguste.
résonner de brillantes fanfares sur des trompettes * aux orbes immenses '; nn long convoi de chariots remplis de butin ' et de mon- - ceaux d'armes et de traits *; le Rhin, le Rhône, et l'Océan, représentés en or, sous la forme de captifs ^ ; un grand nombre d'écriteaux couverts des noms des nations vaincues®; les tableaux des combats livrés*'; les plans en relief des lacs, des montagnes, des forêts les plus remarquables des pays conquis ', avec l'indication de leurs productions précieuses"; des tours d'argent '"ou d'ivoire", représentant le nombre des villes prises '* ; enfin une nouvelle série d'écriteaux sur lesquels on lisait les noms de tous les généraux faits prisonniers '^
« L'or et l'argent, tant en lingots que monnayés, faisaient partie de cette longue fde de tropljées '\
« A leur suite s'avançaient pesamment cent vingt bœufs gras, aux cornes dorées '^ tous blancs'®, tous destinés aux sacrifices, et la tête parée de guirlandes de fleurs. Des victimaires richement habillés conduisaient ces superbes animaux, qui n'avaient jamais porté le joug ". Ils étaient escortés par déjeunes enfants portant les vases d'or et d'argent qui devaient servir aux libations '*.
« Les généraux vaincus succédaient à l'appareil des sacrifices ", Leurs mains, attachées -" derrière le dos -' , étaient chargées de chaînes d'or ou d'argent ", qui leur enveloppaient encore le col, en remontant le long de leurs reins ^\ Quelques-uns des plus marquants étaient portés sur des brancards, pour que la nndtilude pût mieux les voir^*. On promena ainsi le fameux Vercingétorix", prisau sicige
' Vcget. m, 5. — Appian. de P.elt. Punie, p. 58. = - B;is-reliefs et mednill. aiitiq. = •'' Tit.-Liv. XXXIV, 32. — Plut. P. /Kmil. 5-2. — Appian. de Bell. Punie, p. 58. = * .Vimaque cum lelis in strue niixla suis. Ov. l'ont. Il, 1, v. 40. = ^ Fior. IV, 2. — Ov. Art. am. 1, v. 223 — « Ov. Trisl. IV, 2, v. 20.— Properl. III, 3, v. 16.— Plin. V, 5. — ■^ iae. Ann. II, 41.— Joseph, de Iteil. Jud. VII, 5, g 5. == » i;,,-. — Joseph. lbid.— 0\. Art. am. 1, v. 220 ; Tiist. IV, 2, v. 37 ; Pont. H, 1, v. 39; 111, i, v. 23. = i' Plin. V, 3.= '0 Argenio versos imitantia muros. Ov. Pont. Il, 1, v. 37.= " /fe/rf. 111, 4, v. 105. = '-^ Strah. III, p. 163; ou i77, tr. fr.— Appian. de Keil. l'unie, p. 38.= '^Ov. Trisl. IV, 2, V. 20. = 1* Appian. Ibid. — '» Tit.-Liv. XI. V, 39. — Plut. P. .-Eniil. 33. = '•^ Tit.-Liv. Ibid. — Serv. in (ieorf;. II. v. l'»6. = '' llor. Epod. 9, v. 22. — Seliol. Cruq. in llor. loe. eit. = i8Til.-l.ii. XI. V, 39. — Plut. P. .^•;mil. 33. = <9 Tit.-Liv. VI, 4; XLV, 43. — D llalie. VIII, 67.— V. Max. IV, 1,8.— Patereul. I, 9.— Appian. de Bell. Punie, p. S8. —Quint. Declam. XI, 10. — Eutrop. IV, U, ele. = ^o Vincii ante eurrum duees. (jc. in Piso. 23. — Vinetus per urbem Bomain triumphi spcetaeuluin trahar. Tit.- Liv. XXVI, 13. — Belij,'alis manibus. Vopise. Aurel. 53. = -' Trahitur manibus regum fortuna retorlis. Hor. II, Ep. 1, v. 191. — Manibus posl teiga relonis. Ov. Anior. !, 2, V. 31. = i^ Palereul. Il, 82. — Dion. XL1\, 39. — Trebell. Poil. TriginI lyiann. 30.
— Sil. Ital. XVII, v. 629. — Projierl. Il, 1, v. 33. = -;' Ibunt anie dures, onerali eolla calenis. Ov. Art. am. 1, v. 213 ; Toi lullsse duees caplivis addila collis Vincia. /'/. Pont. II, I, V. 43. — Aut regum auralis rireumdata eolla ealenis. Properl. Il, 1, v. 35.
— Ducta per vias regum eolla minantium. Hor. Il, od. 12, v. ll. = **Senee. de ^il. Beat. 25. — Joseph, de Bell. Jud. VII, 3, <^ 5. = 2-' Dion. XLIll, 19.
LETTRE LXXlt. 157
d'Alesia ("j, et que depuis neuf ans on gardait pour ce triomphe '. La plupart de ses infortunés compagnons étaient abattus par leur malheur, tandis que lui et quelques autres, se raidissant contre l'adversité, lançaient sur les spectateurs des regards menaçants ^ Il était facile de reconnaître, à leur noble fierté, les chefs de peuples qui ne s'étaient soumis à notre empire ({u'après dix années de guerres continuelles *.
« Le peuple, curieux de tout savoir, s'informait des noms des pays, des tleuves et des villes dont les images passaient sous ses yeux * ; de ceux des captifs, de la cause de leurs malheurs, de leurs actions; et quelques spectateurs, plus complaisants ou plus bavards, expliquaient tant bien que mal ce qu'on leur demandait ^
« Cependant une sourde rumeur, bientôt suivie de l'acclamation : '// vient! il tient I répétée par tout le peuple*, annonça l'approche du triomphateur. Au même instant parurent les licteurs, en paludanienta, suivis d'un chœur de joueurs de harpe et de baladins, habillés à la manière étrusque, la tête ceinte de couronnes d'or, marclianl en ordre et accompagnant leur marche de chants et de danses fort agitées. Au milieu de ce chœur un bouffon vêtu d'une stole de pourpre, et chamarré de toutes sortes de colliers d'or, cherchait par ses gestes grotesques, à provoquer le rire et à insulter aux vaincus.
« Les thuriféraires \ la foule des clients *, tous les magistrats, à pied et couronnés de lauriers, le Sénat en corps ^, venaient ensuite '", «'t précédaient l'Or coronaire, c'est-à-dire les couronnes d'or " offertes à César, tant par son armée '-, que par les villes alliées du peuple Romain ''. 11 y en avait deux mille huit cent vingt-deux '*. Des inscriptions indiquaient leur poids, et par quelles villes elles avaient été données. Plusieurs pesaient jusqu'à sept cents et jusqu'à neuf cents livres'^ Le poids total s'élevait à vingt mille quatre cent quatorze livres '* C") !
« La splendeur de ces riches présents était cependant eflacée par
' Os. (lo riell. (;all. vu, 89.= * Ov. Trisl. IV, 2, v. 23 el sqq. — Hor. Il, od. 12, V. 11. = "• lliil. (le bell. Call. VIU, '.8. — Suet. Caes. 3'i. — ^ Ov. Ail. ain. 1, \. 220, = ^ Ibid.; Tii';|. Ibi(l.^= fi Populi \o\ t-rit una renit. .Mari. .\, 6. = '' Appian. de Bell, Punie, p. .IS. — Teilull. de Coionn, 12. = «Juv. S. 10, v. Ht. — ^ Dion. L1,2I. — .Seiv. in ,i:n(id. IV, v. .ï.'(5. = '» Zoiiar. XI, p. ô.'îS. = '' Aurum coionaiium. A. Cell. V, 6. = 12 Appian. Jbid.; de Ik-ll. civ. I, p. 693.= "TiL-Liv. XXXIX, il. — l'iin. XXMll, 3. — Plul. P. .Kniil. 54. = <> Appian. de Bell. riv. II, p. 802. = »> Plin, Ibid. = "' Appian. Ibid. ^") Sainle-Ucine, ou Ali/e, pn'-s de Séniui-, dépaileiHent de la (^ile-d'Or. "' fi.TC. rkil«>i:f. 9 h<""lfi!:r.
lo» ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
plus de (Jeux cent trente enseignes vieilles, sales, en lambeaux, mais Itelles de gloire : elles avaient été prises sur l'ennenji *.
« Le butin, les prisonniers, les images des villes, les litres des provinces conquises, en un mot tous les trophées, tous les témoignages de la victoire, de la conquête, sont comme envoyés en avant ; le vainqueur vient le dernier, alors qu'il a montré toute sa gloire -. Dès que César parut, on l'accueillit par un tonnerre d'applaudissements, dont ses chevaux furent un peu effrayés * ; en même temps un nuage de fleurs s'éleva dans les airs et retomba sur son passage en pluie odoriférante *. Il était dans un char de forme entièrement ronde ^ doré ^, rehaussé de pierreries", et tiré par quatre magnifiques chevaux * blancs^, attelés de front.'", et parés d'un rameau de laurier" attaché sur le côté gauche de leur froniail '-. Des citoyens coronnés dOlivier ", vêtus de loges blanches '*, marchaient à pied '° auprès des chevaux '®, qu'ils condn.isaient avec des rênes d'or '". Le cortège allait au petit pas, et s'arrêtait souvent*.
« Une musique militaire, composée de trompettes et de clairons, mêlait aux acclamations universelles cette mille et sublime harmonie qui pénètre jusqu'à l'âme, et la remplit d'émotion et d'ardeur, même loin du combat '*.
« La brillante calvalcade des tribuns militaires, des lieutenants, des secrétaires, des écuyers, et généralement de toute la maison du triomphateur, entourait le char triomphal '^
« Debout dans ce char -", César portait une tunique brodée de palmes-', et une toge en pourpre tyrienne^S rehaussée par des ornements
*■ Til.-Liv. m, 29; XXXVU, i6, 59. = 2 Cic. in Piso. 25. — Ov. Tiisl. IV, 2, v. 21.— Tibull. n, 5, V. 120. — Boissard, Aniiq. rom. l. I, lab. 118, elc. = * C.\c. in l'iso. 25. — Ov. Trisl. IV, 2, v. 33 ; l'ont. MI, 4, v. 29 — PropcrI. lU, 5, v. 1* = * Ov. Trist. Ibid. V. 50; Ponl. U, 1, v. 56. = -^ Zonar. XI, p. 553.— Tlicsaur. Morell. famil. Aijuillia, 6. 7 ; Huronia, 1,7; Pelionia, lab. 2, 1, C. D ; Numismal. inip. roin lab. VII. 26: Vni, 16; Xum. Tib. lab. IV, 3, 6, 52, 55, 54 ; V, 10. = « Til.-Liv. X, 7. — Flor. j. 5. — Ov. .Vil. am. 1, V. 2li. — Pioperl. I, 18, v. 5. — Eulrop. IV, 8 = ' .\ppian. de P.ull. Milhiid. p. 118. — * Ov. Ail. am. I, v. 21».— Flor. Ibid.—\'\u\. Marrcll. 22; Caniill. 7. = *' Ov. 76.rf.— Til.-Liv. V, 23.— TibnI. 1, 8, \. 8.— Dion. XLllI. 14. — Plul. Caniill. 7. = '0 Sncl. Tib 6. — llicsani-. MorcIL supra n" 5. = " Knui roronali. Ov. Kasi. \, V. 52; Tvisl. II, v. 178; IV, 2, v. 22; Ponl. II, 1, v. 58. = '* Morell. Numismal. imper, rom. Aujr. num. lab. XXUI, 14. = '^ Paul. ap. Fesl. v. Oleaiiinis. = '* Juv. S. 10, V. 45.= '^ Zonar. XI, p. 533. = i* Xiveos ad frina Qniriles. Juv. Ibid. = ''• D. Haiir. VllI, 67. = '8 Juv. S. 10, v. ii. — Plul. Maircll. 22 ; P. /Eniil. 53. = ^''' Cir. in Piso. 25. — Appian. do lU-ll. Punir, p. 59 ; do ItclL Milhrid. p. 418. = ^'^ In rurru sians. Ov. Ponl. III, 1, v. 35. — Sil. liai. X\II, v. 645. = ^i Tnnira palmaïa. Til.-Liv. X, 7 ; XXX, 15.— Flor. I, 5. — i'aliriaia lofra. Mari. VII, 1. — i-* Toiia piila. Til.-Liv. — Flor. Ibid. — Fesl.x. Pirla. — Ov. Trisl. IV, 2, \. 48. — Plin. I\, 36. — l). Halic. V, U-. — i\i\. S. 10, v. 58.— Plul. P. .Emil. 34.
d'or », on forme do rosaces ^ Sur sa poitrine flottait nne bulle d'or renfermant certains préservatifs contre l'envie *; un simple anneau de fer, antique récompense de la vertu guerrière, remplaçait à son doigt l'anneau d'or de chevalier* ; ses bras étaient ornés de bracelets militaires, pareils à ceux dont on récompense la valeur des soldats ^; une couronne de laurier sauvage lui ceignait la tête^ et il tenait de la main droite une palme, également de laurier ^ et de la gauche un sceptre ' d'ivoire ', surmonté d'un aigle"*. En un mol, il avait ce costume semblable à celui de Jupiter Très-bon Très-grand", et qui, conservé dans le Capitole, a servi, depuis des siècles, à parer tous les triomphateurs que Kome a vus lui apporter le tribut de leur gloire; car aucun citoyen ne possède un pareil costume en propriété l^
(c Outre la couronne de laurier, une seconde couronne étrusque, composée de rameaux de chêne à feuilles d'or ^\ avec des glands en pierreries •*, et des rubans également en or ^^ était soutenue audessus de la tête de César par un esclave placé derrière lui, dans le char même. Cette couronne, fort pesante, accablait tellement ce malheureux, que l'on voyait la sueur ruisseler sur son visage '". La statue du dieu Fascinus, préservateur de l'envie, se trouvait aussi danslechar triomphaP^ et l'esclave qui tenait la couronne étrusque criait de temps en temps : « Retourne-toi, César'»; regarde Fascinus, afin que ce dieu conjure la Fortune qui se plaît à châtier la gloire'». )> Et dans d'autres instants : ce Souviens-toi que tu es homme -•>. »
« Afin de mieux rappeler encore l'instabilité des choses humaines,^ des verges et une clochette, instruments employés dans les supplices capitaux, flottaient suspendus au char ^^ *.
« L'année marchait en bataille derrière son général ^^. Les soldats étaient couronnés d'un laurier-* purificateur du meurtre^*, et leurs
1 Plin. I\, o6.-Plut. p. Amil. 34. = 2 n. Ualic. V, 47. =3 Bulla aurea. Macrob Saluin. I, e.^MM.n. XXXUI, 1. = 5 Fost. v. Calbeos. - Zona.. XI p -^:io Ll « Zonar. Ibid. - Til.-Liv. X, 7. - Patercul. M, 40. - Plin. XV, 50. - Hor "iV od -, V. 6. — Ov. Metam. I, v. 561 ; TiisI, IV, 2, v. 51 ; Poiil. Il, 2, v. 82. - Tibul'l l' s' V. 7 ; II, 3. V. 121. - Plut. Maict-ll. 22. = 7 Zonar. Ibid. — Plu(. P ^mjj '-,4' J Appian. de Bell. Punie, p. 59. — Plin. Ibid. — Tibull. II, H, v. 121 — 8 Anni-in" ,),. Bell. Punie, p. 59. - D. Halle. V, 47. = 9 Tit.-Liv. XXX. 15. Juv ' S 10 vT» = 10 Juv. Ibid. = 11 Ibid. V. 38. - Til.-Liv. X, 7. = 12 j. Capiiol. Goid. Ir. 4 '^'i^i'p'liu XXXIII, 1.— leitull. de Corona, 12. = 1* Teilull Ibid. = 13 Plin XXI 1 = ^n Id X.VXIII, 1. -Zonar. XI, p. 353.— Juv. S. 10, v. 39. = n pijn. XXVIII,' 4 '=' I8 Zonii XI, p. 333. — lertull. Apolog. 35.= 19 Plin. Ibid. = 2» Tertull. Ibid — 21 /m.-..' Ibid.-\,u\. Oiig. XVIII, 2. = 22 „. Ilalie. VIII. 67. -Plut. Mareell. 22."- \nn,Ï dV Bell. Punie, p. 59. = « Appian. /6ù/. - Plut. Ibid. ; 1>. .Emil. 34 - Ti( 1| iv vi 58. - Vopise. Aurel. 34,— Zonar. Ibid. = 2^ Pljn. XV, 30. " '
arnifis, brillantes d'or et d'argent', enlacées aussi de lauriers, en signe de victoire ^ Ils portaient fièrement le butin \ ainsi que les difterentes couronnes, armes, et autres récompenses militaires, prix de leurs exploits privés*. On entendait partir de leurs lignes toutes sortes d'exclamations : les uns chantaient : io ! triomphe^ ! et le peuple répétait ce cri '; les autres, des poëmes à la louange des dieux'', à l'honneur de quelques-uns de leurs chefs, morts glorieusement sur le champ de bataille ®, à leur gloire propre, à celle de leur général *. D'autres, au contraire, lançaient des sarcasmes au triomphateur, et dans des chœurs sans art, auxquels beaucoup de spectateurs joignaient aussi leur voix, récitaient des vers satiriques, dont la hardiesse "> étonnait les étrangers, qui ne savaient pas que cette licence effrénée est un droit dont les soldats", et même le peuple '-, peuvent user impunément en pareille circonstance '*. Je me souviens encore de ces improvisations digues d'Archiloque, dans lesquels on reprochait à César son amour pour Cléopàtre, et sa propre prostitution à Nicomède. César a soumis les Gaulois, chantaient les soldats et le peuple, Nicomède a soumis César ; César triomphe en ce jour, lui qui a soumis les Gaules, et Xicomède ne triomphe pas, lui qui a soumis César ^^. Et cette autre : Soyez honnête homme, vous serez puni; soyez un coquin, et vous régnerez '^.
« Plusieurs milliers de citoyens Romains, réduits en esclavage par l'ennemi, pendant la guerre, et délivrés par César, fermaient la marche. Tous avaient la tête rasée et couverte du pileum^^, comme des affranchis suivant le patron qui leur a donné la liberté ^'.
« Quand le char arriva à l'extrémité de la voie Sacrée, au bas du Clivus Capitolin**, il y eut une halte. Les rois et les autres captifs de marque qui avaient marché devant le triomphateur, furent tirés des rangs; on les conduisit à la Prison publique, en les battant de verges ". Que cela ne vous étonne pas : ils avaient été pris portant les
1 Suel. Cœs. 67. = « Plin. XV, 50. = 3 Til.-l.iv. Ul, 29 ; XLV, 58, = * IJ. \U, 58; \, ^6. — Zoiiar. \l, p. 335.— Appian. de Bell, l'unir, p. 59. = =* Varr. L. !.. VI, ,^ 68.
— Hor. lY, od. 2,v. 19 ; Epod. 9, v. 21.— Tibull. U, 3, v. 122. — Ov. Melam. 1, v. 561; Amor. 1, 2, v. 54 ; Tiisl. IV, 2, v. 32. = «^ Ov. Ainor. I, 2, v. 25, 34. = 1 l!. Halic. II, 34.— Plut. Marcpll. 8. = » Tit.-I.iv. X, 50. = » Jd. V, 49 ; XLV, 38. — Appian. de Dell. Punie, p. 59. — Plut. P. vEmil. 34. = '" Til.-Liv. IV, 55. — Patercul. II. 67. = = n Til.-Liv. lbid.—\). Halir. VU, 72. = i^ Til. Liv. X\1V, 16. = '3 /</. IV, 53. — J). Halir. VU, 72. = i* Suel. Ca>s. 49. — Dion. XI. lU, 20. = >5 Dion. Ihid. = '« Til. IA\. XXX, 45 ; XWIV, 52. — V. Mav. V, 2. 5, 6.- Plut. Flamiu. 15. = >' Tli.-Li\. lbid.—\. Max. Ibid. = i« Appian. de Bell. Millnid. p. 418. = <« Til-I.iv. XXVI, n,
— Joseph, de Dell. Judair. VU, 5, j? 6.
armes contre le peuple Romain, ils étaient donc criminels de lèsemajesté', et comme tels, dignes de la dernière peine capitale et de la flagellation qui la précède toujours. On les jeta dans le Tullianum, où ils furent étranglés^. Notre justice ne fait aucune acception de rangs ou de personnes; impitoyable comme le Destin, elle enveloppe dans sa vengeance soldats et généraux, peuples et rois, et, proportionnant le châtiment au crime, réserve pour les chefs ses plus cruelles rigueurs.
« Pendant que ces grands coupables recevaient un châtiment si bien mérité. César continua sa marche à la clarté de flambeaux portés par quarante éléphants, qui l'escortaient à droite et à gauche, car il faisait presque nuit^ Arrivé dans l'Intermont, il mit pied à terre, et, suivant l'antique usage, monta sur ses genoux l'escalier à cordons qui conduit à l'Area du temple de Jupiter*. Là, avant d'aller plus loin, il attendit qu'on lui vint annoncer que ses captifs avaient vécu'*, nouvelle que le peuple accueillit avec de grandes acclamations ^. Alors, sans s'arrêter sous le péristyle du temple, dont les colonnes étaient ornées d'armes des vaincus'', il s'avança rapidement dans la grande nef découverte, et pénétra dans l'édicule du roi des dieux*, où l'on avait disposé pour lui, en face de Jupiter, une chaise curule, et. tout auprès, sa propre statue avec cette inscription : à César, demi-dieu. Le demi-dieu, sans paraître faire attention à ces marques de flatterie outrée', s'approcha de la statue de Jupiter, sur les genoux de laquelle il déposa une branche de laurier*. Puis, ôtant sa couronne, il la dédia au dieu^° avec quelque partie du butin", et rendit aux trois divinités dont le Capitole est le temple, des actions de grâces 'S dans les termes suivants : « Jupiter Très-bon Très- « grand, Junon, Minerve, et vous tous dieux tutélaires du Capitole « et de la Citadelle, je vous rends grâces, avec la joie la plus vive, « de ce que vous avez bien voulu permettre qu'aujourd'hui, qu'à « cette heure, la République romaine se trouvât conservée, et sa « prospérité augmentée par mes mains. Continuez, je vous prie, à « la conserver, à la favoriser, à la protéger, et à lui être propice *. »
1 Leitre XI.I, t. H, p. 213.= 2 Cir. in Vcrr. V, 30. — Til.-Liv. XXVI, 15; LXVII, Epilo. — Plut. Mari. 12.— Dion. XI., 42 ; Xl.lll, 19.— Zonar. XI, p. 25'<.— A. (iell. Vn| 19. = s Suel. C.TS. 37. = * Dion. XLIII, 21 ; LX, 23. — Voy. t. I, p. 466, la vue dJ l'Intermont et du Temple de Jupiter-Capitolin. ^= •'' Zonar. Ibid. — Joseph de Uell. Judair. VU, 3, g 6. = « .loseph. Ibid. — ^ Pers. S. 6, v. /(.ï. = » Voy. I. I, p. 470, l.i Vue de l'Intérieur du Temple de .liipiter-Capilolin. = *• Dion. XLIII, 14, 21. = i^ Plin XVI, 4. = 11 Id. XXXVII, 2.= 12 Zonar. Ibid.
ni. 11
im ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
Il revînt ensuite devantle péristyle, où les sacrificateurs avaient rangé les victimes près de l'autel. Il immola lui-même un bœuf, et les prêtres achevèrent le sacrifice.
« La journée se termina par le repas ordinaire^ offert au triomphateur^, au Sénat *, ainsi qu'aux amis du triomphateur*, dans le temple même de Jupiter^. Il y eut environ mille convives* ; non seulement les trois nefs furent transformées en triclinium, mais on établit aussi des files de lits et de tables sous le péristyle, et jusque sous les portiques latéraux du temple'^.
« Par un usage assez singulier, les parfums employés dans ce festin étaient teints en vermillon. C'est une couleur en quelque sorte consacrée à Jupiter, et jadis, dans les jours de fête, on frottait de minium la figure de ce dieu^.
« Les autres triomphes suivirent de près celui-ci, et ne furent ni moins riches, ni moins remarquables. Pour vous donner une idée de leur magnificence, je vous dirai que chacun eut un mobilier particulier* : celui du triomphe des Gaules était en bois de citre ; celui de Pont fut en acanthe ; celui d'Alexandrie en écaille'", celui d'Afrique en ivoire ", et celui d'Espagne en argent poH '^
c( Au triomphe d'Alexandrie, on vit les images du Nil, d'Arsinoë, et celle du Phare, qui semblait étinceler des feux dont il éclaire les mers '*. La reine Arsinoë parut parmi les captifs, et excita la commisération de tout le monde '\ César n'étala aucunes dépouilles romaines dans ce triomphe ; cela aurait présenté un spectacle trop honteux et trop sinistre aux yeux des Romains. Il ne put néanmoins résister tout-à-fait au désir de montrer quelques souvenirs de ses victoires des guerres civiles : il en lit représenter les principales catastrophes dans des tableaux que Ton traîna parmi les trophées égyptiens. On avait placé dans ces peintures les portraits des 'principaux personnages, à l'exception de Pompée, qui ne dut cet oubli volontaire qu'aux regrets universels que sa perte inspirait encore. Malgré cette précaution, le peuple ne laissa pas de gémir dans le sentiment de ses propres maux, surtout lorsqu'il vit le tableau ou Lucius Scipion s'ouvrait le ventre et se jetait dans les flots; celui où Pétréius se poignardait au milieu d'un repas; un autre où Caton,
1 Plut. Marcel). 22.=* Cœna triuraphalis. Plin. XXXHI, 7. = 3 V. Max. II, 8, 6.— Plut. Quœst. rom. p. 141. — * Tit.-Liv. XLV, 59. — 5 Appian. de Dell. Punie. p. 59. = 6 Tit.-Liv. —Appian. Jbid. = T Zonar. XI, p. 354. = » Plin. XXXUI, 7. = » Apparalus. Suet. Cses. 37. — i" Patereul. 11, 56. = i' Ibid. — Quint. Inst. oral. VI, 5. = 12 Arçenlo rasili. Patereul. Ibid. «= >» Flor. IV, 2. = '* Dion. XLlII, 19.
semblable à une bête féroce, déchirait lui-même ses entrailles. Mais il applaudit à l'image du supplice d'Acbillas et de Photinus, les assassins de Pompée*.
« Le troisième triomphe fut celui de Pharnace et du Pont ^. La peinture représentant la fuite du parricide Pharnace excita une hilarité générale^. César avait pour ainsi dire foudroyé ce traître: la rapidité de sa victoire se trouvait rappelée, et comme représentée par la singulière concision de l'inscription suivante, placée sur une enseigne portée au milieu des trophées : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu'*.
« Juba et les Maures qui avaient embrassé le parti de Scipion*, fournirent la matière du quatrième triomphe*, celui de l'Afrique. Le fils du roi Juba figura parmi les captifs^.
c( Cette série de fêtes triomphales, dont on n'avait jamais eu d'exemple, se termina par le triomphe d'Espagne*, et fut suivie de réjouissances extraordinaires. César prodigua les festins, les spectacles, et les jeux de tous genres*: il y eut entre autres des jeux scéniques dans toutes les régions de la ville et dans toutes les langues*", magnificence que nous avons vue reproduite par l'Empereur**. Le soir de son dernier triomphe, après le repas du Capitole, César sortit en sandales, la tête couronnée de fleurs, et descendit jusqu'au Forum Julium, d'où on le transporta chez lui *^, escorté par tous les convives*^, suivis d'une innombrable foule dépeuple. Quantité d'éléphants, chargés de flambeaux, éclairaient sa marche **, qu'animait aussi le son des flûtes joyeuses*^ qui le précédaient *^
« La valeur du butin de tous ces triomphes excéda six cent millions de sesterces*'' (") ! Le nombre seul des couronnes d'or offertes par des rois ou des chefs de nations*' s'éleva à deux mille huit cent vingt-deux, pesant ensemble deux mille quatre cent quatorze livres ** ['').
« Avec ces trésors. César s'acquitta envers son armée, et surpassa même les promesses qu'il lui avait faites : il donna à chaque fantas-
• Appian. do Rcll. civ. H, p. 802. = 2 Flor. IV, 2. = 3 Appian. Ibid. = <* Vcni, vidi, vici. Suet. Cœs. 57.— l'Iiil. Cœs. 50.— Dion. XLU, 48. = 5 Appian. Ibid. — l'Iul. Ibid. 5.5. = 6 Flor. Ibid. — 7 Appian.— IMul. Ibid. — » Flor. /iù/.— Plut. Ibid. 56. — Palerrul. II, 56. =9 Tit.-Liv. CW , Fpito.— Suol. C.-cs. 39.— Palcrcul. lhid. — V\w\.. Ibid. 55. = »<» Suet. Ibid. — " Id. Aug. 43. = 12 Oion. XLUI. 22. = 13 Plul. Qua'Sl. rom. p. 141. = 1* Dion. Ibid. ^ '^ Flor. Il, 2. — Cic. de Sonert. 15. — Zonar. XI, p. 554. = 16 Zonar. Ibid. = i^? Paterc. il, 56.— Appian. de Itell. civ. II, p. 802. = i» Dion. XLII, 49. = 19 Appian. Ibid. '«) 116,440,000 fr. {>>) 828 kilogr. 890 gramin.
iOi ilOMK AU SIÈCLE n'AUGlSTE.
sin des vétérans plus de deux mille sesterces ("), et vingt-quatre mille à chaque cavalier {''). Beaucoup reçurent aussi des terres ^
« Il n'oublia pas non plus le peuple : chaque citoyen eut dix modiii") de blé, dix livres ('^) d'huile, trois cents sesterces (^), et cent autres, comme intérêts de cette largesse promise depuis longtemps. Enfin pour mettre le comble à tant de générosité, César paya une année de loyer à tous les citoyens dont la location ne dépassait pas deux mille sesterces (0 à Rome, et cinq cents pour l'Italie (») ; il donna une visceratio (distribution de chair crue -), et, ce qui ne s'était jamais fait, il y ajouta deux modii\'') de blé et deux livres d'huile^ (<""). Il prolongea pendant plusieurs jours * le repas qu'un triomphateur olfre ordinairement au peuple^, et y traita chaque fois toute la ville® et ses environs", en vingt-deux mille tables* réunissant plus de deux cent soixante mille convives '. Le Cirque maxime en était rempli ^, ainsi que le Forum romain et tous les lieux environnants. Ces tables étaient servies avec une telle magnificence, qu'on y prodigua le vin de Falerne par amphores ("), et le vin de Chio par tonneau lo^cc^i
« Peu de jours après ces triomphes, les tribuns convoquèrent une assemblée du peuple dans laquelle, suivant l'usage établi. César rendit compte, du haut des Rostres, de sa conduite et de ses exploits".»
Section V. — Rareté des Triomphes. — Leur caractère sacré. Leur magnificence obligée. « — Pensez-vous, xVtticus, dit alors Labéon, que César ait égalé votre Pompée? — Je ne saurais le nier; mais d'autres l'ont égalé aussi, et l'Empereur, dans les trois triomphes
qui suivirent sa victoire d'Actium *- — Imita, mais ne surpassa pas
son père adoptif. — Quand vous parlez de l'Empereur , vous semblez toujours le faire avec un esprit de dénigrement. — Je crois être juste, et rien de plus. — La passion ne vous aveugle-t-elle pas un peu ? vous disiez tout-à-l' heure que l'Empereur ne veut plus de triomphes que pour lui ; mais sans citer tous ceux qu'il a accordés, je vous rappellerai sa modération personnelle sur ce sujet, et avec quelle modestie il refusa, il y a quelques années, un triomphe, après sa victoire
1 Suct. Cœs. 58. — Dion. XLIU, 21. — Appian. de Bell. civ. II, p. 802. = 2 Suel. — Dion. — Appian. Ibid. p. 803. = 3 Suel. — Dion. Ibid. — * P;ileicul. II, 50. = 5 Tir. - Liv. 111, 29.— Varr. R. R. 111, 2. — Plut. I.uruli. 57. = « Plut. C.ts. 5.5. = "î Id. I.ucull. 57. = 8 Id. Cœs. 53. = 9 Nemos. de Aucup. v. 27, 28. = i» Cadi. Plin. \IV, 15. = " Id. VII, 26.— Tit.-Liv. XXXVI, 40 ; XLV, 40, 41. — Sener. Consol. ad Marc 13.— V. Max V, 10, 2. — Plut. P. ^mil. 36 ; Sulla. 34. —Plin. VII, 26. = '^Flor. II, 89 — Dion. I.I, 21. («) 388 fr. 10 r. {'') 4,660 fr. ('') 86 litres 71 renlililr. (•') 3 kilogramni. 265 gramm. ("■) 58 fr. 23 r. {f) 588 fr. 10 o. (») 97 fr. 05 c. C") 13 litres 6 millilitres. {<"•) 633 grammes. ('■'') 20 litres 012 millilitr. (^f) 59 litres 018 milliliir.
LliTTIlE lAXII. \m
sur les Cantabrns ', ot d'autres encore que le Sénat lui avait décernés, se contentant d'aller déposer au Capitole le laurier de victoire ^, pourqu'aunioins Jupiter nefùtpasprivé de l'honneur qui lui était dû.
« — II y adeux siècles environ, repartit Labéon, Fulvius Flaccus, mù par un incroyable sentiment d'orgueil, ayant refusé un triomphe qu'il n'avait point sollicité, en fut })uni par la question publique et l'exil ^. Voilà comme on aurait dû accueillir la prétendue modération de celui que vous avez appelé Auguste; mais, au lieu de cela, les flatteurs ont crié : « César est assez grand pour dédaignerle triomphe *! w et le Sénat, enchérissant sur ce concert de servilité, se vengeait de l'affront qu'il venait de recevoir, en décrétant que l'Empereur serait autorisé désormais à porter l'habit et la couronne de triomphe aux kalendes de Janvier de chaque année ^ !
« Dédaigner le triomphe ! un honneur dont l'origine remonte jusqu'aux dieux! qui, dans tous les temps, a conservé un caractère divin, comme le prouvent et l'habit triomphal, nommé aussi la tunique de Jupiter ^ ; et l'attelage même du char, presque toujours composé de quatre chevaux blancs, attelage sacré, réservé au père des dieux'', et dont on ne peut se servir qu'en vertu d'un décret du Sénat*. Le triomphe est une espèce d'apothéose', et celui qui le refuse fait injure à la divinité elle-même. Voilà pourquoi nos ancêtres, gens si religieux, attachaient tant de prix à cet honneur, qu'ils introduisirent l'usage de l'étendre, pour ainsi dire, à toute la famille, soit en plaçant dans le char leurs enfants en bas âge •", et sur les chevaux du char ceux qui déjà portaient la toge prétexte "; soit en suivant eux-mêmes à cheval le triomphe de leurs fds '^ Ces anciens Romains estimaient le triomphe pour lui-même ; y cherchaient un moyen de rappeler au peuple les belles actions qu'ils avaient faites, plutôt qu'un prétexte d'étaler à ses yeux un immense butin, arraché à la misère des nations vaincues. C'est ainsi que le vainqueur de Numance triompha sans aucune pompe ; car les Numantins avaient brûlé leurs armes avec tout le butin qui aurait pu tomber au pouvoir des Romains, ets'étaient
« Dion, un, 25, 26. = 2 Lap. Ancyr. col. 1. = 3 Y. Max. II, 8, 5. = * Cœsar tantus eral ut |>osscl tiiuinplios conlemnere. Flor. IV, 12. = ^ Dion. Ihiil. 26. = ^ Tunica Jovis. Juv. S. 10, V. 38. — Jovis Opiimi Maxiini ornalu deroralus. Tit.-Liv. X, 7. = ■^ lit.-LIv. V, 25. — Plut. Camii. 7. = ** Dion. XLUI, |/<. = " Captes oslcndoie rivibiis liostcs Attinsit snlium Jo\is, et rœitstia tentât. Ilor. I, Ep. 17, v. 53. = 'o 'lit.-Liv. XLV, 40.— V. Max. V, 10, 2. — Tac. Ann. II, 41.— Senec. Consol. ad Marc. 15. — Appian. de Bell. Punie, p. 59. — J. Capitol. M. Ant. 12. = i' Cic. pro Murena, .'). — Ov. Pont, m, 4, V. 99. — Suet. Tib. 6. — Appian. Il)id. == f- V. Max. V, 7, 1.— l'iul. Fab. Max. 24.
donné la mort, de sorte que Scipion ne put faire un seul prisonnier K « Un triomphe sur de pareils ennemis fut-il moins glorieux que tous ceux dont la richesse, plus que le sujet, a gravé le souvenir dans la mémoire de nos Romains? Le triomphe naval que le préteur Octavius obtint sur ce même Persée, dont Paul-Émile avait triomphé si magnifiquement ^, fut aussi un triomphe sans captifs ni dépouilles, et n'en fut pas pour cela moins honorable^*.
c( Il n'en aurait pas été de même dans ces derniers temps, où, grâce à la passion du peuple pour les spectacles, on cherchait, dans les pompes triomphales, à faire parade de ses richesses, plutôt qu'à paraître brave et vertueux * ; où nous avons vu les lieutenants de César, Fabius et Pédius, exciter la risée universelle, parce que, dans le triomphe que leur général leur avait fait accorder, après la défaite des enfants de Pompée, ils se servirent de tableaux et de brancards de bois, et non d'ivoire ^; où des gens sensés partageaient ces idées, au point qu'à propos de ce triomphe, Chrysippe disait que les reliefs qui y parurent étaient les étuis de ceux de César* ! »
Section VI. — Sort des Captifs. — Frais des Triomphes, — Pouvoir des Triomphateurs. — Labéon prononça ces dernières paroles avec quelque émotion, et il s'ensuivit un instant de silence que je rompis le premier, en m'adessant à Crémutius. « Votre intention, lui dis-je, était, en nous racontant les triomphes de César, d'entrer dans les plus grands détails, et vous l'avez fait avec trop de ponctuahté, sans doute, pour nos amis, mais cependant pas encore tout-à-fait assez pour moi. Par exemple, serait-il vrai que l'on mettait à mort tous les prisonniers de marque? Il me semble avoir entendu rapporter qu'on leur faisait quelquefois grâce de la vie. — J'ai dit les choses comme elles sont arrivées aux triomphes de César; mais votre observation ne s'en trouve pas moins juste : oui, l'on use de clémence avec les captifs dont l'existence ne paraît point dangereuse au peuple Romain ; cela fut de tout temps ; cependant, en leur accordant la vie, on ne leur rend pas toujours la liberté, et quand ce sont des personnages importants, on les garde en prison'', non pas à Rome *, mais dans une ville forte, située au milieu des terres. Albe, près du lac Fucin, dans le Samnium, au pays des Marses, réunissant ces deux conditions, est assez souvent
1 Flor. n, 18. = 2 Patercul. 1, 9. = 3 Til.-Liv. XLV, 42.= * D. Halic. II, 54.= * Quint. Instit. oral. VI, 5. — Dion. XLIII, 42. = * Thecas esse oppidorum Ceesaris. Uuint. /ôirf. = 7 Tit.-Liv. XLV, 42. — Plut. Porap. 48. — Appian. de Bell. Mithrid. p. 418.— Polyb. XVI, 5. = 8 Appian. de Bell. civ. I, p. 636.
le séjour où l'on envoie ces illustres prisonniers ', après toutefois qu'un sénatus-consulte a permis cet acte de clémence*.
« La captivité qu'on leur fait supporter n'a rien de cruel ; le roi Persée vécut ainsi pendant quatre ans dans la ville d'Albe ^, où il finit par se laisser mourir de faim, quoiqu'on l'y traitât avec tous les égards dus au malheur *. Quant aux prisonniers que leur rang, leur influence personnelle, ou leur extrême jeunesse ne peuvent rendre redoutables, on leur accorde quelquefois la liberté, et on les renvoie dans leur pays aux frais du Trésor public ^ ; plus souvent on leur donne Rome pour prison, où, confondus dans la foule des citoyens, ils doivent pourvoir eux-mêmes à leurs besoins *.
« Les captifs vulgaires ne paraissent point dans les triomphes : leur vie est sauve, sans qu'ils soient plus heureux : ils sont réduits en esclavage ' et vendus à l'encan*. Le prix de cette vente, confondu avec le produit du butin ^, ce que nous appelons les dépouilles *", et généralement de tout ce qui a paru dans la pompe triomphale", vient enrichir le Trésor public ^^. Aucune part n'en appartient au triomphateur, qui cependant supporte seul les frais de son triomphe *^ excepté ceux du repas au Capitole, dont la république demeure chargée *\ Tous les généraux qui prétendent au triomphe ont soin de lever sur les vaincus des contributions énormes, comme prix d'une vie qu'ils auraient mérité de perdre**. Ces contributions sont autorisées par une loi de Jules-César*^ ; on les appelle aussi Or coronaire^''. Autrefois, lorsque le triomphe dépendait du Sénat seul, il votait, en l'accordant, une somme sur le Trésor public, pour en payer les frais**. — Puisque vous voulez être juste, Labéon, dit Atticus, ajoutez que l'Empereur, à l'époquede son cinquième consulat, fit remise aux municipes et aux colonies d'Italie de trente-cinq mille livres pesant d'or coronaire, qu'elles lui avaient envoyé pour ses triomphes, et que depuis, il a toujours refusé celui que lui décernent les municipes chaque fois qu'il est proclamé imperator *^. — Sans avoir combattu, repartit Labéon. Le jour de son triomphe, continua-t-il, un triom-
1 Tit.-Liv. XXX, 17; XLV, 42, 45; LXI, Epilo. - V. Max. IX, 6, 3. — Strab. V, 7. p. 240; ou 231, tr. fr. = 2 Tit.-Liv. XLV, 42, 45. =» /ftîrf. — Patercul. I, 11. =4 Tit. Liv. iftirf. — Plut. P. ALmW. 37. = » Appian. de Dell. Milhrid. p. 418. = 6 Plut. Ibid.— T Tac. Ilist. m, 54. = » Tit.-Liv. VI, 4 ; X, 46. — Flor. IV, 2. — Plut. M. Cato. 21, = 9 Til.-Liv. IV, 55 ; XLV, 45. = 1» Manubiae. A. Gell. XIII, 4. = " Tit.-Liv. XLV, 39 ; XXXIV, 46, 52. = 12 V. Max. VI, 5, 1. = 1» Cic. ad Altic. VI, 9; VII, 8. — Suet. Caes. 54. = 1* Plut. Quaest. rom. p. 141. = i5Serv. in .^neid. VIII, v. 721. = '6 cic. in Piso. 57. = " Ibid.-Vion. XLIX, 42. = '8 Polyb, VI, 3. = 19 Lap. Ancyr. col. 4.
phafptir jouit dans Rome du pouvoir suprême S et quoiqu'il ait couvié les consuls au banquet triomphal, ils n'y viennent pas, afin que, dans toute la journée, il ne trouve pas de puissance supérieure à la sienne ^. Son pouvoir est si complet, que lui seul est alors chargé de la police de la ville ^
«En effet, le triomphe est une espèce de royauté d'un jour, et même le (;ostume du triomphateur est le costume royal *. Cette royauté éphémère, dans toute la rigueur du terme, finit avec la journée qui l'a vue naître ; le souvenir seul en est conservé perpétuellement' sur des tables de marbre exposées dans le Comitium, et où sont inscrits les noms des triomphateurs, l'année et la date de leurs triomphes, ainsi que les victoires qui les leur valurent *. C'est ce qu'on appelle les Actes des triomphes ^. »
Section VII. — Les Ornements triomphaux. — Labéon après avoir fini ce récit, m'adressant directement la parole : « Je ne sais pas, dit-il, si nous avons pleinement satisfait votre curiosité; nous regretterions d'autant plus de n'y pas avoir réussi, que, grâce à la sublime invention des Ornements triomphaux'', vous pouvez être à peu près sur de ne plus voir de triomphes. — J'aurais bien tort, repartisje, de ne me point trouver satisfait après une telle complaisance. Permettez-moi néanmoins de vous demander encore quelques explications sur les Ornements triomphaux ; je ne crois pas qu'il en soit question une seule fois dans toute l'histoire romaine. — Et vous avez raison, car c'est une invention de nos jours. Pour prétendre aux honneurs du triomphe, la première condition fut, de tout temps, d'avoir combattu sous ses propres auspices *. Je vous l'ai déjà dit implicitement en vous apprenant que l'on n'accordait le triomphe qu'à des généraux en (;hef. Or, depuis que Rome vit sous les lois d'un homme qui seul a le commandement perpétuel des armées, tout se fait sous ses auspices, et lorsque les généraux remportent quelque victoire, c'est ce maître que l'on proclame imperator '. Atticusva vous dire que cela avait également lieu dans l'ancienne république, relativement au général et à son lieutenant*"; j'en conviens : mais du moins alors le triomphe était-il permis à tous; mais alors n'é-
> Tit.-Liv. \XVI.21 ; XLV, :i5. = 2 V. Max. U, 8, G. — Plul. Qiuesl. roni. ]>. Ul.= 3 Plut. P. .Emil. 3-2. = * II. Halir. Hl. 61, 62. = •' Cruler. p. 296, 297, 298. — C Fea, Frammenti di fasti Consolari o Trionfali, p. XXVI, n" 7. = ^ Acia triiiinphonini. IMin. XXXVII, 2. — " Trluniplialia oinampiita. Patprrul. II, 115.— Tar. Ajiiirol. 10. — Tiiuinphalia insiftnia. Tar. Atiii. Il, M. =z» l'alernil. Il, ll."i. — V. Ma\. 11, 8, 2. — Dion. \L111, 42. = 9 Tac. Aiin. 11, 18 ; XIU, 41. = '» Varr. il. R. 11, i.