LA CLOTURE DU LUSTRE. — POPULATION DE ROME
La Lettre que je t'envoie aujourd'hui fait suite à celle que je t'écrivis, il y a trente-quatre ans environ, sur les Censeurs, la Revue du sénat, des chevaliers, et du peuple {") . Je la terminais en te disant que la cérémonie de la Clôture du Lustre dut être omise, parce qu'elle ne pouvait être faite que dans des circonstances heureuses , et qu'alors diverses calamités affligeaient Rome et l'Italie. Aujourd'hui la prospérité de l'empire m'a permis de voir cette importante solennité religieuse.
Tu t'étonneras peut-être qu'il m'ait fallu tant d'aimées pour retrouver cette occasion, la Clôture du Lustre suivant ordinairement le Cens , et le Cens devant, aux termes des édits du roi Servius*, être fait tous les cinq ans. C'est qu'il s'en faut beaucoup que ces édits aient été régulièrement observés^, et que très-souvent l'espace quinquennal d'un Lustre s'est écoulé sans qu'on fit ni Cens ni Clôture. J'ai dit dans la Lettre que je rappelais tout à l'heure que ce fut une longue interruption de ce genre qui amena la création de la Censure. Malgré son institution, il y eut encore dans la suite de fréquentes omissions du Cens, surtout pendant les derniers temps de l'ancienne république , à l'époque où Un dénombrement des citoyens n'aurai fourni qu'une longue et fatale liste de parents, de frères, d'amis armés les uns contre les autres*. De tout temps on a quitté le deuil quand les Censeurs faisaient la clôture du Lustre^ ; dans ces tristes circonstances quelqu'un aurait-il pu songer à prendre des habits de fête?
Vers la fin du septième siècle, on fut quarante-deux ans consécutifs, del'ansix cent quatre-vingt-trois àl'an sept cent vingt-cinq, sans fermer le Lustre. Auguste étant à cette dernière époque consul pour la sixième fois, avec Agrippa pour collègue, accomplit cette cérémonie presque oubliée après une aussi longue période de temps.
Une interruption de vingt années suivit cette clôture ; et l'an sept
1 Servius edixit, etc. Til.-Liv. I, 44. = 2 Censor. de Die natali, 18. = 3 Fest. v. minuilur. («) V. Lettre XIX, t. I, p. 390.
17'2 KOMt: AU SIKCLK D'AUGUSTE.
cent quaninte-cinq^ Auguste y procéda de nouveau , mais seul'. N'étant point alors consul, il se lit investir du pouvoir consulaire ou proconsulaire*, pour ne paraître point, dans cet acte , s'emparer de la Censure, qu'il avait refusée, comme je l'ai dit ("). Le pouvoir consulaire ou proconsulaire lui donnait le droit de faire le Cens et de fermer le Lustre hors de Rome ^ , ce qui sauvait la légalité , ces deux opérations n'ayant jamais lieu qu'au Champ-de-Mars*. Je t'ai parlé, dans le temps, de cette mémorable solennité, mais il parait que lu n'as pas reçu ma lettre.
Enfin, après un nouvel espace de vingt-deux années, Sex. Pompeius et Sex. Appuleius étant consuls, l'Empereur s'est fait encore décerner le pouvoir consulaire et vient, malgré son grand âge, de fermer le Lustre une troisième fois, avec Tibère, son beau-fils, qu'il a pris pour collègue ^.
Puisque les tabellaires ont perdu le fascicule ® comprenant la lettre où je te parlais de la précédente clôture duLustre, je vais recommencer la description de cette cérémonie, que le prince et son fils accomplirent suivant ions les rites observés jadis par les Censeurs''. La veille, ils se rendirent, après minuit, à Y Autel de Mars, dans le Champ-de-Mars, devant le Panthéon*, pour prendre les auspices^ N'en ayant rencontré que de favorables, l'Empereur commanda , dans les ternies suivants, à un héraut, de convoquer les citoyens '" : « Que cela soit avantageux, heureux, propice et salutaire au peuple « Romain des Quirites", et à moi, et à mon collègue '-, à la foi et à « notre magistrature. Convoque vers moi tous les Quirites, fanlas- « sins , hommes armés ou sans armes , les, curateurs de toutes les « tribus , et quiconque voudra se présenter pour lui-même ou pour « un autre. »
Le héraut fît d'abord sa convocation sur l'area même de l'Autel où les auspices venaient d'être pris, et ensuite du haut des murs de la ville '\
Au point du jour** , les magistrats, parfumés de myrrhe et d'aromates, descendirent au Champ-de-Mars'». Autrefois, les Censeurs
1 Lap. Auovr. col. 2. =« Ibid. —Hion. LV, 15. = ' Spanlieim. De usu cl prœsl. Nuniismal. t. U", p. 472. = * Til.-Liv. I, ii. = 5 Lap. Ancyr. Ibid. = « Fasriculum. Cic. ad Allie. U, 15; V, 11, 17; XI, 22, etc. = '^ Conjecture. = ^ Plan et Deseiipt. de Kome, n» 193. = 9 Lettre XXX, t. U, p. 71. = *<> rrccconi sic imperato ut viros vocet. Varr. L. L. VI, (? 86. = >' Ibid. = i^ Ibid.— Tit,-Liv, XL, 46. = '3 De mœris. Varr. Ibid. § 87. = »* Ubi lucet. Ibid. — Prima luce. Til.-Liv 1, 44. = i» Varr. Ibid. {<•) V. Lettre MX, t. 1, p. 590.
LLÏTlir. lAXÎII. 475
liraient au sort, on présence de tous ces dépositaires du pouvoir public, lequel des deux aurait l'honneur de faire la lustration* ; mais aujourd'hui cette formalité ne fut point nécessaire, personne ne pouvant primer l'Empereur.
Cependant le peuple arriva de tous côtés, marchant en centuries-, et les chevaliers en escadrons'. Ils se rangèrent autour de l'Autel et dans toutes les parties du Champ-de-Mars, près des jardins d' Agrippa d'une part, et de l'autre jusqu'au Bois Sacré, derrière le Mausolée*.
Aussitôt que tous eurent pris place, l'Empereur, suivi des collèges sacerdotaux, des deux consuls Sex. Pompeius et Sex. Apuleius^, ainsi que des autres magistrats, partit de l'Autel de Mars en faisant conduire devant lui un Suouctaurile, c'est-à-dire un porc, une brebis, et un taureau®. Des popes ayant des noms heureux menaient les victimes ^ Il y en avait un pour chaque animal, qu'il guidait en l'empêchant de s'écarter soit à droite, soit à gauche. Celui qui conduisait le taureau le tenait par une corne*.
La sainte procession lit trois fois le tour de l'immense peuple' qui remplissait la plaine de Mars, ce qui dura plusieurs heures, et revint ensuite se ranger près de TAutel d'où elle était partie. Un fait assez singulier se passa en ce moment : un aigle qu'on avait vu descendre du haut des airs et voler plusieurs fois autour de l'Empereur, prenant tout-à-coup son essor vers le Panthéon, alla se percher dans la frise du fronton de ce temple, sur la première lettre du nom d'Agrippa^"). Auguste le suivit de l'œil, et parut frappé de la préférence que l'oiseau avait donnée à la lettre A ; son esprit superstitieux y vit un présage funeste pour lui-même '", bien que rien, même dans son extérieur, n'annonce la caducité de la vieillesse " ; et quand un scribe vint, suivant l'usage, se présenter devant lui avec des tables où était inscrite la prière à prononcer en pareille occasion pour le prochain Lustre : « Je ne saurais , dit-il, faire des vœux dont je ne verrai point l'accomplissement. » Et se tournant vers Tibère, il lui commanda de le remplacer '^
Ce dernier s'approcha. Le scribe commença de lire à haute voix , sur les tables publiques, l'invocation suivante, dont le fds de l'Eni-
1 Varr. L. L. VI, § 87. - Til.-Liv. XXXVMl, 36. = 2 Tit.-Liv I. 44. — D. Halic. IV, 22. = 3 Til.-Liv. — 1). Halic. /6i(/.— Projierl. IV, 1, v. 20. = * Conjecluie. =5 Lap. Ancyr. col. 2. = ^ Til.-Liv. I, 44. — .\scon. in Divinat. p. 20. = "^ Cic. lio Divinal. I, 4.5. — Plin. XXVIII, 2. =: » Moiell. CoL Traj. lab. C, § 7, 37 ; F, g 78. =» I). Halic. /frjj. — Serv. in Virg. FgL 10, v. 55 ; in Alneid. VU, y. 25L — "> Sud. A\ig. 97. — " Ibid. 79. = <2 Ibid. 97. (") V. Lellrc V, l. I p. 2i9.
pereur répéta toutes les paroles à mesure qu'elles étaient prononcées ' : « Puissent les dieux immortels maintenir toujours la répu- « blique clans Tétat où elle se trouve actuellement^.))
Tibère immola le taureau^, et successivement les deux autres victimes. Les popes les égorgèrent; les entrailles furent offertes sur l'Autel, et dès que le sacrifice eut été accompli selon les rites accoutumés *, l'assemblée s'ébranla pour rentrer dans la ville.
On doit à Scipion l'Africain la formule de prière, pleine de sagesse et de modération , dite à la clôture du Lustre : originairement on demandait aux dieux d'améliorer et d'accroître l'empire; le vainqueur de Cartilage se trouvant Censeur l'an six cent onze, à l'époque du cinquante-septième Lustre, dit au scribe qui lui lisait la formule: « La république est assez grande et assez puissante ; je me borne donc à demander sa conservation perpétuelle. )) Aussitôt il fit insérer la nouvelle formule dans les tables publiques, et désormais les Censeurs n'en prononcèrent plus d'autre. Ce grand homme sentit sagement qu'il était convenable de demander l'accroissement de l'empire Romain à l'époque où l'on allait gagner les triomphes à six ou sept milles (") de Rome , mais que la république qui embrassait plus de la moitié de la terre se montrerait insatiable de désirer davantage , et devait se trouver très-heureuse de ne rien perdre de ses possessions^.
Si l'on fait quelquefois le recensement du peuple sans faire la clôture du Lustre, jamais on ne clôt le Lustre sans recenser le peuple. Ce mot de peuple ne comprend pas uniquement la population de la ville, mais aussi tous les citoyens Romains de l'empire. Depuis environ un demi-siècle que ce nombre s'est considérablement accru, il ne s'élève néanmoins qu'à un peu plus de quatre millions de têtes. En voici le compte exact : l'an sept cent vingt-cinq il était de quatre millions soixante-trois mille; l'an sept cent quarante-cinq on le trouva de quatre millions deuxcent trente-trois mille; enfin aujourd'hui, l'an sept cent soixante-sept , il est de quatre millions trentesept mille*.
Un fait assez remarquable, et dont les registres des Censeurs font foi ■', c'est que dans aucun recensement la population de Rome n'a
1 Scriba ex publicis tabulis solenne ei prsecationis carmcn prœibat. V, Max. IV. 1 , 10. = 2 Ibid. = 3 Cic. de Oral. Il, 66. = * Lettre XXW, t. H, p. 145. = « V Max. Ibid. = 6 Lap. Ancjr. col. 2. = 7 Cic. pro Milo. 27. — n. Halic. I, 16 : IV, 5. (<») 9 ou 10 kilomètres.
jamais été comptée à part *. Le dénombrement fut institué pour faire connaître combien la république pouvait mettre de combattants sur pied, et l'on s'inquiétait peu qu'ils habitassent Rome ou Tibur , la Campanie, le Latium.ou telle autre province.
Cependant la population proprement dite de Rome, dans toute la rigueur, dans toute l'étendue du terme, c'est-à-dire ses habitants, citoyens ou esclaves, femmes ou enfants, a du être connue à toutes les époques, bien qu'on n'en ait pas conservé de témoignages authentiques , comme ceux du Cens général. En etfet , il est impossible que les magistrats chargés d'administrer la métropole de l'empire, de veillera son bien-être, à sa tranquillité, à sa subsistance, ignorassent combien d'individus ils avaient h. régir, combien de bouches à nourrir ; c'eût été manquer des premières notions nécessaires à des gouvernants; seulement on se bornait à la connaissance du temps présent, et comme on ne voyait pas la nécessité d'en transmettre la mémoire à l'avenir, cette connaissance n'eut jamais que la durée incertaine et fugitive de la tradition orale.
L'immense population qui anime Rome étant un des spectacles les plus extraordinaires qu'on puisse voir , je me suis senti porté naturellement à m'enquérir de son état exact , car c'est véritablement toute une nation qui remplit la cité de Romulus, surtout depuis cinquante ou soixante ans. Des vieillards, qui vivent encore, m'ont assuré que vers la fin du dernier siècle, lorsque les guerres civiles de César éclatèrent, Rome comptait douze cent quatre-vingt mille habitants. A la suite de ces grands désastres le nombre des habitants se trouva sensiblement diminué *.
Le dictateur , effrayé de voir le dépeuplement faire des progrès, prit des mesures pour l'arrêter : Tan sept cent huit, il proposa des récompenses à ceux qui auraient plusieurs enfants^ ; défendit qu'aucun citoyen âgé de plus de vingt ans, et de moins de quarante, s'absentât d'Italie plus de trois ans de suite, à moins d'être retenu par la milice ; qu'un fils de sénateur voyageât en pays étranger, s'il ne faisait partie de la suite de quelque magistrat ; il enjoignit aux éleveurs de bestiaux d'avoir au moins le tiers de leurs pasteurs de condifion libre; de plus, il gratifia du droit de cité romaine tous ceux qui professsaient la médecine et les arts libéraux à Rome, afin de les . engager à s'y fixer, et d'en attirer d'autres encore dans la ville ^.
» Til.-Liv. I, U ; XXXVIII, 56. = « Dion. XLIII, 25, = » Suet. Cœs, 42. J
17f. ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
LEmperenr lit aussi, dans le même but, des lois qui punissent les célibataires et récompensent les pères de famille* ; cependant la paix dont on a joui presque constamment sous ce prince , bien plus que ses lois et celles de son père adoptif, a permis à la population de Rome de remonter non-seulement à son ancien taux, mais de le surpasser : la ville, avec ses inmienses faubourgs , compte aujourd'hui treize cent mille habitants, au moins, y compris les étrangers*. J'entends par étrangers ceux qui n'y sont que passagèrement, car parmi les habitants à demeure, la plus grande partie ne sont point enfants de Rome. « Regardez, médisait dernièrement le fils de mon ancien « hôte, cette foule à laquelle suffisent à peine les habitations de (( notre ville immense : la plus grande partie est privée de sa patrie. « Des villes municipales, des colonies, de la terre entière, on afflue « vers cette cité. Les uns sont conduits par l'ambition , les autres « par des fonctions publiques , ou par des ambassades , ou par la dé- « bauche, qui se plait dans les villes opulentes, toujours favorables o aux vices; ceux-ci sont attirés par l'amour des arts libéraux et « des spectacles; ceux-là par l'amitié , ou le désir de produire leurs « talents sur une plus grande scène; les uns viennent y faire trafic « de leurs attraits, les autres de leur éloquence. Enfin des hommes « de toute espèce accourent dans une ville qui paie généreusement les « vertus et les vices. Appelez chacun de ses habitants , demandeza lui d'où il est, vous verrez que la plupart ont quitté leur pays natal « pour s'établir dans la plus grande et la plus belle ville du monde, « mais qui n'est pas la leur , dans Rome , pour ainsi dire, patrie « commune du genre humain *. » — « Par la manière dont votre « ville, repartis-je, grossit incessamment sa population, il semble (( quelle obéisse à une loi de sa nature envahissante : quand elle était (( faible , elle a conunence par absorber les peuples ses voisins; « maintenant, on dirait qu'elle veut absorber Tunivers. »
1 Suet. Ans. 31.— Dion. LIV, 16, 50.— Lettre L\\VI.= 2 Senec. Consol. ad Ilelv. 6.
LES ORATEURS, OU l'ÉLOQUEXCE PACIFIÉE.
Voilà un double titre dont le second semble impliquer contradiction avec le premier. Les orateurs, chez les nations policées, sont les organes de la liberté, et l'on ne pacifie pas la liberté, on la tue ; mais aujourd'hui tout en est là dans cette république monarchique : depuis les institutions jusqu'aux coutumes, on change, on transforme, on anéantit, sous prétexte de diriger, de modérer, de régler, d'améliorer même; il n'est rien sur quoi la main d'Auguste ne s'appesantisse pour éteindre et pour étouffer. En restreignant l'éloquence, c'est d'ailleurs une autre manière de mettre la gloire en interdit, afin que l'Empereur soit seul en vue, qu'il soit, autant que possible, l'unique illustration de la république.
Je ne sais peindre que ce que je vois ; aussi je ne t'aurais point parlé des orateurs, classe de citoyens qui de tout temps jouèrent un si grand rôle dans l'histoire romaine, si le hasard d'une longue conversation que je viens d'avoir avec Atticus sur ce sujet ne m'avait mis à même de le traiter. Je te la rendrai telle qu'elle eut lieu, et tu reconnaîtras dans les paroles du vieillard cet esprit facile à la soumission cpii le distingue, un peu tempéré néanmoins par son penchant pour le génie oratoire qui produisit jadis tant de belles choses. Quelque temps après la publication de l'édit de l'Empereur, qui relégua dans le temple de Mars-Vengeur le débat des causes publiques, je manifestais, ainsi que beaucoup d'autres citoyens, le triste effet qui résultait de cette mesure, et dont même je crois t'avoir parlé dans le temps '. Atticus fut presque de mon avis, et, sans formuler un blâme direct, parla cependant en termes de regrets de la condition misérable à laquelle l'édit impérial avait réduit l'éloquence.
Comme notre conversation fut assez développée et assez méthodique, je la diviserai en sections pour en faire mieux ressortir les principaux points.
Section I. Des orateurs et de l'éloquence sous l'ancienne république. « L'Empereur n'a pas tué l'éloquence comme on le lui re-
' Lettre XLI, i. H, p. 215.
III i -2
proche, débuta par me dire Atlicus, il l'a pacifiée, ainsi que tout le reste *. Sans doute nous n'aurons i)lus cette grande éloquence qui, semblable à la flamme, a besoin d'aliments pour l'entretenir, de mouvements pour Texciter, et ne jette d'éclat qu'en brûlant; mais elle n'était plus compatible avec notre nouvelle constitution si bien ordonnée, avec notre république si tranquille, si heureuse. Qu'au point de vue purement oratoire, l'édit de l'Empereur provoque quelques regrets, je le conçois, car il faut convenir que les Orateurs pouvaient se promettre de bien plus grands avantages dans cette ancienne licence, dans cette fermentation générale, lorsque tout était confondu, lorsqu'il n'y avait pas un modérateur unique, et que chaque orateur mettait son habileté à jeter un peuple insensé dans toutes les erreurs qu'il pouvait lui persuader. De là cette multitude de lois et celte ambition de popularité ; de là ces harangues de magistrats qui passaient, pour ainsi dire, les nuits sur les Rostres ; de là ces accusations intentées aux hommes puissants, et ces inimitiés qui s'attachaient même aux familles ; de là les factions des grands et les luttes perpétuelles du Sénat contre le peuple*. Tout cela, en déchirant la république, exerçait féloquence et lui procurait de brillants avantages. Plus on avait de talent pour la parole, et plus on arrivait facilement aux honneurs ; plus, dans les honneurs mêmes, on avait d'avantages sur ses collègues, plus on se ménageait de crédit auprès des grands, d'autorité dans le Sénat, de réputation et de célébrité parmi le peuple '.
« C'étaient les hommes éloquents que les nations étrangères s'empressaient de choisir pour patrons. Les magistrats qui partaient pour leurs provinces, les magistrats qui en revenaient, redoutaient leurs talents, recherchaient leur amitié ; on eijt dit que les prétures et les consulats venaient au-devant d'eux. Simples citoyens, il semblait qu'ils conservassent encore leurs magistratures, puisque leur avis, leurs décisions gouvernaient le peuple et le Sénat. On pensait généralement que sans éloquence on ne pouvait dans Rome atteindre à une place éminente et distinguée, ou s'y maintenir.
« En effet, au moment où l'on y songeait le moins, il fallait paraître dans l'assemblée du peuple pour le haranguer. Au Sénat, c'était peu de dire brièvement son avis*, si on ne le soutenait avec
1 Ipsam quoque eloquenliam, sicut omnia alla, pacaverat [Augustus]. 8. = * Ibid. 36. = 3 Ibid. — Cic. de Oral. 1, 4. — * In senalu breviler
Tac. de Oral.
58. = 2 Ibid. 36. = 3 Ibid. —Cic. de Oral. 1, 4. — * In senalu breviler censere. Tac. Ibid. 36.
talent et avec éloquence. Avait-on encouru quelque niécontentenienl, vous suscitait-on quelque accusation, vous deviez vous défendre vous-même. Jusqu'aux simples dépositions dans les causes publiques, on ne les donnait point absent ni par écrit, mais en personne et de vive voix. Ainsi, à tout l'appât des récompenses se joignait une nécessité urgente. Non-seulement il était beau, il était glorieux d'être éloquent, mais le contraire avilissait. Quiconque fût resté muet, sans pouvoir répondre, se serait cru déshonoré. Aussi la honte n'aiguillonnait pas moins puissamment que l'intérêt; on eût rougi de descendre dans la classe des clients, et de n'être plus compté dans celle des patrons; de laisser passer à d'autres des relations héréditaires, de se donner un renonf d'inertie et d'incapacité, soit en n'obtenant point les grandes places, soit en remplissant mal celles qu'on aurait obtenues ^
« Mon âge me donne le triste privilège d'avoir vécu avec presque tous les hommes marquants du siècle dernier. Pompée, Crassus, Lucullus, les Curions, César, Brutus, et autres. Tous, en général, donnaient beaucoup de soins et de temps à l'éloquence ^, art indispensable, je le répète, et aux développements duquel les temps furent plus favorables que jamais. Quelle différence, en effet, d'avoir à parler sur un larcin, comme aujourd'hui, sur une formule de droit, sur un interdit, ou bien sur les brigues des comices, les déprédations des proconsuls, les massacres des citoyens! Sans doute il vaut mieux que de pareils désordres ne se renouvellent point, et nous devons nous louer d'une constitution qui nous met à l'abri de tels attentats; mais enfin, quand ils avaient lieu, ils fournissaient une riche matière à l'éloquence, car l'imagination s'agrandit avec les objets, et le génie oratoire ne peut paraître dans toute sa pompe et dans tout son éclat s'il ne trouve un sujet qui le soutienne. Ce qui fait la gloire de Démosthènes, ce ne sont pas, je pense, ses discours contre ses tuteurs; et les oraisons pour Quintius ou pour Archias ne contribuent que fort médiocrement à celle de moucher Cicéron. Catilina, Verres, Milon, Antoine, voilà les hommes qui ont environné son nom d'un éclat immortel ; je ne veux pas néanmoins conclure de cela que l'avantage d'avoir un beau sujet de discours puisse jamais compenser le malheur que causent à une république de mauvais
* Tao. de Oral. 36. = 2 ibid. 37 ; Ann. XI, 7. — Cic. pro Murena, 2, 37; de Legib. Il, 3 ; pro Balbo. 1.— Plut. Cses. 4.— Plin. VII, 27.
citoyens; mais je cite ces exemples pour prouver de plus en plus ce que je viens d'avancer, que l'éloquence se plaît surtout, qu'elle règne au milieu des troubles et des orages '.
« La manière toute paternelle dont lajustice s'administre aujourd'hui, la tiédeur que les citoyens mettent à accepter des fonctions judiciaires, les lieux mêmes où se jugent les causes publiques ou privées, sont encore un nouvel obstacle à l'éloquence. L'orateur a besoin de cris et d'applaudissements ; il lui faut un théâtre, avantage qu'avaient journellement les orateurs alors que le Forum suffisait à peine à contenir la foule des citoyens, et des plus distingués, qui s'y rendaient de toutes parts ; alors qu'une multitude de clients, les tribus, les députations des municipes, et une partie de l'Italie venaient soutenir les accusés en péril; alors que le peuple Romain croyait sa dignité personnelle intéressée dans tous les jugements. J'ai assisté aux affaires de G. Cornélius, de M. Scaurus, de T. Milon, de L. Bestia, de P. Vatinius : ce fut un concours universel pour venir entendre et leurs accusateurs et leurs défenseurs ^. Quand l'Orateur, debout devant le tribunal de pierre, apercevait tout un peuple d'auditeurs, eùt-il été le cœur le plus froid, le plus glacial, l'enthousiasme de cet auditoire passionné aurait suffi pour exciter, pour enflammer son génie'. Nous avons les harangues prononcées dans ces occasions, et certes leurs auteurs n'en ont jamais fait de plus belles *.
« Ce peuple perpétuellement assemblé, le droit qu'on avait d'attaquer impunément ce qu'il y avait de plus puissant, l'idée seule qu'on s'illustrait par ces inimitiés, idée si bien établie que la plupart des harangueurs n'épargnaient pas même un Scipion, un Sylla, un Pompée, combien tout cela ne devait-il pas donner de chaleur et de fermentation au génie des orateurs? car la grande éloquence, celle qui se fait remarquer, est fille de la licence, de cette licence qu'on appelait follement liberté; elle est la compagne des séditions, l'aiguillon des fureurs populaires; elle ne sait ni condescendre ni servir; c'est une rebelle, une téméraire, une arrogante, qui se montra toujours incompatible avec les constitutions bien ordonnées.
« A-t-on jamais entendu parler d'un orateur à Lacédémone ou dans la Crète, deux cités dont on nous vante les sages lois et les sévères institutions? On ne connaît pas non plus d'éloquence chez les
« Tac. de Oral. 57. = 2 Ibid. 59. = » ibid.- Cic. de Oral. U, 8r>. = * Tar. Ihid.
LETTIŒ LXXIV. 18 1
Macédoniens, chez les Perses, chez tous les peiiplescontenusparune autorité fixe. Quelques orateurs ont brillé à Rhodes ; on en compte beaucoup à Athènes où c'était le peuple, où c'étaient les ignorants, où c'étaient tous, pour ainsi dire, qui pouvaient tout. Il en fut de même de notre république : tant qu'elle s'égara, tant qu'elle se laissa consumer par les factions, par les dissensions, par la discorde, tant qu'il n'y eut ni paix dans le Forum ni concorde dans le Sénat, ni règle dans les jugements, ni respect pour les supérieurs, ni retenue dans les magistrats, elle produisit une éloquence incontestablement plus vigoureuse, comme les terres qui n'ont jamais été domptées par la culture produisent des herbes d'une végétation plus riche. Mais la république paya trop cher le talent oratoire des Gracques, s'il fallut endurer aussi leurs lois, et toutes les perfections de l'éloquence ne rachètent pas pour Cicéron le malheur de sa fin tragique ^ »
Section II. Rareté des bons Orateurs. — Qualités requises pour former un bon Orateur. — Les souvenirs réveillés par ces dernières paroles provoquèrent un peu l'émotion d'Atticus, et il s'ensuivit un instant de silence dont je profitai pour remercier mon ami des détails qu'il venait de me donner. « Une chose m'étonne, ajoutai-je ; c'est que tant de personnages se soient trouvés qui aient possédé le talent de la parole à un degré si éminent, que nécessairement ce devait être un don de la nature. — Oui, et de l'étude, me répondit Allicus. Mais les Orateurs, j'entends les véritables Orateurs, n'ont pas été si communs que vous le pensez ; dans tous les siècles et chez tous les peuples, le nombre en a toujours été fort restreint. A peine Rome eu compte-i-elle quelques uns sortant de ligne , et c'est tout au plus si l'on en trouve un supportable par génération^. Que cela ne vous étonne point: l'éloquence est quelque chose de plus grand qu'on n'imagine, et elle exige une immense réunion d'études et de talents *: dans la composition du discours, choisir les termes et en étudier l'arrangement; connaître à fond toutes les passions que la nature a mises dans le cœur dp l'homme, puisque tout l'effet du discours consiste à émouvoir et à calmer les âmes* ; être doué de la sensibilité la plus exquise (si l'on veut que l'auditeur se livre à la douleur, à la haine, à l'indignation, à la crainte, à la pitié, à la compassion , il faut que tous ces sentiments soient profondément imprimés dans l'âme de
1 Tac. de Oral. 40. = « Cic. de Oral, 1, 2 ; Urul. 97. =3 Id, de Oral. 1, 4. = * Ibid. 5.
celui qui veut les inspirer *) ; y joindre une certaine grâce , une plaisanterie légère, l'élégance d'un homme né libre; la rapidité et la précision dans la réplique ou dans l'attaque , unies à la délicatesse et à l'urbanité ; avoir une connaissance approfondie de l'antiquité afin de s'appuyer au besoin de l'autorité des exemples ; posséder suffisamment les lois et le droit civil : telles sont, en abrégé, les qualités nécessaires à l'Orateur.
« Parlerai-je de l'^c^ion, qui comprend l'attitude , le geste , l'expression de la physionomie, les inflexions si variées delà voix ? CetJe seule partie renferme elle-même d'extrêmes difficultés , et l'art frivole des histrions peut nous en donner une idée : ils passent leur vie à former leur voix, à composer leurs traits et leurs gestes, et cependant combien il en est peu dont nous soyons satisfaits ! Que dirai-je de la mémoire, ce trésor de toutes nos connaissances ? Si elle ne conïerve les conceptions de la pensée , si elle ne recueille fidèlement et .es idées et les mots , les talents les plus précieux sont perdus pour .'Orateur^.
« — Vous parlez là du parfait Orateur , et je ne m'étonne plus alors que le nombre en ait été si restreint. — Je parle de l'Orateur , et quiconque manque des qualités que je viens d'énumérer ne mérite pas ce beau nom. Tous les hommes qui s'en sont montrés vraiment dignes ont considéré l'éloquence comme renfermant en elle cet ensemble de connaissances que doit posséder l'homme le plus éclairé*. Voici, mon ami , ce qu'un des plus grands génies que la terre ait jamais produits écrivait il y a quelques années : « Le véri- « table Orateur doit connaître les objets qiii ont rapport à la société « humaine, puisque aucun ne lui demeure étranger , et qu'ils ren- « trent dans son domaine; il faut qu'il les ait tous étudiés, mé- « dites, discutés, approfondis. A ce titre, mettons l'éloquence « au rang des premières vertus : quoiqu'elles soient toutes égales, « il en est cependant qui ont plus d'éclat et de charmes que les « autres : telle est l'éloquence , qui , embrassant à la fois toutes « les connaissances, exprime, interprète toutes les pensées, toutes « les affections de l'âme, entraîne l'auditeur et le fait mouvoir à son « gré.»
a C'est Cicéron qui définit ainsi l'éloquence , et il ajoute , comme un juste complément de sa définition si exacte, ou plutôt connue le
' Cic. de Oral. Il, 45. = ^Ibid. I, 5. = 3 Ibid. 2.
résumé d'une définition profondément sentie, que « le grand Orateur présente à l'esprit étonné de ses auditeurs l'image d'un dieu parmi les mortels ' . »
Section III. Etudes de l'Orateur. — De l'action oratoire. — « Tout cela , repris-je contrarie un peu quelques faits que j'ai recueillis sur les Orateurs de Rome : par exemple , j'ai lu dans un ouvrage de Cicéron que Crassus et Antoine furent les premiers Romains qui aient élevé l'éloquence à cette hauteur oui' avail portée le génie de la Grèce*. — Rien de plus vrai. — Cependant Antoine avait peu d'instruction, et lui-même s'en vantait^. — Désabusez-vous, ô mon enfant*: Antoine affichait le mépris du savoir, mais par calcul, pensant produire plus d'impression sur le peuple, s'il faisait croire que l'art demeurait entièrement étranger à son éloquence ^ Supposons un instant , ce que je n'admets point, qu'Antoine ait été un ignorant, il n'en serait pas moins vrai que le petit nombre de ces génies privilégiés, sur lesquels repose toute la gloire de l'éloquence, n'arrivèrent à ce haut degré de distinction qu'en se livrant avec une ardeur infatigable à des travaux infinis , en suivant un vaste plan d'études embrassant tous les genres de connaissances ^ Dire qu'ils les approfondissaient toutes, non ; cette aptitude universelle n'a jamais été donnée à la nature humaine ; mais ils les cultivaient, et non contents d'étudier à fond la jurisprudence, ils prenaient quelque teinture des belleslettres, de la musique et de la géométrie ; car beaucoup de causes , presque toutes mêmes, exigent la connaissance du droit, et dans quelques-unes le besoin des autres sciences se fait sentir''.
c( Je ne vous citerai qu'un exemple , et vous me pardonnerez de choisir Cicéron , l'homme qu'on s'accorde à regarder comme un Orateur sans rival *, le plus sublime des Orateurs®, le seul génie dont la grandeur fut comparable à celle de l'empire romain '°. Il ne se contenta pas, ainsi que les jeunes gens faisaient alors et font encore aujourd'hui, de s'attachera un Orateur fameux , de l'accompagner en tous lieux, de fréquenter sa maison, d'assister à ses plaidoyers •' , de se mettre sous sa discipline **, et d'aller voir toutes les luttes les plus remarquables du Forum ou du barreau ''; ce moyen, qui sert à faire
» Cic. de Orat. lU, \k. = 2 Id. Brut. 56, 43. = 3 M. Orat. 5 ; De Oral. H, 1, 7, 14. » 0 puer. Ilor. 11, S. 1, v. CO. = 5 Cic. Ibid. = « Tac. de Orat. 50. = '' Ibid. 51. = 8 (juint. Inst. Oral. U\, 1. = 9 Catul. 46. = '« Senec. Controv. I, proœm. = " Quint. Ibid. X, 5. — Cic. de Offic. H, 13; de Amicit. 1.— Tac. de Orat. 2, 21, 34. = '2 Cic. Phillpp. Il, 2. = 'S Tac. Ibid. 54.
J84 ROME AU SltCLE D'AUGUSTE.
connaître un jeune homme avec plus de facilité et du meilleur cùlé', ne lui suftil pas : en même temps il alla chez Q. Mucius apprendre le droit civil ; chez Philon, de la secte acadén)ique , et chez Diodote le stoïcien , s'instruire à fond de toutes les parties de la philosophie. Non content de ces maîtres que Rome lui avait fournis, il parcourut la Grèce et l'Asie, afin de recueillir dans tous les arts tous les genres d'instruction. Aussi s'aperçoit-on, en lisant ses écrits, que ni la géométrie , ni la musique , ni les belles-lettres , ni aucune enfin des sciences utiles ne lui sont étrangères: il étudia les finesses de la dialectique , les leçons de la morale , les lois du cours des astres , les principes de la physique ; et c'est de tous ces arts, de cette érudition si variée, de celte universalité de connaissances que se forma, que se grossit ce fleuve inépuisable d'éloquence*.
« Que de nuits n'a-t-il point passées pour arriver là ! combien de fois n'a-t-il pas, comme on dit, avalé la fumée des veilles ' ! mais aussi il devint la vivante image de l'Orateur parfait, qui, suivant Antoine, ce savant ignorant, devait réunir « à la flexibilité de l'organe, à la ra- « pidité de l'expression , au jeu de la physionomie , à la noblesse « dans les manières et dans tout l'extérieur, la subtilité du dialec- « ticien, la raison des philosophes et presque l'élocutiondes poètes, « la mémoire des jurisconsultes, l'organe des acteurs tragiques, et c( le geste des comédiens les plus habiles *. »
« — Ces derniers mots me rappellent ce que vous avez dittout-àl'heure de Y Action; ne l'avez-vous pas confondue avec la prononciation, ou bien vous aurais-je mal compris? — On dit indistinctement Y Action ou la prononciation; maison se sert plus communément du premier terme ^ L'Action est ce qui domine dans l'art de la parole, et rien n'aide davantage à pénétrer dans les cœurs ; elle les remue , les façonne, les plie à son gré; elle montre, en un mot, l'Orateur tel que lui-même veut paraître*. Sans elle, le meilleur n'obtiendra aucun succès ; avec elle, un médiocre l'emporte sur les plus habiles '' ; et parmi les plus habiles, il s'en rencontre qui portèrent si loin ce talent, que l'on disait d'Antoine que ses gestes exprimaient moins les paroles que les pensées*. On demandait à Démosthènes quelle était la première qualité de l'Orateur ? Y Action , répondit-il. — La se-
1 Cic. do Offic. II, 13 = î/rf. Biul. 89, 91.— Tar. dr Orat. 30. — Piul. Cic. 4. = ' Fuligo lucubralioiium bibrnda. (Juint. Insl. oral. XI, 3. = * Cir. de Orat. I, 28. » Ouinl. Jbid. = 6 Cic. Brul. 38. = ^ Id. de Orat. III, 56; Orat. 17. — Quinl. Ibid. = s Cic. Brut. 38.
LEÏTUt; LXXIV. iHh
conde? Y Action. — La troisième? L'Actiun\ Ce iiiot , dans leqml vous trouverez peut-être un peu d'exagération, peint toute l'importance de Y Action dans le discours. Les Orateurs, qui sont les acteurs de la vérité même, devraient, par une conséquence bien naturelle, servir en ce point de modèle aux histrions, qui n'en sont que les imitateurs; mais le contraire arrive ^ elles premiers vont à l'école des seconds *.
« Du temps de la grande éloquence, Y Actions opéré des prodiges : c'est par elle, plutôt que par son éloquence, que Lentulus a été si estimé; par elle que C. Gracchus, déplorant la mort de son frère, arracha des larmes au peuple romain * ; par elle que L. Apuléius Saturninus , ce digne successeur des Gracques , acquit sa grande réputation d'Oraleiu\ Je portais encore la toge prétexte, lorsqu'il brillait de tout l'éclat de son talent ; néanmoins je me souviens très-bien que c'était plutôt son extérieur, son geste, la manière même dont il se drapait dans ses vêtements, que la richesse de son élocution et une certaine justesse de pensée, qui captivait son auditoire ^. V Action est en cfièt ce qui pénètre le plus dans les cœurs; elle les remue , les façonne, les plie à son gré; elle montre les Orateurs tels qu'ils veulent paraître *.
« Crassus et Hortensius durent pareillement à Y Action une partiede tous ces grands succès'', qui se sont passés sous mes yeux. 11 est généralement reconnu qu'Horlensius parlait mieux qu'il n'écrivait^, et Crassus possédait l'art de faire éclater son énergie , sa véhémence, sa douleur, non-seulement dans ses regards, dans ses traits , dans ses gestes, mais jusque dans le mouvement de son doigt ^ !
« Hortensius mettait la plus grande importance à composer l'habitude de son corps ; il l'étudiait avec un soin je dirai presque plus grand que l'éloquence même, au point qu'il aurait été difficile de décider si Ton éprouvait plus de plaisir à l'entendre qu'à le voir. Aussi, à l'opposé des autres Orateurs, il servait de modèle aux comédiens, et les Roscius, les iEsopus, se pressaient dans la foule de ses auditeurs*".
« Chez les anciens Orateurs , rien de plus simple que Y Action ; elle se bornait au geste des bras et au jeu de la physionomie. Du
> Cic. Brut. 38 ; De Oral. 111, 56 ; Oral. 17. — Uuiiil. liislil. oral. XI, 3. = 2 Cic. d.' Oral. III, 56. =^ Ibifl. 1, 34, 59. — l'iul. Cir. 3. - Dion. Xl.VI, 18. = <> Quint- Inslil. oral. XI, 3. = 5 Cic. Brul. 62. = « /éîrf. 38. = ■? (Juinl. Ibid. = ^ Cic. Oial. ZS. — 9 Id. de Oral. Il, 45.— (Juint. Ihid. = i» V. .Max. VIII, 10, 2.
reste, ils se tenaient constamment à la même place. Caïus Gracchus commença le premier à se promener sur la tribune, en haranguant, et à tirer sa toge de dessus son épaule*. L'usage de ce mouvement ambulatoire prévalut, mais la convenance voulut que Ton n'en usât que rarement, et que l'on se bornât à quelques pas ^.
« Je ne saurais , mon cher Camulogène , vous faire concevoir par la parole une complète idée de Y Action oratoire, chose de sa nature assez inénarrable ; je vais cependant essayer de vous donner quelques explications sur ce sujet , mais uniquement pour condescendre à votre curiosité.
(( Un geste commun à tous les Orateurs, et qui passe à bon droit pour un signe de chaleur et d'émotion, c'est de se frapper le front et la cuisse, c'est de taper fréquemment du pied ^, surtout au commencement et à la fin des discussions animées. Le bras a beaucoup de grâce , lorsque , en effaçant les épaules , on lui donne une étendue raisonnable*, lorsqu'on le projette en avant, comme pour lancer le trait de l'éloquence ^ et qu'on déploie les doigts en allongeant la main. Jamais la main ne doit aller plus haut que les yeux, ni descendre plus bas que la poitrine. Placer le doigt du milieu contre le pouce, et allonger les trois autres compose un geste assez fréquemment employé quand on entre en matière ; il sied bien alors qu'il est modéré, que le bras se porte modestement à droite et à gauche, et que la tête et les épaules suivent insensiblement le mouvement de la main. Non-seulement le doigt du milieu, mais celui qui précède, se plient fort bien contre le pouce : cela fait un geste plus pressant.
« Quand je vous parlerais toute une journée , je ne parviendrais pas encore à vous expliquer toutes les manières diverses dont les mains prennent part à l'action oratoire et contribuent à son effet ; je me contenterai donc de vous dire, pour faire court®, que nous les appelons un langage universeV.
« \J Action proprement dite, étant en quelque sorte l'éloquence du corps, doit traduire la pensée * : tout y est donc réglé , même le désordre, et les maîtres de l'art ont décidé que quand on approche de la fin, et que le succès nous seconde, alors des vêtements en dés-
' riul. Tib. Grarc. 2. = 9 Cic. Orat. 18 ; Hrut. 43. = ' Jd. de Orat. I, 53 ; HI, 12 ; Brut. 43, 80. = * Quint. Inslit. orat. XI, 3. = 5 Cic. de Oral. Hl, 59. = « No longum faciam. Hor. \\, S. 1, v. 57. = 7 Omnium hominum communisserrao. Qu'hI- Ibid. = 8 Cic. de Orat. Ibid. ; Orat. 17.
ordre , une toge qui a l'air de ne pas tenir et tombe de tous côtés, la sueur même et l'accablement font très-bien, et que loin de déplaire, cette négligence prête du lustre à l'Orateur \ aide merveilleusement à son éloquence. En effet, la nature a donné à tout ce qui lient à l'action une force 'qui frappe les ignorants, le vulgaire, et même les barbares. Pour que les paroles émeuvent, il faut que l'auditeur connaisse la langue de celui qui parle, et souvent toute la finesse des pensées vient écbouer contre des esprits qui manquent de finesse. Mais l'action peignant les mouvements de l'âme, parle un langage intelligible à tous les hommes , car nous éprouvons tous les mêmes passions, et nous les reconnaissons dans les autres aux mêmes signes qui nous servent à les exprimer -.
« Passons à la voix. Elle compte autant d'inflexions qu'il y a de sentiments. Rien n'est plus propre à flatter l'oreille et à rendre le débit agréable, que la succession variée des tons. Les anciens Orateurs, de même que les comédiens, en étudiaient les variations et les cadences, en parcouraient , dans le haut et dans le bas, tous les tons et tous les degrés ^. Cette étude était véritablement indispensable, pour celui qui se destinait à parler devant un peuple si sensible aux charmes de l'euphonie, que dans ses assemblées on l'a souvent entendu se récrier d'admiration à une chute harmonieuse * !
« Ce fut, je crois, Crassus, qui, par un perfectionnement qu'il fit sur lui-même, enseigna le premier à varier le débit. Auparavant , sa déclamation était forte et véhémente : par suite de ses réflexions , il lui imprima un ton grave et calme , un caractère plus tranquille et plus doux. Cet exemple lui avait été déjà donné par plusieurs Orateurs, et entre autres Scipion et Lélius, qui employaient toujours un ton modéré et soutenu. Néanmoins, de son temps, les Orateurs recouraient assez ordinairement aux éclats de voix, et forçaient leurs poumons pour produire de l'effet ^
« Voulez-vous un exemple bien remarquable du soin que certains Orateurs apportaient à régler leur voix? prenons celui de Caïus Gracchus : jamais il ne parlait en public sans avoir derrière lui un musicien habile , son esclave, qui lui donnait le ton sur une flûte d'ivoire, pour l'empêcher soit de trop baisser la voix, soit de s'abandonner à des éclats trop violents ^. Cicéron raillait assez plaisamment
' Quint. Inslil. oral. XI, 3. = 2 cir. de Oral. UI, 59 ; Orat. 17. = » Id. Oral. 18. = * Ibid. 50, 6*. = 5 Id. de Oral. I, 60. = « Ibid. HI, 60. — V. Max. VUI, 10, 1. — Quint. Inslit. oral. I, 10.— A. Gell. I, 11.— Plul. Tib. Grâce. 5.
les Orateurs qui criaient à pleine tête, en les comparant aux boiteux qui montaient à cheval, disait-il, faute de pouvoir aller à pied^
« Les jeunes Orateurs, après s'être livrés aux études que je viens d'énumérer, ne se risquaient pas toujours à débuter sur ces Rostres terribles, que les plus vieux n'abordaient jamais sans trembler^ et quittaient rarement sans être trempés de sueur ^ ; souvent ils commençaient par aller s'exercer dans les petites villes et dans les bourgades de l'Italie*.
« — La mémoire, repris-je à mon tour, est une qualité indispensable dans toutes les professions, et plus particulièrement dans celles dont l'étude forme la base; je ne vois donc pas pourquoi les Orateurs devaient , comme vous l'avez dit , posséder cette qualité à un degré plus éminent que d'autres, plus que les jurisconsultes, par exemple. — Oubliez-vous, me répondit Atticus , que tous les plaidoyers étaient débités de mémoire^ ; que les Orateurs les moins sûrs de leur esprit se contentaient d'en porter avec eux le plan et quelques indications sonmiaires^? Cicéron plaidait ainsi avec de simples notes'. II eût été beau vraiment de voir un Orateur face à face avec un volume, comme un héraut qui récite une loi ! Que serait devenue l'Action dans une position pareille ; l'effet de la figure et des yeux sur le peuple, quand des tablettes les lui auraient presque perpétuellement dérobés? Et puis encore comment déterminer une conviction, quand on eût paru si peu convaincu soi-même, que l'on ne se sentait pas la force de parler d'abondance?
« Ceux à qui la nature avait refusé ce don, devaient feindre de le posséder : ils écrivaient leurs discours, mais ils les disaient comme improvisés; seulement, un moniteur placé derrière eux en suivait le débit sur l'original, pour secourir, au besoin, leur mémoire défaillante ou chancelante *. Néanmoins , la plupart des Orateurs parlaient toujours d'abondance, et n'écrivaient leurs discours qu'après les avoir prononcés ^. Alors il les revisaient, ils les travaillaient de nouveau, les perfectionnaient, afin de les rendre dignes de celte postérité pour laquelle seule ils étaient transcrits. Cicéron en usait toujours ainsi , et l'un de ses plus beaux morceaux oratoires , sa Milonienne, a été refaite après coup'". Milon , qui n'avait pu être sauvé
1 Plut. Cic. 5. = 2 Cir. de Oral. 1, 26 ; pro Scxl. Rose, k ; Academ. U, 20. —Plut. Cic. 35. = 3 Quint. Inst. orat. XI, 3. = ^ l'Iut. Calo. maj. 1. = 5 Cir. Brut. 60. — Uuint. Ibid. X, 7; XI, 3. = 6 CJc. Brut. hk. =' (Juint. Ibid. X, 7. = « Cir. in Cœcil, 16. = 9 Id. Brut. 24, 3.%.— V. Max. V, 9, 2. = to Ascon. in .Milo. argum. p. 19i.
LETTRE lAXlV. 189
par la premit'TP haranguo, lui écrivit en recevant la seconde dans 1«' lieu de son exil : « Il est bien heureux que vous n'ayez pas prononcé un pareil discours le jour de mon jugement , car si vous aviez parlé arec cette éloquence, je ne mangerais pas aujourd'hui de si bons surmulets à Marseille * . »
« Certains Orateurs, peu jaloux de laisser après eux des monuments de leur génie, n'ont jamais écrit leurs discours, s'imaginant s'être acquis par la parole une gloire assez grande, et qui le paraîtrait davantage si leurs écrits ne venaient pas s'offrir aux discussions de la critique^. Ce raisonnement ne manque pas d'une certaine justesse, et chaque jour je rencontre beaucoup de personnes qui, n'ayant pas eu comme moi l'avantage d'entendre Hortensius, trouvent que ses écrits ne répondent pas tout-à-fait à sa haute réputation ^ J'ignore si la crainte de la critique a retenu Antoine , mais il n'a laissé aucun de ses nombreux plaidoyers, et ses ouvrages écrits se bornent à un petit traité sur l'art oratoire *.
« J'en dirai autant de ce Sulpicius Rufus , aussi célèbre par son éloquence que par sa scélératesse ^ De tous les Orateurs que je me souviens d'avoir entendus dans ma jeunesse, aucun, sans contredit, n'était plus pathétique, et pour ainsi dire plus tragique ^ Remarquons néanmoins que l'on ne trouve guère cette espèce d'indifférence que chez des hommes qui se crurent plus capables de bien parler que de bien écrire, et qui, en général, avaient plus de talent naturel que de connaissances acquises \ On en compte beaucoup de ce genre : ils concevaient l'éloquence indépendamment de l'instruction, et la faisaient consister en une sorte de génie , joint à l'exercice de la parole'. Il y a néanmoins une chose constante , c'est que rien n'apprend mieux à bien parler que d'écrire '. »
Section IV. Décadence de l'art oratoire. — Ignorance et vénalité des Orateurs. — « Jusqu'à présent vous ne m'avez guère entretenu que de sommités ; il faudrait maintenant passer au peuple, à la plèbe des Orateurs : ce n'est jamais que par les masses que l'on peut juger de l'espèce. — A vous dire vrai '", c'est là, repartit Atlicus , une lâche assez désagréable; mais puisqu'il faut prendre sur moi le fardeau d'une si grande question ", je l'accepte.
1 Dion. XL, 54. = 2 Cic. Brut. 2i. = » Quint. Instit. orat. XI, 5. = * Gif. Rrul. ik ; Oral. 3. = s Palercul. H, 18. =« Cic. Brut. 5,5, 56. = 'J Ibid. 24.= » Id. de Orat. I, 2. = 9 Id. Brut. 24. = 'O Vere, inf|uam, tibi dicani. Cic. Brut. 65. = " Tain ina^nae i|U8estioni,s pondus excipere. Tac. de Oral. 1.
i90 ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
« La noble profession d'Orateur a suivi la marche naturelle de toute chose ici-bas , en tinissant par se corrompre, par s'altérer dans son essence. Je vous ai détaillé , au commencement de notre entretien , les avantages nombreux qu'elle procurait. Ces avantages mêmes ont commencé la ruine de l'art oratoire, et porté un coup presque mortel à sa considération dans la personne des Orateurs. Dès que l'expérience eut bien prouvé que par cet art on pouvait arriver à tout, nos Romains, qui ne savent rien faire sans passion , se ruèrent pour ainsi dire dessus. On en usa sobrement tant que la guerre ouvrit une carrière à toutes les ambitions; mais lorsque l'univers se fut courbé sous notre joug et qu'une longue paix eut assuré du loisir aux esprits, les jeunes gens animés de quelque amour pour la gloire tournèrent leurs vues et leurs efforts du côté de l'éloquence • . Dès ce moment cet art devint un métier : une foule de gens , empressés d'atteindre le but avant d'avoir parcouru la carrière, se donnèrent comme Orateurs sans s'être meublé la tête des connaissances les plus indispensables à la profession qu'ils embrassaient; c'était à peu près y renoncer, car une fois lancés dans les affaires, au milieu des occupations qui accablent les Orateurs, il leur devient presque impossible de se livrer sérieusement à l'étude-.
« La plupart, quoique dirigeant toutes leurs vues vers le barreau, ignoraient absolument la science du droit. Ce défaut d'instruction était si général ^ que l'illustre Scœvola me disait un jour, avec sa douceur accoutumée *, en me parlant des Orateurs de son temps , que tous, sans en excepter même ceux doués d'un talent véritable, ignoraient les lois, ne connaissaient qu'imparfaitement les coutumes de nos ancêtres, n'avaient aucune idée du droit civil, et étaient d'une ignorance dont il rougissait pour son siècle * !
« Il avait droit de se plaindre , lui qui avait vu le temps où les Orateurs étaient aussi versés dans la jurisprudence que dans l'éloquence*; lui que l'on appelait le plus grand Orateur d'entre les jurisconsultes , et le plus grand jurisconsulte d'entre les Orateurs''. Cicéron , peu d'années avant sa mort, me rappelait un fait bien remarquable , et qui peint toute l'ignorance du barreau de Rome : « A peu près à l'époque de mes premiers débuts au Forum, me c<. disait-il, il n'y avait pas un seul Orateur qui parut avoir une
1 Cic. de Orat. I, 4. = 2 ibid. 18 ; II, 55. = 3 Ibid. I, 10. = * Ibid. 9. = s Ibid. 10. = 6 Ibid. 57 ; Brut. 26, et passim. = ^ Id. de Oral. I, 59.
« connaissance plus approfondie que le vulgaire des lettres , cette c< source première de la parfaite éloquence ; /)as wn qui eût étudié « la pliilosopliie, cette école où l'on apprend à bien faire et à bien « dire ; pas un qui eût appris le droit civil , si nécessaire dans les « causes privées , et si propre à augmenter les lumières de TOra- « ionr ; pas un qui possédât l'histoire romaine, pour évoquer au be- « soin, du séjour des morts, des témoins irrécusables; pas un qui c( sût enlacer son adversaire dans un tissu d'argumentations rapides « et serrées , et délasser l'esprit des juges en égayant un moment « leur gravité ; pas un qui fût capable d'agrandir un sujet, et de « s'élever d'une cause particulière et déterminée à la question géné- « raie qui embrasse toutes les causes semblables ; pas un qui , pour c( plaire, pût faire une légère digression ; pas un qui tour à tour eu- « flammât la colère ou fit couler les larmes ; qui possédât enfm le K secret le plus important de l'éloquence , celui de communiquer à « Tesjjrit du juge toutes les impressions favorables à la cause '.
« — Pardon, je vous prie^ mais il me semble qu'Hortensius... — 11 ne restait presque plus rien d'Hortensius : voyant, après son consulat, qu'aucun de ceux qui avaient joui de la même dignité ne pouvaient lui être comparés, et s'inquiétant peu sans doute de ceux qui n'avaient pas été consuls, il laissa refroidir ce zèle ardent qui l'enflamma dès sa jeunesse, et voulut profiter de sa grande fortune pour mener selon lui une vie plus heureuse, à coup sûr plus oisive. La première, la seconde, la troisième année, firent sur son éloquence l'etlét du temps sur une ancienne peinture : l'affaiblissementdu coloris, sans être sensible pour le spectateur vulgaire, ne l'était que trop pour les juges éclairés. Bientôt, par un malheureux progrès, tout dégénéra chez lui , mais principalement cette élocution facile et rapide qui semblait couler de source. Une pénible hésitation l'avait remplacée , et cha(iue jour Hortensius paraissait plus différent de lui-même ^ Il ne fallut pas moins que les succès de Cicéron, après qu'il eut aussi passé par le consulat, pour le réveiller , pour le rendre à son talent qui à cette époque était presque évanoui *.
« Revenons-en à ces Orateurs improvisés qui pullulaient de tous côtés. Ils s'introduisaient, grâce à la multiplicité des procès, à la variété infinie des causes, à ce tumulte, à cette barbarie qui régnaient dans le Forum ^. Je ne sais si je dois dire qu'ils décréditèrent la pro-
1 Cic. Bruf. 95. = 2 Des veniam bonus, oro. Hor. Il, S. i, v. 5. = 3 Cic. Ibid, = * Cic. Ibid. 94. = 5 Id. de Oral. I, 20.
d92 ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
fession d'Orateur, puisqu'on leur dénia jusqu'à ce nom, les appelant déclamateurs, causistes, ou bien encore aboyeurs\ par allusion à leur éloquence hargneuse ^ déchaînée contre les gens les plus riches en faveur des coupables*.
« Destitués néanmoins de la plupart des qualités indispensables pour obtenir des succès, peu de monde leur confiait les grandes affaires; on allait les offrir aux Orateurs vraiment habiles. Le nombre de ces derniers était fort restreint , et tellement , que , du temps d'Antoine et de Crassus, nous ne comptions guère que six Orateurs auxquels revenaient toutes les causes les plus importantes*. Ils ne pouvaient donc accepter tout ce qu'on venait leur présenter. Naturellement ils refusaient les moindres causes, comme au-dessous de leur talent % et pour obtenir leurs services il fallait, suivant une expression assez gaie de Cicéron, tout au moins avoir tué quelqu'un'.
« Les clients , afin de déterminer la préférence en leur faveur , imaginèrent d'offrir des présents. Ces patrons acceptèrent; cela dégénéra bientôt en habitude, et presque tous finirent par exiger, comme un salaire dû, ce qui n'avait été d'abord qu'une gratification. Les ignorants, les aboyeurs avaient été les premiers à donner cet exemple, et, dans l'état ratîiné de notre civilisation, rien de plus contagieux qu'un mauvais exemple.
« Les Orateurs calculaient donc le prix de leurs paroles, ne se chargeaient plus gratuitement de la défense des clients '', et les rendaient tributaires, leur vendaient leur protection *. Cela fut poussé si loin, que vers le milieu du sixième siècle (") on fut obligé de leur interdire, par une loi expresse, la loi Cincia, de recevoir ni argent ni salaire pour leurs plaidoyers ®, Une telle avidité portait formellement atteinte à la loi de Romulus sur le patronage et la clientèle, et l'on dut la réprimer en lui imposant le frein d'une nouvelle loi.
« La loi Cincia ne se trouva pas moins impuissante que toutes celles contre la corruption des comices; car les lois peuvent imposer des sacrifices aux citoyens, mais jamais la probité quand les mœurs sont corrompues. Clodius, Curion, et tant d'autres venus depuis la
1 Prorlamatoves, causiHici. rabulre. Cic. de Orat. I, '«6; Oral. 15.=- Canina facundia. Sali, fra^m. V, 4'(9, éd. Durosoir. = ■* Caninum sludiuni preeslantius, loriipletissimum quemque allatiandi. Coluniel. 1, piœf. = * Cic. Hrut. .57. = ^ Ouiiit. Insl. oral. XU, 9. =: •> Xovi ego vos niai;nos pationos : honiiiiem orcidal oporlet, qui vestia opéra uli velil. Cic. Ep. faniil. U. 14. = ' Cic. de Offic. U, 19. — 0- Cic. de Pelil. consul. 9. = 8 Tii.-Liv. WXIV, ô. =9 //>,,/. (,ip. de Oral. U, 71 ; De Senecl. h. —Tac. Ann. \|, a. (") L'an .V«9.
loi Cincia, se tirent payer leurs plaidoyers * ; Ilortensiiis n'était rien moins qu'inaccessible aux présents^, et Cicéron lui-même, le grand (]icéron, ne fut pas constamment pur de tout soupçon à cet égard : on prétendit qu'il avait reçu deux millions de sesterces (") pour défendre P. Sylla, accusé, à tort sans doute, de complicité avec Catilina^
« La corruption n'a pas cessé : elle nous poursuit encore aujourd'hui, et vainement l'Empereur cherche à la combattre en récompensant magnifiquement l'éloquence incorruptible dans la personne d'Asinius, de Messala, d'Eserninus, qu'il élève aux plus grands honneurs*, et en condamnant tout Orateur convaincu de vénalité à rendre le quadruple de ce qu'il a reçu ^ »
Section V, De l'usage de faire défendre une même cause par plusieurs orateurs. — Bornes mises à la durée des plaidoyers. — « Les ignorants qui voulaient usurper le nom d'Orateurs ont encore causé à l'art oratoire en lui-même un tort beaucoup plus grand : les chents, rebutés par les Orateurs en réputation, revenaient forcément vers les causistes; mais comme ils avaient peu de confiance en eux, au lieu de remettre leur cause à un seul, ils en appelaient plusieurs, afin que des faibles lumières de leur génie ou de leur instruction ils composassent un faisceau capable d'éclairer les juges. Du moins j'explique ainsi la bizarre coutume que j'ai vue naître, de faire plaider une cause par plusieurs Orateurs, qui tous prononçaient chacun un plaidoyer, ou se présentaient avec un plaidoyer collectif, dont l'un avait composé l'exorde, l'autre la narration, le plus habile la péroraison *.
« Rien de plus vicieux que cet usage, La défense doit former un seul tout, et cela me semble très-malentendu, de recommencer un plaidoyer déjà terminé par un autre. 11 existe toujours un exorde et une péroraison naturels à chaque cause; tout discours ressemble à un corps dont les membres ne peuvent déployer que chacun à sa place leur grâce et leur vigueur. Or, s'il est difficile, dans un long discours, de ne pas laisser échapper quelque chose qui soit peu d'accord avec ce qu'on a déjà dit, combien ne le devient-il pas plus encore de ne point contredire quelquefois celui qui a parlé avant nous ® ?
« Quoiqu'il en soit, cet usage s'enracina si bien, qu'il finit par
» Tac. Ann. XI, 7. = * pim. cjc 7.^3 x. Gell. XII, 12. — Cic. pro Sjlla, passim, = * Tac. Ann. XI, 6, 7. = -^ Uioii. I.IV, 18, L an 754. = 6 Cic. liiul. .11, 57 ; Oral. S7; de Oral. II, 77. (") 588,100 fr.