‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 15 sur 44 · III · texte numérisé non relu

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194 ROMR AU SIÈCLE D'AUGluSTF.

étendre son joug jusque sur les plus habiles, et qu'un accusé aurait cru sa cause compromise s'il n'avait compté parmi ses défenseurs plusieurs célébrités oratoires '. Hortensius et Cicéron ont ainsi souvent plaidé ensemble pour le même client, et je dirai à la louange de mon ami, que c'était toujours lui que l'on chargeait de la péroraison, cette partie du discours où l'éloquence opère ses plus grandes merveilles ^. L'espèce de manie de constituer plusieurs défenseurs fut poussée si loin, que Pompée, dans son troisième consulat (" , fut obligé d'y mettre un frein, et de régler le nombre des Orateurs qui pourraient se présenter dans une cause, afin que les juges ne sp trouvassent point embrouillés par leur multitude ^ En effet, on en avait ordinairement quatre, souvent six, et l'on en eut jusqu'à douze * * !

« Dans le même temps, et par une conséquence naturelle du même principe, Pompée mit, pour ainsi dire, des bornes à l'éloquence des Orateurs, en fixant la durée de leurs plaidoyers; il la restreignit à deux heures pour l'accusation, et à trois pour la d(''fense ^. Auparavant, chacun leur donnait l'étendue qu'il jugeait à propos, et l'on était libre de les reprendre les jours suivants*. Mais depuis, l'abondance d'un Orateur dut se régler sur la capacité d'une clepsydre placée devant lui; la concision devint une qualité obiig(''e, et il se vit contraint de compter en quelque sorte les syllabes de son éloquence d'après les gouttes d'eau qui s'échappaient de l'.horloge impitoyable '. Néanmoins cette obligation ne fut pas absolue pour les affaires civiles ". »

Sj-CTfox YI. De la facilité avec laquelle les Orateurs se prêtent à plaider le pour ou le contre. ' — a Puisque vous m'avez parlé de la corruption des Orateurs, permettez-moi de soumettre, d'exposer à vos dénégations, s'il y a lieu, quelques faits qui ne tendraient pas beaucoup à relever leur considération : je veux parler de cette facilité à entreprendre une mauvaise cause, et de la gloire qu'ils mettaient à faire absoudre des coupables, à justifier en eux une conduite qu'intérieurement ils se seraient cru déshonorés d'imiter. C'est un reproche assez capital, selon moi, à l'abri duquel des la-

1 Cir. pio Muri-na, 4. — Ascon. in Scaur. aigum. p. 171 ; in Milo. armin». p. 184. = 2 Cic. Brut. 51 ; Oral. 37. = ■' Dion. XL, 32. = ^ Cic. pro Murcna, 4. — Asron. in Sraur. argum. p. 171 ; in Milo. argiim. p. 184. = '' Cic. Biul. 94. — Dion. Ibid. — Asron. in Milo. Ibid. — Tac. de Oral. 58.= " Cic. fragm. pro Tullio. — Tac. Ihid.— ' (,)iiinl. liiNiii. oral. M, 5 ; XII, 6. = «Cic. pro O"'"'- 9, 22. {") L'an 701.

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lents siiblinips, do nobles caractères n'ont pas su toujours se placer, et qu'on peut adresser à Crassus, à Antoine, à Hortensius, a votre illustre ami lui-même. « Crassus parlera contre moi, disait Antoine, « et moi contre Crassus, quoique l'un de nous doive nécessairement c( ne pas dire la vérité; mais quelquefois même l'un de nous deux, « après avoir soutenu un parti dans une cause, soutiendra le parti « contraire dans une cause pareille, et cependant la vérité est tou- « jours une. J'ai donc à vous entretenir d'une chose appuyée sur le « mensonge, d'une chose qui conduit rarement à la vérité, qui s'a- « dresseauxpassions, et souvent même aux erreurs des hommes'. »

« —Voilà l'art oratoire considéré par un de ses plus illustres soutiens, non comme l'art de persuader la vérité, mais comme celui de tromper son juge, de fausser ses lumières, d'égarer son jiigement*! Passons à votre ami.

« — L'ambition, écrit un de ses biographes, le transportait quol- '^ quefois jusqu'à lui faire oublier le devoir de l'homme de bien, « pour s'attribuer la gloire de bien dire : un certain Munatius, (|u'il « avait défendu et fait absoudre, poursuivait en justice un ami de « Cicéron, nommé Sabinus ; Cicéron en fut tellement irrité, qu'il « s'oublia jusqu'à dire : Crois-tu donc, Munatius, que ce soit à ton (( innocence que tu as dû d'être absous, plutôt qu'à mon éloquence, « qui a fasciné les yeux de tes juges? — Une autre fois, ayant pro- « nonce sur les Rostres, aux grands applaudissements du peuple, « un éloge de Marcus Crassus, et peu de temps après une censure « amère du même personnage : A'est-ce pas en ce lieu même, lui « dit Crassus, que i^ous avez naguère publié mes louanges? — Oui, « répliqua Cicéron, je voulais essayer mon talent sur un sujet in- « grat '. »

« — Mais écoutons Cicéron lui-même, voyons par quel sophisme il excuse ce manque de loyauté, ce défaut de conscience.

« — C'est une grande erreur, dit-il dans son oraison pour Chien- M tins, de croire trouver dans les discours que nous prononçons « devant les tribunaux le dépôt fidèle de nos opinions persomielles; « tous ces discours sont le langage de la cause et de la circou- « stance, plutôt que celui de l'honuiie et de lOrateur; car si la « cause pouvait parler elle-même, on n'enipruiUerail pas le secours « d'un défenseur. Nous sommes donc appelés, non f)onr (h'biter

' Cif. (le Oral. II, 7. =2 Ihid. 17. — ■<■ IMiil. Cir, ir,.

« nos propres maximes, mais pour faire valoir les moyens que fource nit la cause. Un homme d'un esprit supérieur, Antoine, disait « qu'il avait pour principe de n'écrire aucun de ses discours, afin « que s'il lui arrivait jamais de dire quelque chose de trop, il pût le « désavouer '. »

« N'est-ce pas là faire mentir la belle définition de l'Orateur, donnée par M. Caton, grand orateur lui-même- : un homme de bien, savant dans l'art de parler ^.

« — Vous m'attaquez vivement, repartit Atticus, mais sans vous riposter avec mon infanterie et ma cavalerie, comme nous disons *; sans vous faire observer que la nature humaine est sujette à failUr, et les plus beaux génies aussi bien que les autres; que ce défaut dont vous vous plaignez vient peut-être d'un vice inhérent à l'éducation de l'Orateur, qu'on doit exercer à soutenir successivement le pour et le contre ^ ; que tout bien balancé, la civilisation, la justice perdraient plus à proscrire l'art oratoire, parce qu'on peut en abuser, qu'à supporter ces abus, qui du reste trouvent leur remède dans le mal lui-même; je vous dirai qu'en accusant mon ami... — .lai cité des faits : démentez-les, et je suis prêt à reconnaître mes torts. — Vous n'avez d'autres torts que d'avoir trop borné vos citations, et pour vous le prouver, je vais en faire une beaucoup mieux choisie que la vôtre. Je ne l'emprunterai pointa un plaidoyer, où 10rateur ne peut pas toujours peser ses paroles ; je la prendrai dans un ouvrage de plus longue haleine, écrit à tête reposée, fait pour être médité par les Orateurs de tous les temps et de tous les pays, et dans lequel on doit plutôt chercher la pensée intime de Cicéron.

« — Ne regardez pas, a-t-il dit dans ce traité où il professe d'une « manière si supérieure les principes éternels de la raison et du bon « goût, ne regardez pas comme une chose surprenante et merveil- « leuse que le même homme se livre si souvent aux transports de t( la haine ou de la douleur, et à tout autre mouvement de Tàme, « surtout pour des intérêts qui ne sont pas les siens. Telle est la « force des pensées et des sentiments dont l'Orateur fait usage, « qu'il n'a pas besoin de feinte et d'artifice. La nature même des « moyens qu'il emploie pour rennier le cœur, agit pins fortement « encore sur lui-même que sur aucun de ceux qui récoulent.

' Cio. pio Cluent. 50. = 2 Id. Briil. 17. = ■' Ouinl. Insl. oral. XM, 1. — Pliii. IV, F.p. 7. — Spiier. Coiilrox. 1, pmœni. = * Viiis eqiiisquc, ul dicilur, iliTerlaïuluiu osl. r.ic. de Offic. 111, 55. — '• /(/. .I(« Oi;it. I, 5t.

« Poiii'rait-on s'étonner d'être ému en parlant devant des juges, « au milieu de ses amis en péril, d'une assemblée nombreuse, en « présence de ses concitoyens, à l'aspect du Forum, lorsqu'il s' a- « git non-seulement de notre gloire (considération peu importante, « quoique la gloire ne puisse être négligée de celui qui prétend « exécuter ce que peu de gens savent faire ), mais quand d'autres « motifs bien plus puissants, notre honneur , notre devoir, notre « conscience, y sont intéressés? L'honmie qui nous est le plus « étranger, cesse de paraître tel à nos yeux, du moment que nous « nous sommes chargés de sa cause K »

« — Voilà les vrais sentiments d'une âme aussi élevée que celle de Cicéron. Si vous aviez connu le passage que je viens de citer, vous auriez parlé avec moins de légèreté, j'en suis certain, du caractère d'un homme dont toute la vie ne fut qu'un long dévouement à la gloire et à la liberté, et vous auriez craint de soupçonner la pureté d'un grand citoyen qui mérita d'être appelé Père de la patrie ^»

Section VII. Sort actuel des Orateurs. — Atticus s'exprimait avec vivacité, avec chaleur, avec conviction; cependant je ne pus m'empêcher de lui dire : « Il résulte de tout ce que je viens d'entendre que les Orateurs ne sont plus guère aujourd'hui que des advocats\ discourant entre les quatre nmrs d'un temple ou d'une basilique, qui est leur Forum, et devant une centaine d'auditeurs, qui représentent le peuple Romain. »

J'étais venu de grand matin chez Atticus, qui demeure au mont Quirinal *, près du temple du Salut. Il devait aller chez Auguste, qui lui écrit souvent", et je me levai pour le laisser libre; mais piqué de ma conclusion, ses instincts naturels se réveillèrent : « Je descends avec vous, reprit-il en m'arrêtant dans l'intention de prolonger l'entretien pour tâcher de m' amener à son opinion, vous m'accompagnerez bien jusqu'au Forum. » Je ne pouvais refuser, et nous sortîmes ensemble. A peine fûmes-nous dehors, que, reprenant la conversation : «Je conviens, me dit-il, cpie le barreau est la seule partie qui nous reste du domaine des anciens Orateurs; cependant il rend les mêmes services qu'autrefois, sous une forme moins pompeuse, mais aussi moins agitée, moins violente; on plaide encore à Rome pour les municipes, pour les provinces qui ont été pillées et up-

« Cic. de Orat. H, 46. = 2 /j. i„ pjso. 27. — Juv. S. 8, v. 245. — Plin. VII, ÔO. — riul. Cir.23.= 3 Lcitrc Xl,l, t. Il, p. 225. — '• C. Ncp. .\liir. 13.— Cir. ad Allir. IV, 1 ; Xll, 43 ; de Lcgib. 1, 1. — T. Vicl. de reg. uib. Uonuc, VI. = s C. Ncp. Ibid. 20,

primées'. L'éloquence est encore possible, et, de même qu'autrefois, (îlle acquiert tout ensemble et conserve des amis à ceux qui ont embrassé cette carrière ; elle leur gagne des nations, leur conquiert des provinces, et soit par les fruits et l'utilité qu'on en retire, soit par l'estime qu'elle procure, soit par la réputation dont elle fait jouir dans Rome, soit par l'éclatante célébrité qu'elle donne dans tout l'empire et chez toutes les nations, réunit les avantages qui peuvent le plus flatter l'orgueil et l'ambition des hommes.

« En effet, si l'utilité doit être le but de nos desseins, de toutes nos actions, quoi de plus utile que d'avoir dans l'exercice de cet art une arme toujours puissante, qui rassure nos amis, secourt des étrangers, des malheureux en péril, et, portant la crainte et l'effroi au cœur des envieux et de nos ennemis , nous place nous-mêmes hors de toute insulte, en nous investissant d'une sorte de puissance et de magistrature perpétuelles-.

«Ce plaisir que l'éloquence donne à l'Orateur n'est point une jouissance d'un moment, mais se ifait sentir presque tous les jours et à toutes les heures. Quoi de plus doux, en effet, pour une âme libre, généreuse; et née pour les nobles voluptés, que de voir sa nuiison incessamment remplie d'un concours nombreux de citoyens (lu plus haut rang, et de savoir que ce n'est point à ses richesses, à son célibat, à quelque place dans l'administration, mais à sa personne seule, que l'on rend cet honneur ! bien plus, que les gens sans enfants, que les riches, les puissants, viennent souvent chez un jeune homme sans fortune, pour mettre sous la protection de son talent leurs biens, leurs jours ou ceux de leurs amis^ ? Quoi de plus grand, de plus généreux, de plus royal que ce noble patronage*! Les plus grandes richesses et la plus haute puissance procurent-elles un plaisir comparable à celui de voir des hommes soutenus de la consisidération que donnent l'âge, d'anciens honneurs, et la faveur de toute une ville, des hommes dans l'abondance suprême de tous les biens, confesser eux-mêmes, en venant chez l'homme éloquent, que ce premier des biens leur manque? Et quand il sort de chez lui, quel cortège de clients! quelle représentation en public! quels respects dans tous les tribunaux ! quel triomphe, alors qu'il se lève et qu'il parle au milieu du silence de tout un peuple attaché sur lui seul, et qu'il voit se presser devant lui, l'environner de toutes parts, et pren-

' Tac. (le Oial. i\. = - Ibid. 5. =: ■> Ibid. fi. :== * Cic. de Oial. I, 8,

LETIKE LXXIV. |<)9

(Ire de son àmc toutes les affections qu'elle lem ooiuniande ' ! Oh' (■'tvst alors (jne, suivant l'expression de l'excellent pot'tc Pacuvius, l'éloquence est la souveraine des cœurs et la reine de l'univers M

« Oui, l'éloquence est encore l'art qui donne le plus de crédit, le plus de renonniiée, le plus déconsidération. Qui sont ceux dont les pères inculquent avec le plus de soin le nom à leurs enfants? ceux (|ue la nudtitude ignorante, que la plèbe, en les voyant passer, se plaît davantage à montrer du doigt, à appeler par leur nom ? les Orateurs, toujours les Orateurs. Les étrangers, qui déjà en ont entendu parler dans leurs nuuiicij)es et leurs colonies, s'empressent de les rechercher, et ambitionnent de connaître au moins leur figure '. Mais voyez cette foule descendant les degrés de la basilique ^iimilia ; reconnaissez le jeune Celsus, qui probablement vient de gagner 1.1 cause importante confiée à ses soins. Je ne me trompe pas : il porte une couronne*; ses clients et ses amis se pressent autour de lui, le comblent de louanges et de félicitations ^ ; ils ne le quitteront (|u'après l'avoir reconduit à sa demeure ^ qui, triomphante comme lui, va se trouver ornée de palmes verdoyantes ''.

« Si nous ne sommes plus au temps de la grande éloquence, au temps où les Orateurs devaient affronter les clameurs insensées d'un Forum orageux *, nous devons peu le regretter, puisque c'était une époque de désordres, de violences et d'anarchie perpétuelle. L'élorpience qui nous reste peut encore largement suffire à toutes les exigences de la fortune et de la gloire, et, grâce au prince qui nous a délivrés des tempêtes populaires, nous n'avons pas à craindre que nos triomphes compromettent jamais ou notre bonheur privé, ou l'avenir de la patrie. »

Je ne pus sans une certaine indignation entendre parler ainsi ce vieillard, (jui avait été contemporain de la dernière et de la plus brillante génération des Orateurs de Rome *. « Atticus, lui repartisje, il y a des hommes qui trouvent que la gloire vaut bien (|u'on l'achète au prix de la tranquillité, au prix même de la vie, et votre ami Cicéron était de ces hommes-là. D'autres font passer le repos, le bien-être matériel avant tout, lui sacrifiant les plus nobles inspi-

' Tac. de Oral. 6. = - Flcxanima atquc omnium regina rerum. Cic. de Oral. H, 4-4. — Non. Marrell. v. Flexaninia. = •' iar. Ibid. 7. = * Saepe pciorata pcrccpi litc coronam. Gall. Eieg. 1, v. 13. =» Gif. lîiul. 22.— Quint. Inslil. oral. VI, /» ; XII, 8. — Mali. Il, 7i. = *> Cic. Ibid. =^ '' Fi^Miilur viriik-s, scalarum gloria. palmée. Juv. S. 7, V. 118. = * Nec insanum ellubricum Forum l'xpciiar. Tac. Ibid. 13.

rations, les sentiments les plus élevés, tout ce qui fait le bonheur des grandes âmes, la noblesse et la dignité de l'homme ; ils lui immolent même la liberté ! Allez, Atticus, ajoutai-je en lui montrant

la porte Romana' devant laquelle nous étions arrêtés, allez au Palatin, à la salutation de l'Empereur ; moi, continuai-je en désignant la voie Sacrée, je vais saluer les Rostres, où l'éloquence Romaine, animée du génie de la liberté, a brillé d'un éclat si imposant, s'est montrée si généreuse, qu'en présence de ce monument doublement vénérable, je voudrais presque être Romain. »

Atticus allait me répliquer; mais j'étais si péniblement ému, que je m'éloignai brusquement sans l'écouter, sans lui serrer la main comme à un ami, sans même lui donner, suivant l'usage, le salut de santé.

* Plan et Uescripl. de Rome, n» 199.

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