III
action contre le fidéicommissaiiVinfidèle, cependant lorsque les victimes d'un abus de confiance de cette espèce ont recours à l'Empereur, il leur fait quelquefois restituer les biens de leurs parents , en ordonnant aux consuls d'interposer leur autorité^
Un genre de libéralité testamentaire auquel personne n'a jamais songé à mettre des bornes, parce qu'il a un caractère de grandeur tout-à-fait digne de la majesté romaine, c'est celui qui concerne les legs faits au peuple. Parmi beaucoup d'exemples , je citerai celui de Jules-César, qui légua ses jardins au public , et plus de trois cents sesterces (") par tête, à cbaque citoyen ^ ; de Corn. Balbus, qui légua vingt-cinq deniers (*) par tète^ ; et d' Agrippa, qui, outre ses biens et ses jardins , ainsi que nous l'avons déjà dit ailleurs (■■), donna une certaine somme dont je ne me rappelle plus le montante
Je m'étonnais devant Labéon des restrictions mises à la liberté testamentaire : « Que signifie, lui disais-je, votre droit de testament, si un citoyen romain ne peut disposer de ses biens comme bon lui semble?» — «Au moyen des fidéiconmiis, me répondit-il, les interdictions sont plutôt fictives que réelles. Il y a plus, c'est que la liberté de tester vient de recevoir une nouvelle extension par l'instilulion des codicilles, actes privés, faits sans aucunes formalités, et auxquels TEmpereur, d'après l'avis du jurisconsulte Trébatius, vient de reconnaître la vertu des testaments. Ainsi, désormais, un citoyen romain, même pendant un long voyage, et lorsqu'il n'aura pas le temps ou les moyens de tester suivant toutes les formes, pourra toujours, à l'aide de codicilles, faire des dispositions de dernière volonté qui seront respectées après lui '. Vous trouvez cela très-beau sans doute : moi je suis d'un avis contraire ; cette liberté absolue me semble mauvaise et irrationnelle, en bonne politique. La faction de testament est de droit public et non de droit privé ® ; nos pères font ainsi établi , et par Hercule ! ils avaient raison. Dans une société où les biens sont une puissance et constituent des droits, il appartenait à la loi, c'està-dire à tous, de régler l'emploi, la distribution de cette puissance , de décider qu'elle sera remise à tels citoyens plutôt qu'à tels autres, et c'est justement ce qui se trouve détruit par le funeste usage des fidéicommis et des codicilles. »
-* Iiistil. 11, lit. 23, g 1.= 2 <,xiH. Cœs. 83. — I.ap. .\iicyr. col. 3.— Appian. do lîoll. riv. 11, p. 845. — 3 Uion. XLVlll, 32. — '• Id. LIV, 29. =5 Inslil. II, lit. 25. =« TcsiHtniMiti faplio non |)!i\ali, sert pnhiiri jniis rsl. Diccsi. XWIll, (il. I, \v^. ^. («] 85 fr. H4 f. ['') 2C fr, 8fl <•. ;'~ V. |ilii« h.iiil I niir I.W, p. (\x.
LES CAPTATEURS DE TESTAMENTS. — LES ACHETEURS d'hÉRITAGES.
Tibère revenait à Rome après une heureuse campagne contre les Dalmates et les Pannoniens' ; on avait annoncé que l'Empereur irait au-devant de son fils à quelques milles de la ville, et nous devions , moi et le poëte Macer, assister cette à réception ; mais l'automne faisait sentir ses rigueurs , la fièvre m'atteignit , je demeurai chez moi , légèrement indisposé*; Macer sortit seul, et revint me voir dans la Journée.
« Et bien , lui dis-je , Tibère rapporte-il beaucoup de lauriers ? « Comment a-t-il rendu compte de son expédition ? — Mais c'est « au général à raconter les exploits accomplis, et le général est ce- « lui sous les auspices duquel la guerre a été faite, c'est l'Empereur. « Dès la rencontre, Auguste s'est donc mis à la tète des troupes , et « il nous a ramenés, soldats et spectateurs, dans le Champ-de-Mars, « par la voie Flaminienne. Arrivés à l'endroit où elle change de nom « pour prendre celui de voie liccta, il nous a conduits sur la place « des Sepla Juliens^. Là, du haut d'un tribunal , il nous a raconté « les résultats de la campagne * , la fuite de Bato , la pacification de a laPannonie'. — Tibère obtiendra- t-il au moins le triomphe? « Vous oubliez que cela n'est pas possible , et que l'Empereur le lui « a déjà refu.sé dans pareille occasion *.., Mais peu importe , reprit- « il après un moment de silence ; le plus sérieux de tout ceci , c'est « qu'on va tourmenter encore les célibataires ; ce n'était pas assez « pour nous d'avoir déjà passé par la loi Juliu'^, loi mesquine ei « tracassière qui nous défendait d'assister aux spectacles et aux « festins du jour natal de l'Empereur, et comprenait dans cette in- « terdiction les pauvres filles assez malheureuses pour n'avoir encore « pu trouver de maris*; voici maintenant une nouvelle loi qui nous « ordonne de contracter mariage dans un an pour tout délai , sous « peine d'une forte amende^ , et de la confiscation , au profit du
1 Dion. LV, 54. L'an 762. = 2 Prileviter commotus. Cic. ad (J. frai. Il, C. — 3 iMaii el Descripl. de Rome, n" 177. = * Dion. LVI. 1. = 5 Id. l,V, 34. = « Leilrc LXXII, p. 159, 140. = " Dion. XI.UI. 2.Ï. = « Id. LIV. .'50. = » Ibid. IC.-Tac. Ann. lU, 2.1.
« peuple romain, de tous les legs qui pourraient nous être faits*, ce Pappius et Poppœus , consuls subrogés , se sont faits les ser\iteurs « du prince pour proposer cette loi -2. Voilà leur consulat de six « mois bien illustré 1 Mais au nom des dieux et des hommes, venez « rire ^ : quand ces grands citoyens entrèrent en charge, il y a deux « mois , une sorte de combat s'établit entre eux , à qui n'aurait pas « l'honneur d'avoir les faisceaux le premier ; la loi les donne à celui « qui a le plus d'enfants * : ni l'un ni l'autre n'a d'enfant' ; à celui « qui est marié*, tous deux sont célibataires''. Nos illustres imbéciles « vont être condamnés par une loi dont ils auront été les promo- « teurs. Oh! la belle chose que la servilité! — Vous m'apprenez là « bien du nouveau. — Oui mon ami , l'Empereur veut convertir en « maris tous les Romains , depuis vingt ans jusqu'à soixante *, et en « épouses, toutes les Romaines jusqu'à cinquante ^ Mais laissez-moi « finir mon récit : Après donc nous avoir rendu compte de l'expé- « dition du fils de Livie, il ordonna à tous les citoyens de se ranger, (( les célibataires d'un côté, et les gens mariés de l'autre; puis, « voyant le petit nombre de ces derniers, il leur fît un beau discours, « rempli de lieux communs sur la nécessité, l'agrément et la beauté « du mariage ; se tournant ensuite d'un air de triumvir vers les céli- « bataires , il leur dit d'abord qu'il ne savait s'il devait les appeler « des hommes , puisqu'ils ne donnaient aucune preuve de virilité ; « des citoyens, puisqu'ils laissaient périr la cité autant qu'il était en « eux; des Romains, puisqu'ils tendaient à la destruction du nom « romain. Sa faconde se trouvant alors montée sur un ton conve- (( nable, il nous apprit que le célibat renfermait tous les genres de ce crimes, l'homicide, l'impiété, le sacrilège, la rébellion aux lois , la « trahison à la patrie et sa destruction entière. Puis il cita Romulus c( et ses Sabines ; puis les règlements de l'ancienne république pour ce la propagation des mariages ; loua fort sa propre mansuétude , et c( termina cette superbe harangue par la distribution aux gens mate ries , de ces primes données à lu déplorable fécondité de leurs et femmes'".
« La nouvelle loi nous poursuit jusque dans nos biens : jadis
iTac. Ann. Ul, 28. = 2 Dion. LVl, 10. = 3 Cuirc, por Jpos alquc lioniiiies, c( quam primum hœc risum veni. Cie. Kp. famil. VUl, U. = * .\. «iill. II, 13.= •' Dion. Ibid. = c A. C.ell. Ibid. = '' Dion. Ibid. — » Hu^o. Hisl. du droit lom. § 29."). — lleinerc. .\ntiq. vom. Synlag. 1. = ^ .Xradem. des Insciipi. nouvel, série, I. \1U, p. 292. = ic Dion. LIV, 16; LVl, 6.
LETTKE LWVl. -215
c< nous étions toujours surs d'avoir la moitié de l'héritage de nos al- « franchis ; désormais ces derniers n'auront qu'à faire des enfants c( pour nous en frustrer; qu'ils en aient deux , nous voilà réduits à « un tiers ; qu'ils en aient trois, nous sommes exclus tout-à-fait de « l'hérédité de misérables qui nous doivent tout ce qu'ils sont K En- « fm l'Empereur est tellement possédé de la manie prolitique , qu'il u vient de ftiire ériger sur la voie Laurentine un tombeau à l'une de « ses esclaves qui est morte après avoir mis au monde, en une seule « couche, cinq enfants qui ont vécu quelques jours ^.. Mais vous ne « dites rien ; cette affreuse loi... — Est peut-être raisonnable. — « Comment, vous approuveriez une pareille tyrannie ? — Toute me- « sure d'intérêt général ne saurait être appelée tyrannique. D'ail- « leurs Auguste a déjà montré beaucoup de modération avec les « célibataires; je me rappelle que lorsqu'il publia, il y a vingt-cinq « ans environ, sa première loi contre le célibat, la loi Julia , il vous c( donna d'abord trois années pour vous marier ^ ; ensuite il pro- 0 longea ce délai de deux autres années, en promettant des récom- « penses à votre soumission , et n'augmentant pas les anciennes « amendes contre ceux qui croiraient ne pas devoir obéir*. — Vous « ne me ferez jamais regarder comme juste et morale une loi (}ui « rend apte à devenir héritier l'homme non marié , mais qui a pris « une concubine en déclarant que c'est pour en avoir des enfants ; (( une loi qui considère comme veuf le mari de vingt-cinq ans jusqu'à (( soixante qui n'a point d'enfants ou n'en a poiut adopté, et le prive « des legs qui pourront lui être faits par d'autres que ses proches « parents * ; qui substitue à ces légataires déchus le peuple romain , « comme père commun , et qui organise la délation en promettant (c des récompenses à ceux qui feront connaître les délinquants aux « magislrats"; enfin qui, pour comble de ridicule, promet l'atfran- « chissement de la tutelle à toute femme mère de trois enfants''. « Voilà quelle est la loi Pappia Poppœa , voilà ce que nous devons (( au gouvernement de la bataille d'Actium ! — Faut-il que ce soit « moi étranger, qui vous rappelle votre propre histoire, et pouvez- « vous avoir oublié que dans les beaux temjjs de l'ancienne républi- « que, une loi fut en vigueur, qui formait tout les citoyens à se ma- « rier à un certain âge, et à élever tous les enfants qui leur naissaient * ?
> Gaii, ni, 1? i2. — ripian. lit. 29, % 3. — Inslil. Ul, lil. 7, § 2. = « A. Gell. X, 2.=^ 3 Suel. Aug. 34. — Dion. I.Vl, T. z=. '* Dion. Ibid. 6, 7. = ^ Heinecr. Antiq. rom. Synlaa;m. I. = « Tar. Ann. Ul. 28. = " Dion. LV, 2. — l'iul. Nuraa. 10.— Gaii, 1, § Ho. = 8 D. Halle. IX, 22.
i>14 UOME AU SIÈCLE D AUGUSTE.
« qiu^ les censeurs Camille et Posthumius établirent sous le nom « d' L'xorium^ une amende contre tous les vieux célibataires ^ ? que « la Censure fut toujours armée contre le célibat * ; et que le (( même Camille , dont je viens de parler , dans un moment où la ce guerre avait moissonné un grand nombre de citoyens , contrai- « gnit tous les célibataires à épouser les veuves* ? Et vous vous plai- « gnez aujourd'hui, vous quel'on laisse libresde prendre des femmes « aussi jeunes que vous voudrez^ 1 — Ne dirait-on pas à vous en- « tendre que cette loi est pour nous la chose la plus avantageuse , a un héritage sans sacrifices ^ et ne faut-il pas que j'en danse dans « le Forum'?... Mais il serait trop long de vous répondre, et quand « vous auriez six cents fois raison*, vous ne me ferez pas voir avec (( plaisir une loi qui va bouleverser toute mon existence. Sous l'an- « cienne république , on avait torl de demeurer célibataire : le cé- « libat plongeait les vieillards dans l'abandon le plus redoutable ; « mais aujourd'hui il est si avantageux d'être vieux et sans enfants®, « que cela^■aut un royaume'"! — Triste empire, croyez-moi, et qui (( ne vous procurera jamais le bonheur solide et réel que vous pou- « vez trouver auprès d'une bonne épouse. — Mais où la trouver une « bonne épouse ? en existe-t-il une au monde " ? c'est plus rare qu'un « corbeau blanc*^ — La loi Julia ne vous permet-elle pas d'étendre « vos recherches jusque parmi les affranchies? — Oui, pourvu qu'on (( ne soit pas sénateur, parce qu'il y a plus de patriciens que de pa- « triciennes^^ — Eh bien ! — Belle permission ! — Non pas que je « veuille vous engager à dédaigner les nobles alliances auxquelles « vous pouvez prétendre. — Que je prenne une épouse riche et de c( grande famille , ce sera pour entendre aboyer continuellement « après moi*'. Ma femme me réveillera avant le chant du coq pour « me dire : «Mon mari donne-moi de quoi faire un joli cadeau à ma « mère le jour des kalendes; donne-moi pour le parfumeur; donne- « moi pour le confiseur; donne-moi de quoi donner, le jour des « Quinquatries, à la chanteuse, à l'inlerprète des songes, à la déviée neresse, à la magicienne z\ruspice. Ce serait bien mal à moi de
1 Paul. ap. Fest. v. IJxorium. = 2 y. Max. II, 9, 1. = ' Cic. de Logib. III, 3. = * Plut. Camil. 2. = 5 Dion. LVI, 7. = « Plaut. Capliv. IV, 1, v. 8. = ' In Foio, milii orede, sallarol. Cir. de Oifir. 111, 19. ^Mlir. ad Allie. Ml, 10. = ' Senec. Consol. ad Maie. 19.— Tae. Mor. Germ. 20. = '" Ueçtnunj orbiP seneciulis. Sencr. de Coiisl. sapient. 5. = " Plaut. Aiili glor. III, 1, v. 90. =^ '2 Corvo quoque raiior aibo. Juv. S. 7, V. 202.= '3 Dion LIV, 16.= i'' Noio inibi oblalralricem in œdis inliomitierc. Plaut. Jbid. V. 85, 87.
LETTlli: LWVI. :21a
« ne leur rien envoyer ; de (|iiel air elles nie reyarderaien! 1 et l'ex- « piatrice î elle ne me pardonnerait pas si je ne Ini faisais un préce sent. Il y a longtemps aussi que la eirière se plaint de n'avoir rien « reçu. L'accoucheuse m'a reproché d'avoir été mal payée. Est-ce que « lu n'enverras rien à la nourrice des esclaves nés dans la maison ' 1 » « Les exigences des femmes n'ont point de fin. De là mille soucis, « mille querelles; car la querelle, comme l'a dit Ovide, est la vraie « dot de l'hymen *. Oui, mon cher Camulogène, bonheur et mariage u sont tout à fait antipathiques, et cette étymologie de Granius, céli- « hataire, ciel sur la terre^, pour être quelque peu boulîonne, n'en « est pas moins ïine très grande vérité. Quelle que soit la couleur de « ma vie*, dans quelque position que je me trouve, ajouta-t-il « comme explication de sa phrase, ([ne les dieux me possèdent '" si « je n'épuise pas tous les moyens d'échapper à la loi nouvelle. — « Vous avez tort ; la lutte n'est pas égale, et je vous dirai, en me ser- « vaut d'une expression proverbiale de vos compatriotes : ne frap- « pez pas une pierre, mon ami, pour ne pas perdre la main *. «
L'aversion pour le mariage est une des causes les plus acli\es d«; l.i diminution de la population libre , qui chaque jour se manifeste davantage et mine sourdement Tempire. Auguste s'occupe s(hMeusement, ainsi que tu viens de voir, de remédier à ce mal, et porte dans ses prescriptions une persistance et une fermeté rares. Je me rappelle qu'une fois les chevaliers donnant l'exemple de l'insubordination à la loi Julia, qui atteignait tous les ordres, et demandant unaniment son abolition en plein spectacle, l'Empereur, sans s'émouvoir de leurs clameurs, manda près de lui les enfants de Germanicus, prit les uns dans ses bras , mit les autres dans ceux de leur père , et les montrant au public, fit signe du geste et du regard qu'il ne fallait pas craindre d'imiter ce jeune homme"'. L'application de celte loi excitant un mécontentement universel, il s'éloigna de Rome et (\v. l'Italie pour n'être point tenté de céder aux plaintes qui retentissaient fie toutes parts, et entreprit un voyage dans les Gaules*. Enfin il alla jusqu'à lire lui-même dans le St'nat un discours sur la propcfjalion. adressé au peuple par Q. Métellus', qui fut censeur vers l'an six cent vingt-trois
' Plauf. Mil. «lor. Ml, I, v. 92. = ^ Dos esl uxoria litcs. Ov. Ail. am. Il, \. lo.".. — 3 Ca-iibes, cœlites. Quint. Inslit. Oral. I, 6. = * Quisquis eril \ila; color. Hor. 1. S. 1, V. 60. = 5 Di p\a<;il('nl me. Ilor. I, S. 6, v. .'Si. = ^ Noli, amabo, vciberart- lapi- <!om, ne peidas manum. Plaul. Curcul. I, S, v. 41. = T Suet. Aug. 34. = 8 Ujou. LIV, 19,= 9 Df pioli" augcnda. Sud. Aug. 89.
'21 G ROME Al SlfcCLË D'AUGUSTE.
11 y a plus d'un lustre que j'ai écrit ce que tu viens de lire, et malgré la louable persistance et les sages lois d'Auguste, l'aversion pour le mariage n'a cessé de s'accroître dans toutes les classes. Elle prend sa source dans un vice presque inconnu à l'ancienne république, et qui, sans être précisément criminel, tient néanmoins à tous les genres de crimes , à la Captation des testaments. Cette peste se propage avec d'autant plus de rapidité que par son moyen on voit chaque jour quantité de gens arriver à une brillante fortune '. Les vieillards sans enfants sont les plus considérés et les plus recherchés- par les Captateurs, qui, semblables aux Désignateurs et aux Libitinaires , ne désirent que des morts. Encore ces derniers ne connaissent-ils point ceux dont ils souhaitent le trépas, tandis que les Captateurs aspirent après celui de leurs plus intimes amis dont ils espèrent le plus en vertu de cette amitié même'.
Dès l'aurore , les Captateurs de testaments courent saluer le patron de leur choix, et s'informer comment il a passé la nuit*. In léger mouvement fébrile a-t-il troublé le sonmieil du riche célibataire , aussitôt les portiques des temples se couvrent de petits tableaux , dépositaires des vœux de ces clients alarmés , et parmi les milliers d'inscriptions des tablettes votives, on lit quelquefois la promesse d'une hécatombe ° !
Toutes les conditions d'une véritable servitude, ces avides clients les remplissent sans s' effrayer ; point de bassesse dont l'espérance d'ime succession ne les rende capables : attentifs au moindre signe d'un vieillard souvent impérieux et morose , ses caprices deviennent aussitôt leur volonté; ils parlent s'il le veut , se taisent quand il l'ordonne , se montrent assidus auprès de lui , l'accablent de soins et de prévenances, en un mol, n'épargnent rien pour lui plaire. L'accompagnent-ils en public, ils font le compagnon extérieur% c'est-àdire qu ils prennent le côté le plus exposé au danger ou aux accidents. Font-ils un sacrifice, la meilleure part appartient à ce patron : ils l'emmènent pour participer aux entrailles des victimes , l'invitent souvent à diner ou à souper ^, et le comblent de présents ; c'est à qui l'emportera en libéralité*, et celui qui donne le moins se croit à plaindre'. Chaque jour ce sont des fruits, du gibier*", des gà-
' Tac. Aiin. XIM, 42. — Plin XIV, pioœm.= ^ Plin /6/J. = '' Soiut. lie Benof. VI, 38. =:'* Plaul. Curciil. I, 3, v. 114. = s Juv. S. 12, v. 98. = •' llli lu comfS cMtrior. Ilor. Il, S. 3, V. 17, el la noie de Dacier sur ce vcis. = "^ Plaul. Mil. t;lor. III, 1, v. 116. = s /Afrf.-Marl. VI, 62, 63; VIII, 27; IX, 90. = 9 Plaul. Ibid. = i» Ov. Ail. am. Il, V. 263, 271. -Hor. II, S. 3, v. 12 ; I.Ep. 1, v. 77. — Mart. IV, i9, 36.
LETTRE LXWi. 217
teaiix', un superbe liirbot- , des vins rares^, des volailles, un sanglier magnifique * , tous reçus en cadeau * , ou achetés au marché, ou récoltés chez les donataires ^ parmi lesquels, chose incroyable, on trouve des gens déjà riches , qui se tourmentent et se déshonorent ainsi pour augmenter une richesse '' dont ils semblent craindre de jouir.
J'ai été à même d'observer plusieurs de ces amis de succession , que l'on a comparés avec beaucoup de justesse à des corbeaux ou à des vautours à l'affût des cadavres ', et je vais essayer d'en faire passer quelques-uns sous tes yeux.
Scribe retors, de quinquevir qu'il était', Atérius'" emploie tous les moyens pour gagner de f argent; il a la liste raisonnée de tous les vieillards riches et sans enfants " , et ne néglige rien soit pour s'introduire auprès d'eux, soit pour les attirer chez lui, où il les loge gratis '*. C'est en public, au barreau surtout, qu'il va tendre ses rets, car c'est une véritable chasse que fait Atérius '*. Là, quelque aftair»; qui se traite, importante ou non, il faut qu'il y joue le rôle de défenseur officieux. Deux citoyens plaident ensemble : l'un est un misérable, de la plus vile extraction, un impudent, un scélérat, un assassin ; l'autre, un honnête honnne, et qui n'a rien fait pour provoquer l'attaque dont il est lobjet. Mais le premier est vieux, riche, sans enfants; le second a un fils, et de plus une femme jeune encore : Atérius prend hardiment le parti du riche, le vante comm(> un homme de la plus noble origine : « Publius ou Quintus , dit-il eu « flattant ses oreilles par un prénom qui annonce une origine illus- « tre, votre vertu m'a gagné le cœur ; je connais les détours du droit, « je sais défendre une cause '*; on m'arrachera les yeux avant que je « vous laisse appauvrir d'une coquille de noix '^ ; oui, je donnerais « ma vie, je me dévouerais pour votre petit doigt'". Retournez chez « vous, soignez votre épidémie '", c'est mon affaire d'empêcher ([ue « vous ne soyez la dupe ou le jouet de personne '^. »
Quelques scènes pareilles , jouées chaudement et à propos , alli-
1 Mail. V, 40. =2. luv. s. 6, V. 58. = 3 Mail. IV, 69.= * M. IX, 49. =3Hor. Il, S. 5, V. 10.= 6 Ov. Alt. am. M, v. 271.= ■? Tac. Ann. MU, 42. =8 Calul. 63, v. 124.— Sfncc. Ep. 95.— Mail. VI, 62. — l'elron. 116.= ^ Ucroflus srriba ex quin((uo\ iio. Ho; . Il, S. 3, V. 35. = '" SfniT. de Bfiief. VI, 58. = " Ibid. Ep. 68. = '^ Mari. XI, 84. ;- '3 Tac. Ann. XIII. 42. = •* llor. Il, S. 3, v. 27. = '=Eripiel quivis oriilos milii, (jii.ni te conlomplum cassa nucc paupeiet. Ibid. v. 33.= '^ Qui \itam suam pro unguiculo tuo libenler doderil aique devoveril. M. Auiel. et Front. Ep. I, 2.= '^ Ire donium alque pellirulam curare jubé. llor. Ibid. v. 38. = '8 llœc mca cura est, ne quid tu pcrdas. neu sis jocus. Ibid. \. 36.
lent ratteiilion sur Atériiis, et de riches vieillards viennent tomber dans ses filets.
Atérins ne veut point avoir l'air de ne courtiser que les vieux célibataires, et sait habilement varier ses intrigues de manière à sauver les apparences, tout en multipliant ses profits; il apprend qu'il y a dans une maison un tils unique de faible complexion , et héritier de grands biens : il s'introduit dans cette famille par de légers services, cl parvient à se faire modestement porter second héritier. T 'n fortuné hasard envoie le triste enfant chez Pluton, et notre Caplateur se trouve aussitôt récompensé de sa délicate prévoyance. C'est pour lui une loterie qui le trompe rarement , et il amasse ainsi quelques sonnnes assez rondes ^
Que dans un épanchement d'amitié, un riche captivé par lui veuille lui présenter son testament à lire, Atérius s'y refuse ; il est le désintéressement même : pourquoi l'attrister par l'idée d'une séparation à laquelle il ne survivra pas ? Il repousse doucement les tablettes fatales, de manière cependant à saisir du coin de l'œil la seconde ligne de la première page, et à voir d'un regard rapide s'il est seul ou s'il compte plusieurs cohéritiers.
Quelquefois une femme rusée ou un affranchi gouvernent le cacochyme vieillard : Atérius se lie avec eux, s'en fiiit des amis, en dit du bien partout et hautement , afin qu'à leur tour , ])endant son absence, ils en disent autant de lui^.
Mais c'est surtout la tète qu'il assiège, c'est-à-dire le maître^ Il n'aborde jamais ce bon patron que le cou penché, avec un air de réserve et de crainte extrême , et se plie pour lui aux complaisances les plus fastidieuses et les plus viles, l'écoute s'il est bavard, le loue à toute outrance s'il aime la louange, vante ses vers s'il a de la prétention à la poésie, et, s'il est débauché, lui livre sa femme*. Qu'Atériussoit bien siir de son homme, qu'il lui voie un pied dans la tombe, il se dévoue, et |)ropose au moribond tout son bien pour un ttummc'' ^"), venie simulée qui équivaut à une donation, et produit tous les effets d'une vente réelle.
L'Empereur lui-même ne se trouve pas à l'abri des embûches (li> (/aptateurs de testaments : (juand, au milieu d'un débordement dr flatteries universelles, le Sénat voulut décorer Octave du b(>ausi!r-
' Mille lalcnl.t rolundrnlur. Ilor. I, Kp. 6, v. ôi. = - Id. \\, S. 5, pnssini. = ' Sed \iiifit loiipo, piius ipsiini K\i)U!,'ii;mc rapiil. Ibid. v. 73. = '• Ibid. S. 5, passiin — s Ibid. V. 108.— Til.-Liv. LV, Kpiio. (") 20 centimes.
LhniUK LXXM. 219
nom d'Auguste, un nommé Pacuvius tronva moyen de surpasser fout le monde : à la manière des Espagnols^ il se consacra au prince, malîjjré ses refus. Alors, fier d'avoir donné le premier l'exemple , il courut dans toute la ville pour recruter des imitateurs, et obtint des citoyens qu'ils feraient des sacrifices pour l'heureux événement de ce changement de nom. Aujourd'hui il répète en public qu'il instituera l'Empereur son héritier par moitié avec son fils. 11 espère, par ce bruyant dévouement, provoquer la libéralité d'Auguste, de manière à pouvoir au moins porter sur son testament des richesses dont il serait bien embarrassé de faire preuve aujourd'hui K
D'autres de ces vautours, auxquels il ne manque, comme disait Cicéron, que du bien et de la vertu ^ , s'établissent les complaisants des femmes : ils savent , par un empressement hypocrite , profiler de rabandon où se trouvent réduites les veuves sans enfants, pour s'insinuer dans leur amitié, et prendre sur elles un empire al)solu •'. Pour peu qu'elles soient riches, elles ont ime cour, reçoivent le malin, et comptent des magistrats parmi leurs visiteurs les plus diligents \
Certains coureurs de veuves ne se bornent pas à une feinte amitié : vêtus éléganunent , les cheveux parfumés de nard , et les mains chargées de bagues^, ils savent contrefaire le moins conlrefaisable de tous les sentiments, l'amour. Rien ne les rebute : dernièrement un de ces Ca[)tateurs épouse Maronilla , femme vieille, laide et infirme. « Quel attrait, demandais-je ingénument peut le porter à cet « hymen? — Un très-grand, me répondit-on ; Maronilla est pulmo- « nique ^ »
Écoute trois peliles anecdotes sur un misérable (jui, paré du nom de Réguhis, l'aurait déjà rendu intame, si cela eût été possible. Une veuve, Véranra, était à l'extrémité; Hégulus accourt aussitôt la voir. Quelle impudence '. il avait toujours été l'ennemi déclaré du mari et était en horreur à la fenune : passe encore pour la visite; mais il ose s'asseoir près du lit de la malade , et lui demande le jour et l'heure de sa naissance. A peine ent-elle satisfait à celte question, qu'il compose son visage, et, l'œil fixe, renmeles lèvres, compte parsesdoigts sans rien compter, et tout cela pour tenir en susjjcns l'esprit de cette pauvre Vérania. « Vous êtes, dit-il enfin , dans votre année climaté-
• Dion, un, 20. = 2 Uuint. Insîit. oral. VI, 5. = ^ Cic. pro Cœcina, 5. =*Juv. S. 3, V. 127. = 5 Ov. .\il. am. UI, v. 441. = » Mari. 1, U.
« riqiie , mais vous guérirez. Pour plus de certitude , je vais con- « sulter un aruspice dont j'ai souvent éprouvé Tliabileté '. » (L'année cUmatérique est la soixante-troisième, et les Romains croient qu'elle ne se passe jamais sans apporter quelque affliction corporelle ou intellectuelle^.) Cependant le Captateur part, fait un sacrifice, revient, et affirme que les entrailles sont d'accord avec le témoignage des astres. Cette femme, crédule comme on l'est dans le péril, fait un codicille, et assure un legs à Régulus. Peu après le mal redouble, et Vérania, en mourant, s'écrie : « Le scélérat, le perfide, qui enchérit « même sur le parjure ! » Il avait efiectivement aliirmé son imposture par les jours de son fds.
Ce crime est familier à Régulus. Il expose sans scrupule à la colère des dieux , qu'il trompe tous les jours , la tête de son malheureux fils, et le donne pour garant de tant de faux serments.
Velleius Rlésus , riche consulaire, voulait, pendant sa dernière maladie , changer quelque chose à son testament. Régulus , qui se promettait un avantage de ce changement, parce qu'il avait su depuis quelque temps s'insinuer dans l'esprit du malade, s'adresse aux médecins, les prie, les conjure de prolonger, à quelque prix que ce soit, la vie de son ami. A peine le testament est-il scellé, que Régulus change de personnage et de ton : « Jusques à quand , dit-il aux « médecins , tourmenterez-vous un malheureux ? Pourquoi envier « une douce mort à qui vous ne pouvez conserver la vie?» Blésus meurt; et, comme s'il eût tout entendu, il ne laisse à Régulus-' d'autre legs que de pleurer*.
Ma troisième anecdote ne le cède pas aux deux autres: Aurélie, femme d'un rare mérite , se pare de ses plus belles tuniques pour signer son testament. Invité à la signature, Régulus arrive, et aussitôt, sans autre détour : a Je vous prie, dit-il, de me léguer ces habits. » Aurélie croit qu'il plaisante ; Régulus insiste sérieusement, et fait si bien qu'enfin il la contraint d'ouvrir son testament , et de lui léguer les tuniques qu'elle portait ! Il ne se contenta pas de la voir écrire, il voulut lire ce qu'elle avait écrit. A la vérité, Aurélie vit encore; mais ce n'est pas la fiiute de Régulus , il avait bien conjpté (pfelle mourrait.
Un honmie de ce caractère , né pour être un objet de risée et de
' Plin. II. Ep. 20. = 2 A. Gell. W, 7. = 3 Plin. Ibid. = * Nil sibi lizalum, pieelcr ploiaie. flor. 11, S. 3, v- 69.
haine', ne laisse pas que de recueillir des héritages, de recevoir des legs, comme s'il les méritait. Il n'avait rien, et il est devenu si riche, à force de lâchetés et de crimes, que je lui ai entendu dire : « Je sacrifiais un jour aux dieux pour savoir si je parviendrais à jouir de soixante millions de sesterces (") ; doubles entrailles trouvées dans la victime m'en promirent cent vingt millions. » Et il les aura, sois-en sûr, s'il continue à dicter ainsi des testaments ^.
Voilà le beau côté du métier de Captateur, si toutefois une infamie peut avoir un beau côté; voyons maintenant à quels désappointements il expose. Ces faiseurs de dupes sont aussi dupés à leur tour, et rencontrent de temps en temps des gens plus fins et plus intéressés qu'eux encore. Tantôt c'est un vieillard ou une veuve qui feignent des infirmités qu'ils n'ont pas ; se disent malades pour s'attirer des courtisans ^; se mettent au lit dix ou douze fois par an , afin de se faire donner les présents qu'il est d'usage d'offrir à ses amis lorsqu'ils entrent en convalescence*, présents dont ces rusés malades IVtiu quelquefois commerce ^ Ils promettent à cinquante personnes un quart dans une succession qu'ils ne leur laisseront jamais". Ils meurent, et les Captateurs, qui les entretenaient comme des animaux dans un vivier"'; qui attendaient leur mort, non-seulement pour recevoir le salaire d'une honteuse servitude , mais encore pour être délivrés d'un impôt onéreux * , frustrés dans leurs espérances, éclatent en reproches contre ceux qui les abusèrent; les traitent de fourbes , d'ingrats , de perfides, sans prendre garde que leur colère les trahit, et dévoile leur propre turpitude'.
Qui le croirait ! la captation a fini par rendre l'incendie même un moyen de fortune. Un riche célibataire a sa maison brûlée : aussitôt ses bons amis accourent de toutes parts et se cotisent pour la rééditier ; l'un fournit le marbre, l'autre paie la main-d'œuvre ; celui-ci promet les statues les plus rares et les mieux conservées; celui-là de superbes morceaux de Polyclète ou d'Euphranor , d'autres , les antiques et précieuses déjjouilles des temples de Grèce. C'est à qui donufra des livres, des armoires , un buste de Minerve et des boisseaux d'argent '". Connue, après une pareille calamité, les riches incendiés se trouvent amplement dédommagés de leurs pertes, et que l'on en
' Homineni natum et ad risuni cl ad odiiinn. Sonec. do Consl. Sapienl. 17. = ^ Plin. U, 20. = » Scnrr. de BiiMil. \il. 7. — l'i'lion. 117. ^ ^ .Mail. XU, 56.= ■> Jin. S. .">, V. 98.= 6 Hor. U, S. 5, n. 20. — MiUl. 1\, 49.= " Ilor. Ibid.w H ; I, Kp. l,v. 79.= ** Sfiier. de Renef. VI, :^R.= « l'iiii. \ Ul, F.p. 18.= t" .Iiiv. S. S, v. 208. (a) ir).2r>0.00 f.
a vu recevoir ainsi jusqu'à cinq fois la valeur de leur propriété ', on soupçonne ces avares cauteleux de multiplier les chances de leur ruine, afin d'augmenter leur fortune '^
Une autre fois une bande de fripons se réunissent pour exploiter en commun leur industrie : l'un d'eux feint d'arriver des pays étrangers, et paraît outré de douleur. Ses esclaves , qui ne sont que ses camarades déguisés , disent qu'il vient de perdre un fi}s unique de grande espérance , et qu'il s'expatrie pour faire diversion à des chagrins que la vue de son pays réveillait incessamment. Ils ajoutent qu'après ce terrible accident, il venait encore de faire naufrage et de perdre vingt millions de sesterces ("), mais que celte perte le touchait moins que celle de son équipage, qui le mettait hors d'état de paraître selon sa qualité ^ car il est riche en terres, riche en argent placé dans l'usure*. Ils accompagnent ces propos de l'énumération des terres immenses qu'il possède en Afrique, des nombreux esclaves cultivant la Numidie pour son compte , et dont la troupe pourrait composer une armée capable de prendre Carthage.
Le maître, de son ct>té , affecte de trouver peu dignes de son palais délicat tous les mets qu'on lui présente; il ne parle que d'or et d'argent ; se plaint de la stérilité des terres ; examine sans cesse dos comptes volumineux, et ne donne jamais deux fois de suite le même nom aux esclaves qui le servent, 'afin de faire croire qu'il a sans cesse dans la tète les noms de tous ceux qu'on lui suppose '. Pour mieux duper son monde, il feint d'être presque continuellement malade, a toujours un petit manteau grec ^ soigneusement fermé, des bandes autour des jambes pour se les tenir chaudes, un linge autour du cou, un autre sur les oreilles, et appuie sa tête sur un coussin ". C'est dans cet accoutrement, avec ces insignes de la maladie*, qu'il reçoit son monde. Il tousse à chaque parole, comme un honime dont la poitrine est faible et la constitution ruinée, et tous les jours refait sou testament, ou le charge de nouvelles dispositions '. Alors les thons accourent, connue on dit '"; les brigueurs de successions, toujours à l'affût des riches étrangers qui débarquent à Rome, viennent commencer le manège de leur libéralité intéressée dans l'espoir de
1 Mart. Uf, 52.= 2 Juv. S. 3. v. 208.— Mail. Ibid. = » Pctron. 117.= ^ Dives agris, clives posilis iii fa-iiorc numulis. Ilor. I, S. 2, v. 13. = ^ Pctron. Ibid. = ^ Palliolum. Soiiec. Nat. Oua'sl. IV, 15 — Uiiiiil. Instil. oral. XI, 3. = 7 Hor. Il, S. 5, v. 254. — Sciiec. — Quiiil. Inst. Ibid. = * Insi^nia niorbi. lior. Ibid. v. 234, = 9 Pctron. Ibid. — 1" Plures annabunt llimini. Ilor. U, S. .".. v. 44. = («) 4.990,000 fr.
moucher le vieillard, c'est-à-dire de le duper*. Les présents pleuveiit (le tous côtés*, la poissonnerie s'emplit^
QucUlu'un demandait à un courtisan vieilli au service des rois, conunenl il était parvenu, contre l'ordinaire de ce que l'on voit dans les cours, à un âge aussi avancé : «C'est, dit-il, en recevant des ou- « trages et en remerciant*. » Un Captateur de testaments n'auiait l)as mieux répondu. Un de ces misérables s'exprimait ainsi : « L'adulation est perdue lorsqu'elle n'est point aperçue ; le llalteur gagiu^ lieaucoup à être pris sur le t'ait, et plus encore à être réprimandé et réduit à rougira »
La stérilité d'une épouse est aujourd'hui si lucrative (ja'elle dégoûte même d'un tils unique®, et que l'on voit des pères feindre de l'aversion pour leurs enfants, les renier'', et beaucoup les abandonner dès leur naissance * ! Tel est l'ouvrage des Captateurs de testaments.
Il y a encore à côté de ceux-ci une autre race de gens qui vivent aussi des testaments, d'une manière différente, un peu moins méprisable, mais tout-à-fait misérable. Tu te souviens sans doute que les sacrifices particuliers des familles se transmettent de génération eu génération'. Comme ils entraînent des dépenses , ils suivent l'héritage, dont ils sont une charge qui s'éteint avec celui qui a recueilli les biens ^". Dans cette Rome toute matérielle , le véritable parent, c'est l'héritier. Les Romains ont profité de ce principe pour éluder un devoir sacré : une ingénieuse avarice leur a fait imaginer de vendre fictivement leurs droits héréditaires*' à des citoyens très-âgés et pauvres, qui recueillent l'héritage pour le leur restituer ensuite , et, moyeuuant un salaire, restent chargés des sacrifices, qui doivent bientôt s'éteiudre par leur mort '^ La caducité est ainsi devenue une industrie, un métier, et de même qu'il y a des maquignons, des taverniers, des libilinaires, etc., il y a aussi desvieillarcb à ventes * '\ qui sont ces acquéreurs d'héritages, nom vague, mais désignation précise, tant cet ignoble trafic est déjà ancien !
• Emunclo lucrala Simone (alenlum. Ilor. Art. poel. v. 258. = ^ Petron. 124. = 5 Celaiia rresrcnt. Hor. M, S. 5, v. ii. =^ * Sencc. de Ira. II, 3.j. = 5 /rf. pjal. Quœsl. IV, pra'f. = ^ Plin. IV, Ep. 13. = " Seiier. Consol. ad .>Iaic. 19. = ^Tac. Anii. III, 23. = 9 Lctlre XXXIV, l. Il, p. 127. = i^' Cic. pro Murena, 12. = n Gaii. Il, § 252. = 12 Cic. Ibid. — '3 Cocmplionak's sencs. l'Iaul. Bacc. IV, 9, v. 32.— Cic. F.p. lamil. Vil. 29.
LA MORT ET l' APOTHÉOSE DE l'eMPERELR AtGUSTE,
L'an l'JCCLXVII de Rome.
Un grand événement vient d'arriver : l'Empereur est mort le \\\ des kalendes de Septembre (") \ après un principal de quarantequatre ans moins treize jours, à compter de la victoire d'Actium*. Tibère venait de conquérir l'Illyrie : Auguste l'y renvoyait pour affermir cette conquête par la paix ^, et devait l'accompagner jusqu'à Bénévent *. Depuis quelque temps un affaiblissement sensible avertissait l'Empereur du dépérissement de sa santé ; pendant ce voyage , il augmenta encore et prit le caractère d'une maladie qui se déclara par un tlux de ventre. Néanmoins Tillustre malade n'interrompit point sa route; il parcourut les cotes de la Campanie , les îles voisines, et demeura quatre jours à Caprée (*) , entièrement livré au repos et aux douceurs d'une société intime. Comme il traversait devant le golfe de Puteoles {"), les passagers et les matelots d'un navire d'Alexandrie qui était à la rade vinrent à sa rencontre en robes blanches et couronnés de fleurs, brûlant des parfums et le comblant de vœux et de louanges : « C'est par vous , prince, disaient-ils , que nous vivons , que nous naviguons , que nous jouissons de notre liberté et de nos biens. »
Cela le mil de si bonne himieur , qu'il donna à chacun des siens quarante aureii^), en leur faisant promettre et jurer de n'employer cette somme qu'en achat de marchandises d'Alexandrie, Tous lesautres jours il leur fit également de petits présents, distribua de plus des toges et des 'pallia, voulut que les Romains s'habillassent à la grecque , les Grecs à la romaine , et que les uns parlassent la langue des autres. Il assista assidûment aux exercices de la jeunesse de l'île, ancienne colonie grecque, qui observe encore quelques-uns des jeux de sa mère-patrie ; fit donner en sa présence un festin aux jeunes gens, permettant , exigeant même qu'ils se livrassent à la gaîlé , en
1 Suet. Aug. 100. = 2 liid. 8. — Dion. LVI, 50. — F.ulrop. Vil, 8. = 3 paUMTul. H, 123. =* Ibid. — Suel. Iliid. 97. (") 19 Auguste. ['>) Capri, à reiUri'e ilu ^o\h' de Xaples. ("=) Po77uoli, pr^s de Naples. {<i) 1075 fv. 6i c-
LETTRE LXXV[f. 225
mettant au pillage les fruits , les mets , et tout ce qui pouvait s'emporter. Enfin il n'oublia aucun genre de plaisanterie , et comme plusieurs des personnes de sa suite se retiraient dans une île voisine de Caprée, il l'appela ville d' oisiveté \
Il passa bientôt à Néapolis, et quoiqu'il souffrît toujours plus ou moins de douleurs d'entrailles, il assista à des jeux gymniques que Ton y célébrait tous les cinq ans en son honneur, car c'était là le principal but de son voyage ^.Ensuite il accompagna Tibère jusqu'à Bénévent. Mais en revenant, sa maladie s'aggrava et le contraignit de s'arrêter à Noie, colonie de laCampanie, où il prit le lit '. Là, il vécut encore quelques jours. Sentant approcher sa dernière heure, il s'informa si sa position n'excitait pas quelques désordres au dehors, demanda un miroir, voulut qu'on lui accommodât les cheveux, qu'on parât un peu ses joues tombantes, et faisant appeler ses amis près de son lit : IVai-je pas bien joué le mime de la vie? leur dit-il. Puis il ajouta en grec :
Applaudissez, vous tous, battez gaîraeiil des mains*.
Après ces mots, il congédia tout le monde, demanda des nouvelles de la fille de Drusus, qui était malade à Rome, et tout-à-coup expira en disant à Livie, qui s'empressa de recueillir son dernier soupir dans un baiser : «Livie, souviens-toi de notre union : adieu. »
Il finit sans douleur , ainsi qu'il l'avait toujours désiré ^ Un peu avant de rendre l'âme, il eut un instant de délire, et se trouva comme saisi d'une frayeur soudaine, criant que quarante jeunes hommes l'enlevaient. Il mourut à la neuvième heure du jour (") , à l'époque anniversaire de son premier consulat, et, par un singulier hasard , dans la chambre où était mort son père Octave. 11 était âgé de soixante-quinze ans, dix mois, vingt-six jours ^
11 court des bruits fort étranges sur la mort de l'Empereur : les uns prétendent qu'à Noie, Auguste sentant empirer son mal, envoya l'ordre à Tibère de revenir sur-le-champ, et eut avec lui un long entretien, dans lequel il lui recommanda ses travaux, le désignant ainsi pour son successeur'' ; les autres assurent au contraire que Ti-, hère ne fut point appelé au lit de son père , qu'il ne devait pas lui
» X-,^zyo-o)fç. Suet. An;,'. 98.=:2 Ihid.—Valerru]. Il, 123. — Dion. LVI, 29.= 3 Suet.
— Patercul. Ibid. = ^ Suet. Au^. 99.— Dion. I.VI, 30. = s Suel. Jbid. = 6 Ibid. 100.
— Tac. Ann. I, 9. — Dion. Ibid. = '' Sud. Ibid. 98 ; Tib. 23. — Patercul. II, 123. (a) 5 II. apri^s midi.
226 ROME AU SlÈCf.E D'AUGUSTE.
succéder , et n'arriva même à Noie que plusieurs jours après la mort de l'Empereur. Ils racontent qu'Auguste , il y a peu de mois , ayant mis quelques amis dans sa confidence , s'était rendu , accompagné du seul Fabius Maximus, dans l'île de Planasie (") pour y voir Posthumius Agrippa, son petit-fils, qu'il y avait relégué depuis plusieurs années, enl'exhérédant, à cause de la férocité de son caractère; qu'il y eut de part et d'autre beaucoup de larmes et des marques de tendresse, qui faisaient croire que le jeune Agrippa reverrait les pénales de son aïeul. Ils ajoutent que Fabius confia ce fait à sa femme Maicia , celle-ci à Livie ; qu'Auguste en fut informé , et que dernièrement, aux funérailles de Fabius, dont on soupçonne la mort de n'avoir pas été naturelle, on entendit Marcia s'accuser , en gémissant , d'avoir causé la mort de son mari K Ils affirment aussi que Tibère entrait à peine dans l'Illyrie lorsque des lettres pressantes de sa mère le rappelèrent ù Noie, et que jusqu'à son arrivée l'on ignora au dehors la mort de l'Empereur, Livie ayant distribué autour de la maison des gardes qui en fermaient avec soin toutes les avenues. De temps en temps on faisait publier des nouvelles rassurantes, et loi squ' enfin toutes les mesures exigées par les circonstances se trouvèrent prises , le même in.stant apporta la nouvelle qu'Auguste avail vécu et que Tibère succédait à l'empire -.
Certains nouvellistes vont encore plus loin : ils prétendent (et cela m'a tout l'air d'une calomnie) que la mort de l'Empereur ne fut point naturelle ; suivant eux, Livie , alarmée du retour de tendresse pour Agrippa, aurait , afin d'assurer l'empire à Tibère, hâté la fin du vieux prince^ , en empoisonnant des figues sur un arbre où il avait coutume d" aller les manger, en les cueillant lui-même *.
Il sera bien difficile de jamais savoir l'exacte vérité sur celte mort, du reste assez ordinaire , attendu le grand âge d'Auguste. Maintenant que l'événement est accompU, on cite, comme les Romains en ont assez l'habitude, une foule de présages et de prodiges qui l'annonçaient d'une manière certaine : on rappelle l'anecdote dont j'ai parlé dans une de mes dernières lettres C"), de l'aigle qui voltigea autour de l'Empereur pendant qu'il faisait la clôture du Lustre. On dit cjue dans le même temps la foudre étant tombée sur une de ses statues, et ayant enlevé la première lettre de son nom (César), les devins
1 Tac. Ann. I, 5. — Plin. VU, 45. — A. Vict. de imp. roni. 1,5.=* Dion. LVI, 51. = 3 Tac. Ibid. = ^ DioD. Ibid. (") Pianosa, entre Tilc de Corse el les côles delà Toscane. <'') Letue LXXlll, p. 175.
LETTRE LXXYII. 227
consultés répondirent qu'il n'avait plus que cent jours à vivre, nombre marqué par la lettre C, et qu'après sa mort il serait mis au nombre des dieux ; parce que le reste de ce nom , AESAR , était un mot étrusque signifiant dieu *.
Au moment de son départ pour Bénévent, se voyant arrêté par beaucoup de citoyens qui le priaient de leur rendre justice , il s'écria qu'il ne reviendrait plus à Rome puisqu'on le retenait ainsi ^.
Je ne finirais pas si je voulais te rapporter tous les prodiges qui éclatèrent alors : le soleil s'éclipsa ; une grande partie du ciel paru! en feu ; des brandons enflanmiés s'en échappèrent; on vit des comètes sanguinolentes; le Sénat ayant été convoqué afin de faire des vœux en commun pour le salut d'Auguste, on trouva la curie fermée et sur le faite de l'édifice un hibou perché, épouvantant tout le monde de son cri sinistre *.
La grande nouvelle une fois annoncée à Rome, consuls, sénateurs, chevaliers, se précipitèrent dans la servitude. Plus ils étaient illustres, plus ils montraient d'empressement et de fausseté ; se composant le visage pour ne paraître ni joyeux de la mort d'Auguste, ni tristes du nouvel avènement,, ils mêlaient ensemble les larmes, la joie, les regrets, Tadulation. Les consuls Sex. Pompéius et Sex. Appuléius jurèrent les premiers obéissance à Tibère-César. Séius Sfi abon, préfet des cohortes prétoriennes, garde particulière de l' Empereur, et C. Turranius, préfet de l'Annone (administration des approvisionnements de blé pour la nourriture de Rome *) répétèrent ce serment entre les mains des consuls ; puis le Sénat, les soldats et le peuple en firent autant.
Les consuls commencèrent, parce que Tibère met les consuls en tête de tous les actes, ainsi que dans l'ancienne répid)lique, et comme s'il ne se croyait pas encore empereur. Dans l'édit même par lequel il convoqua les sénateurs, il ne** s'autorisa que de la jiuissance tribunitienne ^ qu'il tient d'Auguste', feignant d'oublier que parla l'Empereur défunt l'avait désigné pour son successeur ^ L'édit ('fait court et singulièrement réservé. Le nouveau César voulait demander conseil sur les honneurs dus à son père ; il demeurait auprès du corps, et ne s'en séparait point : c'était, des fonctions publiques, la seule qu'il s'attribuât. Cependant , après la mort d'Auguste , il
< Snet. Aug. 97. — Dion. LVI, 29. =2Suet. /Wi. = 3 Dion. Jbid.= * V. I.(>iir' I.XXXV. I. IH. = s Tac Ann. !. 7. = « /ft,rf. 5 ; jn, se. = 7 /A,v/. m. 55.
avait donné l'ordre aux cohortes prétoriennes ; des veilles se faisaient à sa porte; il avait des gardes ^ une cour; des soldats l'accompagnaient au Forum, au Sénat; il écrivit aux armées comme Empereur, bien qu'il affectât d'en refuser le titre : il n'hésitait que dans ses discours au Sénat *.
Il y eut à Noie une exposition publique'du corps d'Auguste. Quarante soldats prétoriens vinrent le lever à la maison mortuaire ^ ; mais de Noie à Boville, il fut porté par les décurions (sénateurs) des municipes et des colonies où le convoi passa*. On ne marchait que de nuit, à cause de la chaleur, et le jour, le précieux fardeau était déposé dans la basilique ou dans le temple principal du lieu où l'on s'arrêtait ^ Les chevaliers s'avancèrent jusqu'à Bovilles*, à dix milles (") sur la voie Appia'^, pour y recevoir le corps et le rapporter à Rome *. De longues files de peuple les accompagnaient , pendant qu'une foule plus considérable encore , sortie hors de la porte Gapène , stationnait sur la route pour voir le funèbre cortège. Cette immense population , morne , silencieuse , attendant avec respect la dépouille mortelle de son défunt Empereur, formait un spectacle vraiment imposant, auquel les ombres de la nuit prêtaient une sorte de majesté mystérieuse et terrible. Ce convoi s'avançait à la lueur de milliers de flambeaux , ou mieux , de torches funèbres qui formaient au loin une longue traînée demi-lumineuse , dont le reflet rougeâtre troublait l'azur du ciel et obscurcissait l'éclat des étoiles.
La sombre procession , après avoir passé la porte Capène *, longé le temple et l'Area de Mercure'", prit à gauche la voie Triomphale jusqu'à la voie Sacrée, et, se détournant par la porte Romana ", monta au Palatin , où les chevaliers vinrent déposer leur noble fardeau sur la belle place carrée qui sert de vestibule à la maison de l'Empereur '-.
Dès le lendemain Tibère réunit les sénateurs dans la curie Julia , au-dessous , pour ainsi dire , du corps du vieil Empereur. La séance eut un aspect lugubre ; tous les sénateurs s'y rendirent en habit de chevaliers , et les magistrats en costume de sénateurs : personne ne porta la toge prétexte. Tibère et son fils Drusus parurent vêtus de toges brunes, et dans le sacrifice qui précède ordinairement
1 Toc. Ann. 1, 7.— Suet. îib. 24. ^ 2 Tac. Ibid. — Dion. LVII, 1, 2.= 3 Suol. Aug. 99.= * Ibid. 100.— Dion. LVl, 31. = » Suet. Ibid. — '' ///irf.— Dion. /*)"</. =" Xibby, Viaggio anliq. c. 51, p. 216 ; Analisi dclla Caria de' dinlorni di Ronia. v. Bovillae, 1. 1^ p. 310. = «Suot.— Dion. Ibid. = ' p|,-,„ ^ Desciipt. de lîonie, n» t. = lo Ibid. n" 239. = " Ibid. n" 199. = '^ Suei. Aug. 100. (") U kilomiMies 81."> nn^lr.
LETTRE LXXVIl. 229
chaque séance n'employèrent point de joueurs de tlùte. Les sénateurs prirent leurs places accoutumées ; les consuls se mirent plus bas ; l'un sur le banc des préteurs, l'autre sur celui des tribuns du peuple*.
Tibère voulut que l'on consacrât cette première réunion aux derniers devoirs à rendre à la mémoire de son père. Il commença une allocution qu'il interrompit tout-à-coup, succombant ou feignant de succomber à sa douleur , et souhaitant , dit-il , de perdre la vie avec la parole. Il donna son cahier à lire à son fds Drusus.
Le testament d'Auguste fut ensuite apporté* par les Vestales^, qui en étaient dépositaires *. Avant de l'ouvrir, on le présenta à ceux qui l'avaient scellé de leur cachet; aux sénateurs , dans le Sénat; aux autres, en dehors de la curie ^. Il formait deux cahiers, écrits en partie de la main du testateur , en partie de celle de ses affranchis Polybe et Hilarion, et il était daté du consulat de Lucius Plautus et de Caïus Silius, le trois des noues d'Avril (") , seize mois avant sa mort ^ Par cet acte de ses dernières volontés , le défunt nommait Tibère et Livie ses héritiers, Tibère pour les deux tiers, et Livie pour l'autre ; après eux , il appelait à sa succession ses petits-fds et arrière-petits-fds , et, à leur défaut, les grands de Rome, la plupart haïs de lui, mais par une vaine gloire, et pour se faire un mérite auprès de la postérité. Le testament assignait de plus à Livie l'adoption dans la famille des Jules et le titre d'Augusta.
Tous les biens de cet homme qui avait possédé le monde, ne s'élevaient pas au-delà de cent cinquante millions de sesterces C") ! La plupart des legs, semblaient , par leur modicité, ceux* d'un simple particulier ; à l'exception de quarante millions de sesterces (") laissés au peuple romain , trois millions cinq cent mille (■*), aux tribus , mille (") à chaque soldat prétorien , et trois cents {i') à chaque soldat légionnaire ou des cohortes urbaines, les autres legs ne dépassaient pas quatre cents sesterces (9). Beaucoup s'adressaient à des gens qui ne lui étaient de rien, non-seulement des sénateurset des chevaliers, mais jusqu'à des rois ''.
L'atfranchi Polybe donna lecture de ce curieux testament. Après lui, Drusus communiqua aux Pères Conscrits quatre libelles, cou tenant les dernières volontés de son aïeul. Dans le premier , il or
• Dion. LVI, 31. = 2 Sud. Tib. 23. = 3 Tac. Aiin. 1, 8. = 4 Suel. Aug. 101. = s W Tib. 23. = 6 W. Aug. 101. = " Tac. Ann. I, 8. — Sud. Ibid.— Dion. LVI, 32. («) 3 Avril de l'an 766. (*) 40,530,000 f. (0 10,760,000 fr. ('') 941,190 fr. (• ) 268 fr. 91 c (0 80 fr. 67 c. (9) 107 fr. 56 c. ^
-250 liOME AL SIÈCLE D'AUGUSTE.
donnait les dispositions de ses funérailles ; le second renfermait le sommaire de celles de ses actions qu'il voulait qu'on gravât sur des tables d'airain qui devront être placées devant son Mausolée ; le troisième était un état de situation de tout l'empire : on y voyait combien il y avait de soldats sous les armes, combien d'argent dans le trésor et dans le fisc , et quels étaient les arrérages des impôts. Le vieil Empereur avait même ajouté à ce libelle les noms des affranchis et des esclaves auxquels on pouvait demander des comptes.
Le quatrième contenait des conseils pour Tibère et pour la république, entre autres de ne pas prodiguer les affranchissements , ni le droit de cité romaine ; de répartir les emplois publics à tous les citoyens d'une capacité reconnue ; de ne jamais confier à un seul le salut de l'État ; enfin de ne point étendre davantage les limites de l'empire, déjà si ditilciles à conserver , et qu'on pourrait compromettre en voulant les agrandira
Il ne faut pas s'étonner qu'Auguste possédât si bien l'ensemble et les détails du gouvernement de la république, car il était grand travailleur : tous les soirs, après le souper, il se mettait sur un petit lit à veiller où il restait fort avant dans la nuit , jusqu'à ce qu'il eût achevé toutes les affaires, ou du moins la plus grande partie des affaires du jour. Il ne dormait jamais plus de sept heures-, s' occupant avec un soin extrême du gouvernement et de l'administration. 11 avait institué auprès de lui une commission de quinze sénateurs*, que vers la fin de sa vie il porta à vingt*, avec lesquels il traitait toutes les affaires qui devaient être rapportées au Sénat ^ Cette commission, désignée par le sort, se renouvelait tous les six mois^, et de plus, un membre de chaque magistrature en faisait partie ''. Outre cela il donnait audience lui-même aux ambassadeurs des rois et aux envoyés des peuples ^ Lorsque les années eurent considérablement affaibli sa constitution, il choisit trois consulaires pour le soulager dans ses audiences ; alors il ne reçut plus que ceux qui avaient besoin de son intervention directe' ; mais il conserva l'habitude qu'il avait eue toute sa vie , de rédiger le soir, avant de s'endormir, un journal de ce qu'il avait fait dans la journée '".
Pour en revenir au Sénat, une délibération sur les honneurs funè-
1 Dion. LVI, 33. = 2 Suel. Aug. 78. =» Dion. LUI, 21. = '' Id. LVJ, 28. = « Id. LUI, 21. — Suet. Ibid. 35. = 6 Suet. — Dion. Ibid. = '' Dion. Ibid. = « Ibid. — Xiphil. Dion, excerpt. LV, p. 94, édil. Henr. Steph. = ^ Xipliil. Ibid. = '» Suel. Aug. 64.
LEiTKE LXXVII. -251
bies à rendre au prince trépassé occupa le reste de la séance , et un sénatiis-consulte régla les cérémonies de ses funérailles *.
LV\j)osition dura sept jours. On se figurerait difticilenient la foule qu'elle attira. Pendant fout ce temps, il régna dans Rome, et principalement dans la région du Palatin, une espèce de deuil , mêlé à rallluence d'un jour de fête-; en etfel, rien n'était plus beau, plus curieux que cette exposition : sur un lit vaste et élevé , orné d'or, d'ivoire et de housses de pourpre brodées d'or, on voyait une statue de cire à la ressemblance d'Auguste; car, atin de déro])er à la vue ce f|ue Taspect d'un cadavre a de trop repoussant, une place avait été réservée dans la partie inférieure du lit, pour y renfermer le véritable corps, L'Empereur était représenté couché, revêtu de l'habit triomphal, et ayant toute la pâleur d'un malade^. Auprès de lui se tenait un jeune et bel esclave qui, avec un éventail en plumes de paon, chassait les mouches de dessus son visage, comme pour proléger son sonmieil*. Autour du lit, on voyait siéger, pendant la plus grande partie du jour, à gauche, tout le Sénat en habits de deuil ; à droite, les matrones distinguées parles dignités de leurs maris ou de leurs parents. Elles ne portaient ni parures d'or, ni colliers ; toutes étaient vêtues de simples stolcs blanches, et dans l'attitude d'une profonde tristesse. Pendant les sept jours, des médecins se présentèrent quotidiennement , conmie s'ils visitaient un malade, et dirent chaque fois : « 11 va plus mal '". »
Le jour des obsèques , Tibère publia un édit pour recommander au peuple de ne point troubler , par un excès de zèle , les funérailles d'Auguste, comme autrefois celles du divin Jules , et de ne pas exiger cette fois que le corps fût brûlé au Forum, plutôt qu'au Champde-Mars, lieu fixé pour la sépulture. Afin d'assurer l'exécution de cette prière, le nouvel Empereur fit accompagner le convoi par un corps de troupes.
Dès le matin, Drusus etC. Norbanus Flaccus, consuls désignés, se rendirent à la maison Palatine pour faire la levée du lit funéraire*, que des sénateurs , ainsi que cela avait été décrété par les Pères Conscrits eux-mêmes, prirent à l'épaule ^ En avant du lit, on remarquait une statue d'or de la Victoire, empruntée à la curie Julia, qu'elle décorait ordinairement , et que par une flatterie assez déli-
» Suel. Aug. 100.— Tac Ann. I, 8. = 5 Herod. IV, Anloii. p. 87 = » Ibid. — Uioii. LVI, 34. = * Dion. LXXIV, 4. = 5 Herod. IV, Anlon. p. 87. = 6 Dion. LXXIV, 5. = ■' Tac. Ann.l, 8.
cate, le Sénat avait voulu faire paraître dans cette pompe funèbre *, comme si cette déesse était de la famille des Césars. Puis venait une statue d'Auguste sur un char triomphal,
A leur suite on portait les bustes non-seulement de tous les aïeux de la famille impériale, Jules-César excepté, à cause de sa divinité * , mais encore ceux de tous les Romains qui, depuis Romulus, s'étaient illustrés par leurs belles actions. On distinguait au milieu d'eux la statue de Pompée, entouré de toutes les nations qu'il avait soumises , représentées chacune dans le costume de son pays'. Il y avait aussi des tableaux portant les titres des lois rendues , et les noms des nations vaincues par Auguste *.
Des chœurs de jeunes garçons et de jeunes tilles accompagnaient la pompe funèbre, en chantant des poèmes en l'honneur du défunt. Le Sénat, les chevaliers, les soldats prétoriens et une immense foule de citoyens fermaient la marche. Tous étaient en habits de deuil, et avaient quitté les anneaux d'or pour en prendre de fer ^
Le cortège descendit par le clivus de la Victoire et gagna la voie Sacrée et le Forum *, où il fit la station d'usage. Les matrones allèrent s'asseoir sous des portiques'' munis de gradins * , disposés sur les grands côtés de la place , et les hommes restèrent en dehors*. 11 y eut deux oraisons funèbres : la première lue par Tibère, devant le temple de Jules, sur les nouveaux Rostres qui ornent la base de cet édifice ; et l'autre par le jeune Drusus , sur les anciens Rostres, où l'on plaça le lit mortuaire '". Ces discours prononcés aux extrémités opposées du Forum («) semblent avoir été imaginés pour que , tour à tour , les assistants les plus éloignés pussent entendre l'éloge du prince défunt. Ce but fut atteint , car pendant que les orateurs parlaient, on entendait dans la foule , tantôt des acclamations à la louange d'Auguste, tantôt des paroles de douleur et de regret inspirées par sa perle ".
Des sénateurs enlevèrent ensuite de nouveau le lit pour le porter au Champ-de-Mars'*. Les pontifes'', le Sénat et les chevaliers avec leurs épouses, les magistrats en place ou désignés , les soldats prétoriens, et presque tout ce qu'il y avait d'honmies à Rome, marchaient devant ''• ; Tibère et Drusus suivaient derrière '^
< Suel. Aug. 100. = 2 Dion. XLVU, 19 ; LVl, ôi. = 3 Id. LVF, 34. = * Tar. Ann, !, 8. = û Suel. Ibid. = ^ Herod. IV, Anton, p. 88. — ' Dion. LXXIV, k. = * Herod. Ibid. = 9 Dion. Ibid. — i" Suel. Aug. 100. -Dion. LVI, 5t. = <' Dion. LXXIV. 3. =i«Tac. Ibid. — Suet. Ibid. — Dion. LVI, 42. = '3 Dion. Ibid. = i* /6id. et LXXIV, 3. = 13 Id. LXXIV, 5. (°) Plan el Desciipl. de Rome, n« 83, 116.
LETTHE LXXVir. 253
Le diomin nalurel pour se rendre au Mausolée d'Auguste était de gagner, au septentrion , la porte Ralumène qui entre ininiédiatementdans le Champ-de-Mars (") ; mais pour faire honneur à l'illustre mort, on prit une direction opposée, afin que le convoi passât par la porte Triomphale C") '. Il fit donc un innuense détour, traversa le forum Olitorium, passa devant le temple de Janus, prit la voie située entre le pied occidental du mont Cai)ifolin et le temple de Bellone, pour venir devant les Septa Jules, joindre la voie Lata , puis la voie Flaminia (') , à gauche de laquelle s'élève le Bustum, cette helle enceinte'plantée de peupliers (<*). Là s'élevait le bûcher. C'était une espèce de temple quadrangulaire formé d'une énorme pile de bois. L'intérieur était rempli de matières combustibles , et l'extérieur recouvert de tentures brochées d'or, et décoré de peintures et de statues. Ce temple se composait de quatre étages se retraitant l'un sur l'autre, de manière que le second était plus petit que le premier , le troisième que le second, et ainsi de suite ^.
On plaça le lit funèbre sur le second étage de ce magnifique bûcher *. Les pontifes en firent processionnellement le tour. Les chevaliers , les prétoriens et la garde urbaine les imitèrent, mais au pas de course, et en jetant dessus les récompenses qu'ils avaient jadis gagnées dans les combats , et reçues du défunt *. Les assistants défilèrent aussi, et jetèrent sur le bûcher des parfums, des plantes odorantes, et toutes sortes d'aromates.
Tibère prit ensuite une torche enflammée^, d'autres furent distribuées aux centurions, puis, sur un ordre donné par le Sénat, tous mirent le feu au bûcher. Dès que la flamme en atteignit le faîte, on vit partir du petit temple supérieur un aigle qui , s' élevant rapidement au-dessus des tourbillons de fumée et de feu, prit son vol vers le ciel, comme s'il emportait l'âme de l'illustre mort**.
Alors la foule s'écoula lentement. Livie cl les principaux d'entre les chevaliers' se retirèrent dans la maison funéraire des Césars, édifice construit vis-à-vis du Bustum {'), de l'autre côté de la voie Fia-
» Tac. Anri. I, 8. — Dion. LVI, 42. = 2 choul, de la Relig. des'anc. Romains, p. 80. — Angeloni, Hist. Augusta, p. 194, n" 34. = > ilerod. IV, Anton, p. 88. = 4 Dion. I.VI, 42. = 5 Ilerod. Ibid. p. 89. = 6 Jbid. Uion. /éirf.— Bas-relief de la voûte de l'Arc de Titus. = "^ Primores equeslris ordinis. Suet. Aug. 100. — Dion VI, 42. («) Plan et Descript. de Rome, n» 50. (6) Ibid. n» 262. {<:) Ibid. n"s 261, 99, 148, 177. (<*) Ibid. no 187 ; La Vue du Champ-de-Man, t. I, p. 247. Lettre V, t. I, p. 252. (<■) Plan et Descript. de Rome, n" 188.
234 KOiMt: AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
niinia, et destiné à servir de refuge aux parents et aux amis chargés de rendre les derniers devoirs au défunt. La veuve du prince et son illustre cortège demeurèrent cinq jours dans cet hospitium de deuil. Le soir du cinquième jour , ils sortirent en simples tuniques , sans ceinture, pieds nus\ et vinrent recueillir dans le Bastum les cendres de l'Empereur. Livie les enferma dans une urne d'albâtre orieulaP , après les avoir lavées et parfumées , prit cette urne dans ses mains, et d'un pas lent et presque mal assuré, car la princesse des Romains a soixante-onze ans', elle se dirigea, suivie de son cortège, vers le Mausolée pour y déposer son pieux fardeau *. J'entrai , avec une partie de la foule, sous les voûtes sombres de ce vaste asyle de la m3rt, où l'on n'avance qu'à la lueur des torches funèbres. La chambre sépulcrale de l'Empereur, située au faite du monument , présente l'aspect d'un petit temple circulaire, enveloppé d'une galerie formée par une colonnade à jour et couvert par une voûte hémisphérique portée sur seize colonnes. Au milieu s'élève un autel cylindrique sur lequel Livie déposa l'urne ("). Ce fut là le dernier acte de la cérémonie. Les cendres de l'Empereur sont placées au sommet de cette haute tour pour rappeler la position sublime qu'il occupait sur la terre. Il a autour , et surtout an-dessous de lui , la plupart des siens, qu'il semble dominer encore de toute sa grandeur. Image vaine et vide quand on réfléchit que ce n'est qu'un peu de poussière élevé au-dessus d'autres poussières !
1 Tunicali et discincti pedibusque nudis. Suct. Aug. 100. = ' Acadein. des Inscripl nouv. série, t. XHI, p. 600. = 3 Dion. LVUl, 5. = * Suct. Ibid. — Dion. LVl, 42. (") Plan el Descript. de Rome, n" 185.
LETTRE LXXVm.
LK DIVIN AIGLSTE ET SON SLCCESSEUH.
Le lendemain des funérailles d'Auguste , je nie promenais avec Crémutiiis Cordus dans les jardins d' Agrippa ("), lorsqu'au détour d'une allée , nous entendîmes un groupe de personnes qm causaient avec quelque vivacité. «Oui, disait Tune d'elles d'un ton de gaîté un peu amère, voilà l'Olympe encore chargé d'un nouveau (lieu. Celui-là, on sait ce qu'il coûte : un million de sesterces (') , ni plus ni moins. L'excellente Livie, quedis-je? la respectable Augusta n'a pas dépensé davantage pour pousser dans le ciel un mari qui l'incommodait sur la terre. Nimiérius Atticus , qui a touché la sonnne , affirme publiquement (ju'il a vu Auguste monter au ciel , comme jadis Proculus vit Romulus, et nous devons l'en croire , car il est sénateur et prétorien ' ! Le vieux prince a rendu son âme toute céleste au ciel -, qui, plus soigneux du bonheur des Romains, aurait bien dû ne jamais la prêter à la terre. Le Sénat, après avoir décrété l'immortalité du nouveau dieu, vient de lui décréter un temple. Mortel, l'habitant de l'Olympe occupait la plus belle position du Palatin; Dieu, on le conservera sur cette montagne , mais dans un petit coin, au bout du clivus de la Victoire, à côté du temple de la Victoire ('). Est-ce une flatterie? Est-ce une satire? Quoiqu'il en soit, sa divinité lui est maintenant bien et dûment conférée, je crois, et il ne nous reste plus qu'à nous mettre en adoration avec Augusta , sa prêtresse *. Il a ses tlamines, ses Sodales augustaux , au nombre de \ingt-un, appartenant tous aux premières familles de Rome, etauxfiuels sont adjoints et Drusus , et Claude , et Germanicus , et Tibère lui-même, le fondateur de ce nouveau collège *. Allons , Lucius Arruntius , allons , Asinus Gallus , allons, Messala Valérius, vous qui avez voulu que le cadavre de votre maître (ce qui ne s'était jamais vu) polluât la porte Triomphale ; vous qui avez fait décréter que l'on prêterait tous les ans serment d'obéissance à l'Empereur, apprêtez
' Dion. LVI, i6. — Sud. Aiig 100. = 2 Animam cœleslcm cœlo reddidit. Palercul. H, 123. = 3 Dion. Ibid. = '* Ibid. — Tac. Ann. I, 54 ; Hist. II, 93. (") Plan et Desciipl de Rome, no 169. {'>) 233,910 fr. {'') Plan et Descripl. de Rome, n" 201.
256 ROME AU SIECLL O'AUGLlSTE.
votre encens , votre vin , votre sel , vos victimes , voilà le dieu de votre fabrique installé ; il attend vos adorations et vos sacrifices.
« Et vous tous ici présents, qui pour la plupart avez vu les ides de Mars, cette journée d'une servitude encore toute récente et d'une délivrance vainement essayée , où les uns regardaient le meurtre du dictateur César comme une action héroïque , les autres comme un l'orfait exécrable , n'avez-vous pas trouvé passablement ridicule cet appareil de soldats , cru si nécessaire pour protéger les obsèques d'un vieux prince mort paisiblement dans son lit , après une longue puissance , après avoir assuré contre la république la fortune de ses héritiers ' ?
« — Est-il vrai, reprit une voix féminine, qu'un sénatus-consulte vient d'être rendu pour ordonner aux femmes de porter le deuil pendant toute Tannée - ? — Rien de plus vrai : le Sénat pouvait-il moins faire pour un homme qui, de son vivant, avait coutume de se regarder à peu près comme le mari de toutes les femmes ? — Par Junon ! moi , sœur de Brutus, veuve de Cassius et nièce de Caton , on ne m'obligera pas à porter le deuil de celui qui a ruiné ma famille, causé la mort de tout ce que j'avais de plus cher au monde ^ î — Ainsi le veulent nos Pères Conscrits , et plût aux dieux que leur fantaisie se fût bornée là ! 3Iais ne sont-ils pas encore sur le point de jeter l'empire dans une seule main : depuis Actium , tous ces gens-là ne sauraient que devenir s'ils ne trouvaient un maître qui voulût bien d'eux. — Revenons au sujet de notre conversation , dit alors une autre voix , revenons au divin Auguste , dont je soutiens que le principat fut un bienfait pour tous, et véritablement le saint de l'empire romain. »
Crémutius ayant reconnu plusieurs interlocuteurs, ne crut pas devoir se cacher plus longtemps. Nous nous avançâmes donc vers cette petite réunion, qui se composait d'un historien nommé Timagène, du jurisconsulte Capiton , de Junie , veuve de Cassius , et du philosophe Athénodore, ancien ami d'Auguste. — «Que nous ne vous interrompions point, dit Crémutius en s' approchant. Nous avons, presque involontairement, entendu une partie de votre entretien, et tout ce que nous désirons , c'est d'écouter le reste , si vous voulez bien nous le permettre. Vous traitez un sujet qui absorbe aujourd'hui l'attention générale, fait l'objet de toutes les conversa-
» Tac. Ann. 1, 8. = 2 Dion. LVl, 15. = 3 Tac. Ibid. lU, 76.
lions ; veuillez donc conlirmer , et vous Capiton , prenez la parole, comme vous vous y disposiez avant notre apparition.
« — Je soutenais, dit alors Capiton , et je soutiens encore que la vie tout entière de César-Auguste a été exempte de reproches. — Quand il n'y aurait que les guerres civiles et les proscriptions, interrompit Junie... — Laissez-moi finir, reprit Capiton, vous me répondrez ensuite si vous le jugez à propos. Mais pour satisfaire surle-champ à vos objections, Junie , je vous dirai que la piété filiale et le malheur de la république, où les lois se trouvaient alors sans pouvoir, ont seuls entraîné le divin Auguste dans ces funestes guerres, qu'on ne peut ni entreprendre ni soutenir par des voies légitimes. Ses complaisances pour Lépide et pour Antoine tiennent au trop juste désir qu'il avait de punir les meurtriers de son père, et ses entreprises contre eux lui ont été suggérées, je pourrais même dire commandées par le mépris qu'excitèrent l'imbécillité de l'un, les débauches de l'autre , et la nécessité d'un seul maître pour la paix de tous. Du reste, il s'est montré clément dès qu'il a pu l'être ' ; nous lavons vu porter un ancien proscrit au consulat ^ , et honorer de la même magistrature plusieurs descendants des victimes du triumvirat *.
ce Relativement à son respect pour la liberté, n'a-t-il pas préféré le titre de Prince à celui de Roi, à celui même de Dictai eur que le peuple voulait lui décerner? Tout le monde se rappelle avec quel courage il a rejeté la dictature *. S'il fallait d'autres témoignages de sa modération, on pourrait encor"c citer sa Censure : il l'exerça d'ime manière réellement digne de tous les éloges ; et si quelques-uns croient avoir à se plaindre de sa juste sévérité, combien d'autres ont éprouvé sadouceurvraiment paternelle, lorsqu'il se contentait d'écrire une admonestation sur ses tablettes, et de la leur donner à lire tout bas pour unique punition ^ Que reprocher à son administration au dehors ? il a donné pour barrière à l'empire l'Océan ou des tleuves éloignés, réuni par un lien commun les légions , les flottes , les provinces, traité les alliés avec douceur^ fermé trois fois le temple de Janus, qui n'avait encore été fermé que deux fois'', et rétabli l'Augure du salut ^. Au dedans, sa justice pour les citoyens, samagnifi-
» Tac. Ann. I. 9. = 2 Dion. I,1V, 10. = * Scncr. de Bonef. IV, 30. = '> Lettre XIX, I. I, p. 390. =^ Suel. Aug. 39. = " Tac. Anii. Ibiil. = " Lap. Ancjr. roi. 2. — Tit.-Liv) I. 19.— Ov. Fasi. I, V. 282.— Floi-. IV, 12. — l'altTCul. II, 38. — Plut. Numa. 20 ; de l'on. Hnni. p. 27C. — Pion. M, 20. — « llion. /*)'(/.— Sud. Aus;. 31.
cence dans les embellissoments de la ville', plus de cent quarante Jeux splendides qu'il donna, dont soixante au nom de divers magistrats *, parlent encore assez haut en sa faveur. En présence de tels bienfaits, on peut pardonner , il me semble , quelques actes de violence qui ont assuré le repos général '.
« — Je vais répondre à ce panégyrique, dit Timagène. La tendresse de votre dieu pour son père et les désordres de la république ne furent que le prétexte dont il colora son ambition. Adolescent et sans caractère public, on l'a vu lever une armée, séduire les vétérans par des largesses, corrompre les légions d'un consul, entin surprendre, par un zèle simulé pour le parti de Pompée, un décret du Sénat, les faisceaux, et la dignité de préteur. Depuis, à la mort des consuls Hirtinset Pansa (soit qu'ils eussent péri tous deux par le fer de Tennemi, ou l'un par le poison versé sur sa plaie , et l'autre de la main de ses propres soldats excités par Octave) , il s'est emparé de leur armée *, il a extorqué le consulat en forçant les sénateurs' à lui donner une dispense d'Age pour y prétendre*, et tourné contre la république les armes qu'elle lui avait remises pour combattre Antoine. Les proscriptions, le partage des terres sont condamnés même par ceux qu'ils ont enrichis. Peut-éire (et Junie me pardonnera de le dire) devait-il à la mémoire de son père la mort de Cassius et de Brutus, quoiqu'il eût bien pu, sans crime, sacrifier à l'intérêt public ses ressentiments particuliers. Mais comment le justifier d'avoir abusé Sextus Pompée par des apparences de paix ; Lépide, sous le voile de l'amitié, et après eux , Antoine, qu'il éblouit par les traités de Tarente, de Brindes, et par l'hymen d'Octavie , et auquel il fit payer de sa vie une alliance insidieuse? La paix sans doute vint ensuite; mais quelle paix ! Au dehors , les défaites de Lollius et de Varus ; au dedans, le meurtre des Varrons, desEgnatius, des Jules®.
« Oh ! que vous avez raison de vanter sa clémence , quand il eut teint de sang romain la mer d'Actium, quand il eut égorgé tous ses ennemis ! Je n'appelle pas clémence une cruauté assouvie. Comme il était clément celui qui, après la prise de Pérouse, fit égorger, en guise de victimes, cent sénateurs ou chevaliers sur im autel consacré à Jules-César'', disant froidement à ceux qui imploraient le pardon: // faut mourir * .'
> Tac. Ann. 1, 9.=2Siiel. Aug. /»3. = 3 Tar. IhiJ. = ^ Ibid. 10.="' Suot. thid. 26. —Dion. XLVI, 43.— Appian. de Bell, civil. UI, p. 942. = « Tac. Ibid. — " Siii-I. Ibid. 15. — Senec. de CIrmenl. 1, 11.— Dion. XI.VIII, 14.=»Snel. Ibid.
« Qui nn sft souvient des atroces vengeances qui suivirent la victoire (l'Actium? Un des vaincus demandant qu'au moins on assurât sa sépulture : Les corbeaux y pourvoieront , répond le farouche vainqueur. Enfin, prêtant sa passion de vengeance à un homme qui*fut au moins clrment, il fit apporter à Rome la tête de l'infortuné Brutus, et en souilla le pied de la statue de César ' !
« Attribuez-vous ces atrocités à l'emportement qui accompagne et suit quelquefois le combat ? voyez-le dans un moment de calme , à sa salutation même , faire saisir le préteur Q. Gallius sur le simple soupçon qu'il portait une épée cachée sous sa toge, le jeter à la torture parce qu'au lieu d'épée on ne trouva sur lui que des tablettes doubles. Les tourments n'arrachant point au malheureux l'aveu de projets criminels qu'il n'avait point médités. Octave, furieux, lui creva les yeux de sa propre main, puis le fit massacrer par ses centurions et ses soldats*. Les conspirations contre sa vie étaient pour le vieil Empereur comme une idée fixe , et on l'a vu immoler à ses terreurs pusillanimes, des vieillards, des esclaves, et jusqu'à des insensés accusés par lui d'avoir conspiré contre ses jours*.
« Vous trouvez que c'est une grande gloire pour votre dieu d'avoir fermé le temple de Janus : soit, je ne le contesterai pas ; mais néanmoins j'en réclamerai une partie pour notre vieille république : c'est elle qui a terminé toutes les conquêtes importantes , dompté les peuples les plus redoutables , et préparé un empire paisible à cet homme qui devait être cent fois plus aidé par la Fortune qu'il ne le fut jamais par lui-même.
« L'Augure du salut , dont vous voulez encore faire un sujet de gloire pour Octave, aurait-il pu le rétablir sans les victoires de l'ancienne république , qui ont conquis la paix dont nous avons joui, puisqu'il faut que le jour où l'on cherche cet augure aucune armée ne soit partie pour la guerre, qu'aucune ne combatte, et que la paix règne dans notre empire? Au surplus, rien de plus puéril qu'une cérémonie qui n'a d'autre but que de s'assurer si les dieux trouvent bon qu'on leur demande le salut ; comme si une telle demande avait besoin de la permission des dieux*.
« Parlerai-je maintenant du respect d'Octave pour les institutions politiques du peuple Romain? il nous a laissé nos tribuns, preuve qu'il aimait la liberté ; mais ce tribunat jouit de tant de pouvoir que
» Suel. Aug. 15. = « Ibid. 27. = ' /*/(/. 19. ^ » Dion. XXXVII, 24,
-2iO ROME AU SIFICLE 0 AUGUSTE.
personne n'en veut plus. Nos ancêtres ordonnèrent que quiconque laisserait le peuple sans tribuns , perdît la vie ' dans les flammes*; bientôt on en viendra à prononcer cette peine contre ceux qui refuseront cette misérable magistrature. En attendant, on contraint les anciens questeurs à tirer au sort à qui occupera le tribunat'; ou bien , pour trouver des candidats , on promet aux chevaliers qu'après avoir été tribuns ils deviendront sénateurs*, si toutefois ils n'ont aucune difformité, carie fils de l'ancien divisew (") a chassé du Sénat plusieurs citoyens , non pour les imperfections de leur esprit, mais pour celles de leur corps*.
« Le consulat n'a pas été plus respecté ; Octave a rétabU les consuls subrogés '', sous prétexte d'avoir assez de consulaires pour gouverner les provinces du Sénat, et il a réduit ainsi la première magistrature de la république à une durée de six mois, de quatre mois et même de trois mois*, suivant son caprice* !
« Examinerons-nous maintenant la vie privée de ce réformateur : Il enlève à Néron son épouse, et se joue des pontifes en les consultant sur la légitimité de son mariage avec une femme enceinte d'un autre. On lui doit le faste de Tédius et celui de VédiusPollion; on lui doit Livie, fatale, comme mère, à la république, plus fatale, comme marâtre, à la maison des Césars. Il n'a laissé aux dieux aucune prérogative , exigeant des temples , des statues , des ilamines et un culte'. Entin celui que nous sommes si fort menacés de voir prendre sa place , ce n'est ni par tendresse pour lui ni par intérêt pour la république qu'il Ta désigné comme son successeur, mais par la connaissance secrète qu'il a de son arrogance, de sa cruauté, et dans la vue de rehausser sa propre gloire par le plus odieux contraste.
« — Ah ! Timagène , interrompit Capiton, osez-vous parler ainsi de Tibère, nourri d'une science toute divine '" ! — J'en parle comme tout le monde ", comme en parlait votre dieu lui-même. Rappelezvous le discours qu'il prononça dans le Sénat, en demandant, il y a quelques années, une seconde fois la puissance tribunitienne pour ce fils de sa femme : personne n'a oublié qu'il ne put, tout en voulant le louer, s'empêcher de jeter sur son extérieur, sur sa figure et
(») On prétend qu'Auguste était fils d'un diviseur de tribu 5.
1 Tit.-Liv. III. 55. = 2 Diod. Sicul. XII, p. 87. —V. Max. VI, 3, 2. = ' Dion, LIV. 26. = * Ibid. 50. — Suet. Aug. 40. = s Suel. Jbid. 3. = « Dion. Ibid. 26. = "^ Digesl. I, lit. 2, leg. 2, §U7. — » Suel. Ibid. 26. = 9 Tar. Ann. I, 10. — •<> Innutrilus cu'lcslium prspceplorum disciplinis. Patercul. II, 9i. = " Tnc. Ihid. — Dion. I.VI, 45.
LETTRE LXXYUI. 241
sur ses mœurs, quelques traits qui, sousun air d'apologie, cachaieiu une véritable satire*.»
« — Venez vous asseoir par ici , dit Atliénodore en nous conduisant au bord de WEuripe , et je prendrai la parole à mon toui . Ce sera pour déclarer que, sans partager les opinions de Timagène, je n'adhère pas non plus tout-à-fait à celles de Capiton, dont cependant je me rapproche beaucoup. Je ne pense pas que le moment soit venu d'apprécier d'une manière juste, impartiale, la conduite d'Octave pendant les guerres civiles et pendant le Triumvirat. Le temps ne nous a pas encore placés , et probablement ne nous placera jamais au point de vue nécessaire pour bien juger cette époque : cela regardera la postérité. Je laisserai donc Octave de côté pour ne parler que d'Auguste, et comme il m'honora de son amitié , je ne citerai que des faits, afin de me prémunir contre le ton du panégyrique ; ainsi , Capiton , mon discours sera une espèce de conmientaire du vôtre. Vous avec parlé de l'affabilité d'Auguste pour tous ; sans m'arrèter à vous rappeler avec quelle facilité il venait prendre part aux cérémonies de famille des plus simples citoyens-, avec quelle bonté il acceptait leurs invitations à souper ^ .. — Ajoutez, interrompit Timagène, qu'il ne leur rendait pas toujours, car la table Palatine ne recevait que des convives de choix, et le maître y montrait certaines préférences aristocratiques. — ]1 suffisait, Timagène, d'avoir du mérite et de n'être point afiranchi pour s'y trouver admis *, repartit Athénodore. » Et se tournant vers les autres auditeurs : « Il n'est personne de vous, sans doute, qui n'ait été à même de juger de la vérité de ce que je dis ; mais voici trois ou quatre traits qui me .sont personnellement connus :
« Dans une villa, un hibou empêchait par ses cris l'Empereur de dormir. Un soldat, espérant une bonne récompense, attrapa l'oiseau et le lui apporta. Auguste , charmé de cette marque d'attention, en remercia l'auteur, et commanda à son dispensateur de lui compter mille sesterces ("). — Mille sesterces! s'écrie le soldat, jaime mieux (juil vive. — Et en même temps il rend la liberté à sa capture, sans (pie son impertinence ait d'autres suites. Qui n'admirerait la modération (1 Auguste^ ?
« l'ne autrefois, un véléi-an se trouvait assigné au tribunal du
' Tac. Ann. I, 10. = « Suei. Aug. 55. = S Macrob. Sadirn. Il, *. = 4 Supl. Ibid. T'i. =:5 Marroli. Ibitl. <•]. 268 fr. 91 i\
1" Iti
Préteur. Embarrassé pour se défendre, il aborde l'Empereur en public, et lui demande de l'assister. Le prince lui désigne quelqu'un de sa suite auquel il le renvoie. — «César, lui réplique aussitôt le soldat, lorsqu'à la bataille d'Actium vous étiez en péril, je n'ai pas été cbereber un remplaçant ; j'ai combattu moi-même. » Et en parlant ainsi, il découvrit ses blessures. Auguste eut bonté de le refuser, et se rendit à sa citation, pour ne point paraître non-seulement superbe, mais encore ingrat '.
« Vous connaissez tous Titus Arius : ce malheureux père ayant découvert que son fds voulait le tuer, prit la résolution de le juger chez lui. Il désirait qu'Auguste assistât au jugement , et l'Empereur ne dédaigna pas d'être juge dans une atïaire de famille. Seulement, il ne voulut point qu'on s'assemblât dans sa maison , car alors luimême, et non le père, eût été le juge principal. Après les informations et la discussion des moyens à charge et à décharge allégués par le jeune homme, le prince exigea que les avis se donnassent par écrit , afin que Ton ne se réglât pas sur le sien ; et avant la lecture (les tablettes qui, du reste , comme vous le savez, condamnèrent le tils à l'exil, il déclara avec serment qu'il n'accepterait jamais la succession d' Arius , dont les richesses étaient immenses. Ayant ainsi acheté le droit de donner librement son suffrage , et prouvé que sa sévérité était désintéressée, il opina que le fils serait relégué dans le lieu que le père jugerait convenable-.
« Il y a peu d'années, l'Empereur entra sans être attendu chez un de ses neveux , et le trouva lisant un ouvrage de Cicéron. Le jeune homme, efïrayé, cacha le livre sous sa toge ; mais Auguste voulut le voir, le prit, en lut une grande partie debout, et le rendit en disant : — C'était un homme éloquent, mon fils, un grand homme qui aimait bien sa patrie^.
« Je ne pousserai pas plus loin le récit de ces anecdotes, que Ton pourrait beaucoup multiplier. J'aime mieux vous dire quelques mots du caractère privé de cet homme extraordinaire : ayant été admis dans sa familiarité, j'ai peut-être été plus qu'un autre à même de le bien juger de ce côté. Il se montrait fort difficile en amitiés , mais constant dans celles qu'il avait une fois contractées. Non content de rendre justice aux vertus de ses amis , il supportait encore leurs
1 Suet. Aug. 56.— Macrob. Saturn. U, 4. — Dion. LV, 4. = » Senec. dç Clenienl. I, 15. = » Plut. Cic. 49.
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vices et leurs dél'auls, pourvu qu'ils ne fussent pas poussés trop loin. De tous ses amis , il ne maltraita jamais que Salvidiénus Rufus et Cornélius Gallus. Pour ma part , je ne me sens pas , comme Timagène , la force de lui en faire un reproche, puisque Tun et l'autre avaient conspiré contre lui. Encore, comment les punit-il? il livra l'un à la justice du Sénat, se contenta d'interdire l'entrée de sa maison à l'autre , et de lui ôter la préfecture de l'Egypte'. N'a-t-il pas appelé le Hls de Gicéron au consulat ^ ? Ne s'est-il pas une fois démis de cette dignité en faveur de L. Sestiiis , le j)artisan invariable , le compagnon d'armes de Brutus dans toutes ses guerres , qui conservait pour sa mémoire la plus grande vénération , avait ses portraits dans sa maison , et ne parlait jamais de lui que pour le louer? Au^ guste, qui se connaissait en amitié , loin de s'otfenser de cette affection si constante, la regardait comme très-honorable pour Sestius*.
« Il montra pour ses affranchis la même douceur et la môme sévérité *. Timagène nie les bienfaits de son principat : eh ! bien , je vous dirai que l'on a trouvé dans les testaments de quantité de pères de famille, morts pendant ces dernières années, une disposition par laquelle ils ordonnaient à leurs héritiers de conduire des victimes au Capitule, en action de grâce de ce qu'ils avaient le bonheur, en mourant, de laisser Auguste encore en vie ' ! Il serait assez ditlicile, je pense, de réfuter un pareil témoignage. »
La discussion n'en serait pas demeurée là , si le sénateur Cornutus ne fût survenu. Nous étions assis le long de ÏFuripe; nous le vîmes sortir du Bois de Mars, de l'autre côté de YÉtang^ , et se dirigeant vers nous. On savait qu'il arrivait du Sénat, en séance depuis le matin; tout le monde se leva pour aller à sa rencontre. « Les sénateurs, dit-il en répondant aux questions qu'on lui adressait de tous côtés, ont supplié Tibère de remplacer Auguste. Mais lui, se répandant en discours vagues sur son âge (il a cinquante-six ans''), sur son insuftisance , la faiblesse de sa vue , et la grandeur de l'empire , a représenté que le génie d'Auguste pouvait seul embrasser toutes les parties d'un aussi vaste corps; qu'appelé parce prince à partager le fardeau des affaires, il avait appris par expérience combien la charge entière a de poids et de danger; que dans une ville qui compte tant d'hommes distingués, il ne fallait pas donner tout à
• Suet. Aug. 66. = « riul. Cic. 61.-Plin. XXII, 6. = » Dion. LUI, 52. = * Suel. Id. 67. = 5 Ibid. .59. = " Plan el Uesnipt. de Rome, n"* 169, 170. = "^ Dion. I.Vll, 2.
un seul, et qu'en répartissant les travaux sur plusieurs têtes, la république serait mieux servie K
«. Ce discours renfermait plus de dignité que de bonne foi , et Tibère brûlait si bien de s'emparer de la succession politique de son père, que le premier ordre qu'il donna en arrivant à Noie , fut de tuer Agrippa Postbume. D'autres prétendent que l'ordre vint de Livie^, et que Salhiste, le petit-iils de l'historien, le signa ^ Du moins, ces nouvelles coururent ainsi parmi nous au commencement de la séance.
« Cependant Tibère, qui, lors même qu'il ne dissimule pas, laisse toujours dans sa phrase, soit par caractère, soit par habitude, je ne sais quoi d'obscur et d'incertain , redoublait d'efforts pour cacher profondément ses pensées, enveloppait encore plus son discours de nuages et d'ambiguïtés. Nos sénateurs, dont toute la crainte était de paraître le pénétrer, s'épuisaient en lamentations, en larmes, en vœux ; levaient les mains vers les statues des dieux , vers l'image d'Auguste* ; embrassaient les genoux de Tibère*. Alors celui-ci fit apporter et lire le registre écrit de la main d'Auguste , et contenant l'état des richesses de l'empire , celui des citoyens et des alliés sous les armes, des flottes, des royaumes, des provinces, des tributs et autres parties du revenu public, des dépenses nécessaires et des gratifications ^
a Gommé la plupart des Pères continuaient de s'abaisser aux plus viles supplications, il lui échappa de dire qu'il ne pouvait sutlire seul à toute la république ; que cependant si l'on divisait l'administration de l'empire ■' en trois parties, l'une comprenant Rome et l'Italie , l'autre les armées , la troisième le reste des provinces^ , il pourrait en accepter une. — « Dites-nous donc. César, lui demanda soudain Asinius Gallus, quelle partie voulez-vous qu'on vous confie? » — Surpris par cette interrogation imprévue , Tibère reste un moment interdit ; puis, se remettant, il répond que la bienséance ne lui permettait nullement de choisir ou de rejeter une partie , lorsque principalement il aimerait mieux qu'on le dispensât du tout. Gallus , lisant sur le visage de Tibère son mécontentement, répliciue qu'il n'a point hasardé cette question pour que César séparât ce qui ne peut être séparé , mais pour le convaincre , par son propre a\eu , que la
1 Tac. Ann. I, It.— Dion. LVU, 2.= « Tac. Ihid. C— Dion. Ibid. S.— Sud. Tib. 22. = ? Tar. Ibid. — * Ibid. H. = '^ Siu't. Tib. 24. = « Tac. Ibid. 11. = • Ihid. 12. = s Dion. Ibid.
république ne tonnant qu'un seul corps, doit être gouvernée i)ar une seule tète '. Il s'étend ensuite sur l'éloge d'Auguste, et rappelle aussi à Tibère ses propres victoires et les détails glorieux de sa longue administration ^
« L. Aruntius, Q. Hatérius, Mamercus Scaurus, et d'autres parlèrent dans le même sens. Hatérius, par un raffinement de flatterie, affectant la brusquerie , alla jusqu'à dire à Tibère : — « Jusques à quand, César, laisserez-vous la république sans cbef? — Nous devons espérer, ajouta Scaurus, que les prières du Sénat ne seront pas inutiles auprès de celui qui n'a pas usé de la puissance tribunitienne pour empêcher les consuls de mettre cette affaire en délibération'. » — « Qu'il accepte ou qu'il renonce, » cria une voix, au milieu du tumulte causé par ses feintes indécisions et par son impudence. Un autre lui dit en face : «Ordinairement les hommes sont lents à faire ce qu'ils ont promis , mais vous , vous êtes lenl à promettre ce que vous faites déjà *. »
« Ces apostrophes blessèrent le fils de Livie : il éclata sur-lechamp contre Hatérius. Quant à Scaurus, il se contenta de jeter sur lui un coup-d'œil expressif, et plus tard , ce sénateur pourra bien payer sa hardiesse. Enfin, las des instances de chacun, des clameurs de tous , Tibère a cédé peu à peu^ comme contraint , et en se plaignant qu'on lui imposât une misérable et lourde servitude. « Je n'accepte l'empire qu'avec l'espoir de le déposer un jour, nous ditil , quand viendra le temps où il pourra vous paraître juste d'accorder quelque repos à ma vieillesse^. » Et la séance finit ainsi.
« — Applaudissez, s'écria Timagène, la comédie est finie. H faut convenir que dans toute cette affaire le fils de Livie s'est montré fin , rusé, adroit et lâche tout à la fois. Ce fut après avoir écrit aux armées comme prince, dans la crainte d'être prévenu par Cermanicus, qu'il feignit ici de refuser l'empire. Pourquoi ? pour paraître le devoir au Sénat plutôt qu'aux intrigues d'une femme et à l'adoption d'un vieillard'', et puiser dans cet assentiment une force morale qui l'aidât à défendre le rang suprême qu'on menaçait de lui disputer. En effet , Scribonius Libon voulait rétablir l'ancienne république ; un esclave d'Agrippa Posthume avait réunit des forces assez considérables pour venger l'assassinat de son maître ; les légions d'Illyri*-
1 Tac. Ann. I. 1-2.— nioii. LVII, 2.= ^ Tac. Ibid. = 3 Ibid. 13. = '' Sud. iib. 24.= ^ Tac. /6td.= 6 Sud. Ibid. = ' Tac. Ibid. 7.
'2i() UOML: au SIECLK D AUGUSTE.
et de Geriiiiuiie étaient eu pleine sédition^; celles de (àernianie notamment refusaient de reconnaître un prince qu'elles n'avaient point donné, et, malgré les refus obstinés de Germanicus, elles le pressaient avec la plus grande véhémence de s'emparer du gouvernement de la république -. Au lieu d'aller droit à ces soldats mutinés, comme aurait fait César, et peut-être Auguste, Tibère eut peur ; il demeura à Rome, s'enferma chez lui , feignit d'être malade pour ne point prendre de décision. Il pensait ainsi entretenir la noble résistance de Germanicus, et faire espérer à ce jeune homme une succession plus prompte , ou tout au moins un partage de la souveraine puissauce où l'appelaient ses soldats \
« Les astucieuses indécisions du tils de Livie, et sa feinte maladie étaient encore comme un abri où il se réfugiait, soit pour arrêter les novateurs dans leurs desseins, mais les arrêter par sa lâcheté, de manière à leur laisser conjecturer qu'il n'osait point accepter l'héritage politique d'Auguste; soit pour s'assurer la vie, daris le cas où quelqu'une des tentatives qu'on leur attribue réussirait, espérant alors que n'étant ni prince ni empereur, il serait épargné comme simple citoyen * : « Je tiens le loup par les oreilles, » disait-il à ses intimes' : il ne pouvait mieux leur peindre l'ignoble embarras où il languissait de ne savoir ni comment garder l'empire, ni comment le quitter. Enfin, toutes ses perplexités sont finies ; vous n'avez pas d'Empeieur, il parait que ce titre épouvante encore Tibère, il le rejette^; mais vous avec un maître, soyez-en sûrs, et prenez garde que celui-ci ne soit pire que l'autre. Pendant que le Sénat était assemblé pour régler les obsèques d'Auguste , un hibou, perché sur la Curie, lit entendre son cri funeste''; voilà probablement l'augure sinistre qui se réalise. »
A ces mots on se sépara, chacun agité par une inquiétude visible, et rentrant à la ville pour y chercher des nouvelles encore plus détaillées sur ce que Cornutus venait de raconter. Grémutius, l'air pensif et profondément triste, les regarda s'éloigner, et ne les suivit pas. Je crus devoir rester avec lui, et après quelques instants d'un silence pénible, reprenant de nouveau la convereation sur le divin Auguste, je demandai ce qu'il follait penser des jugements de Capiton, d'Athénodore, et de Timagène. — « Qu'il y a dans tous de l'exagération, me répondit-il, en même temps que de la bonne foi,
« Dion. l.VU, 4.— Suet. Tib. 25. 2 ïac. Ann. I, 7.— Suet./6/rf.— Ition. LVH, 4, 5. = 3 Suel. Ibid = * Dion. Ibid.b, 6. = '^ Suet. lhid.= « Ibid. 26. = ^ Dion. LV|, 45.
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du moins de la part des deux premiers. Chacun des interlocuteurs a parlé suivant sa position et ses affections particulières.
« Capiton était le protégé d'Auguste. Jurisconsulte d'un grand mérite, il a dans le caractère un fonds de servilité qui devait naturellement le faire aimer de celui qui renversa la république '.
« La partialité d'Athénodore prend sa source dans un sentiment plus noble : né à Tarse, ville de (jlicie, il vint à Rome pour être précepteur d'Octave, qui dans la suite lui conserva toujours une amitié véritable qu'Athénodore partageait. Philosophe stoique, il demeura vertueux, et ne se montra jamais le courtisan de son élève ^. Si Octave usa modérément du pouvoir suprême, c'est qu'il écoula souvent les conseils d'Athénodore ^ Cet excellent homme , en nous citant plusieurs anecdotes d'Auguste , en a passé sous silence une que sa modestie ne lui a sans doute pas permis de rappeler , et qui honore autant l'élève que le maître. Un jour Auguste, suivant sa criminelle habitude, avait mandé chez lui une fenmie dont il était amoureux. De telles invitations étaient des ordres auxquels on n'osait résister. Athénodore, témoin du désespoir de la femme, l'engage à rester chez elle, et monte à sa place dans la litière qui devait la transporter à la maison Palatine. Introduit chez l'Empereur , il s'élance vers lui un glaive à la main , et lui dit : « Ne craignez-vous pas , César , que quelqu'un s'introduisant ainsi chez vous, ne vienne vous assassiner?» Auguste, non-seulement ne se fâcha point, mais le remercia de la leçon *.
« Timagène est encore un philo.^ophe étranger : la Syiie est sa patrie. Fils d'un banquier de ce roi Ptolémée que Gabinius alla remettre sur le trône , il fut fait prisonnier lors de l'entrée des Komains dans Alexandrie. Conduit à Kome, on l'y vendit à Faustus Sylla, qui l'atiranchit quelque temps après*. Alors, pour vivre, il se fit cuisinier, puis lecticaire , et enfin ouvrit une école dt; rhétorique. De celtehumble condition il parvint jusqu'à l'amitié d'Auguste, amitié qu'il finit par perdre®, parce que son esprit caustique'' ne respectait ni TEmpereur, ni la famille impériale. Ses plaisanteries furent plus d'une fois rapportées à Auguste, qui l'aveilit souvent d'être plus réservé dans ses discours, et, voyant l'inutilité de cet avis.
' Tac. Ann. lU, 70, 7."i. =; - Sirah. XIV, p. CTi ; ou 379, Ir. IV. = :■■ Zozini. ), p. 7. — Dion, alla excerpl. ,<? 79. = '■* Dion. LVJ, /«5. = s Suid. v. 'lL;j.v.-/-:>Y,i. = •> Seiiec. (le Ira, III, 25 ; (;ontrov. V, 54. — IMul. de Adul. et Amie, p, 230. = "^ Seiiec. — l'Iul. /6irf. — Hor. 1. Kp. 19, v. 13.
fîlS KOME AL' SIKCLL DALGUSÏE.
lui interdit enfin sa maison. Depuis, Timagène passa sa vie chez Pollion ; toute la ville se farrachait ; il faisait les délices des soupers ', cl cet événement ne lui ferma aucune porte. Dans la suite il fit une lecture publique de ses livres d'histoire, puis il les brûla , ainsi que le journal de la vie d'Auguste qu'il avait entrepris. Il se déclara ouvertement l'ennemi de TEmpereur, et personne ne craignit son amitié. César supporta tout cela patiemment ; il ne fut pas même ému de la destruction de son éloge et de son histoire. Jamais il ne fit de reproches à l'hôte de son ennemi ; il se contenta de dire à Pollion qu'il nourrissait un serpent. Il ne voulut pas même entendre ses excuses : jouissez- en , lui dit-il, mon cher Pollion, jouissez-en. Et sur ce que ce dernier répondait à l'Empereur que, s'il le désirait, il défendrait sa porte à Timagène : Croyez-vous, répliqua-t-il, que je puisse le vouloir après vous avoir réconciliés ? — En etiet , Pollion avait été brouillé avec Timagène , et son unique raison pour le reprendre était que César l'avait quitté*.
«Vous voyez, mon ami, qu'après tout cela le jugement de Timagène peut passer pour un peu suspect. Je ne souscris pas aux motifs qu'il prête à Auguste dans le choix de Tibère pour son héritier. Certainement le nouvel Empereur n'est point sans défauts, et tout ce qu'a dit Timagène sur son caractère est assez fondé : néanmoins je pense, et cela me parait beaucoup plus probable, qu'Auguste, eu prince judicieux , pesant les vices et les vertus de son fils, trouva que les vertus l'emportaient '.
« Quant aux honneurs divins que Timagène lui reproche, il ne les a jamais tolérés que dans les provinces, car toutes les fois qu'on lui bâtit un temple, il voulut qu'il fût consacré à Rome en même temps qu'à lui, bien qu'on en eût élevé à des proconsuls seuls*. On ne pouvait refréner la flatterie d'une manière plus judicieuse, puisque les honneurs qu'on lui rendait agrandissaient encore le respect du nom romain chez les Barbares. Les refuser eût été d'une mauvaise politif|ue, parce que c'eût été se rapetisser. Au surplus, voici un mot (|ui court sur le fils du divin Jules, et qui résume assez bien , aux yeux d'un grand nombre de j.^ersonnes, ce qu'il faut penser de ce prince : Ph'tt à Dieu qu'il ne fût jamais né ou qu'il ne fût jamais mort" !
' Porphyr. in Hor. 1, Ep. 19, v. 15.— Plul. de Adul. et Amir. p. 250. = -' Sener. ilo Ira, Ml, '23. = 3 Suet. Tib. 21. = ' M. Aug. 52. — Tar. Ann. IV, 57.— l'.iiilev. p. 520. — Morell. Numismal. XII, imp. rom. Nuin. Aug. lab. Mil, 5 ; XXIII, 2; Num. iib. V. S. = s Lyd. de Magist. H, 3.
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« Si maintenant vous me demandez mon opinion sur son caractère politique, je suis plus porté à penser comme Timagène que connue Capiton, en avouant néanmoins que Rome ne me semblait plus faite pour la liberté, et que de toute nécessité il lui fallait un maitre; je dis un maître, mais non pas un tyran ; car, par une singulière bizarrerie, depuis Actium , les Romains ne pouvaient plus être ni tout-à-fait libres, ni tout-à-fait esclaves, et je crois que cette espèce d'anomalie morale durera longtemps encore '. Auguste sentit cela avec un tact admirable, et s'emparant de la liberté politique, il respecta la liberté civile. En elfet, dans tout ce qui ne touche point le gouvernement, les citoyens sont parfaitement libres. Voyez quel soin César-Octave mit à ménager leur susceptibilité : tous les titres qui attirent trop l'attention, qui annoncent trop le maître, il les refusa opiniâtrement, tantôt du Sénat^, tantôt du peuple ^ : lorqu'ileut terminé toutes ses guerres, le Sénat voulut lui décerner le surnom de Romulus, comme s'il était le second fondateur de l'empire; il ne le permit point, parce qu'il sentit qu'on le suspecterait d'affecter la royauté *. Un jour qu'il assistait à des Jeux, un acteur prononça ces mots : 0 maître plein de justice et de bonté ! Les spectateurs aussitôt d'applaudir, et de se tourner vers l'Empereur, en lui en faisant l'application avec des cris dr joie ; mais Auguste réprima sur-le-champ ces adulations par la sévérité de son visage, ainsi que parses gestes, et dès le lendemain publia un éditpour réprimander le peuple, il ne souffrit plus désormais ([wv le nom de maitre lui fût donné, même par ses enfants , ni sérieusement, ni en plaisantant'. Empereur Pt Prince sont les seuls qu'il voulut bien accepter, et cela avec beaucoup de sens, il faut en conveuii'.
« Par le titre (V Empereur , il flattait le peuple et le relevait à ses propres yeux, en se contentant de cette qualification toute militaire, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un synonyme de gloire , un symbole de la valeur des citoyens et de la puissance de la nation.
«La dénomination de /'/•/«ce, jusqu'alors réservée au sénateui* inscrit le premier sur la liste du Sénat, n annonçait rien non plus d'inquiétant pour la liberté, ni d'offfMisaut pour les citoyens. Elle l'tait , au contraire , conmie un engagement avec la vertu , comme une manifestation que le chef de la république vouhiit s'en rendre 1»^ plus (ligne des respects des citoyens.
' Tac. Hist. I, 16. =î Dion. LIV, 10, 2.5, 27. = » Palercul. II, 89. — Dion. Ibid. 1. = * Flor. IV, 12.— Dion. LUI, 16. — Suet. Aug. 7. = 3 Dion. LV, 12. — Sue(. Ibid ."iS. -Gros. VI, 22.
« Si vous me pressez encore, et si vous vous voulez un jugement plus positif : je vois deux hommes dans Octave , vous dirai-je, le triumvir et Tempereur; le triumvir, homme inexorable dans ses cruautés ' , citoyen sans foi , sans pudeur , plein des plus mauvaises passions, pour lequel tous les moyens de succès , depuis les plus légitimes jusqu'aux plus infâmes et aux plus cruels, furent bons, et qui voulut cimenter avec du sang la puissance qu'il avait violemment usurpée ; l'Empereur, au contraire, juste, doux, clément, qui n'hét^ita pas à flétrir l'esprit du triumvirat en abolissant en masse , par un seul édit, tous les actes de cette magistrature sanguinaires et fut le restaurateur de la prospérité de la république.
« Cependant le triumvir diffamera toujours l'empereur. C'est trop demander à la malignité humaine qu'elle veuille bien oublier une douzaine d'années d'une puissance exercée en communauté avec un monstre tel qu'Antoine S pour près d'un demi-siècle d'une administration sage , éclairée , paternelle et glorieuse. Afin d'être juste, il faut ajouter que ce n'est point tout-à-fait là le résultat d'un préjugé; la morale publique ne saurait admettre des compensations de ce genre, et quiconque a prévariqué une fois , doit traîner éternellement avec lui l'indélébile marque du décri public : on oublie une belle action, cent belles actions, on se souvient toujours d'un crime. » — « Et à plus forte raison quand les crimes ont été commis par milliers, » nous cria Timagène, qui, passant près de nous, venait d'entendre la fin de cette entretien.
> Suel. Aus- 27. = î Tac. Ann. Ul, 28.— Dion. LIU. 2.= s Suel. Ibid. 8.— A. Vict. Aug. 1.— Eutrop. vu, 8.