III
ÔOfi HOME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
Xyste, au Vivier, et à la Basso-cour extérieure. Atticus m'y conduisit par un chemin que j'appellerais volontiers le chemin du maître, parce qu'il se trouve entre le Xyste et la Frucluaire, et part du Prétoire. Le Potager se compose d'un vaste enclos coupé par quatre allées seulement. H est suhdivisé en plates-bandes ' de douze pieds de long sur six pieds de large ("), afin qu'elles soient plus faciles à nettoyer, séparées par d'étroits sentiers un peu surélevés et concaves, qui servent en même temps d'aqueducs pour les irrigations *. L'eau est fournie par des bassins d'eau vive établis de place en place. Les résidus du Tordoir, qui forment un très-bon engrais pour les légumes^ les égouts surabondants des fumiers de la Basse-Cour extérieure*, etl'eau des Bains rustiques, qui ont aussi des qualités nutritives, sont recueillis dans diverses parties des cultures ^
c( Nous employons tous les moyens pour provoquer la fécondité du sol, me dit Atticus, parce que le Potager doit entrer pour beaucoup dans la nourriture de la famille ® ; tout bon agriculteur le regarde comme un second saloir ''. ))
Toutes les sortes de légumes sont cultivées dans ce jardin ; j'y vis des artichauts, de l'ail, de la ciboule, de la sarriette, de l'anet, du sénevé, des choux* reliés avec un brin de jonc®, des raves, de la mauve, de l'origan, des bettes, des laitues, des poireaux, des câpres, des fèves d'Egypte, du cresson, des raiforts, de la chicorée, des melons, des concombres, des asperges '", et jusqu'à des fleurs ".
Le Verger occupe aussi tout un côté de la Villa, en parallèle au Potager {'') . Nous nous y rendîmes par un chemin qui traverse la Rustique, la cour du Prétoire, la Frucluaire, et met ainsi en communication ces deux cultures domestiques '-. Il est rafraîchi par des eaux vives, comme le Potager '^ et clos de murailles. Les arbres y sont rangés par espèces, en quinconces'*, et de manière à ce que les grands ne puissent nuire aux petits. Ceux qui portent habituellement beaucoup de fruits sont à trente ou quarante pieds {') les uns des autres, dans le but de faciliter leur développement, et en même temps de pouvoir cultiver la terre tout autour '^ ce qui ne se fait néanmoins que pendant les premières années de la plantation ; quand
1 Areolae. Columel. \, v. 562. =2 Pallad. I, 54. — Plin. XIX, 4. = 3 Columel. I, 6. = * Pallad. /6((i. = s Columel. /éiJ. = •> Ibid. XI, 3. = '' Jam hoitutn ipsi ai^ricoiae surcidiam alleiain appellanl. Cir. de Senerl. 16. = * Pallad. IV, 9. =» Propert. IV, 2, V. 44. = 10 Pallad. Ibid. = '• Columel. X, passim. = 1^ Conjecture d'apri^s Columel. 1, 6.— Pallad. I, 34. = 13 Pallad. Ibid. = •* Dircrios in quinruncem oïdine*. Cie. de Senerl. 17.= <^ Columel. V, 10. i")5 mi^lr. .ï.ïS sur 1 mélr. 777. {>>) V. la Vue de la Villa. '^'■■) 8 mètr. 889 el 1 1 mi^lr. 832.
ils commencpiilà grandir, on cesse tonte cnlture, de penr de nuire à leurs racines '.
Les principales espèces d'arbres cultivées dans ce Verger, sont : le figuier, le noyer, l'amandier, le grenadier, le poirier, le pommier, le cormier, le prunier, le caroubier, le cognassier*, et le cerisier, trophée perpétuel de victoire pour les Romains, trophée que Lucullus rapporta du Pont en Italie, après la défaite de Mithridate ^. Toutes ces espèces ont plusieurs variétés ; j'en ai compté plus de dix-huit de poiriers, onze de pommiers, au moins dix de figuiers, et d'autres encore qu'il serait trop long de nommer.
Atticus me fit connaître une opération fort curieuse que l'on pratique sur les arbres pour leur faire produire de meilleurs fruits, et même des fruits que la nature ne les avait pas destinés à porter; cette opération se nomme la greffe''. Elle s'exécute soit en insérant sous l'écorce d'un arbre, au moyen d'une légère incision, un bourgeon d'un autre arbre ; soit on dérasant, à une place sans nœud, le sujet que l'on veut greffer , le fendant, et y insérant les pousses destinées à changer son espèce ^ J'en vis un exemple bien étonnant sur un arbre qui portait à la fois des noix, des baies, du raisin, des figues, des poires, des grenades, et plusieurs sortes de pommes ! Mais mon hôte me dit qu'il ne regardait cet arbre que comme un objet de pure curiosité, et ne croyait pas qu'il vivrait longtemps®.
Un esclave nommé Arhoralor '', chargé en chef de la direction du Verger, se trouva sur notre passage. Mon ami lui adressa la parole, lui fit quelques plaisanteries, auxquelles il répondit assez librement, lui parla des changements et des travaux qu'il projetait, et prit même son avis.
Lorsqu'il fut éloigné, je témoignai ma surprise de cette familiarité. — rt J'en agis toujours ainsi avec tous les Maître des travaux, me répondit Atticus, afin de leur persuader non-seulement que je ne les méprise point, mais qu'au contraire j'ai pour eux quelque estime. Par là, je les rends pins dévoués à ma personne, plus soigneux pour des ouvrages qu'ils croient avoir conseillés, et je juge par moi-même de leur capacité. Ce n'est, au surplus, qu'avec les esclaves de ma Villa que j'use de cette affiibilité qui fait aussi trouver le travail moins pénible*. »
' Varr. R. R. I, 25. = '- Columel. V, 10. = ^ Plin. XV, 2.Ï. = <> Insilio. Columel. IV, 29. — l'iin. XVU. 14. — Inonilalio. Plin. Ibid.; cmplaslralio. Ibid. 16. ='^ Viig. iieorg. M, V. 73. = 6 Plin. XVU, 16. = 7 Columel. XI, 1. = « Vjirr. Ibid. 17.— Columel. 1, 8.
Après cette visite détaillée de la Villa, Atticus me conduisit tout autour de sa propriété pour que j'en visse mieux l'ensemble ; il ne me fit pas grâce même d'une saussaie bordée de saules grecs, et pleine de roseaux destinés au palissage des vignes ^ Cependant la fatigue commençant à le gagner: « Ce n'est pas sans raison, dit-il, en agitant sa tunique, qu'on reproche à la Sabine d'être brûlée des rayons du soleiP; allons nous reposer, car la sueur me coule jusqu'aux talons ^ » En etfet, le vent Auster, qui est un vent du midi, soufflait depuis quelques heures, l'air était devenu brûlant, et il semblait qu'on avait un plomb sur la poitrine *. Nous entrâmes dans le Vivier par une petite porte des champs, et nous gagnâmes le Xyste, où il me fallut voir encore une assez belle piscine qui en occupe le centre, puis nous dirigeâmes nos pas vers un triclinium champêtre, ombragé par des concombres conduits sur une treille ^. Atticus y avait fait servir le diner, et les lits de pierre étaient couverts de matelas. Par une attention dont je lui sus gré, il renonça à 1" habitude qu'il a de se faire faire une lecture pendant le repas ^ La conversation roula sur ce qui m'avait occupé depuis deux jours ; nous parlâmes des villas de plaisance, dont beaucoup par leur étendue, resremblent à des cités"', puis les comparant aux villas d'exploitation, je lui demandai pourquoi on employait à la culture tant d'esclaves et si peu d" hommes libres : sa réponse est digne d'attention ; la voici.
Sectio>' IX. Causes de la culture par des esclaves. — « Il y a plus d'un siècle que cette coutume a pris racine chez nous*, et désormais elle ne saurait changer parce que c'est la plus commode, la plus lucrative, et qu'elle évite au père de famille beaucoup de chances de perte dans son personnel. Vous le comprendrez quand vous en saurez l'origine : lorsque Rome travaillait à conquérir l'Italie, elle était dans l'usage de s'approprier une partie du territoire des vaincus * pour y bâtir une ville, ou bien elle établissait dans les villes déjà existantes des colonies de citoyens Romains®. Ces établissements se faisaient sur l'ordre du peuple", et après Tautorisation du Sénat".
1 Calo. 6.— VaiT. U. R. I, 2i. = 2 Sole infecta Sabina. Slat. Sjiv. V, 1, v. 123. = 3 Sudor ad imos manaret talos. Hor. I, S. 9, v. 10. = * IMumbcus Auster. Hor. H, S. 6, V. 18. = 3 Columel. X, v. 378. — ^ C. Nep. .\ltir. U. = " Sali. Calil. 12.— Hor. 1. od. 15, V. i. — Sencr. de Benef. VU, 10. — «Hor. U, S. 1, v 33. — Til.-Liv. I, 15; II, 41; VIII, 1 ; XXXI, 13 ; XXXVI, 39.— Cic. de Senect, i.- — Appian. de Bell. civ. I, p. 60», etc. = 9 Hor. — Appian. Ihid. = '« Til.-Liv. X, 21; XXXIV, 33; XXXV. 9, 40. = 11 Tit.-Liv. IV, 1 1 ; V, 24 ; VllI, 16 ; XXXIV, 53 ; XXXV, 40 ; XXXVII, 46, 57 ; XXXIX, 22. — Patercul. 1, 14.
Si la portion do territoire dont la conquête nous avait rendus maîtres se trouvait en culture, les triumvirs (magistrats chargés de conduire la colonie ') la distribuaient aux colons ^,ou la vendaient, ou la donnaient à bail. Au contraire, si elle avait été ravagée par la guerre, ils la mettaient à l'enchère telle qu'elle se comportait, et celui qui se chargeait de l'exploiter payait, soit eu fruits, soit en bétail, suivant la nature du terrain, une redevance annuelle', égale au dixième du produit S pour les terres à plantations. On retirait des pâturages une contribution de gros et de menu bétail".
(( La république, en agissant ainsi, avait en vue de multiplier en Italie la population agricole, qui lui paraissait la plus propre à supporter les travaux pénibles, afin d'avoir pour ses armées des auxiliaires nationaux *; car la classe des agriculteurs produit toujours les hommes les plus braves, les soldats les plus actifs et qui pensent le moins au mal ^
« On n'atteignit qu'imparfaitement le but qu'on s'était proposé, parce que les citoyens riches couvrirent les enchères, accaparèrent une grande partie des terres incultes, et s'en regardèrent à la longue comme les possesseurs incommutables *. La jouissance prolongée favorisait cette prétention, car, bien que les concessions ne fussent la plupart du temps que de cinq années, cependant, à l'expiration de ce délai, les occupants continuaient de jouir aux mêmes charges et conditions, sans avoir été légalement remis en possession par une adjudication nouvelle. C'était une tacite réconduction que l'usage avait presque converti en loi. On la remarqua d'autant moins, que sur certaines terres il y avait des baux de cent ans'.
« Vers la fin du quatrième du siècle ("), le tribun Licinius essaya de remédier au mal en portant une loi qui interdit à tout citoyen de posséder, c'est-à-dire d'avoir à loyer plus de cinq cents jugères de terres (*) du domaine public *. La fureur d'accaparer brava cette interdiction, et vingt ans après la pronnilgiition de la loi Licinia, Licinius lui-même fut condamné pour l'avoir violée'". Néanmoins elle se maintint en vigueur pendant plus de deux cents ans, et vers la
1 Tit.-Liv. III, 4 ; IV, 11 ; V. 24 ; X, 21, de— Cie. de Lpr. agiar. Il, 7. = 2 Appian de Bell. civ. I, p. 604. — IMul. T. (Iracr. 8. = -' Appian. Ibid — Til.-Liv. IV, 30. = * Cic. in Vprr. II, 13 ; III, 6, 8, 20, 27, 53 ; pio Ipr. Manil. 6. — Ascon. in Divina!. p. 29. = s Appian. — Plut. Ibid. = ^ Cic. in Voir. Ibid. = "^ Calo. praef. — Plin. XVIII, 5. = 8 Cir. pro Se\l. Hosc. 18. — Appian. — IMul. Jbid. = ^ Hypin. do Limil. p. 2o:>. 1=10 Til.-Liv. VU, 16. — Coljmel. I, 3.-riin. XVIll, 3.— V. Max. VIII, 6, 3. («) L'an 579. (*) 126 heclarcs 42 centiares,
lin du sixième siècle, du temps de la vieillesse de Caton, on l'observait encore*, ou pour mieux dire elle n'était point abrogée, car, de fait , on la violait elfrontément: la cupidité des riches avait imaginé de prendre, sous le nom d'autres citoyens, des terres au-delà de la quantité légalement permise ^ et, chose remarquable, c'était Licinius qui avait inventé ce moyen de violer la loi Licinia ^ !
c( Au commencement du septième siècle, après la ruine de Carthage, la république étant devenue comme le patrimoine de quelques familles*, les accapareurs dédaignèrent cette facile ruse, trop gênante encore, et, violant ouvertement les interdictions légales % acquirent de gré ou de force toutes les petites propriétés qui confinaient aux leurs ^ Ils se créèrent ainsi de vastes domaines, dont l'exploitation fut confiée à des esclaves, parce que des hommes libres auraient été pris par la milice''.
« Cet accaparement des propriétés territoriales excita le mécontentement du peuple. Autrefois, dans de pareilles circonstances, on recourait à la fondation de colonies pour lesquelles on enrôlait les indigents, à qui l'on donnait une portion de terre ^. Mais quand toutes les terres furent distribuées, ou du moins la plupart , et que le Sénat, dans la sage intention de ne plus diminuer le revenu de la République, n'accorda que très-rarement des libéralités de ce genre, le tribun Tibérius Gracchus essaya, au commencement du siècle dernier ("), de faire rentrer tous les usurpateiu's dans les limites d'une loi qui n'était point abrogée^ L'aspect de l'Étrurie presque déserte lui en inspira l'idée'". Il porta dans ce'projet beaucoup de prudence et de modération , proposa d'indemniser sur le Trésor public tous ceux qui seraient dépossédés, et au lieu de les réduire aux cinq cents jugères de la loi Licinia, il les autorisa à conserver en plus deux cent cinquante autres jugères sous le nom de leurs fils". Son projet était celui d'un esprit juste et prévoyant. Dans une république comme la nôtre, où le pouvoir fut longtemps partagé entre les grands et le peuple, les lois agraires étaient une véritable nécessité. Chaque citoyen ayant part au gouvernement par le vote des lois et l'élection des magistrats, devait oflrir une garantie de sa probité et de rinlcn't
1 A. Gell. vu, 5. = spiut. T. Grarc. 8. =» Til.-Liv. VU, 16. — Plin. XVUl. 5. - V. Max. Vni, 6, 3. = 4 Sali. JuruiU 41. = » Plut. Ibid. =« Sali. — Plut. Ibi<1. — Appian. de Bell. civ. I, p. 604. = ^ A[ipian. Ibid. — » Tit.-Liv. lU, 1 ; V, 24 ; X, 6. = 9 Plul. Ibid. 8, 9. — Appian. Ibid. p. 606. ^ lo Plut. Ibid. 8. = " Ibid. 9. - Appian. Ibid. {«) L'an 621.
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qu'il avait à niaiiitcnii- l'ordre établi, et cette garantie se trouvait naturellement dans la jouissance d'une partie du soi*.
« L'accaparement des terres eut cet effet,] qu'il poussa le peuple à une diversité infinie de métiers et de genres de vie qui le dégradèrent, et le rendirent, en le corrompant, peu propre au gouvernement de la république*. Si Graccbus eût réussi, nous n'aurions probablement pas eu les guerres civiles qui ont déchiré Rome pendant le dernier siècle et au commencement de celui-ci; surtout on ne verrait pas aujourd'hui beaucoup de contrées de l'Italie, jadis peuplées de nombreux citoyens, couvertes maintenant d'une population d'esclaves, sans laquelle elles seraient désertes'. Mais tout cela était si peu compris, même par les gens les plus éclairés, que le lendemain, pour ainsi dire, des guerres dans lesquelles la liberté avait succombé, Cicéron ne craignit pas d'écrire dans un ouvrage philosophique, en parlant des lois agraires : « Quelle est l'équité qui ôte un champ dont la possession remonte à plusieurs années ou à plusieurs siècles, pour le donner à celui qui n'en eut jamais*? » Et cependant Cicéron ne pensait pas que le temps pût légitimer l'injustice, ni sanctionner l'infraction aux lois.
« Le système de petite culture est celui qui convient éminemment à une grande partie de notre péninsule, dont le terrain léger, exigeant peu d'engrais et de forces, peut être facilement cultivé soit à la bêche, soit à la houe^. Ce mode était généralement en vigueur dans le temps où l'Italie n'empruntait pas sa subsistance aux provinces étrangères; chaque possesseur labourait lui-même son champ avec sa famille, conmie font encore aujourd'hui les pauvres citoyens qui en ont un*. Les Censeurs punissaient celui qui laissaient sa terre inculte''; ils le privaient de tous ses droits de citoyen, le rangeaient dans les cprarii^, c'est-à-dire parmi ceux qui ne comptaient dans la cité que comme imposés, car alors les citoyens Romains payaient la capitation. Dans ce temps-là l'agriculture était tellement en honneur, qu'on ne pouvait mieux louer quelqu'un qu'en disant qu'il était bon agriculteur et bon colon®; que la gloire s'appelait adorca, du mot ador, blé, parce qu'il était glorieux d'avoir beaucoup de froment'",
1 Appiaii. de Bell. civ. I, p. 608,= 2 S;ill. Fp. ad Ca?s. I, ?>. — ^ iil.-Liv. VI, 12.=: * Cic. de Offie. Il, 22. = -' Academ. des Inseiipi. nouvel, série, t. XII, p. 335. = 6 Varr. R. K. I, 17. = 1 l'iin. XVlll, 5. = » A. Geli. IV, 12. = 9 El virum bonuni cum laudabanl, ila laudabant, Bonum agiicolam, bonuni(|ue rolonum. Calo. prou-m. — IMin. Ibid. = l" Plin. Ibid. — VcsU v. Adoieam.
et qu'on estimait plus les tribus de la campagne que celles de la ville, dont les tribulaires passaient pour des gens oisifs'. »
Section X. Frais et Produits d'exploitation d'une Villa. — La conversation étant engagée ainsi, je passai des moyens d'exploitation au produit, et je demandai à Pomponius combien une Villa bien cultivée, bien conduite, pouvait rendre? — « Vous me faites là, me répondit-il, une question beaucoup plus vague que vous ne pensez : une Villa rapporte suivant son genre de culture, le pays où elle est située, la position où elle se trouve, son éloignement plus ou moins considérable d'une grande ville* et d'un point de consommation. Si vous parliez seulement des terres ensemencées en grains, je vous répondrais qu'on en trouve qui rendent depuis dix jusqu'à quinze pour un , comme en Étrurie et dans quelques autres provinces de l'Italie', mais que dans notre péninsule le produit du froment atteint à peine quatre pour un. Les prés, les pâturages, les bois ne rendent pas plus de cent sesterces par jugère ("), même dans les bonnes années*. Ces évaluations comprennent les jachères des terres arables, car on doit laisser reposer pendant un an toute terre labourée, avant de lui faire produire une nouvelle récolte ^
« Les cultures les plus productives, celles auxquelles on s'adonne le plus de jour en jour, sont les vignes et les prés, mais surtout les prés ®, qui finiront par envahir tous les labourages. Déjà depuis longtemps nous payons pour qu'on nous apporte d'Afrique et de Sardaigne le blé nécessaire à notre subsistance, et nous faisons la vendange avec des vaisseaux, dans les îles de Cos et de Chio''. C'est une conséquence naturelle des lois agraires. La division des terres, établie par ces lois, n'ayant pu subsister ou s'établir, les accapareurs, après avoir dépossédé les gens libres qui cultivaient d'une manière si active et si intelligente, furent obligés d'acheter des bras pour mettre en valeur leurs vastes domaines. Mais comme les esclaves sont des ouvriers coûteux et mauvais travailleurs*, on a cherché à simplifier la culture; les grands possesseurs, habiles par avarice, ont transformé en prairies beaucoup de terres labourables et de vignes ®, parce que les prés sont d'un excellent rapport, exigent peu de frais, et donnent réellement le produit le plus net et le plus sur '".
1 Plin. XVIH, 3. — Columel. I, piaef. = 2 pijn. Jbid. 5. = 3 Varr. R. R. 1, 44. = * Ciilumel. Ul, 3. = 5 Varr. Ibid. — Virsî. Gcorg. 1, v. 71. — Columel. Il, 9. — [Min. Wlll, 19. = 6 Calo. 1. — Columel. Ul, 3. = '' Varr. R. R. Il, pioœm. = ^ Columel. I, piaef.— Plin. XVIU, 6. =9 Varr. Ibid. = '« Ibid. 1, 7. -Columel. VI, pixf. — Cic. de Offic. II, 25. («) 27 fr. 95 c. par 23 ares 28 centiares.
LEITKK LXXXl. ôiâ
« Voici niainlenant quelques exemples particuliers : J'ai, près de Réate, une Villa de deux cents jugères (") qui me rapporte dix mille sesterces (*) seulement. Un de mes amis en possède une autre auprès d'Albe, où le bétail produit plus de vingt mille sesterces, et les terres seulement dix millet
« Cette supériorité du bétail sur les terres se voit quelquefois; par exemple, ici les poules, les oies, les pigeons, les grues, les paons, les loirs, les sangliers, et les poissons m'ont rendu l'an dernier plus de cinquante mille sesterces^ {') ; mon Rucher m'en a produit dix mille' (''), et j'ai récolté quinze cullei {') de vin par jugère (0 dans mes vignes, qui ne m'en donnent ordinairement que huit '* et dix ^ (»). — C'est dommage, repris-je en riant, que le vin de Nomentum soit un peu dur. — Le nouveau, repartit Atticus; mais le vieux est renommé *, et quand un lustre a passé dessus, il devient d'une qualité supérieure ''.
« — Je crains encore, repris-je, de vous faire une question non moins vague que la première, en vous demandant quels sont vos frais d'exploitation. — Je puis là-dessus vous répondre d'une manière un peu plus précise : ils se composent de la nourriture, de l'entretien, du renouvellement des esclaves et des bestiaux. Les habits, les outils de bois et beaucoup d'autres choses se confectionnent à la maison ^
c( Je nourris ainsi mes esclaves : tout le monde est rationné; l'hiver, chacun rrçoit quatre modii ('') de froment par mois, et l'été quatre et demi (""). Le Villicus, la Villica, le Berger, n'en reçoivent que trois (*''). Ceux qui travaillent enchaînés, reçoivent journellement quatre livres de pain (") en hiver, cinq {''''■) quand ils se mettent à labourer les vignes, et quatre quand les ligues commencent à donnera
« On fait une espèce de bouillie'" pour la fcunille, d'abord avec des olives tombées, ensuite avec celles venues à maturité, dont on ne tirerait que peu d'huile. Quand les olives sont consommées, ou donne de la saumure et flu vinaigre. Chaque individu a un sexlarius (") d'huile par mois, et un modius [ff) de sel par an".
1 Varr. U. R. HI, 2.= 2 Ibid. 10. = 3 ibid. 16.= * Coluniel. HI, 3. = ^ Varr. Ibid. I, 2. = « Mart. I, 106. = '' Alheiia-. I, p. 27. =* Varr. Ibid. 22.— Coluniel. XII, 5. =9 Cato. 56. = ic l'ulmenlarium. Id. 58. = i' Jbid. («) 50 herlares 56 ares 79 centiares. (*) 2,794 fr. 70 c. («j 13,979 fr. (<<) 2,794 fr. 70 c. (<) 78 herlolitf. 3 litr. 690. (T) 25 ares 28 renliares. r/i 41 heclolilr. 61 lilr. 968, el 52 heclolilr. 2 lilr. 460. 1^'' . 34 lilr. 684. (««) 39 litr. 019. {>>'') 26 lilr. 013. {''<^) 1 kilogramm. 305. ^''<') 1 kiloçramm. 652. (««) 542 millilitr.(fO 8 lilr. 671.
514 KOMK AU SIÈCl.t: D'AUGUSTE.
w La même économie préside à leur boisson : après la vendange, le marc de raisin étant abondant, on le met dans des tonneaux , on jette de l'eau dessus et l'on en fait une piquette' qu'ils boivent pendant trois mois^ Le quatrième mois on leur donne une hémine r) de vin par jour, ou deux congés et demi ('') par mois. Les cinquième, sixième, septième, huitième mois, un sextarius {") par jour, ou cinq congés !'') par mois. Les neuvième, dixième, onzième mois, trois hémines {'] par jour, ou une amphore (/) par mois. Aux Saturnales et aux Compitales, chaque homme reçoit un congé (»). En général, on règle la ration suivant les travaux , et ce n'est pas trop qu'un homme boive dix quadrantalia C") de vin dans son année*. — Vous ne me parlez pas des rations de viande. — Cet aliment n'entre pas dans leur nourriture ordinaire ; nous ne leur en donnons que par exception, et seulement deux ou trois fois par an, à l'occasion de grandes fêtes *. Passons maintenant aux vêtements.
«Nous avons dans la maison des fileuses* et des foulons qui confectionnent les habits ^ Je donne à mes esclaves des tuni([ues doublées ou des saies avec un capuchon *, sorte de coitïure empruntée à vos Gaules', et des peaux à mains*, afm qu'étant bien couverts, ni le vent, ni la pluie, ni le froid, ne puissent interrompre leurs travaux *. La tunique et la saie doivent durer deux ans; on a soin, en distribuant les neuves, de reprendre les vieilles pour faire des morceaux '^ parce qu'on met souvent des pièces aux habits ". Je donne également tous les deux ans une paire de bons sabots '-.
« Mes animaux sont aussi rationnés, et je sais, à très-peu près, ce que me coûte leur nourriture, d'un bout de l'année à l'autre. Chaque paire de bœufs, par exemple, consomme cent vingt modii de lupins ('"'), ou cent quarante (") de glands; cinq cent quatre-vingts livres (") de foin et autant de dragée; vingt modii {^^) de fèves et trente de vesc^s *^ A défaut de foin, nous donnons quelquefois des feuilles d'yeuse et de lierre, ainsi qiie de la paille de blé, d'orge ou de lupins, saupoudrée de sel'\ »
Une petite pluie nous avait retenus dans notre triclinium cham-
1 Lora. Cato. .57. — Varr. R. R. I, 3i. — Plin. XIV, 10. = * Cato. — Varr. Ibid. = 3 Calo. 57.= inigest. XXXni, (il. 7', le^. 12, <? 3. = ^ /ftVrf. § 6. = « Sagiim, Cucullus. Columel. I, 8; XI, 1. ='' i\i\. S. 8, v. 145. — Mari. XIV, 128. = « Pelles manicalse (des gants). Columel. I, 8. = ^ Ihid.; XI, 1. — 'O Calo. 30. = n Varr. H. H. I, 8. = 1"^ Sculponea?. Calo. 59. = '» Jd. 60. = i' Id. 53. («) 271 miliilitr. {*>) 8 litres 130. («••)542 millililr. {-i) l& lilr. 260. C) 813 miliilitr. (0 26 lilr. 012. (si 3 litr. 332. (*) 260 lilr. 120. {<"') 1560 lilr. 758. (>>'') 1734 lilr. 138. (<'0 189 kijogramm. 278. (<*'') 173 1itr. 420.
LETTIŒ LXXXI. 515
pêtre presque, jusqu'à la fin du jour. Lorsque nous nous levâmes pour regagner le Prétoire, l'atmosphère était embaumée par une odeur d'une douceur incomparable : c'était un effet de l'orage. « Souvent, me dit Atiicus, après une pluie précédée d'une sécheresse, pendant une soirée calme, et avant le coucher du soleil, cet astre développe, dans les endroits où les extrémités d'un arc-en-ciel ont posé, les suaves exhalaisons que vous' respirez avec tant de délices ^ » Nous prolongeâmes notre promenade jusqu'à la nuit, atin de jouir plus longtemps de ce parfum terrestre.
Le lendemain, mon hùle, qui avait quelques affaires à régler avec un colon des environs, me laissa seul, et je profitai de son absence pour observer le train habituel d'une Villa.
Section XL La Journée d'une Villa. — Dès l'aurore, le Villicus et la Villica étaient sur pied'^ Le Villicus se rendit d'abord h\ Ergastulum, ht l'appel des prisonniers, s'assura s'ils étaient soigneusement enchaînés, si TErgastulaire gardait bien la prison et la tenait exactement fermée*.
Pendant ce temps, les esclaves se préparaient à partir aux champs; ils se réunissaient par décuries, chacune ayant son maître des travaux pour la conduire et la surveiller \
Les esclaves les plus âgés conduisaient le gros bétail ^ et les plus jeunes le petit*. Ces derniers portaient un bâton recourbé qui leur sert à retenir les brebis ou les chèvres par les pieds''. Ils étaient coiffés d'un grand chapeau conique*, et une tîùte champêtre pendait à leur cou'. Chaque berger conduisait quatre-vingts à cent bêtes'". On reconnaissait les laboureurs à leur haute taille; il faut qu'ils soient grands pour mieux appuyer sur le manche de la charrue ^'. Les bœufs, remarquables i)ar leur robe noire, leurs longues cornes, leur front et leur poitrail larges '-, étaient assortis par paires d'égale force et d'égale grandeur, et ils avaient de trois à quatre ans'*. En attendant le départ, les bouviers leur frottaient les sabots avec de la poix liquide, afin de les leur endurcir '\
En passant devant les béliers, je remarquai que beaucoup avaient les cornes coupées, et que ceux auxquels on les avait laissées por-
1 Plin. XVII, 5. = 2 Columel. XI, 1 ; XH, 1. = 3 /rf. XI, 1. = * U. T, 8, 9. — Varr. R. R. I, 17.= 5 Varr. Ibid. II, 10. = ^ Ibid. — Diod. Sirul. fragm. lib. XXXIV. = ' Ov. Tiisl. IV, 1, V. II.— Fest. v. PcMJum. =» Thcsaur. Mort'll. famil. Poiripeia, lab. 5 n» 5. =9 Manil. V, \. 116. = '<> Varr. U K. 11, 10. = 'i (Jiiia in arando sti\îE poni; reclus innililur. Columel. I, 9.= '^ /(/. vi, 1.— Varr. Ibid. I, 20. ='^ Columel. Ibid. 2. — Varr. Ibid. II, 20. =ii'*Cato. 72.
tuient sur le front une planchette d'un pied carré ("). J'en demandai la raison : « On les prive de leurs cornes, me répondit un berger, pour les rendre moins querelleurs et moins enclins à l'amour. Quand on les leur laisse, nous leur attachons cette planche de bois, garnie du côté du front de pointes de fer, qui s'y enfoncent lorsqu'ils veulent se battre, ce qui les apaise aussitôt \ ajouta-t-il avec un gros rire. »
Je vis aussi des brebis qui avaient le corps entièrement enveloppé d'une peau, comme d'une cuirasse ^ La Villica m'apprit que celaient des brebis de Tarente, dont la toison est très-fine. On enveloppe ainsi l'animal afin de préserver sa laine de toute souillure, qui pourrait nuire au lavage, à la teinture et aux autres préparations qu'elle doit subir'.
Les chiens de berger attirèrent aussi mon attention : il y en avait un par troupeau*, et tous étaient d'une beauté remarquable. Grands, l'air redoutable, les yeux bruns ou roux, la mâchoire inférieure rentrante, les lèvres rousses ou un peu rosées, la gueule garnie de crocs aigus, la tète énorme, les oreilles longues et pendantes, le cou épais, les pattes droites et armées d'ongles durs et crochus, l'épine du dos horizontale, la queue bien fournie, la voix forte, la robe blanche, tel est leur portrait. Ils sont vifs, courageux, bons coureurs, afin de pouvoir poursuivre avantageusement le loup^ Leur col est entouré d'un collier de cuir épais, garni de clous dont la pointe ressort en dehors et forme une puissante défense dans les combats ^
Je voulus caresser un de ces animaux, et je le pris par ses longues oreilles ; mais quelque chose de gras et d'une odeur forte me fit aussitôt lâcher prise. Un berger m'apprit alors que pour garantir leurs chiens des mouches, des puces et des tiques qui les tourmentent pendant l'été, ils étaient obligés de leur frotter les oreilles et lentredeux des ongles avec du marc dhuile ou du jus de concombre sauvage, ou du jus d'amandes amères pilées. Sans cette précaution, leurs oreilles seraient tellement blessées, que souvent ils les perdraient tout-à-fait ''. On les leur racle ensuite avec une lame de couteau brûlante, pour en ôter les insectes qui y sont morts englués *. Je demandai aussi pourquoi tous ces chiens avaient la queue mutilée. J'appris que c'était pour les garantir de la rage, et qu'on leur faisait cette opération quarante jours après leur naissance ®.
< Columel. vu, 2. = 2 Ihid.—\aTi: R. R. II, 2.= 3 Varr. Ibid. = * Tbid. 9. =» Ibid. — Columrl. VU, 12.=:: 6 Varr. Ibid. — Vau\. ap. Fesl. v. Millus. = " Varr. /6irf. — Columel. Ibid. 13. = » Nemes. Cyneget. v. 206, 209.= 9 Columcl. VII, 22. (") 296 niillimètr.
LETTRK LXXXI. 517
Le Villicus avait fini sa tournée; los troupeaux de moutons', «le chèvres -, d'oies ^ étaient rassemblés, et Ton n'attendait i)lus que celui de porcs, que les porchers réunirent en sonnant du cornet*, puis on partit. Le Villicus marchait en tète de la bande, stimulait les esclaves avecgaîté, en les apostrophant suivant leur caractère % et d'un ton de voix un peu rude, produit par la prononciation vicieuse des campagnards, qui suppriment Yi dans les mots, et prononcent \'e très-ouvert ®.
A la suite de chaque décurie marchait un esclave qui portait du pain dans un filet ^ et quelques menues provisions pour les travailleurs pendant la journée*.
En l'absence du Villicus, la surveillance intérieure retombe sur la Villica. Elle commença donc par faire sa tournée , envoya aux champs ceux qui devaient y aller, et suivit de près ceux qui travaillaient à la maison^. Un esclave lui paraissait-il malade, elle l'interrogeait, l'examinait, et s'il n'était que fatigué, le mettait pour un jour ou deux à l'Infirmerie. Rien n'égalait l'activité de cette femme : je venais de lavoir occupée à filer de la laine ou à travailler aux habits des esclaves ; peu après, je la trouvai dans les étables ^^ faisant housser les toiles d'araignées'' et nettoyer les mangeoires. Je la croyais bien occupée dans cet endroit, quand je la revis dans l'Infirmerie, balayant, donnant de l'air dans les chambres où il n'y avait point de malades. En quittant l'Infirmerie, elle rentra chez elle, se mit à tisser de la toile. iMa surprise ne fut pas médiocre, quand, peu d'instants après, je la rencontrai dans la Cuisine, inspectant les préparatifs du souper '^ recevant les provisions que l'on apportait, les comptant, examinant leur qualité, séparant celles à conserver de celles à consommer de suite '^ pesant et mesurant tout. En sortant de la Cuisine, elle alla s'assurer si les Atrienses nettoyaient le mobilier'*, puis descendit dans la basse-cour et mit des œufs sous lespoules couveuses qui n'en avaient pas assez '\ Enfin elle se montrait pour ainsi dire partout à la fois, elle semblait se multiplier, et aucune femme , je crois, n'a jamais mieux rempli ce précepte de conduite de toute Villica : N'ayez pas d'occupations sédentaires et ne restez pas longtemps dans le même endroit '^
1 Columel. vu, 5. =2 Ibid. 2.— Varr. It. H. II, 10. = 3 Varr. Ibid. I, 13. — Cohimel. 1, 6. = '* Varr. Ibid. Il, A. — •' Columel. \l, 1. = 6 Cir. de Oral. III, 1-2. = " Hor. I, S. 1, V. 47.= 8 Conjecture. = 9 Columel. \II, l. = •» Ibid. S. = " Piiied. U, 8. = « Columel. \hid. = >' Ibid. 1, = '* Ibid. 5. = i"> Pallail. I, 27. — Cato. 'lô. — •« Columel. Ibid.
t i De h quatrième à la dixième heure («) elle fit travailler à la tonte des brebis à laine fine. On ne commence pas plus tôt parce que, pendant l'ardeur du soleil, la sueur qui coule par tout le corps de l'animal rend sa laine plus douce, plus pesante, et d'une plus belle couleur; aussi cette opération ne se fait-elle que par un jour serein, quand la saison est chaude, entre féquinoxe de printemps et le solstice d'été', au mois de mai ^ Cette année, on était en retard chez Atticus, parce que le troupeau ayant été affligé de gale et d'ulcères, il avait fallu d'abord le guérir. La tonte de chaque brebis se faisait sur une petite nappe, afin qu'aucun fiocon de laine ne se perdit. Dès que ranimai était dépouillé de sa toison, on le frottait avec un Uniment composé de cire blanche, de saindoux, de vin et d'huile. S'il avait été blessé par les ciseaux, on coulait de la poix fondue sur ses plaies^
Quand ce travail fut bien en train, la Villica tourna ses pas d'un autre côté, et j'en fis autant : j'allai voir quelques bouviers qui formaient de jeunes bœufs à tirer des chariots*, en les attelant avec un bœuf déjà dressée J'entrai dans la Basse- Cour extérieure, où des esclaves remuaient, avec des râteaux, le fumier d'un des bassins stercoraires, pour aider à sa digestion et le rendre plus propre à l'engrais ^ tandis que d'autres chargeaient sur de grands ânes de Réate ' une partie du fumier de l'an passé.
De là je retournai dans la Basse-Cour intérieure, où tout était au.ssi en mouvement : les porchers, gardes des truies*, nettoyaient les étables , et y répandaient ensuite du sable pour en absorber l'humidité^.
Le GalUnaire, garde des poulets, visitait les couveuses, leur mettait à toutes vingt-cinq œufs à la fois"*, soit de poules, soit de canes", retournait ceux des poules qui couvaient depuis plusieurs jours, afin qu'ils séchauftassent également, les mirait pour voir s'ils étaient bons, remplaçait les mauvais, et enlevait les poussins nouvellement éclos. Il brûlait autour des poulaillers de la corne de cerf '- ou des cheveux de femme", parce que celte odeur tue les serpents '* ; renfermait dans un endroit chaud, étroit et obscur '% des poules ou de
1 Varr. K. R. H, 11. = 2 Columel. XI, 2. = ' Varr. lliid. — '* Columel. VI, 2. = 5 /6,-,/.— Varr. Ibid. 1, 20. = " Columel. 1!, 15. = ' Varr. U. U. II, i6. — l'iin. Ml, 12 ; VIU, A3. — Slnib. V, p. 228; ou 182, tr. fr. = » Columel. VII, 9. = 9 Varr. Ibid. 11. \. = 10 Ibid. III, 9. — Solin. 2. = i' Cic. de Nal. deor. Il, 48. = " Varr. Ibid. — Columel. VU. 4.— Solin. 2. = 13 Columel. Ibid. — '* Varr. Ibid. = '•'' Ibid. — Co.\.o. 89. Seiiec Ep. 122. — Mart. XII, C2. (") De 10 h. du malin i"i V h. aprt^ midi.
LKllUE LXXXI. Z\\)
jeunes coqs chaponnés', ou des oies * destinées à Tengrais. Il leur avait arraché les plumes des ailes ou de la queue ', et deux fois dans la journée il vint gaver ces volailles avec des boulettes de fleur de farine*, ou de farine d'orge ^ détrempée dans du lait ^ et dont on augmente progressivement le nombre, suivant leur appétit. 11 les fit boire à midi seulement \ et leur nettoya la tête. Vingt-cinq jours de ce régime suflisent pour faire de fort beaux sujets.
Les jeunes poussins ne l'occupèrent pas moins : il jeta à ceux qui n'avaient pas plus de quinze jours de la farine d'orge détrempée, mêlée de graine de cresson ; veilla à ce que chaque poule n'eût pas plus de trente poulets à conduire, et fit lâcher tous ces petits bataillons au soleil, sur les fumiers de la Basse-Cour extérieure, au-dessus desquels on avait tendu un filet, t.nit pour empêcher les mères de s'envoler hors du clos, que pour les garantir, elles et leur couvée, des attaques de l'épervier ou de tout autre oiseau de proie*.
J'allai faire aussi ma tournée dehors : je suivis les ânes qui portaient le fumier aux champs', où on le déposait par tas de cinq modii (") environ, espacés de huit pieds ('') en tous sens dans les plaines, et de huit pieds sur six {'') sur les montagnes*", parce que là les eaux pluviales entraînant toujours une partie des sucs de l'engrais, il faut que la fumure soit plus abondante pour parer à cette perte ". Les terres sont fumées en septembre pour les semailles d'automne, en hiver pour celles de printemps '^ et toujours pendant le décours de la lune '^ afin que les mauvaises herbes ne les infestent point.
Dans certains cantons je vis jeter sur les guérets du crottin d'âne '*, dans d'autres une sorte de craie '^ d'une nature argileuse ou siliceuse '* ; on mettait la dernière sur les terres grasses et compactes, pour les diviser en facilitant l'infiltration des eaux; et la première, Sur les ferres maigres et poreuses, pour leur faire retenir l'eau plus longtemps '\ Cet ingénieux procédé qui aide beaucoup à la fertilité des champs '*, est assez nouveau. 11 a été importé de la Gaule transalpine, près du Uhin *, Le fumier de fiente d'oiseaux étant extrêmement chaud, n'était pas mis en tas, mais simplement semé sur les
» Mart. XIII, 65, 64. = 2 Calo. 89. = :' Varr. H. U. 111, 9. = 4 Turundas faciat, in os indaf.Cato./*ïd.=8Caio. — VaiT. lbid.=6 [>\\„ x, 50. = '7(;alo. Ibid.—^ Varr. Ibid. = 9 Id. I, 15, 19. = '" Coluint'l. II, 5. = '" Conjecture. = '^ Columel. Il, IG. — l'iin. XVIII, 25. = 13 Columel. II, 3, 16. = ■* Id. X, v. 81. = 13 Creta, marga. Columel. U, 16. = 16 Calo. 40.— Plin. XVII, 6. = ■'^ Columel. Ibid. = '» l'Iiii. Ibid. 5, 6. (") 45 lilr. 555. {>>) 2 mèli. 569. ("^) 2 mfMr. 569, sur -2 mi^lr. 171.
terres. Dans les prairies on portait du fumier de cheval, qui, ainsi que celui de tous les animaux nourris d'orge, est excellent pour faire pousser une grande quantité d'herbe, mais est moins bon pour les terres à blé K Dans les champs en friche on étendait le fumier presque en même temps qu'on le déchargeait, et la charrue l'enfouissait aussitôt. D'ordinaire, on ne répand les tas que devant la charrue pour ainsi dire, dans la crainte que le soleil, en desséchant cet engrais, ne lui enlève sa vertu ^ Tout ce que l'on répand doit être enfoui le même jour *.
On labourait avec des bœufs noirs à longues cornes*, attelés par le cou et le poitrail, sur une seule ligne de front, quel que soit leur nombre, quatre, six, et jusqu'à huit*. Ils étaient étroitement liés sous un joug ^ de bois de tilleul * qui, posé sur les épaules, leur permettait de relever la tête et de faire effort avec toute la masse de leur corps. Les laboureurs, qui avaient le chef abrité sous une espèce de casque rustique'', mais dont le corps était nu jusqu'à la ceinture*, les dirigeaient avec des guides attachées à ce joug'. Ils leur faisaient tracer tout d'une haleine un sillon de cent vingt pieds (") de long, puis les laissaient souffler '°. Pendant ces instants de repos ils repoussaient le joug sur les cornes de leurs bêtes, afm que leur col pût se rafraîchir *' : sans cette précaution, il s'échaufferait et contracterait une enflure qui dégénérerait bientôt en ulcère *^ Un roseau était sur la charrue, parce qu'il y avait de la fougère dans ce champ, et qu'un roseau placé sur le soc qui la déracine l'empêche, dit-on, de jamais se reproduire '^ On labourait aussi à la bêche et à la houe; la bêche était employée sur les côtes ou dans les champs remplis de joncs, et la houe à deux dents ^*, ou le hoyau à quatre dents, pour les terrains pierreux **. Je remarquai qu'on labourait un champ de lupins dont les gousses n'étaient pas encore formées. Comme je m'étonnais de voir détruire une récolte en vert, un laboureur m'apprit que c'était un des moyens employés pour engraisser la terre'®. Le labourage à la charrue se faisait avec autant de soin que le labou-
» Varr. R. R. 1, 38.= 2 Columel. II, 5.= 3/6irf. 5, 16.-Pallad. X, l.= *Varr. Ibid. 20. = scolumel. II, 2. — Cic. de Xal. door. 11,63.= 6vjr<T. f.eorg. I, v. 173.= ^ C.nlerus. Viig. Moret. v. 121. — D. Halic. X, 17. = ^ Xudus ara, sert- nudus. Virg. Ceor^. I, V. 299. = 9 Thesaur. Moiell. faniil. Julia, lab. 8, K ; ti Nuniini consulares, faniil. .-Emilia, lab. II, no 19. = lo Columel. M, 2.— Plin. XVIII, 5.— Pallad. Il, 5. = " Colunu-I. II, 2. — Pallad. II, 3. = '2 Colunu'l. Ibid. = '■» Plin. XVIII, 6. = <* Ridental. Ibid.— Columel. X, v. 87. = 'S Calo. 10, ll. = >6 Vair. R. R. I, 23. — Plin. Wll, 9. — Columel. Il, 16 ; XI, 2. (") 55 luèlr. 556.
rage à bras; partout les sillons étaient bien droits \ bien égaux *, et si pressés, qnt; dans une terre labourée on reconnaissait à peine par où la charrue avait passé'.
Comme je traversais un champ que l'on arrosait par place, je demandai de l'eau pour me rafraîchir un peu, et j'allais en boire, quand un maître des travaux me dit : « Gardez-vous d'avaler de celte eau : elle est mélangée de jus de sedum ("), plante dont les sucs ont la vertu de rendre mortelles aux mulots et autres animaux vivant sous terre les semences qu'ils ravagent. L'arrosement partiel que vous voyez pratiquer n'a pas d'autre but. Le Villicus nous aurait épargné cette peine, s'il avait, avant d'ensemencer ces champs, fait tremper la semence, pendant une nuit, dans cette composition à laquelle il eût été bien encore de joindre du jus de concombre sauvage*. »
Je vis avec un sentiment pénible que les esclaves, presque assimilés aux animaux, travaillaient enchaînés *. Us sont empêtrés dans une chaîne rivée au bas de chaque jambe, assez longue pour leur permettre de marcher, mais non de courir. Afm qu'elle les gène moins, elle est relevée à la hauteur des genoux par une seconde chaîne attachée à la ceinture*. Pour surcroît de précaution, ils sont classés par troupes de dix seulement, sous la surveillance d'un maître des travaux *, et l'on a soin de ne composer chaque décurie que d'individus de nations diverses"'.
Dans les pâturages, j'entendis les bergers jouer sur la flûte des airs champêtres pour charmer leurs brebis*. Vers la quatrième heure C"), au moment où le soleil commence à darder ses rayons avec force, ils les menèrent boire, afin de réveiller leur ardeur pour la pâture '. Au plus fort de la chaleur, à midi, ils les abritèrent dans les bois ou sous des roches'"; et vers le soir, quand l'étoile du berger ramena la fraîcheur, ils les abreuvèrent de nouveau et les reconduisirent à la pâture, la saveur de l'herbe étant alors renouvelée". Je ne quitterai pas ce sujet sans le dire qu'il est certains troupeaux qu'on laisse continuellement aux champs, en les enfermant dans des parcs mobiles, composés de claies ^^ ou de toiles ; et aussi, qu'il y a
» Plin. XVUI, 19. = - Calo. 61. = 3 Columel. H, h. = * ]bid. 9. = 5 Ov. Trist. IV, l,v. 5. — Plin. /fcid.3.— Flor. III, 19.— Senec. de Benef. VII, 10. — Lucan. VII, v. 40:.>. = 6 Columel. 1,9. = '' Varr. K. 11. 1, 17. =: « Ov. Trist. Ibid. = » Varr. R. R. Il, 2 — VirR. Gcorp;. 111, v. S-22. = i» Varr. — Virg. Ibid. ; Culir. v. 106. = " Varr. — Virg. C.porR. Ibid. = >2 Varr. Ibid. 1,2.— Hor. Epocl. 2, v. 45. (") La Joubarbe. C») 10 h. du iii.'iiiii.
des pâturages d'hiver et des pâturages d'été *. Les premiers sont dans les plaines, les seconds sur les montagnes -. Comme ils se trouvent souvent à d'assez grandes distances les uns des autres, ils connnuniquent par des chemins pubhcs où les troupeaux peuvent paître en voyageant^ *. Avant l'immunité d'impôts dont jouit maintenant ritahe, et dont je parlerai bientôt*, il fallait déclarer ces migrations aux Publicains, qui sont les percepteurs des revenus publics, parce qu'il était dû une rétribution pour le droit de pâture ^
Certains pâturages d'hiver sont factices, et calculés pour servir de fumure : souvent, quand un champ est destiné à être ensemencé en blé, on y fait séjourner les moutons, en leur portant de la pâture dans cet endroit ^
J'assistai au bornage d'un champ, opération qui se fait en présence des propriétaires intéressés, et d'une manière solennelle. Les bornes étaient frottées de parfums, parées de guirlandes et de couronnes, et dans les fosses où l'on allait les planter, on commença par faire couler le sang d'une victime sans tache, on jeta des torches ardentes, de l'encens, des fruits, des rayons de miel, on fit des libations de vin. Quand le feu eut tout consumé, on descendit les bornes sur les cendres brûlantes, et l'on se hâta de fouler la terre tout autour, en y mêlant des pierres pour les affermir \ Atticus avait fait graver sur la face des bornes tournées vers ses terres l'inscription suivante :