LES RICHES
Une espace de fernipnlation sourde travaille l'ordre équestre depuis un mois; elle n'a fait que croître de jour en jour, et ce matin, le quartier du Forum, rempli de chevaliers, est dans une agitation prodigieuse : la basilique Argentaria, les Tavernes neuves, les Arcs de Janus*, sont littéralement assiégés d'une foule immense de peuple, mouvante, bruyante, qui se presse, se pousse, se heurte, va, vient, entre, sort, a Tair afiairée, effarée, empressée, impatiente, inquiète, comme si l'ennemi était aux portes de Rome, comme si l'on était dans l'attente ou l'appréhension d'un grand événement. 11 s'en prépare en effet un très-grand pour l'ordre équestre; le bail des Publicains expire dans peu de temps, et l'on va procéder, aujourd'hui même, à une nouvelle vente, pour cincj années, des revenus de la république. Les sociétés sont en présence, tous les intéressés directs ou indirects, grands ou petits, sont aussi r.ccourus sur le Forum. Une haste est dressée devant les Rostres, sur lesquels siègent les consuls, avec des hérauts, pendant que des scribes et divers agents du Trésor, remplissent le parquet qui est au bas^
Les préparatifs de cette lutte financière, à laquelle j'ai déjà assisté plusieurs fois, l'aspect de cette foule animée d'un sentiment unique, celui de la cupidité, m'a fait fuir. Je viens de rentrer chez moi pour l'écrire, et le cours que mes idées ont pris ce matin me conduit à l'entretenir des Riches, dont la plupart ne sont parvenus à l'opulence qu'en appliquant ce que j'appellerai les principes du pubUcanisme . « Citoyens, citoyens! ayons d'abord de l'argent; nous songerons ensuite à la vertu *. » C'est là une maxime généralement mise en pratique, la richesse étant ici chose nécessaire, indispensable à la considération personnelle*; tant vous avez, tant vous valez, tant on vous estime ^ l*arle-t-on d'un homme vertueux? fùl-il le plus vertueux du monde, peu importe : Est-il riche? demande-t-on
< Plan et Descript. de Rome, n'»* 130, 138, 139. =2 Jbid. n» 83. = 3 [jor. I, Ep. 1, V. .'J3. = '- Id. I, S. 1, V. 62 ; U, S. 5, v. 95. = 5 Quanlum habeas, laiiii ipse sies, taiilique habearis. Lucil. fragm. inecrl. 16, éd. Corpel.
d'abord; combien a~t-il d'esclaves? combien de jiigères (") de terre? sa table est-elle splendide et délicate?— Mais, a-t-il des mœurs? cette question vient toujours la dernière. L'or est aujourd'hui le tarif de la probité; plus on en possède et plus on paraît digne de foi. L'homme privé des dons de la Fortune attesterait en vain les autels des dieux; on est toujours prêt à le croire parjure : il est pauvre*. J'ai fait voir dans ma précédente lettre par quels moyens légitimes et illégitimes les Romains se procurent leurs immenses ricliesses; j'avais déjà traité ce sujet indirectement en te parlant du gouvernement des provinces ('') ; j'y reviens aujourd'hui, et peut-être y reviendrai-je encore plus tard {'], car la soif de l'or est une des plaies les plus incurables de Rome, un de ces vices de tous les jours et de tous les instants, aussi funeste dans son origine que dans ses conséquences.
Au commencement de ce siècle, Sallusle écrivit deux lettres à César pour l'engager à combattre la passion des richesses, déjà menaçante pour la société, Ces épîtres, pleines d'une saine morale^ m'ont vivement frappé, surtout venant de Salluste qui, envoyé proconsul en Numidie par César, s'y conduisit si horriblement, qu'il fut accusé de vol et de concussion par sa province ^ J'ai retenu les deux, passages suivants : « Le plus grand bien que vous puissiez faire à la: « patrie, aux citoyens, à vous-même, à nos enfants, enfin à tout le- « monde, c'est de détruire la passion de l'argent, ou de l'affaiblir- « autant du moins que le permettront les conjonctures. Autrement,. « en paix ou en guerre, il est impossible de mettre aucun ordre- « dans les affaires, soit privées, soit publiques, parce que là où la. « soif des richesses a pénétré, il n'est plus d'institutions, plus d'arts. <( utiles, plus de génie qui puisse résister : l'âme elle-même, tôt ou: « tard, finit par succomber. —
(( Partout où les richesses sont honorées, tous les vrais biens sont « avilis, la bonne foi, la probité, la pudeur, la chasteté; car un seul « chemin mène à la vertu, et un chemin difficile ; au lieu que cbacuni « court à la richesse par où il lui plaît; elle s'acquiert par tous les « moyens, bons ou mauvais '\ »
Déjà, dès l'an cinq cent trente-quatre, on avait cherché à combattre la passion de l'argent dans les hautes classes de la république.
1 .Tuv. s. 3, V. 158, =2 Dion. XLHI, 9. = 3 Sali. Ep. ad Caes. I, 7. {}')Lejugère ou jugerum vaut 2"> ares 28 rcnliaies. i'''' V. Lcltrt» LXX. (*) V. Leilrc XCVUI.
LETTRE LXXXIH. ôil
par une loi interdisant à tout sénateur, ou père de sénateur, il" avoir une barque qui tînt plus de trois cents amphores ("), afin d'ernjiéehor les patriciens de se livrer à des spéculations au-(l(>ssous de leur «lignite ^ Mais les Romains furent corrompus principalement par leurs victoires ; par la prise de Syracuse, dont les chefs-d'œuvre de l'arl, transportés à Rome vers le milieu du sixième siècle, contribuèrent essentiellement à répandre le goût général du luxe ^ par la conquête de l'Asie, qui fit passer en Italie tout le luxe de l'Orient, et montra à Rome une opulence dont elle n'avait pas encore d'idée'; ontin par la conquête de l'Achaïe, au conunencement du septième siècle, conquête qui porta le dernier coup aux mœurs.
Le même siècle vit naitre le luxe*" et périr Carthage ^ le concours des destinées permettant que le peuple Romain voulût et pût tout à Id fois embrasser le vice. Mugurtha, roi de Numidie, ayant indisposé le Sénat par ses crimes, et le voyant prêt à sévir contre lui , se sauva en corrompant la majorité des sénateurs, puis, à deux reprises différentes, évita la guerre en achetant les consuls et l'armée Romaine envoyés contre lui \ On cite, comme ayant été acquises à la guerre, les énormes richesses de LucuUus*, celles de Sylla^ celles de Marins, qui devint plus riche que plusieurs rois ensemble ^". Pendant les guerres civiles de ces deux Romains, des citoyens furent portés sur les tables de proscription parce qu'ils possédaient quelques plats d'argent d'un grand prix, dont le luxe commençait alors îi se répandre, et qu'une avide et scélérate cupidité leur enviait ".
On a vu des généraux, dans des provinces lointaines, employer les armées du peuple Romain à leur conquérir à eux-mêmes une fortune! «On ne saurait exprimer, dit Cicéron, combien les brigan- « dages et les désordres des chefs qui, depuis quelques années, ont « commandé les troupes en Asie, en Cilicie, en Syrie, nous ont at- « tiré la haine des nations étrangères. Croyez-vous qu'il y ait eu « dans ces contrées un temple sacré, une ville sainte et respectable, « une maison assez fermée pour nos généraux, et à l'abri de leur « violence ? On cherche maintenant quelles sont les villes les plus « riches et les plus opidentes pour leur d(';clarer la guerre, sans « autre motif que le désir de les piller... Est-ce pour vos ennemis
> Cir. iii ViTi-. V, 18.— Tit.-I.iv. XXI, C3. = 2 Til.-I.iv. XXV, .'.(). = ^ 1,1. XXXIX, G.
— Plin. XXXlll, 11; XXXIV, 3; XXXVU, 1. =; '• Tlii!. XXXHl, 1 1. — l'iilciT iil. II, 1.
— s Plin. Ibid. — Til.-I,iv. XLIX, l^pito. = « l'Iin. — l'iiU'icul. Ihiil. = " Sali, .lii-ml. 15, 16, 28, 2i'. — l'Ior. II!, l. — * l'alnciil. Il, 55. — i'iiil. Lurtill. 59. =1 « l'Iul. Sulia. 1.= '" Id. Marins, iG. — H Plin. XXXlll. 11. "") 78 li;rlolilifS, 3G lilics.
r,i2 ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
« et la défense de vos alliés que vous croyez envoyer des armées, ou « sous ce prétexte, contre vos alliés et vos amis eux-mêmes ? quelle c( cité, dans toute l'Asie, peut aujourd'hui sutlîre à la cupidité et aux « prétentions insolentes, je ne dis pas d'un général ou d'un lieute- « nant, mais d'un simple tribun des soldats^?.... Pensez-vous qu'il « existe encore une cité pacifiée qui soit restée opulente? ni une cité « opulente que ces déprédateurs regardent comme paisible? Ceux « qui appréhendent si fort de mettre toute l'autorité entre les mains (c d'un seul, ignorent-ils avec quelle cupidité et sous quels engage- « ments ruineux quelques hommes partent aujourd'hui pour les (( provinces-» — La fureur de pillage était si générale, si répandue, qu'on en fiiisait pour ainsi dire, profession, et qu'elle inspira à Lucilius, poëte satyrique de ces temps, l'expression énergique de rapinateiir^.
Dans un traité philosophique composé au commencement de notre siècle, Cicéron s'exprime ainsi, en parlant des prodigalités irréfléchies : (( Elles entraînent souvent aussi les rapines : lorsqu'une fois on s'est appauvri par des largesses, on se voit forcé de porter la main sur le bien d' autrui*. » On se voit forcé est bien remarquable ; c'est une nécessité toute simple, toute naturelle. Le philosophe n'aurait pas été compris s'il avait dit : On se réduit à la pauvreté; il dut dire, pour parler selon l'esprit du temps : On se met dans la nécescitéde voler, car avant tout il faut être riche. Alors comme aujourd'hui, peu importait l'infimiie pourvu que l'argent restai*; la pauvreté seule était un opprobre '^.
Passons à des faits particuliers. LucuUus, dans l'unique but d'augmenter ses biens, alors peu considérables, envahit les frontières des Vaccéens, nation voisine des Celtibères. Il traversa le Tage, vint investir la ville de Cauca, sans en avoir reçu l'ordre du Sénat, sans que les Vaccéens fussent en guerre avec les Romains, sans qu'ils l'eussent lui-môme ofîensé en rien"!
Crassus, proconsul de Syrie, ne trouvant rien h tenter dans cette province qui put lui rapporter de l'argent, entreprit une expédition contre les Parthes. Il n'avait aucun sujet de guerre contre ces peuples; le Sénat n'en avait décrété aucune ; mais ils étaient riches, el
1 Cic. pro Ic^. Manil. 22.= 2 Ibid. 23.= "* Rapinalor. Non. Marccll. v. v. Rapiiiatorcs f < Inipuiio. := '* Alieiiis bonis niaiius alTcrn» cofruiUur. C,\c. de Olfic. H, 15. = sjuv. S. 1, V. .'(S. = 6 i)a„j,^,,.(;ij piol'io liabuii. Sali. Culil. 12.='' Ai>pian. do Bell. Uispaii. p. 478,
LETTKE LXXXIII. 543
cela siidit à Crassiis \ qui nfi daigna pas même donner un prétexte à son injuste agression -. Cependant son insatiable avidité fit échouer son entreprise ; au lieu d'aller droit à Babylone et à Séleucie, villes toujours ennemies des Parthes, il s'amusa à séjourner en Syrie pour recevoir les tributs de toutes les villes*, et s'arrêta à Jérusalem, en Judée, dont il pilla le temple*. Ses lenteurs donnèrent aux Parthes le temj)s de se préparer ^ ; ils furent vainqueurs, Crassus perdit la vie, et sur cent mille Romains à peine s'en sauva-t-il dix mille * î
Qu'on juge de l'insatiable avidité de cet homme : il disait que l'on ne devait pas regarder comme riche celui qui ne pouvait de son revenu entretenir une arméeM Quand il entreprit son injuste agression contre les Parthes, il possédait deux cent millions de sesterces (") en biens fonds', et la totalité de ses richesses, déduction faite de la dîme qu'il en avait consacrée à Hercule, des frais d'un festin ])ublic donné à tout le peuple Romain, ainsi que d'une provision de blé à chaqtie citoyen pour vivre trois mois, s'élevait encore à la somme énorme de sept mille cent talents^ (') !
Voici maintenant Pompée et Gabinius. Ptolémée, roi d'Egypte, avait été chassé de son royaume par ses sujets. Un oracle sibyllin et un plébiscite défendaient de rétablir ce roi sur le trône •". Cependant il arrive à Rome, va faire la cour aux portes des magistrats et des personnages les plus inlluents; prodigue les présents", donne près de six mille talents ('^) à César et à Pompée '^ et en obtient des lettres pour Gabinius , alors préfet en Syrie. Il se rend auprès de lui'*, et le trouve sur le point de marcher contre les Parthes, parce cju'ils étaient riches. A force d'argent, tant donné que promis, (il lui donna dix mille talents ('') •-) il parvient à le détourner de cette expédition, et à le conduire en Egypte '^ où l'armée Romaine le rétablit sur le trône '^ Gabinius, accusé à Rome pour être sorti de sa province et avoir entrepris une expédition malgré la république, ce qui était prohibé par une loi expresse ^\ corrompit ses juges, et fut absous, quoique le peuple demandât sa condamnation avec chaleur '*!...
Après la réconciliation d'Octave, de Sext. Pompée et d'Antoine,
1 Dion. XL, 12 = 2 pior. UI, ll.=3Appian. do Bell. Pailh. p. 223. = * Joseph. Anliq. Jud. XIV, \-2. — ^ Appian. Ibid. — '^ Id. de Bell. eiv. U, p. 723. = "^ Cie. l'aradox. VI, l.-Dioii. XL, 27.-Plul. Cra<;s. 2. =8 i'iin. XXXIII, 10. =» l'inl. /6jrf.= 10 Dion. XXXIX, 13, .'>6. = '• l'iiil. Calo. min. 53. — »- Suet. Caes. 5i.= ''Dion. Ibid. ,'i3. = li Plut. Anlo. 3. = '5 Dion. — Plul. Ifii'l.—CÀc. in l'iso. 21. = '" Ci<-. Ibid. =, " /èVrf.-Dion. Ibid. 55, .'ÎG. = '« Ibid. 60, 62. ", 38,801,000 fr. ('') 38,038,2.50 fr. (cj 31,290,950 fr. {^] 52,166,550fr.
544 ROiME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
ce dernier partit pour la Grèce, dont il pilla toutes les villes. Il se livra à cent sortes d'excès et d'extravagances, se tit appeler le jeune Bacchus, et ordonna que tout le monde le reconnût pour tel. Les Athéniens ayant voulu pousser la flatterie plus loin que les autres, lui dirent qu'ils lui fiançaient Minerve. Antoine répondit qu'il acacceptait, et exigea, comme dot, une somme de dix millions de drachmes ^ (") .
L'exemple suivant est de nos jours, et ne mérite pas moins d'être remarqué. Quand le divin Auguste commençait quelque construction, un alïranchi de sa famille, nommé Licinius, avait coutume de lui fournir des sommes considérables. Un jour cet affranchi remit à son illustre patron une obligation de dix millions de sesterces (''). Mais en tirant le trait placé au-dessus des valeurs numériques, il le prolongea un peu trop, de sorte qu il resta un vide en dehors drs chiffres. Auguste ayant remarqué cela, rempht le vide en imitant soigneusement l'écriture du donataire, et doubla la somme. Elle fut payée par Licinius, qui n'eut pas l'air de s'apercevoir de la fraude. Mais dans une autre circonstance semblable, il fit sentir à son patron, d'une manière assez ingénieuse, qu'il n'avait point été sa dupe; il lui remit une obligation ainsi conçue : « Je vous apporte, maître, « pour la dépense de vos nouvelles constructions, tout ce que vous « jugerez nécessaire^. »
Ce Licinius était immensément riche; il avait volé ses richesses dans nos Gaules, dont Auguste l'avait élu préfet. Le misérable, arguant de la condition imposée à nos compatriotes de payer un tribut mensuel, et abusant de son pouvoir, déclara que l'année avait quatorze mois, disant avec dérision que décembre n'était que le dixième; il le faisait suivre de deux autres qu'il nommait augustes, et pour lesquels il exigeait deux nouveaux tributs. Les Gaulois vinrent se plaindre à l'Empereur, qui fut d'abord ému de pitié pour les victimes d'un si odieux arbitraire, et honteux d'avoir donné sa confiance à un pareil homme. Licinius voit le danger, supplie l'Empereur de venir à sa maison ; et là, mettant sous les yeux de César des monceaux d'or et d'argent : « J'ai rassemblé ces richesses, lui dit-il, « afin d'ôter aux Gaulois, en les appauvrissant, les moyens de se ré- « volter. Jusqu'alors je ne m'en suis regardé que comme le déposi-
' Zoii.ir. M, [I. I 18. = 2 Coiiloio libi, (loininc, ad iiovi opcris iniiciisain, (juod Milebilur. i^laciol). Saliirn. M, 4. (« ) 8.G<)i,lOO Ir. ('') 2,689,100 fr.
LIiTTKE LXXXIU. ôio
« (aii'o; aujourd'hui je vous les remets. » La colère du prince ne put tenir contre un pareil présent, et le pillard fut sauvé*.
Ce Licinius qui fit les frais de la superbe basilique Julia, consli tiile par Aui;uste, vient de mourir en laissant tant de richesses, ([u'on dit, comme proverbialement, qu'il aurait pu couvrir de sesterces tout l'espace qu'un milan peut parcourir sans se reposer*.
L"Euq:»ereur Tibère cherche un peu à réprimer le pillage des provinces; mais soit indifférence, soit impossibilité d'arrêter le mal, sa rr[)ression est fort modérée : elle consiste à laisser les gouverneurs dans un pays une fois qu'ils s'y sont enrichis^ parce qu'alors, penset-il, ils seront plus modérés que de nouveaux qui auraient leur fortune à faire*. Du reste, il ne va pas même jusqu'à la réprimande vis-à-vis de ceux qui pressurent trop les provinciaux : dernièrement, le Préfet augustal ayant envoyé de l'Egypte un tribut plus considérable que celui qu'on avait coutume d'exiger, Tibère se contenta de lui écrire : « Un bon pasteur tond ses brebis et ne les (c écorche pas^ »
L'anecdote de Licinius me conduirait naturellement à parler des affranchis qui ont été fameux par leurs richesses ; mais ces misérables n'étant arrivés à une grande opulence que par tolérance, et à la suite de leurs maîtres, dont ils ont imité les violences et les exactions, ne méritent pas qu'on s'occupe d'eux; la renommée a cependant conservé les noms de la plupart : on cite le Chrysogon de Sylla, l'Amphion de Q. Catulus, l'Héron de L. Liicullus, l'Hipparque de M. Antoine, le Menas et le Ménécrate de Sextus Pompée, et surlcjut le Démétriusde Cn. Pompée ^ Ce dernier s'est illustré par la construction du théâtre qui porte le nom de son maitre''. Il avait des jardins magnifiques, les plus belles villas*, et tant d'esclaves, lui ancien esclave, qu'il en avait fait dresser la liste comme celle d'une légion'. Il laissa une succession de près de cent dix millions de sesterces " (") * !
Plus on possède d'or plus on en veut avoir ; celui qui a peu désire peu". J'apporterai en preuve l'anecdote suivante qui fait un singulier contraste avec l'avide rapacité de tant d'illustres Romains. Un pauvre philosophe pythagoricien avait acheté d'un cordonnier une
» Dion. LIV. 21. = 2 Sriiol. in Juv. S. 1, v. 109. = 3 Id. LVIII, 23. — Tac. Ann. I. 80. — '* Joseph. Aiitiq. Juil. XVIII, 8.= » Sud. Tib. 32. — Dion. LVII, 10. = « l'Iiii. XXXV, 18.= ■< Dion. XXXIX, 38. = * Plut, l'omp. 40. = " Scnrc. de ir;iti(|uill. yiiiiii. 8.= 10 Plut, foinp. 2 = " Un. S. 14, v. 39. (" i 21,340,000 fi.
paire de sandales qu'il n'avait point payée, n'ayant pas d'argent sur lui au moment de l'achat. Quelques jours après il revient pour acquitter sa dette, et se présente à la taverne de l'artisan. Il la trouve fermée, frappe à plusieurs reprises : personne ne lui répond. « — Vous perdez votre peine, lui crie un voisin ; celui que vous cherchez est mort et réduit en cendres. » — A cette nouvelle, notre pythagoricien remporte de grand cœur ses trois ou quatre deniers^"), en les faisant sonner de temps en temps. Mais s'apercevant du plaisir que lui cause ce gain fortuit, il se reproche la joie secrète qu'il éprouve en se voyant dispensé de payer ', se rappelle que l'honnête ouvrier lui ayant demandé son anneau pour garantie du marché, comme c'est l'usage parmi le peuple*, s'était presque en même temps désisté de cette demande ; alors il retourne à la taverne de son créancier défunt, et là, criant à haute voix. « Il vit pour toi, paye la dette ! » il fit entrer l'un après l'autre ses quatre deniers par les fentes de la porte, pour se punir de sa cupidité, et ne pas s'accoutumer à retenir le bien d'aiitrui ^
Sous l'ancienne république, les richesses étaient un moyen d'ambition : aujourd'hui que le peuple n'a plus rien à donner, on voit des riches moroses, maussades, ennuyés d'une opulence'^ qui doit s'épuiser dans les jouissances de la vie privée ! Ce n'est pas une petite affaire pour beaucoup d'entre eux d'être riches : sans énergie, parce qu'ils n'ont point de désirs: Quoi ! toujours la même chose, s'écrientils M Ils cherchent, sans savoir ce qu'ils désirent; ils changent de place, connue si par cette oscillation continuelle ils pouvaient se délivrer du fardeau qui les opprime. Celui-ci quitte sa magnifique maison pour se dérober à l'ennui, mais il y rentre un moment après, ne se trouvant pas plus heureux ailleurs. Cet autre se sauve à toute bride dans ses terres ; on dirait qu'il court éteindre un incendie : mais à peine en a-t-il touché les limites, qu'il y trouve l'ennui. Il succombe au sommeil et cherche à s'oublier lui-même : dans un moment vous allez le voir regagner la ville avec la même promptitude ^ et toujours y retrouver l'ennui. Les voyages, la vue de tant de lieux divers sont impuissants pour dissi{)er la tristesse de ces singuliers malades, pour ranimer la langueur de leur âme, et ils s'en étonnent
1 Scncc. de Bencf, VU, 21. = « Plaul. Bacrii. 11, 5, v. 29 ; Pscudol. I, 1, v. Slî. — Pliii. XXXni, l.= 3Sener. /éid. = * Tiistes, difficiles sumu', fasiidiinu' bonorum. Lucii. fragm. VU, 16, éd. Corpcl. — Non. Marcell. v. Genitivus pio accusalivo.= 5 Senec. de Tianquil. anim. 2. = 6 Lucrel. lU, v. 1066. (") 3 fr. 20 c, ou A fr. 25 c.
LKTTUE LXXXIII. 5i7
parce qu'ils oublient, comnio disait un sage Athénien, que c'est toujours eux qu'ils transportent ^
Dans leur désespoir, ils ont imaginé un bizarre moyen de faire Irève à l'ennui que leur cause la richesse : c'est de jouer à la pauvreté. Je connais plusieurs de ces opulents qui ont au milieu de leurs somptueuses demeures ce qu'ils appellent la loge du pauvre -. C'est la, ([u'à certains jours, ils viennent chercher un refuge contre l'ennui. Là ils mangent assis, sans vaisselle d'or ou d'argent, se servent de vases d'argile, et se repaissent de mets sinqiles et frugaux. Les insensés! ils craignent toujours ce qu'ils désirent quelquefois M
Tu seras peut-être curieux de savoir conmient je supporte ma médiocrité au milieu de ces riches avec lesquels je passe une partie de ma vie? quelquefois avec peine. Quand je me vois environné d'un éclat imposant, quand j'entends frémir autour de moi les nombreux minisires du luxe, mes yeux se troublent peu à peu; je sens qu'il est plus facile de résister à l'idée qu'à la vue de l'opulence. Je retourne chez moi, non pas plus méchant, mais plus triste; je ne marche plus la tète si haute dans mon modeste domicile ; une sorte de regret s'empare de mon âme, et je doute si le bonheur n'est jjas dans le lieu d'où je viens; je ne suis pas changé, mais je suis ébranlé *. Une foule de sophismes se présentent à mon esprit pour me pousser à la corruption : « Le sage, me dis-je, ne se regarde pas comme indigne des biens de la Fortune ; il n'aime pas les richesses, mais il les préfère ; il ne leur ouvre pas son cœur, mais sa maison ; il ne rejette pas celles qu'il possède, mais il en modère l'usage; il n'est pas fâché qu'il se présente une occasion de plus d'exercer sa vertu ^.o
Je n'échappe au danger qu'en me raisonnant ainsi : « Nous ne connaissons à quel point plusieurs choses nous sont inutiles que lorsqu'elles viennent à nous manquer ; nous nous en servions, non parce que nous en avions besoin, mais parce que nous les avions. Que de choses nous achetons parce que d'autres les ont achetées, parce qu'elles se trouvent chez presque tout le monde! Une des causes de nos maux vient de ce que nous réglons notre conduite sur celle des autres : nous ne sommes pas guidés par la raison ; la coutume nous entraîne ^ »
Alors je me réfugie près de mes livres, car j'en ai quelques-uns,
< Senpr. Ep. 28, 104. = 2 Paiipcris relia. Iil. Ep. 18, 100.— Mai t. UI, /<8. = 3 |{or. III, od. 29, V. 15. — Seiier. Consol. ad llolv. 12. := * Seuec. de Tianquil. aiiim. 1. ^= 5 Jd. de Vil. beal. 21. = « IJ. Ep. 125.
que je relis de temps en temps, et dans lesquels, à l'instar de ce que font ici les gens studieux', j'ai marqué avec des espèces de petits emplâtres en cire rouge ' les endroits à revoir. Ce sont des sentences propres à fournir des règles de conduite, telles que celle-ci, du chef de la secte des Épicuriens :
La vraie richesse est la pauvreté réglée sur les besoiiis de la nature'K
Cette aulre d'un vieux poêle satyrique: Si l'homme ne regardait pas le superflu comme nécessaire, il se contenterait de ce qui suffit''.
Et ces autres de Caton : Achetez, non pas ce dont vous avez besoin, mais ce dont vous ne pouvez vous passer.
Une chose inutile est trop chère, ne coutàt-elle qu'un as ° (").
Si les riches me reprochent de manquer de bien des choses, moi je leur reproche de ne savoir pas en manquer^.
Enfm ce mot si philosophique, parti du cœur de Cicéron: lîien n'annonce plus une âme étroite et petite que la passion de l'argent "'.
* Casaub. in Pcrs. p. 418. — Salmas. riiuian. exeicit. p. 755.=* Ceiuleœ minialulae. Cir. ad Allie. \VI, 11.= ^ Seiiec. Ep. i.= * Nam si, quod salis •rst homini, irt salis esse polissol, Hoc sal erat. Lucii. fiagm. V, 2, éd. Corpel. — Non. Marccll. v. Mullum. = s Senec. Ep. 94. = « A. Geli. XIII, 23. = '' Cic. de Offic. 1, 20. («) 6 cenlimes.
LETTRE LXXXIY.