CN VOYAGE A BAIES
Depuis quelque temps je suis tourmenté par la maladie la plus bizarre, la plus incompréhensible, la plus insupportable, je dirai presque la pins dangereuse qu'on puisse ressentir : on l'appelle la nu-ditation de la mort '. C'est un mal qui se prend à la respiration; ses attaques sont violentes conmie la tempête et passent de UKMiie ; elles durent à peine une heure ; peut-on en effet expirer longuement? Au milieu des accès, il est impossible de proférer une parole ; voilà ce qui a fait donner à cette maladie, que l'on pourrait appeler une agonie, le nom de méditation de la mort, nom bien mérité, je t'assure, car à force de vous oppresser il finit souvent par vous étouffer tout-à-fait.
Certains conseillers de santé, auxquels on m'a conduit, me font espérer que ce mal terrible se passera; que d'abord ses attaques se produiront à des intervalles de moins en moins rapprochés; que j'arriverai bientôt à n'éprouver plus qu'un peu de gêne dans la respiration, et que ce sera le prélude de ma guérison totale^. En attendant, ils m'ordonnent de me distraire, et comme une de leurs grandes ressources, quand ils ne savent plus que faire de leurs malades, est de les envoyer prendre les eaux^ ils viennent de me prescrire ce voyage.
Je n'ai pas besoin de t' expliquer ce que signifie aller aux eaux; tu connais l'établissement d'eaux thermales situé dans la Gaule Narbonnaise, non loin de Marseille, et qui porte le nom A' eaux sextiennes [") , du général romain Séxtius qui le fonda après avoir défait les Salyens'''. Quelques provinces voisines de Rome, telles que rÉtrurie, la Sabine, le Latium, et surtout la Campanie* et plusieurs îles qui bordent ses côtes ', abondent en eaux de toute nature dont les propriétés curalives sont merveilleuses soit pour la goutte'', soit
1 Mcditalio morlis. Senec. Ep. 54. = ^ Ibid. = 3 Tnr. Ann. Xll, G6. — Dion. LX, Zlt, = *Tit.-Liv. Epilo. LXI. — Plin. XXXI, 2. — Sliab. IV, p. 180 ; ou 12, Ir. fr. = s Slrab. V, p. 247, 248 ; ou 270, 274, tr. fr. = " Slrah. — l'iin. lbiiL = '^ Dion. LX, 34. = (") Aquae Sexiiae, Aix, (iépailcmcnl des lîouclics-tiu Hliônc.
7>:\() ROME AU SlÈCf.E D AUGUSTE.
pour la graYelle\ soit pour la pierre', et en général pour toutes les alfections corporelles.
Auprès de Ca3ré, en Étrurie, il y a des eaux thermales et des eaux minérales très-renommées' ; à Cutilies*(''), dans la Sabine ^ il y en a de froides nitreuses^ et de froides sulfureuses connues sous le nom de Lahanes '^ ('') et ^Alhules ['] ; j'ai parlé de ces dernières dans ma lettre sur Tibur (''). Toutes sont très-bonnes pour l'estomac, les nerfs, les blessures, soit comme potions, soit comme bains *. Celles de l'Étrurie, vu leur proximité de Rome, sont très-fréquentées^.
Mais les eaux par excellence, où l'on afflue de tous côtés, les plus renommées de toutes, sont les eaux de Baïes *", ville située près du cap Misène, vers le milieu des côtes maritimes de la Campanie, à deux journées environ de Rome". C'est là que l'on m'a envoyé. Un de mes amis, qui connaît la médiocrité de ma fortune, a demandé pour moi un rf//>/ôme, c'est-à-dire un ordre écrit de l'Empereur, m'autorisant à me servir des chars et des chevaux disposés sur les routes 'pour les communications administratives avec les gouverneurs de provinces '^ de sorte que mon voyage ne m'a rien coûté.
Muni d'un penula, grand manteau de laine rase ^*, qu'on porte avec soi pour se garantir de la pluie ou du froid '', coiffé d'un large pétase^'^, et chargé sous ma tunique d'une ceinture pleine d'aurei^'' ('), j'ai gagné la voie Appienne, chemin de la Campanie, et l'un de ceux qui conduisent à Baies. x\ricie est la première ville qu'un trouve sur cette route '^ Située dans un fond, au pied d'une montagne sur laquelle s'élève une citadelle, elle n'a rien de remarquable. Ce canton jouit cependant d'une grande célébrité qu'il doit à un temple dv Diane bâti dans un bois qu'on trouve en sortant de la ville, sur la gauche de la voie Appienne. Les rites observés dans le culte de cette Diane ont quelque chose de barbare et de scythique'^ Le
1 SUab. V, p. 248 ; ou 274, Ir. fr. = ^ piin. XXXI, 2.— Vitruv. VUI. 3. = » Sirab. V, p. 220 ; ou 150, tr. fr. — Tibul. UI, 5, v. 1. = * Vitruv.— Plin. /ôid. — Slrab. V, p. 22S; ou 181, Ir. fr. — Gels, de Re ir.edic. IV, 8. = 5 sirab. Ibid. — Dion. LXVI, 17.= e Vitruv. Ibid. = ' Sirab. V, p. 238 ; ou 223, Ir. fr. = 8 /iù/.— Vitruv. — l'Iin. Ibid. — Suet. Aug. 82.= 9 Strab. V, p. 227; ou 174, tr. fr. = i» Ibid. — Wor. I, Ep. 1, v. 83. — Mart. VU, 42, elc. = n Strab. V, p. 243 ; ou 253, tr. fr. = '- Diplonia. Sud. Au,'. 50.— Tac. Hist. H, 34.— Plin. X, Ep. 14, 34. = 13 Lellre LXX, p. 128. = i* Piin. VUI, 48. = i5Cir. proiMilo. 10; ad Attic. XIU, 33. — Hor. I, Ep. 11, v. 18.— Juv. S. 3, v. 79. — Mart. XIV, 130, 145. = "^ Cic. Ep. famil. XV, 17. = i'' Zona se aurcorum plena oircumdedil. Suet. Vilell. 16.— Hor. Il, Ep. 2, v. 40. = <» llor. I, S. 1. v. 1.= i» Strab. V, p. 239 ; ou 228, Ir. fr. — Nibby, Aiialisi délia Caria de' dintorni di Konia, v. Aricia, I. I, p. 262, 263. («) Colila, prùs de Civila Dueale. l,*) Lago di S. Giovanni, ou Bagni di grolla Marozza, prés Lamenlana. (<■; La Solfatara. ('') Lettre XLVU, t. II. p. 292. («) L'aureus vaut 26 à 27 fr. V. Lettre LXXX, p. 267.
l>rêlre qui y présida porto le litre de roi de la forêt \ et c'est toujours un brigand fugitif qui a dû s'emparer de son pontificat en assassinant celui qui en était revêtu avant lui-; aussi, s'attendant luimême à un pareil sort, il est constamment sur ses gardes, comme un soldat devant l'ennemi, et ne quitte jamais l'épée. Le temple et le bois son royaume, ou plutôt son asile, sont environnés d'une ( haîne non interrompue de coteaux élevés, qui donnent à cet endroit l'aspect d'un abîmée Au centre s'étend un beau lac* (").
D'Aricie à Terracine je ne trouvai plus rien de remarquable que i.i voie même sur laquelle je voyageais. Arrivé à Forum Appii , à rentrée de ces fameux Marais Pontins, dont le dessèchement^ ou plutôt le comblement fut un des projets de J.-César^ j'hésitai si je continuerais à suivre la voie Appienne, ou bien si je m'embarquerais sur lin canal creusé le long et au midi de cette voie'', pour recevoir les eaux des marais. On y trouve toujours, au service des voyageurs, des laleaux tirés par des mules ^ Ce mode de transport est ordinairement choisi quand on voyage la nuit' parce qu'il n'est pas facile, dans l'obscurité, de se guider sur l'étroite et longue chaussée d'Apl)ius"*; mais il faisait jour quand j'entrai dans les Marais Pontins, je suivis donc la voie de terre, après avoir éprouvé la friponnerie des hôtelUers de Forum Appii, et pour échapper à celle des bateliers, (jui n'est pas moins à redouter ''.
De grandes roches blanches '^ parmi lesquelles il y en a quelquesunes d'un brun roux, qu'on dirait dorées par les rayons du soleil (ouchanf, annoncent de loin Terracine. La ville est assise sur le pen- ( liant des Apennins *S au bout des 3Iarais. Elle emprunte son nom à cette situation, Terracine étant une corruption du mot grec trac/iiné, qui signifie la montueuse '^ Autrefois elle se nommait Anœur '*, et les Yolsques l'appellent encore ainsi dans leur langue". On y remarque un temple de Jupiter^*, tout en marbre, blanc, bâti dans un endroit d'où l'on jouit d'une vue admirable*: l'œil découvre luute la mer, et s'étend sur un golfe magnifique, bordé de hautes
1 Nemorensis rex. Suet. Calig. 55. = 2 Sirab. V, p. 239 ; ou 228, Ir. f.— Suct. IbiJ.
— Ov. Fast. ni, V. 271 ; Art. am. I, v. 259. — V. Flacc. II, v. 304. = 3 sirab. Ibid. ; ou 229, Ir. fr. = * Ibid. -Ov. Fast. 111, v. 264. = 5 Suel. Cœs. 44. = 6 Dion. XLIV, 5. = ■' l'rony, Descript. des Marais l'ont, carte- 16. = 8 Sirab. V, p. 233 ; ou 202, tr fr.
— Hor. I, S. 5, V. 13. = 9 Strab. Ibid. = '" Conjecture. = 'i Forum Appi Diffcrluni nantis, cauponibus alque malignis. tior. Ibid. v. 3, 4.= lî Impositum saxis laie candenlibus Anxur. Hor. Ibid. v. 26. = '3 Etal actuel. = '* Hor. Ibid. = '^ sirab. V, p. 233 ; ou 201, tr. fr. = »6 Hor. Ibid. — Tit.-Liv. IV, 59. ■= " Plin. III, S. = »« Virg. yKneid. VII, v. 799. (<•) Auj. le lac de Nemi.
r,5-2 uoml: au sikcj.e d' auguste.
montagnps dont los cimes décroissantes apparaissent au travers d'un jour doux, légèrement teint du reflet azuré des flots.
Je n'ai fait que traverser Formiesi"), qui a un excellent port ', et Minturnes (''), colonie latine^ arrosée par la Liris^ On m'a montré aux abords de la ville un bois sacré très-vénéré *, et les marais d'où le vieux Marins s'est élancé^ pour saisir son septième consulat, et mourir dans la pourpre après avoir éprouvé les plus terribles disgrâces de la Fortune ®.
Le Latium, qui s'étend à l'orient jusqu'au Samnium, au septentrion jusqu'à la Campanie, avait autrefois des limites beaucoup plus restreintes : du côté de la mer il ne passait pas CirceT {"] ; sa longueur totale n'était que de cinquante milles (''), près de moitié moins qu'aujourd'hui. Ce fut cependant sur de si faibles racines qu'a pris naissance le plus florissant des empires* ! Cette province ofl're presque partout un sol excellent, fécond en tous genres de récoltes, et trèsagréable ^ On l'appelle la campagne de Rome, proprement le Champ romain. On y voit briller une verdure éternelle '°; mais quelques endroits de la partie maritime sont marécageux et malsains '^
En sortant de Sinuesse('), dernière ville du Latium'-, et remarquable par un air tempéré et d'excellentes eaux thermales'^, on quitte la voie Appienne, qu'on laisse sur la gauche, et l'on prend la voie Campanienne, pour entrer dans cette heureuse Campanie, que Bacchus et Cérès, comme disent les Romains, se disputent la gloire d'enrichir'*; ses coUines sont couvertes d'excellents vignobles : ce sont d'abord ceux de Setia et de Falerne {i') ; plus avant, ceux de Massique, de Calés (s), de Gaurus, et de la côte de Sorrente C"). Tous produisent des vins très-renommés. Les plaines sont comme le domaine de Cérès : on les nomme-les cAamjps lahorins (""). La terre en est si fertile qu'elle porte chaque année une triple ou une quadruple récolte : deux d'épeautre, une troisième de panis, et quehiuefois une quatrième de légumes •^ Le nord de cette province produit en-
1 Sliab. V, p. 235 ; ou 203, tr. fr. = 2 pUn. 111, S. = » IbicL— Strab. Ihid. ; ou p. 204, tr. fr. = * Strab. Ibid. = » Plul. Mar. 58. — 6 Ibid. 43. = ^ l'Iin. 111, 3.— Strab. V, p. 251 ; ou 193, tr. fr. = » Pliii. Ibid. — ? Strab. Ibid. = '« Proroj). de lU-ll. r.oll. 11, 3. = " Slrab. Ibid. = '2 Plin. 111, 5. — Sirab. V, p. 232 ; ou 200, tr. fr. = i:' Plin. Il, 93. -Shah. V, \>. 234 ; ou 207, Ir. fr. — Tac. Ann. XII, G6. — Mart. VI. 42 ; XI, 8. — Si!. liai. Vill, v. ^-IC. — H Plin. Ul. .^,. — Fior. I, If.. = 's pii,,. //;,-,/. ; \V|1I, 11, 23.— 1). Halic. 1, 57. (") Moia dl Gaela. ('') Tavcrna. (') Monte Cirn-llo. {'') 7S kilomètres. {<■) Bagnoli. [f) S. (liovanni di Ponte Cam|)ano. (h, C.alvi. ('') Moule lîarbaro, Sorrente. («<') Terra di Lavoro. V. Ri/./.i Zannoni, .Miaule pcocirapliieo di'l recjno di Napoli, f. 9, 10.
mo; joii
J Mil aux le^ mo grâ
] trie res
gU(
qiiliai pai
agi
dr
qii la d'.
so M
Pi m es re m
core la meillpure huile ' ; on la récoUo aux environs de Vénafre, dont le territoire abonde en oliviers'.
La Canipanie passe à bon droit pour la plus belle contrée de l'Italie'. Rien de plus riant, de plus pittoresque, de plus séduisant que l'aspect de ses plaines : là, vous trouvez des champs en culture ; plus loin, de longues files de peupliers enlacés de vip;nes grimpant jusf(u'au faîte de leurs vertes pyramides, et courant de l'un à l'autre en festons chargés de grappes*; ailleurs, des champs de roses cultivées', et d'autres de roses sauvages, plus odorantes que les roses domestiques®, car cette terre enchanteresse, dont la fécondité est entretenue par d'abondantes rosées'', ne veut produireque des choses agréables; enfin des plaines de myrtes', et pour compléter la séduction et animer ces bosquets, quantité de beaux pigeons roucoulant sous leurs ombrages^. Le sol de la Campanie est si léger, qu'on y laboure avec des vaches ou même avec des ânes '". Cette province n'a qu'un inconvénient, c'est que quand il fait de grands vents on est abîmé dans des tourbillons de poussière noirâtre".
Après avoir traversé Yulturneet son fleuve '^ je me suis détourné vers Literne, pour y voir le monument sépulcral du premier des deux Africains qui, dégoûté des affaires publiques par les intrigues de ses ennemis, passa dans ce lieu les derniers temps de sa vie '^ Il ordonna d'inhumer son corps dans cette solitude champêtre, pour ravir à son ingrate patrie l'honneur de lui rendre les derniers devoirs'*. On m'a montré dans cet endroit des oliviers plantés de sa main, et un myrte d'une grandeur extraordinaire, au-dessus d'une caverne où l'on dit qu'un dragon garde l'âme de ce grand homme '^
De Literne on descend à Cumes. La côte maritime entre ces deux villes est couverte d'un sable fin très-tendre, qui sert à faire du verre. On le pulvérise au pilon ou à la meule; on y mêle trois parties de nitre, puis on le met en fusion, et l'on en compose une matière nommée ammonitron ou sable-nitre. L'ammonitron fondu une seconde fois donne du verre blanc en masse'® qui, soumis à une nouvelle fusion, est converti, par le moyen du souffle, en tontes sortes de formes ".
> Plin. III, 5. = « ïd. XV, 2.-Yarr. I\. R. I, 2. - Hor. II, od. 6, v. 15. - Slrab. V, p. 238, 245 ; ou 220, 251, tr. fr. — Mail. XIII, 98. = 3 p|or. I, 16.— Sliab. V, p. 242; ou 248, Ir. fr. = '■* \\v^. (.eoit'. II, v. 219. — l'Iin. XIV, 1. =: s |>ijn. Xill, 3 ; XXI, 4. = 6 Id. XVIU, il. = " Vil-. Georg. II, v. 217. =» l'Iin. XVII, 10. =9 W. X, 37. = lo Varr. K. H. I, 20 ; 11, 6. = " Hoc. I, S. 8, v. 55.= 12 Plin. III, 5. = li Slrab. V, p. 243 ; ou 251, ir. fr. — Scnir. Kp. 51. = i* Tit.-I.iv. XXXVIIl, 33. = '5 Plin. XVI, 44. = 16 /,/. XXXVI, 26. = 1' yéu/.-Senec. Kp. 90.
Ciimes a des eaux souveraines contre les paralysies. Cette ville est peu fréquentée'. On l'appelle la porte de Baïes ^ Effectivement, il s'y trouve une route souterraine de douze pieds de large sur vingt de haut environ, qui conduit, tout près de Baies*, à un golfe trèsavancé dans les terres, et divisé en deux lacs, l'un appelé YAverne, et l'autre le Lucrin^, bassins tranquilles où la mer semble venir se reposer * (") .
L'Averne occupe le fond du golfe. En s'enfonçant dans les terres il se rapproche de Cumes, et concourt à former comme une presqu'île de tout le promontoire terminé au midi par le cap Misène^ L'Averne est un bassin de forme presque circulaire, qui a mille pieds de diamètre environ. Il est très-profond, même sur ses bords, et, par sa nature comme par sa grandeur, serait propre à servir de port, si entre la mer et lui ne se trouvait le lac Lucrin *, vaste et plein de bas-fonds. Une couronne de collines, si hautes et si escarpées qu'elles lui dérobent presque l'aspect du soleil, borde la circonférence del'Averne; ces collines, aujourd'hui cultivées d'une manière agréable, étaient jadis hérissées de hautes forêts, de bois sauvages et impénétrables, projetant sur les eaux une ombre utile à la superstition; aussi dit-on qu'en cet endroit il y eut autrefois un oracle des morts.
Aux récits mythiques, les habitants du pays ajoutèrent que les oiseaux, dans leur vol, ne pouvaient traverser l'Averne sans y tomber étouffés par les vapeurs qui s'en exhalaient, particularité distinctive des lieux Plutoniens , c'est-à-dire infectés d'odeurs désagréables et pestilentielles. Bientôt ce golfepassa \)o\\v \m Plutonium, où les navigateurs n'entraient point sans avoir offert auparavant aux divinités infernales des sacrifices propitiatoires, suivant le rite prescrit par des prêtres à qui la possession de cet endroit avait été affermée. Une source d'eau potable, située près de là, sur le bord de la mer, fut réputée émanée du Styx, fleuve des enfers, et chacun s'abstint d'y puiser; il passa pour constant que le siège de l'oracle des morts avait été placé quelque part aux environs ; et des eaux thermales, que l'on trouve entre Cumes et le cap Misène, sur le bord d'un lac nommé Achèron, furent considérées comme une preuve que là coulait le Pyriphlégéton, autre fleuve des enfers.
Depuis une vingtaine d'années au moins, Agrippa a dépouillé les
1 Juv. s. 5, V. 2, 4. = 2 Janua lîajaruni. Juv. S. 5, v. <}. = '■' Strab. V, p. 244 ; ou 2.'iC, tr. fr. — Dion. XLVIII, 50. = * rior. I, 16. = s Strab. Ihid. = « Ibid. ; OU 257, Ir. fr.— Virg. Georg. Il, v. 161. (") V. la Carie dos environs de Itaïes.
LKTTIiK KXXXIY. Ô5ri
contours du lac de la forêt qui los ombrageait; un grand nombre d'édifices ont remplacé les soudures bocages ; la roule SQjiterraiue de l'Averne à (amies a été percée, et devant ces travaux de la civilisation le mythe a été dévoilé, tout le merveilleux a fait place à la vérité.
F^e lac Lucrin communique avec l'Averne par un canal fort étroit. Une digue-chaussée, longue d'un mille ("), et assez large pour un char de grande voie, le sépare de la mer. Cette digue, fort ancienne, passe pour un ouvrage d'Hercule; elle a été réparée par Agrippa, qui l'a fait élever davantage, parce que, dans les gros temps, les llols en couvraient la surface et la rendaient impraticable aux gens de pied '. Les barques légères seules peuvent entrer dans le lac, qui ne saurait servir de véritable port, mais où la pêche des huîtres est fort abondante^.
Sur la rive occidentale du lac Lucrin, s'élève Baies. La ville, originairement très-petite, n'a pas tardé à devenir insuHisante pour tous ceux qui voulaient y avoir des maisons, ou simplement y louer des logements. Il s'est donc élevé à coté une seconde ville, au moins aussi considérable que la première, et composée d'une foule de villas d'une magnificence toute royale ^ bâties et ornées avec les dépouilles <lu monde entier'^. Elles se touchent presque, et la plupart dominent soit le lac Lucrin, soit le golfe de Baies °. Plusieurs s'avancent jusque dans la mer®. C'est une recherche voluptueuse que les Bomains pratiquent dans leurs villas, quand cela est possible '', et non une inutile magnificence : on a remarqué que l'air agité parle mouvement des flots était plus pur et plus frais, et que dans ces maisons péninsules, si l'on peut ainsi parler, on n'éprouvait pas l'incommodité des grandes chaleurs qui se font sentir sur la côte même ^. Ce dernier inconvénient n'éloigne cependant personne de Baies, et tout homme un peu riche possède une habitation plus ou moins considérable dans ce site magnifique".
On remarque sur la cime des montagnes qui bordent tant les lacs Averne et Lucrin que le golfe vers le cap Misène, des .villas autrefois possédées par Marins, par Pompée, par César et beaucoup d'autres
1 V. A la fin du vol., l'Explical. des Planches, Planche Itl, au mol digue. = ^ Ibid. au mol Lucrin. = * Ibid. au ni- 1 Baies. = * Cic. in Verr. V, 48. = ^ Explical. des l'I.iiiches, clc., au mot Villas (tii.erses. = '' Maria consUala. Sali. Cntil. 13; Divitias pi'ofuntlaiil in cxiruondo mari. Ibid. 20. — Hor. Il, od. 18, v. 20; III, od. 1, v. 55. = '' Cic. ad .\llic. XU, 19. — lîoiisleltcii, Voyap;e dans le Laliurn, inU'od. p. 5, el >oyage p. 60. = * VVinrkelmanii, Lellres sur Herculanuin, clc. = ' Hor. I, Ep. 1, v. 83. — Sencc. Ep. ."il.— Plut. Mar. 34. {") 1481 mètres, 481.
personnages célèbres. La position, le site, la forme de plusieurs de ces édifices les feraient prendre moins pour des villas que pour des forteresses. La villa de Marins est surtout remarquable en ce que ce vieux soldat prit plaisir à y développer toute son expérience dans l'art des campements*.
Les montagnes embellies par ces belles demeures sont remplies de grottes naturelles^ où jaillissent beaucoup de sources cbaudes', dont les propriétés médicinales varient à l'infini : il y en a de blanchâtres*, de sulfureuses^ d'alumineuses, de salines, de nitreuses, de bitumineuses, et quelques-unes mêlées d'acide etde sel^ Toutes, suivant leur genre, sont bonnes pour les maladies de nerfs " et de pied; pour les sciatiques, les luxations et les fractures. Elles rétablissent la liberté du ventre, guérissent les plaies, et dissipent aussi les maux de tète et d'oreilles. Ces sources appartiennent à des particuliers*. Elles coulent du haut des montagnes, et sont recueillies au bord de la mer, dans de vastes citernes ^ où l'on peut nager'". Certaines de ces eaux sont si chaudes, qu'on y fait cuire de la viande, qu'elles chauffent les bains, et font même bouillir l'eau froide sur les sièges des baigneurs. Il yen a plusieurs dont la seule vapeur est un remède ", et, par un ratiînement de volupté, des tuyaux, disposés au-dessus de leurs ondes, conduisent cette vapeur du bas de la cote jusque dans les maisons les plus élevées'-. Le vulgaire des baigneurs va prendre ces bains de vapeur dans un grand bâtiment destiné à cet usage, qui s'élève au-dessus de la ville, au milieu d'un bois de myrtes *^
Les riches qui n'ont pu trouver de place à Baïes, se sont portés vis-à-vis, sur la rive orientale du golfe, à Putéoles, remarquable aussi par des sources froides et des sources chaudes'*, et où la saison des eaux réunit également la plus brillante société'^.
Cette ville, qui doit sa fondation aux eaux qu'on y trouve '*, n'est pas seulement un lieu de plaisir, c'est aussi l'entrepôt de tout le commerce d'Alexandrie d'Egypte avec l'Italie'''. On l'appelle lape-
i\ . à la fin du vol. l'Explirat. des Planches, Planche UI, aux mois: Villa de Césarj — de Cicéron, etc. =: 2 Mari. IV, 34. — Siat. Sjlv. I, v. 2G-1. — Ep. M. Aurel. el Front. I, 3. = 3Cic. ad Allie, l, 16. — Piopcit. Ul, 16, v. 2. — Klor. I, 16; II, 6.— Mart. 111, 20.— Dion. XLVIII, 51.— Plut. Mar. 3i. etc. = '* Mari. VI, 45. = » llor. I, Ep. 15, v. 7. — Ov. Art. Am. I, v. 236.— Plin. XX\I, 2.— Mart. /i/i/.- Slai. Svlv. 1, 2, v.264. = 6 Plin. ]bid. = '• Plin. — Hor. Ibid. = » Plin. Ibid. = » Dicn. XLVIU, 51. = lo Mart. VI, 43. = " Plin. Ibid. = '* Dion. Ibid. = '^ Explieal. des Planches, etc., au mot Baies. = 1* Vair. L. L. V, § 23. = i5 Cic. pio Plane. 26. = «6 Plin. XXXI, 2. = 11 Sliab. XVII, p. 793 ; ou 554, Ir. fr.
tite Délns\ parce que Délos, dans la mer Egée, fut autrefois le grand marclié de l'univers-. Elle offre aux navires de bons abris qu'on a pu construire aisément, vu la nature du sable des environs^, (le sable, ou plutôt cette poussière, mêlée en certaine proportion avec (le la chaux, forme un ciment qui prend dans l'eau, devient dur comme de la pierre, et se transforme en une masse capable de résister aux efforts de la mer ; les années ne font que le durcir davantage, surtout si l'on y a mêlé des moellons de Cumes\ Le port de Putéoles est formé par un môle de plus de douze cents pieds de long (") sur quarante-deux de large (*), et construit en arcades, exactement comme un pont. Ses piles sont carrées, épaisses de trente pieds vers le rivage, et de quarante et cinquante (') vers Texfrémité opposée. Elles supportent des ares de trente pieds d'ouverture, construits en grandes briques plates, et qui prennent naissance au niveau de la basse mer^
Ce pont-jetée n'est pas unique en son genre; les Romains défendent habituellement leurs ports par de pareils ouvrages ^ moins coûteux que les môles pleins ", et qui de plus ont l'avantage d'empêcher l'ensablement causé par la mer, tout en maintenant à rint('rieur une tranquillité suffisante. En effet, les vagues poussées du dehors rencontrant une eau morte, inerte et à l'abri du vent, lui connnuniquent peu d'agitation*. Afm d'atteindre plus facilement ce but, on construit, autant que possible, les môles dans une direction oblique aux vents les plus redoutables; ainsi, dans le golfe de Putéoles les tempêtes venant de l'occident et du midi occidental, on a dirigé la jetée de manière à ce qu'elle soit prise de biais par ces vents-là, afin que la lame ne s'enfde point dans les arcades®. Quant à la préservation de l'ensablement, on l'explique ainsi: les vagues frappant avec violence les parois extérieures des piles, produisent au fond des eaux, en retombant, une agitation qui fait élever un tourbillon do sable que le flot remmène en se retirant. Le pied du môle se trouve ainsi toujours purgé des dépôts qui pourraient s'y amasser, et de proche en proche cela gagne tout le port par les arcades'".
Le territoire de Putéoles, de même que celui de Sinuessc, est rem-
1 l'anl. ap. Fest. v. Miiiorom. = 2 Jl,!;]. — Cir. pro Irp;. Maiiil. 18. = ' Sli-ab. V, p.5'(5; on 262, Ir. fr.= * IMin. XXXV, 13 — Strab. Ibifi.— 3 V. à la fin du vol. l'Kxpiical. (1rs riamlics, riancliL- IH, au mol Put'Jo/cs. = " De Fazio, Costiur.iono de' porli, p. 188, 190. = " Viliuv. Y, 12. — IV Tazio. Ibid. p. 19. = « De Ka/.io, lùid. p. 7, 8, 9, 2.'^, 2.i, 81, 1»:8, 190.= ^ llnd p. 1;»9. = '"//-r/. p. 188. 190. («) 584 miHr. 770. ;''; 9 nii-lr. 468. {«^j 8 nictr. G73. -15 mcl:-. 150.-15 mtlr. 780.
558 ROiME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
|tli do feux souîprrains qui, dans certains endroits, produisent des exhalaisons pernicieuses et même mortelles*. A Putéoles il y a audessus de la ville, sur une éminence, à un mille environ, une petite plaine ovale, d'environ quinze cents pieds de long, entourée de collines remplies de crevasses^ appelées sowpîVaMJ? ou fosses de Charon^, d'où s'échappent à grands bruits des flammes ou des vapeurs sulfurées. Dans le pays on a donné à cette espèce de demi-volcan le nom assez singulier de Forum de Vulcain.
Avant d'arriver à Putéoles, je trouvai sur les bords du lac Lucrin, une foule immense occupée à regarder un gros poisson mort, échoué sur le rivage. Je m'approchai, je m'informai, et voici ce que l'on me raconta :
« Il y a quelques mois, un dauphin qui était entré dans ce lac, c( conçut la plus vive aff'ection pour l'enfant d'un pauvre plébéien. « Cet enfant allait souvent de Baies à Putéoles pour se rendre aux « écoles : s' arrêtant d'ordinaire à l'heure de midi sur les bords du « lac, il avait accoutumé le dauphin à venir, en l'appelant Simon, « et en lui jetant quelques morceaux de pain. L'animal accourait, « fùt-il caché au fond des eaux, et après avoir reçu sa portion accou- « tumée, présentait son dos, en cachant ses pointes comme dans « un fourreau : l'écolier montait dessus, et Simon le portail à Puce téoles à travers la mer, et le ramenait de même. Ce jeu durait c( depuis plusieurs années, lorsque l'enfant mourut de maladie. Le « dauphin continua de venir au rendez-vous; mais n'y trouvant « plus celui qu'il cherchait, il avait l'air triste et chagrin. C'est son « corps que vous voyez devant vous; on ne doute pas que le pauvre « animal ne soit mort du regret de la perte de son jeune ami : tout « le monde vient admirer cette victime d'une amitié si rare et si sin- 0 gulière*, et Ton se dispose à l'inhumer à côté de l'enfant qu'il aima « avec tant de constance ^. »
Parmi les curieux arrêtés autour du pauvre dauphin, je rencontrai l'architecte Coccéius, qui m'emmena voir une route souterraine pareille à celle du lac Averne à Cumcs^ : elle passe sous le mont Pausilype, situé entre Putéoles et Neapolis, pour abréger le chemin (|iii mène à celte dernière ville. Agrippa, par l'ordre duquel fut
' Plin. U, 93. = * V. à la fin du vol. l'Kxplirat. des l'ianrlios, rianclio \\l. au mot l'iTum de Vu!cain. =3 Spiracula voranl, alii Charoneas scrobcs. IMin. Ibiil. = * Plin. IX, 8.— A. C.ell. VII, 8.— Solin. 17. — /Eliati. de Animal. VI, 15. = » A. Goll. Ibid. = '' Sliab. VI \>. 2i5, 246 ; ou 259, 2C5, Ir. fr.
LETTIŒ LXXXIV. 559
♦'xécutée la route de Cunios, est aussi l'auteur de celle-ci ; du moins je crois que Coccéius nie l'a dit '. Comme ouvrage d'art, rien de plus beau que ce chemin, percé dans un rocher de tuf, sur une longueur de plus d'un mille ("). 8a largeur est suffisante pour que deux chars puissent y passer de fronts 8a voûte a vingt-quatre ou vingt-cinq pieds de hauteur*. Deux soupiraux, conduits jusqu'au sommet de la montagne, et l'un et l'autre inclinés vers le milieu du chemin, éclairent un peu la grotte^ qui n'est pas percée sur une ligne tout-à-fait droite*. A part la beauté et la difficulté du travail, rien de plus ennuyeux que ce long détilé, de plus sombre que la lumière qui y pénètre, et sert, non à combattre les ténèbres, mais à les faire voir. Le jour ne descend réellement pas jusque-là^; à peine un faible crépuscule marque-t-il la place des soupiraux. Aussi il fait si obscur dans ce long souterrain , que ceux qui le traversent avec un char sont obligés, pour éviter les chocs et les rencontres, de crier de temps en tenq)s quel côté ils suivent, et l'on n'entend que ces exclamations : A la mer ! A la campagne! c'est-à-dire vers la mer, vers la campagne"*. D'ailleurs, quand le jour y pénétrerait, la poussière l'aurait bientôt éclipsé; incommode déjà dans les lieux découverts, elle l'est bien davantage ici où, renfermée, sans issue, elle roule en tourbillons sur elle-même, et retombe sur le voyageur qui l'a soulevée. Quand je traversai cette crypte napolitaine, comme on l'appelle^, les ténèbres qui y régnent me donnèrent à penser : je me sentis intérieurement frappé; ce n'était pas de l'etîroi, mais une altération causée par la nouveauté du spectacle et par l'horreur du lieu. J'éprouvai une allégresse involontaire lorsque je retrouvai le grand jour^ quand j'aperçus le vaste golfe appelé /e Crater^ [^), qui s'offre aux regards en sortant de ce souterrain, avec sa mer belle comme un beau lac, bordée d'un demi-cercle de montagnes couvertes de verdure, égayées d'une foule de maisons de plaisance, de villages, et de villes [)armi lesquelles Sîabia, Herculanum, Pompeïa, accotées au mont Vésuve, volcan éteint, qui présente sur toute sa surface, excepté vers sa cime, un sol très-agréable, servant comme de fond à ce délicieux tableau ®.
Le golfe se termine par le cap de Minerve, vis-à-vis du cap Mi-
1 Berpior, Grands chcm. de l'cmp. rom. H, 16, § 1 '« el suiv. =2 Sliab. V, j). 246; ou 266, tr. fr. = 3 Ibid. et clal arliiel.= '■* l!cr{;icr, Ibid. g 13. = •' Senec. Kp. 57. — s Crjpla Ni>apolitana. Sencr. Kp. Ibid.^='^ lbid.= '^ Sliab. V, p. 2'(2, 247 ; ou 248, 2T0, Ir.'l'r. = 9 ;*((/. p. 240, 24 7; ou 267, 268, Ir. fr. [") 1481 nalr. 4 81. {>>) Le ({•lf« de Naples. V. la Carie du Craler.
sèno. Toiilo celte partie de la côte présente aussi un aspect riche et vivant : outie la ville de Sorrente, située vers le milieu, on y voit, connue sur les autres rives, une foule d'habitations particulières. Leurs intervalles sont remplis par des plantations, qui touchant les unes aux autres, donnent à l'ensemble, vu de loin, l'aspect, d'une immense villa. Un temple de Minerve couronne le sommet du cap'.
Nous descendîmes jusqu'à Neapolis, grande et belle ville, qui a aussi des eaux thermales, et des bains dont la construction ne le cède point à ceux de Baies, mais beaucoup moins fréquentés. Elle se distingue par beaucoup de traces des institutions des Grecs, ses fondateurs; on y trouve des gymnases, des collèges de jeunes gens, des espèces de confréries appelées phratries. La société se compose en grande partie d'artistes, de littérateurs, qui viennent chercher le repos dans ce site délicieux*, ce qui a valu à cette ville le surnom de la docte ^. On jouit à Neapolis de la liberté de la campagne, et il n'est pas rare d'y rencontrer des citoyens Romains coiffés d'une petite mitre asiatique *.
Nous passâmes la journée dans cette nouvelle Athènes, et nous profitâmes de la nuit, qui dans cette saison est d'une douceur délicieuse jusqu'aux approches de l'aurore', pour revenir par mer à Baies ^ que j'ai trop longtemps oublié. Notre retour s'effectua sur une trirème à proue d'airain ^ navire thahmiègue^, c'est-à-dire à chambres, appartenant à un riche ami de Coccéius. '\\\ crois peut-être qu'une contrée qui renferme tant d'eaux médicinales, salutaires pour la santé, n'est peuplée que de goutteux, de paralytiques, de blessés, de gens à mines tristes et pâles, en un mot de malades de tous genres ? Autrefois peut-être en fut-il ainsi ; mais aujourd'hui l'on y rencontre autant et plus de gens bien portants que de malades, el ces campagnes sont des st^jours de plaisir, bien plus que des lieux de douleur®.
Au printemps '", dès le mois d'avril*', arrive la foule des baigneurs et des promeneurs. La société que l'on rencontre alors à Baies se ressent de la vie plus que voluptueuse'^ qu'on y mène'^ ; la réputation du lieu est si bien établie, qu'il suffit, dit-on, qu'une honnête
1 Strab. V, p. 247 ; ou 269, tr. fr. — Stat. Sylv. lU, 2, v. 23. = * Strab. V, p. 2»6 ; ou 263, 266, 267, Ir. fr. = 3 Dorla Pariheriope. Columcl. X, v. 134.= * Cic. pro Rnbir. 10.= ^ M. Autel, cl rroiil. Ep. 11, 2 =6 Sencc. Kp. .%7. = ' Hor. UI, od. 1, \. 39. = ** Navis 1 lialanioj;us. Sud. lUi's. 52. = ' Sliab. V, p. 244; ou 258, ir. fr. . — Ition. XLVJII, 51.— Mail. VI, 43. = ■" Tibul. III, 5, v. 3. = " Cic. fragm. iii Cloii. cl Curion.= '- .Mail. W, 57. =^ '^ Cic. pro Cu'lio. 11.
fiMiuîic on rospiro l'air pour perdre tout sentimont de pudeur et do vertu '. C'est le rendez-vous des prodigues ruinés-, des libertins, des gens sans mœurs ^ ; la cloaque de tous les vices. Il faut fuir Baies : la débauche en fait son théâtre et son séjour, nulle part elle ne se montre plus entreprenante et ne se met plus à l'aise, comme si la licence était en ces lieux une dette indispensable \
Ici comme à Rome, comme dans toute l'Italie, on se tient renfermé pendant la chaleur du jour; mais le soir tout le monde sort. Alors l'Averne et le Lucrin se remplissent de baigneurs et de baigneuses, qui joignent au plaisir du bain celui de la natation, et sillonnent la surface transparente et docile de ces belles eaux*. Au milieu de cette foule d'hommes et de femmes, que l'on prendrait pour les Tritons et les ^Y'réides de ces lacs, glissent des centaines de barques et de nacelles® élégantes, décorées presque toutes avec une magnificence voluptueuse '' : les unes ont leur proue argentée ou dorée; d'autres, leur poupe surmontée d'un aplustre recourbé en panache, ou d'un chénisque d'or. Les plus simples sont peintes en minium \ La rame'' ou la voile poussent ces embarcations'**. Les rames sont légères", brillent de nacre ou de lames d'argent; les voiles sont de pourpre ou du lin le plus blanc, sur lequel on a représenté des sujets erotiques, et inscrit, avec le nom du propriétaire de la barque, quelque pensée empruntée à la philosophie épicurienne. Des cordages de couleurs variées forment le gréement de ces navires coquets, dont la décoration est complétée par un petit mât implanté sur l'arrière, et portant une longue bandelette d'étoffe qui se déploie au gré du Zéphir'^ On ne voit guère dans ces embarcations que des femmes galantes, des courtisanes, des jeunes gens ou des gens perdus de mœurs. Les promenades se prolongent fort tard ; oii soupe sur l'eau, on parfume le lac de roses que l'on y jette, et qui dérobent presque ses ondes à la vue''. Des concerts de musique accompagnent ces promenades, et pendant toute la nuit on n'entend que des symphonies, que des chansons lubriques, répétées par les coteaux d'alentour.
1 Cic. proCœlio,20.— Propert. I, ll,v. 27.— Mart. I, 65.= 2 juv. S. 11, v. 46='Cic. Jbid. 11, 15. =: * Jhid. 20. — Divorsoiium \ilioium. Scnor. Ep. 51. —Mart. IV, 57. = S PropcrI. I, 11, V. 11.— Blanda slapna Liinini. M.iil. IV, 57.= 6 l'aiviila rymha. Propert. 1, 11, V. 10. = " Scncc. I'i>. 51. = 8 Jal, Virgiliiis iiaiitirus, p. 11. =: 'J Propoil. I, II. V. 9.= 10 (juid rercrjini lîjijns, pia-lcxlniiuo liltora vclis? Ov. An. am. I, v. 25."). — lu I.urrina vciia... Piclam l'li;iscloii adjuvante fcrt aura. Marl.X, 50.= 'i lîpniiseonlisa miiiuiis. PropcrI. lbul.=- •'- Jal, Ibid. p. 11, 12. = 13 IJuilantoni tolo lacu rosain. Setu'C. El). 51.
Sur le rivage, ce sont des gens ivres, errants à l'aventure' ; des fonnmes s' égarant dans l'obscurité avec quelque amant improvisés et mille autres excès que la débauche ose non-seulement commettre, mais afficher ! Que m'importent ces bains d'eaux chaudes où une vapeur brillante épuise les corps par une transpiration forcée? Texercice, voilà le vrai sudorifique. Un homme vertueux qui, dans le but de soigner sa santé, viendra s'établir dans ce lieu, pourra- t-il supporter le tableau des infomies qui s'y commettent? Pendant qu'il soignera la santé du corps, il perdra celle de l'âme ^ Je me suis hâté de m'éloigner d'une contrée où l'on respire un air corrupteur*, de ce pays que les voluptueux appellent le rivage d'or de l'heureuse Vénus, le doux présent de la nature magnifique*.
1 Cic pro Cœlio, 13, 20. — Senec Ep. 51. i= srioporl. 1, 11, v. 15. = 3 Sencc. Ibid. = * Nos blanda ienciii lascivi slagna Lucrini. Mari. IV, .17. = » Litlus bealîE VcniTis aurcum Dajas, Bajas sujxTbœ blanda dona nalura-. Mail. \), 81.
l'annone,
ou A QUOI TIENT LA VIE DE 11051 E.
Je vais rarement à la taverne du tondeur; cependant je m'y égare ciuelquefois, soit pour faire mon métier d'observateur, soit pour m' enquérir des nouvelles. Dernièrement comme je passais près de la Grécostase, quelqu'un m'appela dans la taverne de Licinius', où se trouvaient réunis cinq ou six oisifs, jasant un peu de tout, mais plus des affaires et des événements passés que des choses présentes, et pour cause. Je ne me rappelle plus à quel propos l'un d'eux me parlant du jeune Octave (aujourd'hui le divin Auguste), et du jour où il tit son entrée à Rome au milieu d'une foule immense, lorsqu'il vint hardiment prendre possession de l'héritage de César, me dit : « C'était à la troisième heure du jour, et il se manifesta alors un phénomène bien singulier; le soleil, environné d'un petit cercle dans un ciel pur et serein, se trouva tout-à-coup entouré d'un très-grand cercle semblable à un arc-en-ciel dans les nuages^.— Qu'appelle-t-on phénomène lui repartis-je : n'est-ce pas tout ce qui apparaît d'extraordinaire, de nouveau dans le ciel et dans l'air? ne donne-t-on pas aussi ce nom à ce qui surprend par sa rareté et par son étrangeté sur la terre ? Eh bien ! je trouve qu'ici il se produit perpétuellement un phénomène terrestre bien plus étonnant que les phénomènes célestes que vous me citez; un phénomène que vous ne remarquez plus, vous, Romains, tant vous y êtes habitués; mais que moi, plus je le vois, plus il me frappe, plus il m'étonne, plus il me surprend. — Et lequel s'écrièrent presque à la fois tous mes oisifs ? — La subsistance de Rome. Une ville qui ne trouve pas à vivre sur son sol, qui, depuis des siècles, tire du dehors toute sa nourriture, n'est-ce pas là le phénomène le plus extraordinaire qu'on puisse voir? »
Je ne sais si ce fut crainte, ou bien adhésion muette à mon opinion, mais tous mes gens restèrent un peu ébahis, puis, sans me répondre, reprirent avec insouciance leurs petites occupations; l'un se
1 LcUre XV, l. I, j,. 361. ^ IJ. Obsi'ii- de l'iodig. 128.
mirait, l'autre se faisait les ongles', un autre s'épilait. Un seul en se faisant mettre une mappa autour du cou par le tondeur, et mouiller sa barbe pour la raser, dit tout bas, en me regardant : « Ce Gaulois pourrait bien avoir raison. »
Toi qui entends parler pour la première fois du fait que je viens de citer, tu n'en seras sans doute pas moins supris que moi ; je te garantis néanmoins qu'il est de la plus rigoureuse exactitude : Rome ne subsiste qu'à l'aide des blés commandés aux provinces étrangères soumises à son empire, comme s'il était dans la destinée de cette ville superbe de ne jamais rien devoir qu'à la conquête. Mais ce n'est pas Rome seulement qui est en quelque sorte tributaire de ses sujets; depuis un siècle environ-, l'Italie elle-même, qui jadis exportait du blé jusque dans les pays les plus éloignés , subit aussi ce secours honteux pour un sol si fertile ',
Une administration appelée YAnnoîie, dirigée par un Préfet spécial, est chargée de pourvoir à la subsistance de Rome*. L'Annone date à peu près des premiers temps de la ville, car l'un des principaux soins du gouvernement fut toujours de veiller à l'approvisionnement de sa capitale % et de vendre lui-même tout le blé qui s'y consommait; non qu'il en fit un objet de spéculation : au contraire, il le donnait souvent à vil prix, ne se proposant d'autre but que d'assurer la tranquillité publique, et, en procurant du bien-êlreau peuple ^, d'empêcher les ambitieux de profiter de ses souffrances et de sa misère, pour en faire l'instrument de projets criminels contre la liberté.
Parmi plusieurs exemples de ce genre de tentatives, je citerai celui de Spurius Mélius, qui, l'an trois cent quinze, dans un temps de disette, imagina d'acheter du blé en Etrurie, et de le distribuer gratuitement à la plèbe, espérant par là se frayer un chemin à la royauté. Il paya de sa vie ses projets liberticides -.
Je me suis arrêté à cette aventure de Mélius, parce que ce fut pendant cette famine que, sur la demande du peuple qui supportait avec peine ses souffrances , on créa le premier Préfet de l'Annone dont il soit fait mention dans l'histoire*. Cette magistrature ne fut alors que temporaire, et garda ce caractère jusqu'aux dernières an-
1 Cullollo proprios purganlc-m leniler unî;nos. Ilor. I, Ep. 7, v. 51. = - Cir. pro Ip!,'. Maiiil. 12, 15. = » Vair. il. K. Il, l. — l'iiii. XVIII, 3. — Tac. Ann. XII, 45. = * Tnc. Ibid. I, 7 ; XI, 51. = S Tit.-Liv. H, î», 54, 52 ; IV, 25. = « M. Il, 51 ; IV, 16 ; XX\, 26; XXXI, i, 30; XXXIII, 42, cl passim.— Plin. /ftiJ.— l'Iiil. Coiiol. 20. = ■? Tit.-Liv. IV, 15, 14.— S. Aug. de Civ. Uci, III, 17. = «S. Aug. Ibid.
nées du principal du divin Aiignslc, qui l'a rendue perpétuelle. Auparavant, quand on était frappé par la disette ou qu'on la prévoyait, alors seulement le Sénat noniniail un Préfet de l'Annone, qu'il comniissionnait pour acheter des blés au dehors, et ramener à tout prix l'abondance dans la ville'. Ces commissions étaient confiées aux persoimages les plus importants de la république; Pompée en fut investi pour cinq ans, avec quinze lieutenants pris parmi les sénateurs, et un pouvoir immense, qui lui permettait de disposer de toutes les ressources du Trésor public, de lever des troupes, d'armer des Hottes, et de commander dans les provinces au-dessus même de leurs gouverneurs ^.
Ces magistratures extraordinaires n'étaient plus compatibles avec la dictature de César; aussi institua-t-il, sous le nom (X Ediles et de Préteurs Céréaux, quatre magistrats (deux de chaque espèce) chargés de veiller à ce que la ville ne manquât pas de blé^ Ils durent être choisis parmi les patriciens*, soit pour llatter les grands, soit pour rappeler au peuple qu'il devait toujours chercher des patrons parmi les patriciens.
Apres lui la procurature de l'Annone reparut : Brutus et Cassius l'occupèrent l'an sept cent dix ^. Cette magistrature fut toujours la grande ressource, la consolation du peuple dans les temps de pénurie; il la considérait comme une sorte de dictature fromentaire, seule capable de le sauver. J'en ai rapporté un mémorable exemple dans l'une de mes précédentes lettres ("). Ce fut à cette occasion que le divin Auguste établit à perpétuité la Préfecture de l'Annone*. Il la confia à C. Turanius, qui occupait encore cette charge il y a peu d'années \
Les approvisionnements de blé, leur achat, leur importation, sont faits par des sociétés de chevaliers Romains*, qu'on trouve maintenant partout où il y a des affaires d'argent à traiter. Ils opèrent sous la responsabilité du Préfet, dont la magistrature est si importante, qu'il prend rang immédiatement après lesconsuls^ L'Annonefovme une administration foi't étendue, qui, outre de grandes ressources mises à sa disposition, est encore protégée par une loi spéciale, pu-
> Piœrccliis Annonœ. Tit.-Liv. II, 9; IV, 12. — V. Max. UI, 7, 3. — Cir. ad Atlir. IV, 1 ; XV, 9; de Arusp. resp. 20. — Appian. do Hell. civ. Il, p. 724 ; UI, p. 860. — Plut. Pomp. 49, .-iO.- Uion. XXXIX, 9. = 2 cjr. ad Allir. IV, 1. — Dion. — Appian, Ibid. = 3 Digesl. I, lit. 2, leg. 2, § 52. =* Dion. XLIV, 51. = 5Cic. ad Allie. XV, 9. — Appian. Ibid. III, Ibid. = ^ Xac. Ann. I, 7. — Suel. Aug. 31. = " L'an 759. Tar. Ibid. — 8 Ibid. IV, C. — 9 Ibid. XI, 51 ; llisl. IV, 68. («) Lettre XIX, t. I, p. 390, 591.
'>m ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
iiissanl loiit individu convaincu d'avoir, par des menées ou des associations, fait monter le prix du 1)Ig *. Les approvisionnements s'effectuent de deux manières : par des contril)utions en nature et par des achats en argent -. La république a, dans les pays de production, des greniers où sont d'abord déposés les blés^; une fïoUe spéciale transporte ensuite en Italie cette précieuse denrée ^ Une partie est emmagasinée dans quelques villes des environs, telles que Lanuvium, Antium, Aricie^ une autre à Rome même, dans des greniers situés sur divers points de la ville ^ et particulièrement aux bords du Tibre ^ au pied du mont Aventin, où il y a un port nommé Xavalia, pour tous les arrivages qui se font par le Tibre inférieur (»).
Il règne beaucoup d'ordre dans ces magasins : tout y est reçu en compte, pesé et mesuré exactement, et la qualité reconnue et constatée, pour déjouer les fraudes tant de ceux qui livrent les grains que de ceux qui les transportent. Afin d'obtenir plus d'exactitude, le mesurage s'effectue à bord, par des mesureurs du port, qui, à raison de leurs fonctions, vivent en mésintelligence perpétuelle avec les nautonniers*. Les blés une fois emmagasinés, on les travaille continuellement, afin d'empêcher l'humidité de les gâter ou de les faire échauffer ^ et ils ne sortent plus que pour être livrés au Préfet, qui rend compte à son toiu- de leur emploi '".
Ce compte est de deux natures : il y a la partie vendue et la parlie donnée. Les distributions gratuites peuvent passer pour une des conséquences de la position faite au peuple par la Constitution qui, même sous la royauté, Tarmant d'un pouvoir immense, le rendit exigeant, difficile à manier, et toujours prêt à se donner à celui qui le nattait le plus par toutes sortes de moyens. Quand la création du Tribunal eut opposé une magistrature aux patriciens, le peuple faisant toujours pencher la balance du côté où il se rangeait, les distributions à très-bas prix devinrent fréquentes, et les tribuns s'en servirent comme d'un puissant moyen d'infiuence •'. Originairement le Sénat fixait le prix du blé *^ ; les tribuns lui ravirent cette prérogative et la transférèrent au peuple, auquel ils proposèrent, sous la
» Til.-Liv. XXXVUI, 33. — Disrest. XLVUI, tit. 12, leg. 2. = 2 Cic. in V.-ir. \U 70. — Appian. de Bell. civ. V, p. 1152. — Ascoii. in Divinat. p. 29.= 3 Tar. Ann \\ ".O — Piin. Panegyr. 29. = 4 Sali. oral. Coll. 5.— Suet. Calig. 19.— Senec. de Bievil' >ii' 18; Ep. 77. = 3 Appian. Ihid. I, p. 658. = s suet. Xfio. 58. = " l'iiil. Ollio. 4. — Dion. XXXIX, 65. = » Giulcr. p. 462. = 9 Scneo. do Uie\il. vil. 18 19 = w Ibid -Front. Aquœd. 100. ^ n l-ior. Ul, 15.-Sall. Kp. ad l>s. 11, lO.-1'lul. Coriol. 20- C. (.race. 5. = 12 Tit.-Liv. Il, 34. (") Plan cl Descripl. de Kome. n» 275.
f.ETTRE I.XXXV. 567
forme de lois, la taxation du blé que l'on devait lui distribuer'. Les propositions de ces magistrats séditieux, toujours faites à un taux très-minime, comme tu penses bien, étaient rarement rejetées, car les plébéiens, incessamment occupés sur la place publique à soutenir les projets de leurs turbulents protecteurs, ne pouvaient guère songer à se livrer au travail, cl d'ailleurs trouvaient trop agréable d'être ainsi nourris à peu près gratuitement sans rien faire ^.
Depuis l'accaparement des terres par les ricbes^ les distributions sont devenues de première nécessité, et le nombre de ceux qui y prennent part s'est prodigieusement accru. En etï'et, Rome est devenue le refuge des pauvres citoyens dépossédés, réduits par l'oisiveté et la misère à n'avoir plus de demeure assurée. Privés de moyens de subsistance, ils commencèrent à compter sur les richesses d'autrui, à faire de leur liberté et de la chose publique un trafic honteux *.
La misérable condition du peuple détermina Caïus Sempronius Gracchus, dès qu'il fut parvenu au tribunat, l'an de Rome six cent trente, à proposer une loi pour que le blé fût distribué au public presque pour rien^ moyennant un semisse et un triens (") par modius'C"), ce qui faisait plus de dix-neuf fois moins que sa valeur réelle, le prix commercial moyen étant alors d'un denier'' (').
Cette loi permettait à tous, riches ou pauvres, de se faire fournir du blé parla république, moyennant la petite rétribution susdite*. C'était partir d'un principe qui paraît juste, parce qu'il est basé sur l'égalité, mais qui, dans l'application, devenait inique, et grevait le Trésor d'une très-lourde charge; aussi la loi .S'em/)roma (c'est le nom qu'elle reçut) ne put durer plus de trois ans'.
Un autre tribun du peuple. M, Octavius, l'abolit l'an six cent trente-trois, et lui en substitua une nouvelle qui n'admit aux distributions de l'Ânnone que les nécessiteux'". En même temps il ordonna un recensement qui fit connaître la population étrangère de Rome et la population citoyenne ", l'Annone étant exclusivement réservée aux citoyens Romains '^
» Cic. pro Sext. 48; Brut. 02 ; TuspuI. Kl, 20. = * Id. pro SexI. 48. =3 Lettre LXXXI, p. 508 et suiv. = ^ Sali. Calil. 37 ; Ep. ad Caes. I, 5 ; U, 7. = 5 piui. c. Grâce. 5. = 6 cic. ad Heren. I, 12 ; pro Sexl. 25. — Tit.-Liv. Epilo. LX. — Ascoii. in Piso. p. 160. = T l). De la Malle, Eeonomie politlq. des Rom. liv. I, c. 11, p. 108 109. = 8 Cic. de Offic. il, 21 ; Tuscul. III, 20. — Hrilann. ad tab. Ilerarl. Ia(. r. 2* ap. Mazzoechi, p. 514. = 9 Cic. Brut. 62. — Brilarin. Ibid. = i» Britann. Ibid. = 11 Conrad, ad Tab. Ilerarl. lat. c. 5, ap. Mazzocchi, p. 292. = i* Senec. de Benef. IV 28. (a) Environ 4 oentiraes. ['') 8 litres 671. («) 78 centime*. '
La loi Octavia fit dos mécontents, parce qu'elle contrariait l'avarice et la cupidité. On tenta de la faire abroger à deux reprises différentes, l'année même qui suivit sa mise en vigueur, et l'an six centi cinquante-deux ; néanmoins elle dura près de trente ans '.
Dans un moment de crise, lorsque la guerre Sociale allait éclater,' l'an six cent soixante-deux, Livius Drusus tit revivre la loi Sempro-' nia^. L'année suivante elle fut abrogée de nouveau. Après un inter-j valle de dix-sept ans, elle reparut encore sous le titre de loi Terentia-Cassia, avec quelques modifications'.
^Enfin, fan six cent quatre-vingt-quinze, un troisième tribun du peuple, Clodius Pulcher, porta une nouvelle loi qui, comme celle d'Octavius, n'admit que les plébéiens * prolétaires aux libéralités de l'Ânnone", et déplus établit que les distributions seraient entièrement gratuites*. C'est ce qui se pratique encore aujourd'hui.
La loi Clodia est incontestablement la plus sage et la mieux entendue de toutes; Graccluis ruinait le Trésor avec ses distributions générales; Octavius, en maintenant une taxe sur le blé distribué, n'atteignait qu'imparfaitement le but qu'il fallait se proposer : la taxe était illusoire pour les riches, en raison de sa modicité, et toujours onéreuse pour les indigents, qui étaient ceux qu'on voulait secourir.
Un autre point sur lequel la loi Clodia fut très-sage, c'est par le chef qui établit la gratuité des distributions. Elle ùta ainsi pour toujours une arme dangereuse aux séditieux ou aux ambitieux, ce qui fut souvent la même chose à Rome. En effet, en nourrissant une misérable plébécule de comices, affamée'' et paresseuse ^ on la rendait moins accessible aux machinations des citoyens turbulents, qui s'en faisaient une milice à l'occasion, au moyen même de distributions de blé^ Plus d'une fois le Sénat aussi dut recourir à ces dons, pour prévenir une sédition près d'éclater^".
La loi Clodia ou la loi Octavia, je ne saurais dire laquelle *, en diminuant le nombre des pensionnaires de l'xVnnone, ordonna que la liste nominale des classes exclues serait affichée au Forum pendant les distributions", et que tout employé des greniers, qui donnerait,
1 Brilann. ad lab. Heracl. lai. c. 2, ap. Mazzocchi, p. 314.= *Til.-Liv. Epilo. l.XXI. = 3 Contaren. de Frumenl. lar^it. c 2, p. 54, 35. = *Appian. de lîell. civ. I, p. 618. — Academ. des Insciipt. nou\el. série, l. XIII, p. 23. —^ Aradetn. des Inscripl. /6irf. = 6 Cic. pro Sext. 23 ; pio domo. 10. — Ascon. in Piso. p. 160. = '^ Misera ac jejuiia plebecula. Cic. ad Atlic. I, 16. =: 8 Sali. Ep. ad C;vs. U, 7. = » Dion. XXWIll, 13.— Plut. Caes. 14. = »o Plul. Ibid. 8 ; Cato. min. 26.= i' Maiioechi, lab. Herarl. lai. V. 13-16.
LETTRE LXXXV. -fiO
ferait donner, ou permettrait qu'il fut donné du blé ;\ l'un des citoyens portés sur cette liste, serait condamné à une amende de cinq cents sesterces (") au profit du peuple*.
Mais ces dispositions furent mises en oubli pendant les sédiiions et les guerres civiles qui agitèrent la république au commencement de ce siècle: tous les fainéants, tous les bandits, tous les gueux de ritalie vinrent se réfugier à Home, pour avoir part aux distributions de blé^ qui n'avaient lieu que dans cette ville ^ de sorte qu'au moment de la dictature de César, le nombre des rétribués fromentaires ne s'élevait pas à moins de trois cent viugt mille! Le Dictateur, après avoir fait faire un dénombrement par quartiers et par maisons, mode tout-à-fait nouveau, le réduisit à cent cinquante mille*, tant il y avait de fraudes! C'était, je crois, à peu près l'ancien nombre*.
Après César les abus recommencèrent : les citoyens Romains pouvant seuls être admis à l'Annone, la cupidité, toujours plus ingénieuse que les lois, imagina de multiplier les citoyens par l'aflFranchissement; des maîtres rendirent à la liberté ceux de leurs esclaves qui ne pouvaient plus guère leur être utiles, en raison de leur âge, à condition qu'ils leur apporteraient le blé qu'ils recevraient en qualité d'indigents*. L'empereur Auguste se vit donc dans la nécessité de réviser aussi les listes de l'Annone, opération délicate, qu'il ne tenta qu'après un long exercice du pouvoir, l'an sept cent quarantehuit. Mais il y a tant de misère dans celte ville de luxe, qu'il ne put pas faire descendre au-dessous de deux cent mille le nombre des citoyens nourris par le blé public *, qui était remonté à trois cent vingt mille*.
Plus tard, à la suite d'une grande disette, il voulut abolir tout-àfait les distributions gratuites, comme contribuant à faire né^li^er l'agriculture; mais l'influence que ces largesses avaient toujours eue sur le peuple lui fit abandonner son projet ; il craignit que quelque ambitieux ne vînt à les rétablir. Afin de prévenir un pareil danger, il supprima les exclusions de la loi Clodia, et finit par admettre les négociants et les laboureurs aux libéralités de l'Annone''; de plus, pendant les années de cherté, il rendit les distributions générales moyennant une petite rétribution, quelquefois môme sans rien faire payer*. Lorsqu'il fixa à deux cent mille le nombre des citoyens
' Mazzocclii, lab. Herarl. lat. v. 17-19. = î Appiaii. de Bell. riv. H, p. 820 = ^ Ihid. — Digest. V, lit. 1, Icg. 52, g! 1. = * Suct. Os. il. = ^ I). Halic. IV 24 = " Dion. LV, 10. —1 .Sn.M. Auj?. 42. = ' lbi<h h\. — \Vw\\. I.IU, 2. («) 97 fr.
admis à l'Annone, il donna à ses frais douze frumentations^ (nom des distributions de blé), une par mois, c'est-à-dire qu'il se chargea de toutes celles de l'année, les frumentations étant mensuelles.
Quelque temps auparavant il avait ordonné qu'elles n'auraient plus lieu que tous les quatre mois, afin de déranger le peuple moins souvent; mais des réclamations s'élevèrent contre ce nouveau mode, et l'on en revint à l'ancien ^.
Les distributions exigent une double démarche : Tune à la comptabilité de l'Annone, l'autre aux greniers. La comptabilité siège au Portique de Minucius^, situé sur le bord de la voie Triomphale, entre les théâtres de Marcellus et de Balbus ("). C'est là que les gratifiés se rendent d'abord pour faire constater leur droit, et recevoir un ordre de distribution qui consiste en une petite planchette en bois de troëne*, appelée tessère de blé^. Afin d'éviter la confusion au Portique, et par suite aux greniers, chaque tribu a son jour marqué pour la remise des tessères ; elle vient en corps, et se présente toujours à la même arcade, qu'elle reconnaît à un numéro gravé sur le cintre «.
La ration est de cinq modii C") *, lesquels, à vingt-une livres le modius {') *, en moyenne, font cent cinq livres (<J) *, qui en produisent plus de cent trente en pain {'). C'est donc quatre livres quatre onces (0 pour une ration quotidienne, ou dix-sept onces au moins (») par télo, chaque ration étant pour un ménage supposé de trois individus. Cette quantité est suffisante, avec les autres menus aliments que les pauvres peuvent acheter, tels que les lupins, les cicers, les légumes, etc.
Les livraisons s'effectuent par une corporation de mesureurs \ sous l'inspection deDuumvirs, personnages consulaires ou prétoriens élus chaque année*, et qui ont deux licteurs», avec une garde d'affranchis établie par le divin Auguste pour maintenir l'ordre pendant les distributions '^ Autrefois ces fonctions rentraient dans les atfrii)utions des édiles curules", qui distribuaient le blé par quartiers '^
Nourrir le sixième environ de la population d'une ville comme RomeC-) ne paraît pas chose facile; tu seras donc bien étonné d'ap-
» Frumpnlaliones. Lap. Ancyr. col. 5, lin. 11. =« Suet. Aug. *0. = 3 Britann. in tab. Heracl. lat. c. 3, ap, Mazzocchi, p. 318 et ssq. =* Plin. XVI, 18. = 5 Tessera. Suet. Aug. 40,41.— Tessera frumenti. .luv. S. 7, v. 174.— Tesserula. Pers. S. 5, v. 74. = 6 Brilann. in tab. Heracl. lat. c. 3, § 4, 5, ap. Mazzocchi, p. 521. = 7 nicesl L tit. 5, leg. 10, § l.-Gruter. p. 81.= 8 Dion. LIV, 1 ; LV, 31. = 9 Dion. LV, Ibid.= 10 Suet. Aug. 25. = n Tit.-Liv. XXX, 26; XXXI, 4, .50; XXXllI, 42 ; XXXVIU, 3.5. — Digest. XVI, tit. 2, leg. 17. = 12 Til.-Liv. XX.X, 26. ^'0 Plan et Descripl. de u'ome, no 145. [b) 43 litres 335. {^) 8 kilogram. 653 pour 8 litres 671. [d) 34 kilogram. 266. (0 Lettre LXXHI, p. 175, et la note ù la fin du vol. (H 1 kilogr. 413. (») 471 grammes. {'') Lettre LXXin. p. 176. w o
LETTRE LXXXV. âTI
prendre que l'Annone n'alimente pas seulement les prolétaires, mais toute la ville et une partie des environs : h deux cent mille citoyens elle donne le blé, à onze cent mille, que dis-je : à peut-être quinze ou seize cent mille et plus elle le vend*. Aussi Rome mange des moissons de toute ;la terre * : outre les blés indigènes, ceux de l'Etrurie ^ et des Gaules cispadaneet transpadane, elle en tire de la Chersonèse Taurique, de l'île de Cypre, de la Béotie ^ et surtCHit de l'Egypte*, de l'Afrique^ de l'Espagne*, des îles Baléares'', de celles de Sardaigne, de Corse et deSicile^ La Méditerranée, vrai lac Romain, semble avoir été placée au centre de l'empire pour fournir à Rome une facile voie d'approvisionnement dans les pays les plus fertiles et les plus éloignés ("). La Sardaigne, la Sicile et l'Egypte étaient jadis les principales provinces d'où l'on tirait des blés^; on les appelait le trois frumentaires de la république *^ les bonnes nourrices du peuple Romain^\ et la Sicile en particulier, le grenier deJRome^^, le secours le plus sûr de l'Annone^^. En effet, celte dernière province était tenue de fournir gratuitement à Rome le dixième de ses récoltes '*. C'était en vertu d'une loi appelée hiéronienne, de Hiéron, ancien roi de Sicile, qui levait les impôts en nature sur les agriculteurs de son pays. Les Romains, maîtres du pays, se gardèrent bien d'abroger cette loi : jamais ils n'en auraient pu faire une plus habilement conçue. Par toutes les précautions imaginables, elle livre l'agriculteur au décimateur; veille de si près, que le premier ne peut, sans s'exposer à la plus rigoureuse peine, frustrer le second d'un seul grain, ni lorsque les blés sont sur pied, ni lorsqu'ils sont dans le grenier ou dans le lieu où on les bal, ni lorsqu'on les transporte dans le voisinage ou dans un endroit éloigné. Enfin la hiéronienne , rédigée avec toute l'attention d'un homme qui n'avait point d'autre revenu, toute l'habileté d'un Sicilien, toute la sévérité d'un maître absolu *^ rend la fraude entièrement impossible, en ordonnant que chaque année il soit fait un recensement des laboureurs*'.
1 Quidquid lerris omnibus arelur. Senec. de Clément. I, 6. = * Tit.-Liv. IF, 5'« ; IV, 23.— l'Iiii. XVUI. 7. - Amm. Marcell. XXVM, 3. = 3 l'Iin. Ibid. = 4 Varr. R. li. U, 1.— Cir. pro leg. Mani). 12.— Tit.-Liv. XI.IU, 2. — Flor. IV, 2 — F'iin. Panegyr. 51. — Justin. XLIV, l.' — Appian. de IJell. eiv. V, p. 1132. = & Varr. Ibid. — Tac. Hisl. Ur, 48. —Appian. Ibid. p. 1128. = « Ul n" *. = 7 Plin. Ibid. = » Ut n" 4. = » Cic. /4((f.— Lucati, Iji, V. .59. = '"Tria fiumcntaria rcipublira;. Cic. pro ieg. Manil. 12. = " Nutricem plebis romana?. Cic. in Verr. Il, 2. — Siriliam et Sardiiiiani henignissimas urhis noslrai nulrices. V. Max. VII, 6, l.=:'2(;clla penaria reipublica;. Cic. in Verr. Il, 2. — Slrab. Vl, 275 ; ou 367, tr. fr. = '^ Kidjssimum Annonœ subsidiuni. Tit.-Liv. XXVU, 5.= H Ascon. in Uiviiial. p. 29.= »5 cjp. in Verr. III, 8. = l» Ibid. 51. (") V. La Carie de l'Empire Romain, Lettre LXX, p. 12.5.
on ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
D'un autre côté, les droits du dècimateur sont si bien réglés, qu'il ne peut jamais forcer le laboureur à lui payer plus que la dîme^ La quantité du blé perçu est inscrite sur des registres publics, et transportée intégralement à Rome. Il demeure interdit à quelque magistrat que ce soit d'en rien retrancher-.
Le tribut régulier se nomme Canon ; de plus, il y en a encore deux autres appelés Ohlation et Indiction\ pour les besoins extraordinaires. L'Oblation s'offre spontanément ; Y Indiction est commandée* : c'est une seconde dîme, qu'un sénalus-consulte impose au laboureur*. Elle n'est point gratuite, mais le prix ne s'en établit jamais de gré à gré avec le vendeur; il est fixé dans l'acte même d'indiction ^ Cet arbitraire pèse aussi sur la Sardaigne ".
L'Egypte, depuis la bataille d'Actium , époque de sa réduction en province romaine «, est devenue un auxiliaire plus puissant encore que la Sicile pour rassasier ce grand gouffre de Rome : elle envoie annuellement le cinquième de ses récoltes», et nourrit à elle seule la ville pendant quatre mois. L'Egypte doit sa fécondité extraordinaire aux travaux d'Auguste, qui fit nettoyer et désobstruer par ses légions'» les canaux par lesquels le Nil vient féconder les terres qu'il arrose, et que par incurie on avait depuis longtemps laissés envaser ". Elle acquit dès lors tant d'importance, relativement à l'approvisionnement de Rome, qu'on la nomme aujourd'hui la clef de 'l'Atinone^\ et que le même Empereur crut devoir la placer sous un gouvernement tout particulier : l'Egypte ne reçoit point de proconsuls, comme les autres provinces; l'Empereur lui envoie pour la gouverner un simple chevalier romain ^\ avec le titre modeste de Préfet Augustal'\ et qui néanmoins réunit en sa personne tous les pouvoirs des anciens rois**. Auguste jugea prudent de prendre dans l'ordre équestre le chef d'une province d'un ditîîcile accès, l'une des ressources les plus fécondes de l'Aimone, entretenue par la superstition et par la licence des mœurs dans un esprit de discorde et de révolte, et ne reconnaissant ni lois, ni magistrats '^
Non content de la précaution de ne confier ce pays qu'à un permis, icic. in Verr. 111, 8.=2 7j,rf. jg. ^s Canon, Oblaiio, Indiclio. Ascon. in Vcir. p. 112. ==4Cic. Ibid. 11, 2. =5 /ft,rf. 111, 70.— Ascon. in Divinal. p. 29. = « Asron. Jbid. = ' Tit.-Liv. XXXVI, 2 ; XXXVIl, 2, 50 ; Xl.Il, 31. = 8 Eu,rop. VU, 7. = 9 Oros ], 8. ^ 10 Miliiari opère. Suet. Aut;. 18.— A. Viol. Epito. 1. = n Suel.-\ VicI Ibid —Dion. LI, 18. = 12 Claustra Annonae. Tac. Hist. III, 8. = 13 Ibid. 1 1 1 —Dion l III 13.= H Prîîcfeclus Aujjustalis. Uigest. I, Ht. 17. = 13 Tac. Ann. \ll 60- llisi I n' -Sirab. XMI, p. 797;ou S.'.7. ir. fr. =r 16 Tac. Hisl. 1, ll.-|>ion 1.1 17'
LLllKL LXXXV. 375
sonnage peu marquant, et qui ne doit quitter son commandement qu'après l'arrivée de son successeur dans la ville même d'Alexandrie', il a encore séquestré, pour ainsi dire, l'Egypte du reste de l'empire, en défendant aux sénateurs et aux chevaliers d'y pénétrer sans ime autorisation particulière de lui ; tant il craignait qu'on n'affamât l'Italie en s' emparant de cette province au moyen de quelques places qui sont la clef de la terre et de la mer, et que peu de troupes défendraient contre de grandes armées ^ *.
Malgré toutes les précautions prises pour l'approvisionnement de r Annone, il n'en est pas moins constant que Rome et l'Italie sont placées, relativement aux subsistances, dans une position très-précaire, et que rien ne serait plus facile que d'y produire la disette. On en a vu des exemples dans les guerres civiles ; ceux qui n'étaient point maîtres de l'Italie débutaient toujours par là^. Cela sert à expliquer le pouvoir exorbitant dont fut revêtu Pompée pour faire la guerre à de misérables pirates : ces brigands tenaient la Méditerranée, par où Rome reçoit tous ses approvisionnements; le peuple Romain eut peur de mourir de faim, et cette crainte lui fit déposer presque toute sa puissance entre les mains de Pompée, qui du reste n'en abusa pas *.
J'ai déjà vu trois famines depuis mon arrivée à Rome : l'une l'an sept cent trente-deux, celle pendant laquelle le peuple força Auguste à prendre la Procurature de l' Annone; une autre l'an sept cent cin- (luante-neuf, et qui fut si rigoureuse qu'Auguste bannit à quatrevingts milles (") de Rome tous les esclaves à vendre, une grande partie de ceux employés au service domestique, y compris les siens, tous les gladiateurs et maîtres gladiateurs, et tous les étrangers, à l'exception des médecins et des précepteurs*. La dernière eut lieu l'année suivante ®.
Dans ces circonstances calamiteuses, le peuple se montre si intraitable, si farouche même'', que la simple crainte d'une famine glace SCS magistrats de terreur. Je me souviens (ju'une fois le divin Auguste éprouva un tel désespoir de ce qu'il ne restait plus dans les greniers pul)ncsque pour trois jours de vivres, qu'il a\ait résolu de s'empoi-
1 Digpsl. I, til. 17. = 2 Tac. Ann. H, 59.— Siict. Til). .12. — Dion. LI, 17. — ^ Cic. ad Allie. IX, 9.— Suet. Auij. 16. — Appian. de Eiell. riv. V, p. 1086, 1128. = * Til.-Liv. XCIX, Kpilo.— IMul. l'omp. 25, -49. — Ajtpian. de lîell. Miliirid. p. 591. = 5 Siiel. Ibiil. 42. — Dion. LV, 26. = G Dion. Ibid. 51. = " Tar. Aiin. VI, 15; XH, 45.— Sud. Claud. 18. — Sencc. de Brcvil. vilee 18. (") 118 kiioinèlr. :320.
sonner si la flotte n'arrivait point. Heureusement elle arriva , et le salut de la patrie fut attribué à la Fortune de l'Empereur i.
Quand il y a seulement cherté, les réclamations n'en sont pas moins générales. Tout récemment ce cas étant arrivé, l'Empereur Tibère', pour apaiser les plaintes et forcer les marchands à venir approvisionner la ville, leur donna une prime de deux sesterces par modius {"), afin de maintenir au profit du consommateur le prix moyen ordinaire-, qui est aujourd'hui de cinq à six sesterces par modius ^ {'')*.
Les blés reçus dans les magasins publics ne forment l'approvisionnement que d'une année, ainsi que le dit le nom même d'Annone. D'ailleurs il en faut de telles quantités, qu'Userait difticile d'en réunir davantage. C'est un grand événement que l'arrivée de cette provision annuelle : j'étais il y a quelque jours à Putéoles , lorsque la flotte qui transporte les blés d'Egypte fut signalée. Elle arrive toujours par le détroit qui sépare l'île Caprée du cap de Minerve *(•=). Quelques tabellaires, navires légers, prennent les devants ^ comme pour éclairer la marche des caudicaires^, ou gros vaisseaux de charge''. Dos qu'on les aperçut, toute la population se répandit sur le rivage pour voir la flotte qui portait dans ses flancs une partie de la subsistance du peuple Romain.
Le Crater, cet immense golfe où se mire Neapolis, était alors couvert de vaisseaux, mais on reconnaissait ceux d'Alexandrie au supparum, petite voile supérieure qu'ils ont seuls le droit d'arborer, et dont les autres navires ne font usage qu'en pleine mer. Des transports de joie éclatèrent parmi la foule qui bordait les rivages du golfe' lorsque la flotte, après avoir rasé quelques îlots déserts et rocailleux, nommés les Sirénuses^ C), doubla le cap de Minerve ^'* ('), rangea la côte, et s'arrêta à l'entrée du Crater. C'était un spectacle vraiment imposant: il y avait plus de trois cents voiles ".
Les pilotes quittèrent leur bord, et gravirent jusqu'au faîte de la chaîne de montagnes qui ferme le cap, endroit où Minerve a un temple d'où elle semble contempler la mer *^ Ils otïrirent des liba-
1 A. Vict. Aug. 1. = 2 Tac. Ann. H, 87. = 3 D. de la Malle, Economie politiq. des Rom. I, c. 11, p. 109, 110. =4 siat. S5IV. 111, 2,v. 23. = s ïabeliaiia'. Sonoc. Ep. 77. = 6 Caudicai-iœ. Jd. de Brevil. vil. 13. — Gruter. p. ^62. =Tcsl, v. Caudicaiia-. = » Senec. Ep. 77.= 9 Strab. V, p. 247; ou 260, ir. fr.= H) Slal. Ibid.— " Tae. Ami. XV. 18. = 12 Senec. Ep. 77. («) 50 centimes par 8 litres 671. ('') 1 fr. 25 i\ 1 fr. 30 par 8 litres 671. (<:) V. la carte du Golfe du Crater. (•') Auj. Punla délia Caïupanella. (OAuj. Li Gain.
tions de vin maréotique à cette Minerve thyrrénienne S pour qu'elle voulût bien protéger leur navigation.
Après avoir accompli ce devoir pieux, ils remirent à la voile, et la foule suivit sur le rivage cet immense convoi*. Je me trouvais sur le mule de Putéoles, au milieu de bandes de curieux ^ Je traversai le petit golfe de Baies, et gravis le cap Misène pour voir passer ces bâti' menls, qui excitaient une émotion si générale. Leur heureuse navigation m'inspirait un vague sentiment d'inquiétude. Je les suivis de l'œil jusqu'à ce que le supparum même eût disparu derrière l'horizon. Quand je ne vis plus rien, ma pensée les accompagna encore, et je réfléchis avec une sorte de sentiment de joie que de Misène à l'embouchure du Tibre, il n'y a ni un port ni un mouillage sûr*; que pour faire arriver ces vaisseaux jusqu'à Rome, il faut les alléger dans des barques, à cause des atterrissements dont le Tibre est rempli^, et les faire haler par des bœufs*, attelés dix ou douze ensemble, les sinuosités du fleuve et la rapidité de son cours ne permettant l'usage ni de la voile *, ni de la rame '; je me rappelai qu'il suffisait d'un vent contraire ou d'une mer mauvaise pour les empêcher d'entrer dans le Tibre*, de sorte que la ville ne peut être approvisionnée qu'en' été' : à quoi tient, me disais-je, la vie de cette Rome qui opprime le monde ? au hasard de la mer inconstante, à la furie des tempêtes, à l'événement si ordinaire d'un naufrage'" ! »
1 Slat. Sjlv. ni, 2, V. 25. = 2 Lucian. Navis, t. =3 Senec. Ep. 77. = * Dion. LX, 11. — Sirab. V, p. 231, ou 194 cl ssq. Ir. fr. = ^ Strab. V, p. 252; ou 195, Ir. fr. — D. Halic. 111, a. = s D. Ilalic. Ibid. — Procop. de Itell. golt. I, 26 ; 11, 7. = '^ Procop. Ibid. — 8 Tac. Ann. Xll, 43. — Amm. Maicill. XIX, 10= » Dion. LX, 11.= 'O Vita populi romani pcrincerla maris cl lempeslatum quotidic volvilur. Tac. Ann. HI, 54. — Navibusque el casibus vila populi romani permissa esl. Ibid. XII, 45.
LETTRE LXXXVJ.
L'.NE PISTRI.NE.
Je vais m'occuper encore aujourd'hui de la vie matérielle de Rome. C'est un sujet que j'ai déjà traité dans mes Lettres sur les Nundines et sur YAnnone («). Tu as pu prendre, surtout dans la seconde, une idée des forces et de la prévoyance, du génie et de l'industrie que cette importante affaire réclame. Ce que je t'envoie, bien que se rapportant encore à ce sujet, n'en est plus que le petit côté, parce qu'il ne me reste à te faire voir que les efforts privés, dans un but privé, et qu'ici l'autorité publique disparaît complètement, sa tâche étant finie.
En effet, en sortant del'Annone le peuple est pourvu, qu'il soit acheteur de blé de la République ou simple gratifié. Cependant il faut moudre ce blé, il faut en convertir la farine en pâte, et la pâte en pain. Ces diverses opérations s'exécutent dans des établissements appelés Pistrines *, d'un vieux mot qui signifie piler, parce qu'autrefois les Romains, ignorant l'art de réduire le blé en farine, le mettaient en pâte au moyen d'un pilon \ après l'avoir torréfié pour le purger de sa balle ^
Les pistrines sont très-nombreuses; on en compte environ deux cents répandues dans tous les quartiers de la ville*. Certains pensionnaires de l'Annone donnent leur blé à moudre dans ces établissements; d'autres n'apportent que leur pain à cuire au four^ Les maîtres de certaines pistrines fabriquent pour leur i)ropre compte; ils envoient porter du pain tout confectionné soit au Forum pisturium \ soit à domicile, chez les citoyens. J'avais remis, ainsi que cela s^ pratique queUpiefois, à l'esclave du pisteur qui me fournit, une petite somme d'argent par avance pour qu'il eût à m'apporler ma provision pendant un certain temps ^ Un jour qu'il y manqua, je me transportai à la pislrine, qui forme une des dépendances de la maison de Mamurra {'>), et après m'ètre plaint au maître, je lui demandai à visiter son établissement.
' Serv. in .-Eneid. I, v. 183. =2 Id. in Ccorfr. t, v. 267. = 3 Hor. I, S. 1, v. ."6. =-i Cic. in l'isr. 27. == 5 Digesl. XIV, tit. 5. Ip?. 5, )§ 9. (") V. I.clire \XIX. I. M, p. 56. cl Lettre LXXXV. (î-) V. t, I, p. 274. le rinn de la maison, de .Mamurra. n» 43.
LETTUK LXXXVI. 377
Cet homme est un affranchi de mon hôte, chez lequel je l'avais vu quelquefois. 11 m'accueillit avec beaucoup d'obligeance, en médisant que bien que j'habitasse aujourd'hui le Janicule, il me considérait toujours comme un voisin. Tu sauras qu'à Rome, être bon voisin est un devoir de sociétés et qu'après l'amitié, le voisinage tient le premier rang *.
Nous traversâmes un atrium tétrastyle, au centre duquel est un compluvium de marbre, et nous entrâmes dans une vaste chambre presque carrée, au milieu de laquelle je vis, à quelque distance les unes des autres, quatre grosses pierres cylindriformes, assez semblables à deux cônes tronqués, joints l'un sur l'autre par leurs petits côtés ("). Ces pierres un peu poreuses, déchirantes', et d'un gris noir*, reposent sur une petite base circulaire. Le tout ensemble est à peu près de la hauteur d'un homme de moyenne taille. « Ce sont les moulins, me dit mon pisteur; c'est là que le blé subit l'opération de la mouture. »
En même temps il me fit voir et m'expliqua que chaque moulin se compose de deux parties, l'une fixe, et l'autre mobile.
La partie fixe a la forme d'un cône. On l'appelle Borne meulière, meta molendaria, ou par abréviation, meta ^ de sa ressemblance avec les metœ ou bornes du Cirque. Elle fait corps avec la base circulaire *.
La partie mobile est le double cône tronqué dont j'ai parlé tout-àl'heure. On l'appelle le catillus'', et il coiffe la meta. Sur sa paroi extérieure est appliquée une forte armature en bois, composée de deux bras tenus d'un bout dans deux petits leviers fixés à un noyau de pierre réservé sur rétranglement, de l'autre engagés dans un soliveau qu'ils vont joindre en suivant la courbure du cône supérieur, et qu'ils soutiennent transversalement au-dessus de son ouverture {'').
Celle armature a une double utilité : elle sert de prise pour mettre le catillus en mouvement; elle sert aussi à le maintenir en équilibre, et à rendre son mouvement possible : cet eftét est obtenu au moyen d'une tige de fer partant du soliveau transversal, et dont l'extrémité inférieiu^e, creusée en cuvette, s'ajuste sur un pivot saillant, en fer aussi, scellé à la pointe de la meta. De cette manière, la meule supé-
* Hor. n, Kp. 2, V. 131.= 2 Terent. Heuulonlim. I, 1, v. ».= ^ Ov. Fasl. VI, v. 470 . = * Id. Mcdioam. faciei, v. 72. — Mazois, Huin. do Pompei, H, p. 56. = 5 Oi^csl. XXXni, til. 7, lep. 18, § 5. = « Matois, Ibid. — Kl la fig. ci-contre. = " Dij,'i'.sl. hid . {") Plan de la maison de .Mamurra, n" ii, cl la lig. ci-joinlc. C") V. la fig. ci-conlrc.
rieure roule sur l'inférieure, pour ainsi dire sans la toucher. Si elles étaient littelralement posées l'une sur l'autre, le mouvement ne serait pas possible, parce qu'il y aurait adhérence. Il ne reste néanmoins entre elles qu'un espace inappréciable, juste suffisant pour livrer passage au grain qui, déchiré par la pierre du catillus et frotté contre la meta, glisse le long de ses parois, et se répand en farine sur la base circulaire creusée en auge.
Le grain ne tombe dans le catillus que par légères parties, qui s'échappent, suivant la progression du mouvement, d'une petite trémie fixée sur l'armature, au-dessus de son orifice supérieur.
La bonne mouture exige, suivant la nature ou la qualité du grain, que les parois des meules soient plus ou moins rapprochées; mais cette position exacte n'étant pas appréciable par le calcul, et ne pouvant être indiquée que par le travail même, le rapprochement ou l'écartement s'opèrent lorsque la meule est en activité. On les pratique au moyen d'un système de coins qui prennent leur point d'appui sur la tige de fer descendant du soliveau transversal sur la rnela. Ces coins sont frappés avec un marteau, et suivant qu'on les serre ou qu'on les desserre, ils agissent sur l'armature, et élèvent ou abaissent le catillus, pour comprimer le grain plus ou moins fortement*.
Il y a des meules jumentaires et des meules manuelles S c'est-à-diie tournées par des bêtes de trait, ou par des hommes. Les bêtes de trait sont de petites ânesses^ des mulets ^ ou des chevaux*; les hommes, de pauvres gens qui se louent pour ce travail^ fort pénible, si pénible même que les pisteurs y conilanment leurs escla\es pour les punir quand ils ont failli ^ Ces malheureux doivent surveiller la mouture, et, tout en poussant la meule, allonger souvent une main au bas de la meta pour tàter si la farine qui sort du catillus est bien moulue *.
Quand on se sert de chevaux, on leur met un collier. Si ce sont des mulets ou des ânes, on se contente de leur passer autour des épaules une simple corde de jonc. A tous on couvre les yeux '', pour qu'ils ne s'étourdissent pas dans leur course circulaire. Des gardiens, armés de fouets ou de bâtons, veillent sur eux pour ranimer leur activité dès qu'elle paraît se ralentir ®.
1 Molœ jnmentarije, molee manuarise. Digest. XXXUI, lit. 7, Icp. 26, § 1.= * Asplla. Ov. Fast. VI, V. 318 ; Ail. ani. Ul, v. 290 ; Modiram. fariei. v. 58. = ' Muli. Columrl. VJ, 37. —'< Das-iclief du Valiran = s A. Gell. lU, 5. =>' Teienl. Andii. I. 5, v. 2.5. — Plin. XVin, 11. —'' Apulée. Melam. IX. — Bas-relief du Vatican. = * .Vpulw. Ibtd.
LKTTUE LXXXVI 379
Autour de la chambre des moulins je vis différents ustensiles tant |)Our contenir le blé et les produits de la mouture, que pour la panification; c'étaient de légères mannes de jonc renfermant de petites parties de blé S que les pauvres ou les esclaves de gens d' une moyenne condition avaient apportées pour moudre; des cribles de crin de cheval -; des tamis et des bluteaux de lin de difîérente finesse, pour passer la farine^; des amphores, des vases d'airain et de terre pour conserver l'eau, la farine, le levain que l'on hiêle dans la pâte. Près de la porte est un puits pour le service de l'officine, et, au-dessus du puits, un tableau peint sur le mur, et représentant un sacrifice à Fornax'', déesse des fours, à laquelle, à un certain jour de l'année indiqué par le grand Curion ^ on fait dans toutes les curies*, devant un four, des sacrifices appelés Foî-nacales'^. Au bas du tableau, dans un second encadrement, le peintre a représenté des serpents, symboles du Génie du lieu. Ils rampent vers un autel où sont déposées diverses offrandes. Deux petits oiseaux, le bec ouvert, les ailes étendues, et poursuivant de grosses mouches, parasites ailés, non moins incommodes et non moins nuisibles dans une pistrine que partout ailleurs, occupent les deux bouts de celte peinture fort ingénieuse*.
J'appris en jasant avec mon pisteur, qu'il y avait aussi des moulins mus par des courants d'eau. « Autour d'une roue verticale, immer- « gée en partie dans un fleuve ou une rivière, me dit-il, on fixe des « palettes qui, frappées par l'impétuosité du courant, obéissent à « son impulsion et font tourner la roue. A l'une des extrémités de « l'axe de celte roue est un rouet garni de dents, dont le plan coupe « ce même axe à angle droit, en sorte qu'il tourne avec lui. Le rouet c( ou roue verticale dentée s'engage dans une autre roue horizon- « taie, plus petite, montée sur un arbre debout, terminé à son exce trémité supérieure par une queue d'aronde en fer. Cette queue « s'emboîte dans le catillus , et le fait mouvoir'. De tels moulins « sont en usage dans la majeure partie de Tltalie *°. »
J'adressai quelques questions sur plusieurs qualités de blé que je voyais dans des amphores'*, et sur la quantité de farine que l'on en retirait à la mouture. « Le siligo de Campanie, me répondit mon
1 Hor. I, S. 1, V. 55. — Arron. — Porptiyr. in Ilor. Ibid. — Hor. I, Ep. 7, v. 50. = 2 Cribra e setis equorum rrihruni. l'iin. XVUl, 11. — l'ors. S. 3, v. 112. =^ Cribra e lino excussoria cl pollinaria. Plin. lbid.=z'* Mazois, Hiiin. de l'ompei, U, p. 00.= '^ Ov. Fasl. n, V. .527. =6 /é/j. v. 550. — l'Iul. Uuaest. roin. p. l.")0. = ^ Ov. Ibid. VI , V. 314. — Fosl. V. Foinaralia. =8 Mazois, lbtd.= » Vilruv. X, 10. = i» IMin. XVUI, 10. = " Mazois, Ibid. p. 56.
« guide, rend ordinairement quatre sextarii (") par modius {*") , quand « il est bien net; il en rend cinq quand il n'est pas nettoyé ('^), « et déplus un demi-modius de fleur. Outre cela, on en relire ente core quatre sextarii de grosse farine, et autant de son. Mais je vous « parle le langage du métier, et peut-être ne me comprenez-vous « pas bien ; voici qui sera plus clair pour vous : il faut seize sextarii « pour faire un modius; le modius de siligo produit cinq parties de « farine ordinaire, une et demie de fleur, quatre de grosse farine, « quatre de son; total, quatorze et demie. Le déchet de mouture « absorbe le reste.
« Le siligo de Pise produit cinq sextarii de fleur de farine par « modius, et pour le reste, comme celui de Campanie. Ceux de « Clusium et d\Aretina vont jusqu'à six, et le reste, toujours comme « les précédents * {'') .
c( Le froment que nous nommons triticum donne de très-belle (c fleur de farine : celui d'Afrique en rend ordinairement moilié par « médius, cinq sextarii {') depoZ^en ou fine farine, et de plus, quatre « sextarii C") de seconde farine avec autant de son ^
c( Au surplus, ces produits dépendent encore de la manière dont « le blé a été préparé pour la mouture ; car il y en a que l'on arrose « avec de l'eau salée, atln d'en obtenir une farine plus blanche; c( mais alors il rend moins que celui moulu sec, et fournit un peu « plus de son^ La finesse du tamis contribue encore beaucoup à la « blancheur de la farine*. Il faut que je vous dise aussi qu'en outre « de la farine de première et deuxième qualités, on en retire une « autre, composée de son très-fin, et dont on fait du pain de chien '.»
En quittant l'endroit où sont les moulins, le pisteur m'ouvrit sur la gauche une chambre où sont des cuves en pierre dans lesquelles on pétrit la pâte ^ (s). On ne mange à Rome que du pain fermenté. La fermentation est provoquée au moyen d'une portion de i)àte délayée avec du vin doux. La farine de millet est excellente pour faire ce levain, qui peut se garder pendant une année entière. On en fait également avec le meilleur et le plus tin des petits sons du froment pétri avec du vin blanc nouveau de trois jours ; on en forme des pâtons ou trochisques '' que Ton met sécher au soleil. Au moment de
iplin. XVllI, 9. = 2 /iirf. 10. = 3 /Jm/. 9.=^ Ibid. 11. = 5 Fest. v. CanicflC. = fi .Mazois, liuin. de Pompei, H, p. 3G. = " Paslilli. l'Iin. Ibid. [<>) 2 lilr. 16-2. [!>) 8 lilr. 671. (<) 2 litr. 710. {'' , 2 lilr. 710 el 5 lilr. 252. (<•) 2 lilr. 710. [f) 2 litres 168. {y) Plan de la maison de Mamurra, ii" iô.
s'en servir il suflit de les détremper dans Teau cliaudo, avec de la fleur de farine d'épeautre, puis on les mêle dans la farine que l'on veut pétrir. Par ce moyen on obtient un pain excellent. Huitonces('') de levain suffisent pour un modius de farine (*). Ces sortes de levains ne peuvent se préparer que dans le temps des vendanges.
Pour avoir du levain en tout temps, il faut détremper de la farine d'orge dans de l'eau, en composer des gâteaux de deux livres ('^), que l'on fait cuire dans le foyer bien chaud, ou dans un plat de terre sur la cendre et la braise, jusqu'à ce qu'ils soient devenus roux; alors on les retire, et on les enferme dans un vase où on les laisse aigrir.
Anciennement, lorsqu'on faisait du pain d'orge, on se servait, pour le levain, de farine d'ers ou de cicers, dans la proportion de deux livres sur cinq morfu et demi ('') de farine; maintenant le levain se prépare avec la même farine dont on fait le pain. On la pétrit avant de la saler ^ (car on y mêle toujours du sel ^), on la fait cuire connne une bouillie, puis on l'abandonne à sa propre fermentation jusqu'à ce qu'elle soit aigrie. Pour l'ordinaire même on se dispense de la faire cuire, et l'on se sert seulement de la matière gardée de la veille. Les Romains pensent généralement que ceux qui se nourrissent de pain fermenté sont plus vigoureux ^ On aide encore à la fermentation en se servant d'eau chaude pour faire la pâte *.
Je reconnus ici que les renseignements qu'on m'avait donnés, à propos de l'Annone, sur le produit du blé en pain, n'avaient rien d'exagéré : ce produit surpasse d'un quart ou d'un tiers le poids du blé, suivant les espèces et les qualités^. Et cela se conçoit, vu l'état de siccité extrême dans lequel sont récoltés les grains. Pour le pain commun, fait avec une farine dont on a extrait peu de son, le produit s'élève à près de moitié en sus du poids du blé *.
Tout proche de l'endroit où se confectionne la pâte, l'on trouve une longue écurie munie d'une auge basse en maçonnerie, servant de mangeoire aux bêtes de trait de l'établissement, et d'un bassin pour les abreuver. Les esclaves logent au-dessus de cette écurie {').
Du côté opposé, sur la droite de la chambre aux meules ('), est le four, et diverses pièces tant pour ranger le pain, en attendant que la pâte soit levée, que pour le mettre refroidir lorsqu'on le défourne. Sous le four, dont la forme intérieure est un rond parfait de cinq
»riin. XVni, 11. = « Jhid.—Sn^. Morel. v. 47.= 3 Plin. /6i"(f . = 4Virg. Ihid. v. kh. = .5 Plin. Ibid. 7, 9.= ^ Ibid. 7.('') 2 hectogr. 17giamm. (i») 8 lilr. 671. ('^) 6 heclogr. 53. C*) Ihid. sur *3 liires 555. i«) V. la maison de Mamurra, n» 46. (/) Ibid. n» 47,
pieds environ (") de diamètre, se trouve un réceptacle pour la braise; devant ce réceptacle, un petit caveau fermé d'une dalle de pierre, dans lequel on jette la cendre, et à gauche, presque joignant la bouche du four, un vase scellé dans la maçonneries et destiné à recevoir la farine dont on saupoudre la pelle, pour empêcher la pâte de s'y attacher lorsqu'on enfourne 2.
L'usage du four n'est pas général pour toute espèce de pain ; il y en a que l'on cuit sous la cendre*, ou sous des vases de métal et de terre, couverts et entourés de charbons ardents. Ces pains sont ordinairement ronds*. Quelques espèces prennent leur nom de la manière dont s'en opère la cuisson; ainsi l'on nomme clibani cens. cuits sous les fours portatifs dont je viens de parler * : ce sont des pains de croûte très-agréables à manger, même seuls*. Ceux cuits au four sont désignés sous le nom de furnacei.
D'autres empruntent leur dénomination soit du mode employé pour les faire, comme le speusticus, fait à la hâte ; soit des mets avec lesquels on les mange, tels que Vostrearius, que l'on sert avec les huitres ; soit de leur délicatesse, commeV ortolaganus, pain-gâteau'^, dans la composition duquel il entre un peu de vin, du poivre, du lait, et un peu d'huile ou de graisse*; soit enfin de leur forme, comme le pain carré, couvert de petites ciselures en quadrilles^, et assaisonné d'anet, d'huile et de fromage *°.
Il y a des genres de pains dont la pâte est pétrie avec des œufs et du lait. Dans ces derniers temps, on a rapporté du pays des Parthes un pain nommé aquatique, parce que, léger et spongieux, il s'imbibe aisément ; on l'appelle aussi parthique^K Le meilleur des pains ordinaires est celui de siligo ^^, et le plus recherché des pains friands, le pain picentin. Il se fait ainsi : on laisse détremper la pâte pendant neuf jours; le dixième, on l'étend en feuilles minces et légères, en la pétrissant avec des sucs de raisins confits au soleil; puis on la met cuire dans des pots de terre, qui se cassent dans le four même. Ce pain ne se mange que trempé, et le plus souvent dans du lait miellé '^ Quand on verse dessus de cette douce liqueur, il se gonfle comme une éponge •*.
1 Maznis, Ruin. de Pompei, H, p. 56 et 60.=* Alhonfe. III, p. 113. = 3 Isid. Orii;. XX, 2. = * Virg. Moret. V. 48.-l'clron. kk. = '^ Plin. XVUI, 11.— Calo. 74.- Alhfiuv Ibid. — ^' Athciiae /iid. = 7 l'iin. lbid. = ^ Allieiicc. /6/(i. =9 Virg. Mord. v. 49. = >" Ailien.T. III, p. 114. = 11 piin. ibid. = 12 iiid. 9. = 13 Ihid. U. — ''• Mail. XIII, 4". (") 1 mètre 480.
LETTRE LXXXM. 383
Les Pistrines, aujourd'hui si nombreuses et si bien organisées, ne sont connues ii Rome que depuis moins de deux siècles : avant Tan cinq cent quatre-vingt, il n'y eut point de pisteurs publics; le peuple fabriquait lui-même son pain, c'était l'ouvrage des femmes. Les riches faisaient préparer le leur par les cuisiniers, et Ton n'appelait jo/sfewrs que ceux qui littéralement pilaient le blé'.
En passant dans la chambre des meules du bon alïranchi de mon hôte, j'avais remarqué que ces pierres étaient parées de guirlandes de fleurs -; dehors, j'avais rencontré des ânes couronnés aussi de fleurs ^ et promenés dans les rues avec des pains suspendus à leur col. Nous étions au V des ides de juin * ("), Vesta est la déesse des pisteurs", et l'on célébrait sa fête par ces promenades un peu bizarres ^. Je prolongeais ma visite, croyant que le jour entier serait férié; mais la sensualité ne transige pas, même avec la religion: on veut avoir du pain frais chaque matin, c'est une habitude '': il faut donc le confectionner et le cuire pendant la nuit *, aussi les pisteurs n'ont jamais de jour férié en entier. Je me trouvais encore dans la pistrine quand leur cohorte revint au logis, avec les ânes et les mauvais petits chevaux, leurs compagnons de travail. Chacun reprit sa lâche, car chaque espèce de pain est faite par un genre de pisteurs particulier, parmi lesquels les siliginaires, qui font le pain (lesiligo, tiennent la première place ^.
Cette revue involontaire du personnel de la pistrine termina tristement ma visite. En effet, je ne connais pas d'êtres plus à plaindre que les esclaves occupés dans ces établissements : abrutis par la peine et par la misère, la nature chez eux n'a pu se développer, on les prendrait plutôt pour desenftmts que pour des hommes, tant ils sont petits et chétifs ! A travers des haillons rapetassés, qui les ombragent plutôt qu'ils ne les couvrent, leur peau se montre teinte de meurtrissures livides, et leur dos sillonné de plaies faites par les coups de fouets. Quelques-uns n'ont d'autres vêtements qu'un petit lambeau de toile qui leur couvre le bas des hanches'". Leur figure est horrible : les paupières enflammées et la vue presque perdue par la vapeur du feu et l'épaisse fumée du four, ils ont les cheveux à demirasés, et portent au front la marque des esclaves fugitifs. Tout-à-la
1 Plin. XVni, 11. =2 Ov. Fast. VI, v. 512. = 3 /6irf -Proporl. IV, 1, v. 21.-Lyd. de Mens. IV, 59. — * Ov. Ibiil. v. 51 1.— Lyd. Ibid. = 5 Lyd. Ibid. — Monlfaue. Aniicf. cxpliq. t. I, pi. 27. — G Ov. Ibid. = '^ Gels, de Re mcd. I, 3. = » Mail. XII, 57.= 3 r.ruter.p. 81. — Spon. Miseeli. p. 6/«. = 'f* Exiguo leyiii taiiluinmodo pubcm injecli. Apulœ. Melam. IX. («) Le 8 juin.
fois jaunes et pâles, mais d'une pâleur qu'augmente encore la poudre de farine dont ils sont tout couverts , on dirait presque des spectres \ et quand on voit ces infortunés travailler les jambes entravées dans des anneaux de fer chargés de chaînes S on doute si ce sont bien des hommes que l'on a devant soi !
Suffoqué par la chaleur, aveuglé par les nuages de poussière qui volaient de toutes parts, et craignant d'ailleurs de retenir plus longtemps le maître pisteur, je me hâtai de partir. Mais à la porte de la pistrine je fus encore attristé d'une autre manière, par la vue des alicariœ, misérables femmes ^ qui se rassemblent auprès de ces établissements pour se prostituer aux esclaves employés ou envoyés là *. Un peu de blé, alica, compose leur infâme salaire, de là le nom d'alicariœ ^ Il n'y a qu'à Rome, cette sentine de tous les vices *, où la misère puisse dégrader ainsi l'espèce humaine.
» Apulae. Metam. IX. = 2 Ibid. — Plin. XVIII, 11. =» Plaut. Pœnul. I. 2, v. 54. = * Ibid. — Hor. I, S. 2, v. 30. = 5 Plaut. Ibid. =6 M Romani, sicuti in senlinam confluxeiant. Sali. Calil. 37.
LETTRE LXXXVil.
LKS JURISCONSULTES.
Je suis triste en commençant cette lettre, car j'ai sous les yeux le plus affligeant spectacle, un atfreux débordement du Tibre. Du haut du Janicule le Champ-de-Mars ne m'apparaît plus que comme un vaste lac, qui a pour rives le mont Vatican et la Colline des jardins. Toute cette belle ville aux monuments est noyée; au théâtre de Balbus, à celui de Pompée, à l'amphitéàtre de Statilius Taurus, l'eau s'élève jusqu'à la hauteur des arcades inférieures, et les Jardins d' Agrippa sont comme une touffe de verdure surgissant à la surface d'un marais.
Mais l'inondation ne se borne pas là : les eaux envahissent aussi la ville; elles couvrent le Forum Boarium, le Forum romain, pénétrent jusque dans le Cirque maxime', et l'on va, comme jadis, en barques dans le Vélabre *. Les monts Capitolin, Aventin, et Palatin, forment des péninsules ou des caps.
Au pied de la montagne de Janus il y a un courant fiUMeux sur lequel on voit flotter et passer incessamment de riches débris, des meubles précieux, des instruments aratoires, des charrues avec leurs bœufs et leurs conducteurs, des troupeaux de moutons, tout cela pêle-mêle avec des troncs d'arbres, des poutres, et jusqu'à des parties de toitures, tristes témoignages des dégâts caiisés dans les campagnes*. Ici, sous mes yeux, plusieurs maisons viennent de s'écrouler à la porte Flumentane *. Là, le fleuve se détournant tout d'un coup à droite, son cours se trouve rompu, de sorte que sf s eaux viennent frapper la rive gauche avec une violence incroyable, qui menace même le pont l*alatin (").
Rome perdrait beaucoup si elle n'avait pas le Tibre; cependant les avantages qu'elle en retire sont bien chèrement achetés par les inondations dont l'aftVige ce fleuve-torrent, presque à sec en été *,
1 Hor. I, od. 2, V. 15. — Til.-Liv. XXX, 38. = 2 Quod ibi vcliebaiitur liiitribus Ve • latirum. Varr. L. I,. V, § 156. — Vclabra (|ua iiaula per urbaiias veliflcabal aquas. l'roperl. IV, 9, v. 6.- Dion. LUI, 20, 32 ; LVll, 14 ; LVIII, 26 = > Tit.-I.iv. XXIV, 9. Hor. ni, od. 29, v. 57. — Plia. VIII, Kp. 17.= '• Til -l.iv. XXXV, 21.= ^ /rf. |, 5. IMiii. V, Ep. 6. («) V. le Clan de Konie.
et qui s'onfle toujours outre mesure dès qu'il tombe des pluies un peu abondantes \ ce qui arrive surtout en automne. Nulle part il ne déborde plus souvent qu'à Rome'; dans des années pluvieuses, on Ta vu couvrir jusqu'à douze fois le Champ-de-Mars et les parties basses de la ville ^. Ses inondations s'élèvent ordinairement à vingtcinq pieds environ au-dessus des basses eaux, et montent quelquefois jusqu'à trente pieds, trente-six pieds, et plus*.
Ce qui redouble l'horreur de ce fléau, c'est que souvent les crues arrivent d'une manière si soudaine, que les gens sont surpris dans leurs maisons, dans leur lit, ou bien emportés dans les rues par la violence des eaux, pendant qu'ils font des efforts pour gagner les quartiers élevés *. On s'est occupé de chercher un remède à ces débordements^ ; pour les diminuer, le divin Auguste fit une fois nettoyer le lit du Tibre en même temps qu'il créa 'des Curateurs pour prendre soin de son lit et de ses rives ". Dernièrement on a proposé dans le Sénat de détourner les lacs et les rivières qui se déversent dans ce fleuve, et causent les crues extraordinaires; mais 'les réclamations des campagnes arrosées par ces affluents, et plus que cela sans doute la difficulté de l'entreprise, firent rejeter la proposition ''.
Voilà un singulier préambule pour arriver à te parler des Jurisconsultes ou consulteurs en droit ; mais tu concevras que j'aie pu me laisser aller à cette digression préliminaire en apprenant que, faute d'une barque, je suis, depuis sept jours entiers, privé de toute communication avec Rome par ce débordement du Tibre*. Maintenant •'arrive à mon sujet.
Tu ne connaîtrais pas bien l'administration de la justice, malgré tout ce que j'ai pu t'en dire, si je ne t'entretenais pas un peu des jurisconsultes : Ce ne sont ni des magistrats , ni des juges , ni des officiers publics quelconques; et cependant, bien qu'ils n'occupent aucun rang dans l'ordre judiciaire, ils jouissent d'une influence trèsgrande sur la manière dont on rend la justice. Les Jurisconsultes sont de simples citoyens, savants dans la science du droit, et toujours prêts à en expliquer bénévolement les difficultés et les détours à ceux qui viennent les consulter, prendre leurs conseils et leurs avis sur des affaires portées, ou sur le point d'être portées devant les tribunaux. L'espèce de magistrature tacite qu'ils se sont arrogée par
1 Til.-Liv. XXIV, 9; XXXVMI, 28. = 2 l'iiii. 111, 5. =3 Tit.-Liv. XXXVllI, 28.= * Tac. Hisl. I, 86. — DioD. XXXIX, 61 = 5 Tac. Ami. 1, 76. - Dion. LVll, 14.— « l.elde I.XIX, p. 108. = '^ Tac. Ibid. 79. = 8 Dion. I.V, 22.
droit (le savoir et de génie, équivaut au pouvoir législatif, car leurs décisions sont respectées par les juges, et forment comme un code de lois à côté des véritables lois publiques. Cette puissance effective, constituée d'elle-même au milieu de la société romaine, exercée par quelques individus isolés, me paraît un vrai phénomène, qui ne pouvait se produire que chez nne nation très-civilisée et très-éclairée. Elle date de fort loin, et voici comment elle prit naissance :
Sous les rois, les formes judiciaires étaient extrêmement simples; du temps de Numa, qui bâtit sur le mont Palatin un temple à la Foi publique ', on regardait celte vertu comme si inviolable, que la simple parole de quelqu'un passait pour le plus grand serment et le témoignage le plus assuré. S'élevait-il un différend entre deux citoyens, au sujet de quelque contrat passé sans témoin, la seule affirmation du demandeur ou du défendeur décidait l'affaire, sans que l'on poussât le procès plus loin. Dans les causes douteuses, les magistrats et les juges s'en rapportaient toujours au serment et à la bonne foi des parties-.
Cependant peu à peu les rois réglèrent la justice, et rendirent plusieurs édits qu'Âncus Marcius fit graver sur des tables de bois de chêne, et tenir en exposition perpétuelle sur le Forum. Le temps détruisit ou effaça ces tables; les règles judiciaires, par suite de cette destruction, tombèrent dans l'oubli, et quand les rois furent expulsés, le grand pontife Caïus ou Sextus Papirius, qui avait vécu sous Tarquin-le-Superbe, ayant recueilli toutes les lois royales, put les garder par devers lui, comme choses entièrement ignorées, et en réserver la connaissance aux seuls patriciens. Cette collection que Papirius mit seulement en ordre, sans y rien ajouter, prit le nom de Droit civil Papirien^.
Les patriciens connaissant seuls la législation , tous les autres citoyens se virent forcés de recourir à eux chaque fois qu'ils voulurent intenter une action judiciaire, et les pontifes ainsi que les grands se trouvèrent investis du monopole de lajustice, qui, entre leurs mains, n'était plus qu'arbitraire*. Ceux d'entre eux qui s'adonnèrent à en faire une étude spéciale, furent appelés Jurisconsultes.
Cet état dura un demi-siècle ; alors le peuple, las de sa dépendance, exigea l'établissement d'une législation fixe, connue de tous,
' Plan et Desciipl. de Rome, n» 228t= ^ D. Halir. U, 75. =3 Jus civile Papirianuni. nifiest. 1, tit. 2, les. 2, ,§ 2. — n. Halio. UT, 56. = <► Tit.-Llv. IX, 46. -Digesl. I, lit. 2,
librement discutée et consentie par tous. Les patriciens résistèrent quelque temps; enfin les différends entre eux et le peuple se terminèrent par la confection et l'adoption de la loi des XII Tables».
Mais ces lois, toutes sages, toutes belles qu'elles sont ; ces lois dont le petit libelle semblait à Cicéron préférable à tous les livres de philosophie par son imposante autorité et par son utilité^, ne pouvaient avoir tout prévu ni tout expliqué. Les Jurisconsultes profitèrent donc de leur laconisme, et de l'obscurité de certains passages pour reconquérir l'influence qu'elles leur avaient presque entièrement enlevée ; ils se mirent à les interpréter, à les expliquer, à les commenter, et surtout à régler les formes de procédure ^ Sous ce prétexte, ils introduisirent diverses subtilités qui formèrent comme un code additionnel, connu d'eux seuls, et qui fut indispensable à quiconque voulait agir en justice. Afin de se réserver plus sûrement la connaissance de ce code, désormais base unique de leur crédit, ils ne le rédigèrent point en lettres vulgaires , mais en chiffres dont eux seuls connaissaient la valeur *.
Une autre connaissance non moins indispensable, et jusqu'alors complètement ignorée du public, c'était celle des Fastes. Les Jurisconsultes l'accaparèrent aussi , car les pontifes étaient les seuls qui la possédassent *.
ils réussirent bien, et, pendant près d'un siècle et demi, conservèrent leur empire, lorsque, l'an de Rome quatre cent quarante-neuf, un simple scribe, Cn. Flavius, déroba leurs secrets, publia les diverses formules d'action *, et, faisant placer autour du Forum le tableau des Fastes, mil tous les citoyens en état de connaître les joiu'S où la religion permettait de vaquer aux procès \ On appela le recueil de Flavius Droit civil Flavien ''.
Furieux contre Flavius, les Jurisconsultes ne perdirent point courage néanmoins : afin d'empêcher leur ministère de devenir inutile encore une fois, ils se hâtèrent d'imaginer de nouvelles formules, qu'ils s'étudièrent à rendre plus secrètes. Le succès couronna leurs efforts pendant une nouvelle période d'un peu plus d'un siècle. Alors parut Sextus ^lius Pœtus, qui joignait le talent de l'orateur à
» Til.-Liv. lU, 52.— Digest. I, lit. 2, leg. 2, § 3, i, 5, 6. = * Cic. do Orat. I, U. = â Ibid. 41.— Til.-Liv. IX, 46. — Digesl. Ibid. § 5. = * Til.-Liv. Ibid. — V. >lax. M, .'», 2. = ' Cic— Til.-Liv. /Ait/. — Digesl. Ibid. g 7. = « Tit.-Livi Ibid. — Cir. pio .Murena, 11 ; ad .\llic. VI, 1. — Plin. XXXUl, 1.— V. Max. U, .5. 2. -A. C.ell. VI, 9. = " .lus ri- >ile ria\iainim. Iligest. Ibid. § 7.
LETTUl:: LXXWIf. 581»
la science du Juiiscuiisulte ' ("). Il les divulgua aussi, comme indigné qu'une vaine science de mots vînt entraver l'éloquence, et que le véritable orateur, ce privilégié de la nature, fût dans la dépendance du Jurisconsulte, dont le savoir ne se trouvait estimé que parce qu'il était inconnu. Ces formules, qu'il publia, non comme un larcin, à l'instar de Flavius, mais comme ses propres études, puisqu'il comptait parmi les Jurisconsultes les plus distingués, prirent le nom de Droit JE lien '^.
Cicéron, dans une de ses oraisons, a cherché à ridiculiser la science du Jurisconsulte : il dit qu'elle est frivole, ne consiste qu'en recherches minutieuses, et en distinctions de lettres et de mots; qu'une foule de règlements sages ont été altérés et corrompus par la subtilité de ces interprètes du droit, et que dans tout le droit civil, sans respect pour l'équité, ils ne se sont attachés qu'à la forme', ou, pour parler plus exactement, i\\\'àw\ formules. Et rappelant celle dont j'ai parlé dans ma lettre sur les Jugements privés C") , pour la revendication juridique d'une propriété immeuble, il ajoute : « On pouvait trèsbien s'y prendre ainsi : La terre du pays des Satins est à moi. — I\'on, elle m'appartient; ensuite juger. Voilà ce que les Jurisconsultes n'ont point voulu. La terre, disent-ils, qui est dans le pays qu'on appelle des Sabins (Que de mots ! voyons la suite), je soutiens, moi, que par le droit des Quirites, elle est mienne. Et après? Je vous appelle donc sur le lieu pour y venir aux mains, suivant le droit.
u L'adversaire ne savait que répondre à ce verbiage du plaideur. Le Jurisconsulte passe alors de son côté, à l'imitation des joueurs de flijte de nos comédies : Je vous appelle à mon tour à en venir aux mains juridiquement, dit-il, sur le champ où vous m'avez appelé. Le Préteur cependant se serait cru trop d'esprit et de talent s'il avait pu lui-même faire sa réponse ; on lui a dicté une formule non moins absurde : Aux deux parties ici présentes, j'indique le chemin : allez. Notre savant se présentait alors, et leur montrait la route. lievenez, disait le juge ; et ils revenaient en suivant le même guide. Il me semble qu'il devait paraître à nos anciens bien ridicule d'ordonner à des hommes de quitter une place, pour y revenir à l' instant même '. »
Ne voyons dans cette sortie que les arguments d'un orateur plai-
' Cir. Brul. 20 ; Topir. 3 ; de Oral. 1, 56 ; III, 33 ; De Senert. 9 ; Ep. faiiiil. VII, ■20 ; de Repub. I, 18. = * ,Uis /Elianum. Digesl. I, lit. 2, leg. 2, § 7. = 3 Cic. pro Murena, 12.= * Ibid. [") .Elius Pselus fut consul l'an 552. {'>) Lettre XXXIX, t. II, p. 193., 19k.
tlant contre un jurisconsulte, el faisant, dans l'intérêt de sa cause, un anachronisme volontaire. Cicéron connaissait aussi bien que qui que ce fut l'importance et l'utilité des formules pour guider le juge ainsi que les plaideurs, et faciliter l'administration de la justice; aussi n'était-il pas plus sincère quand, dans la même harangue, il s'écriait : « Pour peu que vous me fâchiez, tout occupé que je suis, en trois jours je me ferai jurisconsulte. »
Il est vrai que pour des esprits médiocres et bornés, cette science peut consister en fausses subtilités et en vaines formules; il n'est pas moins vrai, comme le dit encore Cicéron, que semblables à ces musiciens Grecs, qui deviennent joueurs de flûte parce qu'ils ne peuvent être citharistes, bien des gens se sont faits jurisconsultes parce qu'ils ne pouvaient être orateurs ' ; mais il est encore plus vrai qu'au temps de Cicéron, les Jurisconsultes étaient généralement des hommes d'un mérite véritable, qui se livraient à l'étude approfondie des lois, et qu'au milieu de l'espèce de chaos de la jurisprudence romaine, ils étaient les flambeaux de la justice, les lumières et les guides des juges, la providence des orateurs, les bienfidteursdes citoyens.
Les jugements privés du plus grand intérêt reposaient sur leur sagacité; on les interrogeait, on les consultait sans cesse, et ils fournissaient des armes aux patrons diligents qui recouraient à leur prudence. C'étaient eux qui définissaient et le dol, et la bonne foi, et l'équité, et les obligations mutuelles des associés, de l'intendant, et de celui qui l'a chargé de ses affaires; des mandataires et des commettants de la femme et du mari*. Dans toute affaire, la question matérielle, où l'on examinait ce qui appartenait au droit civil et à l'équité, entrait dans leur domaine ^ On pouvait réellement les regarder comme des espèces de législateurs privés. Leurs décisions suppléaient au silence des lois; ils établissaient de nouveaux cas de culpabilité, y attachaient une pénalité, et, sans autre autorité que celle du génie, voyaient souvent les tribunaux se conformer à œ qu'ils avaient arrêté comme équitable et juste. Leur opinion était d'un si grand poids qu'on s'en appuyait en justice, et que les orateurs qui l'avaient contre eux prenaient grand soin de la combattre et de la réfuter *.
Entre Flavius et Paetus, il y eut un Jurisconsulte, Tibérius Corun-
' Cir. proMurena, 15.='- Id. Topic. 17. = 3 Id. de Invcnt. 1, 11.= ^ Id. pro Mu' lena, 13 ; pro Caecina, 24 ; de Offic. UI, 16.
LtTTKE LXXXVir. ô'.)[
canins, honoré du consulat l'an quatre cent soixante-treize', qui fit pour la science du droit plus qu'on n'avait fait jusqu'alors, il l'enseigna publiquement*. Mais soit que cette innovation ne fût pas goûtée, soit usurpation nouvelle des patriciens, la jurisprudence redevint une science occulte, puisque, quatre-vingts ans après, MYms Pa^tus fut obligé de révéler de nouveau les formules juridiques.
Cependant la noble tentative de Coruncanius ne fut pas perdue ; plus tard on revint à renseignement public de la jurisprudence, et beaucoup de citoyens illustres en donnèrent des leçons^ auxquelles la jeunesse accourut en foule*. Les bons Jurisconsultes furent regardés comme éminemment utiles à la cité; vers le commencement (lu siècle dernier, le peuple, afin de pouvoir consulter plus facilement l'un d'eux, Scipion Nasica, le gratifia d'une maison dans la voie Sacrées qui borde le Forum, alors rendez-vous général de tous les plaideurs. On ne se borna pas à professer de vive voix la jurisl)rudence, on écrivit surcette matière comme sur l'éloquence, comme sur la philosophie; on fit des recueils d'arrêts avec des commenlaires*, et plusieurs Jurisconsultes ont laissé des ouvrages très-volumineux : je citerai entre autres Servius Sulpicius, dont les œuvres forment près de cent quatre-vingts volumes''; Aufidius Namusa, qui en composa cent quarante^; et l'illustre Antistius Labéon, monami, ((uatre cents^!
Mucius Sca^vola, qui, dans le siècle dernier, partagea la palme de l'éloquence avec Sulpicius'", a fixé le premier le droit civil, en le rédigeant tout entier en dix-huit livres". Il rendit par là un immense service à la cité, et, consultant plutôt l'utilité commune que la propriété des termes, réforma un grand nombre de chefs des anciennes lois, pour les rendre plus conformes à l'équité.
Ecrire et professer ne parut pas encore suffisant aux Jurisconsultes : dans la passion de se rendre utiles, ils allèrent jusqu'à quitter leurs maisons, ouvertes cependant à tout le monde, et, non contents de donner des consultations sur le Forum même, quand un client leur en venait demander ainsi inopinément '*, ils se rendirent exprès sur celte place fameuse, et, s'y promenant de long en large,
> V. les Fastes consul,iiiPS.=2 Digest. I, lit. 2, lep; 2, g 35, 38.= 3 Publiée professi sunl. — Diseere volenlibus se prjrstabanl. Ibid. g 37 et ssq. = * Cic. Oral. 41 ; Brut. 89. = 5 Digest. Ibid. g 37. = « A. Gell. IV, lU. = ^ Digest. Ibid. g 43.= « Ibid. § ii.=9ibid. g 47. = 10 Cie. Brul. 41. = ii Digesl. /6trf. g 41. = 12 Cir. de Oral. 1, 56.
392 KOMK AU SIECLt: IJ'ALGIJSTE.
se luonlrèrent prêts à prodiguer à tous venants leurs avis et les trésors de leur savoir'.
Pour te donner une idée du crédit et de la considération immenses que s'acquirent les Jurisconsultes pendant cette brillante période, où ils furent à l'apogée de leiu' gloire, je voudrais pouvoir te faire assister à la sa/wfa//on d'un de ces illustres interprètes des lois; te montrer sa maison assiégée, dès le chant du coq, par une foule nombreuse-, accourue pour recueillir les conseils de l'homme de talent '. Rien déplus pénible que cette profession : quelle patience ne fautil pas pour s'assujettir aux consultations verbales, aux réponses écrites, aux formules, ministère plein de souci et de dégoût! quelle intrépidité pour essuyer la sottise des uns, soutfrir l'arrogance des autres, braver mille désagréments! Un Jurisconsulte se consacre entièrement au caprice du public; il ne vit pas pour lui-même, mais pour ses clients, qui le forcent à se lever avant le jour ; aussi Cicéron qualifiait-il une vie si laborieuse de milice civile''.
En récompense, de quelle vénération n'enloure-t-on pas le dévouement de ces citoyens! Leurs réponses sont reçues comme de véritables oracles, car ils ne les motivent point"; on nonmie leurs fonctions un règne judiciaire^, et l'on compare à un trône le siège sur lequel ils donnent leurs consultations'.
Je me rappelle quelques paroles de Cicéron , qui te peindront mieux que tout ce que je pourrais dire de quelle estime profonde jouissait de son temps cette noble profession, entièrement gratuite. Là, ce n'est plus l'orateur qui parle pour défendre son client, mais l'écrivain sage, réfléchi, impartial, n'écoutant plus d'autre inspiration que celle de la vérité,
« Qui ne sait, dit-il, combien la science du jurisconsulte procure à ceux qui la possèdent d'honneur, de crédit, déconsidération? Aussi n'en est-il pas chez nous comme chez les Grecs, où, pour un modique salaire, des hommes de la plus basse condition , connus sous le nom de /'/•«//cî'ens *, viennent aider les orateurs de leurs connaissances dans le droit civil, Â Rome, au contraire, les plus grands et les plus illustres personnages s'appliquent à c^tte étude, et beaucoup, après s'être fait un nom par leur génie, se sont acquis,
1 Cic. de Orat. \\\, 33. —^ Sub ?alli ranlum consullot. Hor. I, S. I, v. 10 ; M, Ep. 1 ; V. 103. = 3 (]ir. jn Verr. 1, 46. = * l"rh«na mililia. Cif. pro Murptia, 9. = * Scncr. Kp. 91. r= '^ Regnutti jiidiriale. Cir. ail AHir. I, 1 .= " Sedcns in solio, Cic. de Oial. \\\, 33; De Lpgib. 1, 3. = s wpyyfx-x-u i Cic. de Orat. I, 45.
LETTr.E LXXXVII. 595
comme jurisconsultes, une autorité que leur génie seul ne leur eût jamais donnée.
i< Quelle occcnpation plus noble, quel refuge plus honorable pour la vieillesse, que l'interprétation des lois? Quant à moi, dès mon adolescence, j'ai songé à me ménager cette ressource, moins encore pour l'usage des causes qui se plaident au Forum, que pour préparer quelque lustre et quelque gloire à mes vieux jours. Je voulais, lorsque mes forces commenceraient à m' abandonner, préserver par là ma maison de la solitude à laquelle nous expose un grand âge. Et quoi de plus beau pour un vieillard, après avoir parcouru la carrière des honneurs et des dignités de la république, que de pouvoir, comme Apollon, dansEnnius, se glorifier, sur la fm de ses jours, de gdider de ses conseils, sinon les peuples et les rois, du moins tous ses concitoyens, et de dire comme le dieu : « Les mortels sontils irrésolus, je dissipe leur incertitude, j'éclaire et j'aftermis leurs âmes, et ils ne vont plus en aveugles s'égarer dans les sentiers obscurs de la vie. » En etfet, la maison du Jurisconsulte n'est-elle pas comme l'oracle de toute la cité? J'en atteste Q. Mucius : m;dgré la faiblesse de sa santé et les infirmités de Tâge, il voit chaque jour sa porte assiégée, son vestibule rempli par tout ce que Rome a de plus illustre et de plus distingué *. »
C'était à la fin du septième siècle, l'an six cent quatre-vingt-dixhuit , que Cicéron traçait ces paroles, dans son livre de l'Orateur*. Passons aux temps actuels.
César Auguste, qui n'avait voulu reconnaître l'autorité de personne, rendit néanmoins une sorte d'hommage à celle des Jurisconsultes ; ces savants légistes avaient coutume, lorsqu'il se présentait des questions diflficiles, de s'assembler en conférence publique , appelée discussion du Forum , pour décider comment il faudrait les envisager': Auguste réunit une fois de la sorte les principaux d'entre eux, pour régler, d'après leurs avis, la législation sur les codicilles.
Plus tard il porta une grave atteinte à l'indépendance de ces espèces de magistrats, en leur défendant de consulter publiquement sans sa permission, et les obligeant à signer leurs consultations. On prétend qu'il voulut par ces innovations donner plus de poids à leurs
• Cic. de Oral. !, 43. = '- Id. Kp.J famil. I, 9. = ' Dis n'ati» foii. Digol. I. lit. 2, Icg. 2, g 5.
ô'.H KOMt AU SIÈCLE 1) AUGUSTE.
réponses '. En effet, il ne fut plus permis aux juges de s'en écarter ^.
« Avant la confusion de ces derniers temps , disait Cicéron à la suite de l'usurpation de César, la science des Jurisconsultes était le partage des preniiers hommes de la république; mais son éclat est détruit aujourd'hui, comme toute espèce de magistrature et de distinction ^ »
Cicéron avait vécu avec une brillante génération de Jurisconsultes, tels que Marcus Rutilius Rufus\ le même qui eut l'honneur d'être exilé pour avoir en)péché les vols des publicains d'Asie (") ; avec Quintus .-Elius Tubéron^ Quintus Mucius Scaîvola*, Caïus Aquilius Gallus'', Servius Sulpicius*, yElius Gallus ^, et certes, il était en droit de se montrer difficile ; cependant son assertion paraît venir plutôt d'un homme aigri par les malheurs de son temps, que d'un ami de la vérité. En elïet, quand il s'exprimait ainsi il avait pour contemporains Aulus Ofdius'^,AulusCascelius", Trébatius Testa '^ tous Jurisconsultes distingués, dont la plupart vivent encore, et qui , avec Alfénus Varus, AutidiusNamusa '\ quelques autres, et surtout Antistius Labéon , le même dont j'ai parlé dans une de mes précédentes Lettres (*), et Atélius Capiton, sont aujourd'hui l'honneur et la lumière du barreau '\
Depuis que les grandes luttes du Forum ne sont plus possibles , depuis que le divin Auguste s'est arrogé le droit de dicter au peuple le choix de ses consuls, les esprits élevés se sont tournés plus particulièrement vers la jurisprudence comme vers un asile où ils peuvent trouver, au moins en théorie, à exercer cette indépendance, besoin de toutes les nobles âmes. Labéon s'est distingué dans cette étude, en y portant l'esprit philosophique. Homme instruit, il puisa dans la philosophie stoïcienne, remarquable par son inflexible logique, une méthode de raisonnement qui pousse à marcher d'un principe trouvé, jusqu'à ses dernières conséquences. C'était là une immense innovation , aussi eut-elle ses partisans et ses antagonistes : il se forma deux sectes, deux écoles, dont Labéon et Capiton furent
' Disesl. I, lit. 2,leg. 2, § 47. = 2 Ihid. § 8. Vers Tan 763. =SCic. de Offic. U, 19. = 4 Ibid. lîrut. 50 ; de Oral. H, 69.— l'aliMCul. H, 13 — Digest. Ibid. § 40. = » Cic. r.iiil. 51. — Digest. Ibid. § 10, ^6. = « f.ic. Ibid. 41.— V. Max VUI, 12. = l.ucan. II, V. 126. — Digesl. Ibid. §i\, 43. = ^ Cic. Topic. 7; pro Quint. 1 ; Brut. 42 ; de Offic. MF, 14.— V. Max. VUI, 2, 2. — Digest. Ibid. 42, 43. =« Cie. lîiut. 41 ; pio Murena, 7. — Digesl. Ibid.§ 43.= » Hugo, Hisl. du droit roni. ll|i' période, cli. 2, g 323. = '0 Digest. Ibid. § 44.= i> Ibid. § 4.^.. — V. Max. VI, 2, 12: VIII, 12. = '^ Digesl. Ibid. = " iiiid. § 44, = 1* Ibid. § 47. ',") Lettre LXXXIl, t. III, p. 357. = ('') Lettre LVllI, I. III, p. 3.
Lirnub: iawvii. r><j5
l(^s chois. Elles pxislont encore aujourd'hui ; Massurius Sabinusost à la tète des capitonistes, et Nerva, des labéonistes '.
Voici en quoi diffèrent les deux écoles : Capiton , esprit timide et servile, voulait qu'on suivît scrupuleusement les doctrines et les maximes des devanciers ; Labéon, sachant que souvent les mots font les choses, s'efforçait de trouver la véritable étymologie des mots, ('(, par cette rigueur, donnait au droit la force d'une science exacte, coordonnait toutes ses parties, conformait rigoureusement toutes les règles spéciales aux principes généraux , sans se préoccuper de suivre les opinions des anciens*. Homme de beaucoup de travail ^ il consacrait tout son temps à la propagation de sa doctrine; pendant six mois il restait à Rome avec ses disciples, et passait les six autres mois à la campagne, occupé à composer ses ouvrages *.
F^abéon et Capiton sont deux grands Jurisconsultes ; mais le dernier ne fut qu'un homme de savoir, tandis que le premier était à la fois un homme de savoir et de génie. A ce titre, Labéon restera toujours supérieur à son rival, qui, avec ses vues étroites et son aveugle soumission au pouvoir, n'était pas capable de faire progresser la science, tant il est vrai que pour les travaux sérieux de l'esprit, quels qu'ils soient, la meilleure muse est toujours la Liberté.
' Digesl. 1, lit. 2, leg. 2, g 47. = 2 Giiaud, InlroJ. hislor. aux élem. de Droit rom. (i'IIcineccius, p. 512. — Digcsl. /éid. = 3 Multo laborc. Magni laboris. Cic. Biul. 64i, 67, 70. = * Digesl. Ibid.