‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 30 sur 44 · III · texte numérisé non relu

III

calâmes S un petit couteau à manche court, à lame un peu longue et cambrée, pour les tailler*, une pierre à aiguiser, pour affiler cet instrument, un compas pour mesurer l'espacement et la longueur des lignes ^ une règle pour tracer, avec un style de plomb* ou de fer, les lignes destinées à guider la main du copiste *, enfin une éponge pour effacer les mots qui ont besoin d'être changés ou corrigés ^ chose que la nature deTatrament rend très^acile.

L'Italie produit des calâmes; mais ils sont noueux, fistuleux, spongieux, couverts d'un bois mince qui se dessèche, boit Vatrament, et se fend presque toujours. Les meilleurs viennent de Gnide, ou des environs du lac Anaïtique, en Asie "', ou d'Egypte*. Ces derniers ont une certaine affinité avec \e papyrus '. Ils sont forts comme les grosses plumes de l'aile d'une oie, bruns, fermes et luisants quand ils sont secs. L'espace entre deux nœuds a près d'une coudée (") de long *.

Dans une chambre voisine on coUationnait les copies pour en corriger les fautes "*. Cette opération est fort importante ; c'est à tort qu'on la néglige pour hâter l'édition d'un livre *', car, après le mérite intrinsèque de l'ouvrage, toute sa valeur vénale dépend d'une exacte correction '*. Beaucoup de libraires y donnent peu de soin '' : cependant dès qu'un Hvre est incorrect, Rome n'en veut pas, et l'on n'en trouve le débit qu'en l'exportant dans les provinces éloignées, dans les pays d'outre-mer '*, où l'on expédie aussi les compositions qui obtiennent le plus de succès '*.

J'examinai divers livres terminés : dans tous, les titres étaient tracés en minium '^ mais le reste en noir, et les feuilles écrites d'un seul coté'"', excepté dans quelques manuscrits originaux, ou compositions d'auteurs'*. L'écriture formait des colonnes perpendiculaires, larges de quatre doigts '*, sur des feuillets détachés appelés pages *».

1 Theca calamaria. Mart. XIV, 19. =» Monlfauc. Paleogr. grecq. — Dessin aniiq. dans D. Halic. éd. Reisk. t. I, frontisp. = 3 Anlholog. edit. roinni. p. 959 el ssq. = * Membrana derecla plumbo. Caiull. 19, v. 8. = » De Jorio, Offie. de' papyr. p. 58. = 6 Mart. IV, 10. - Non. Marcell. v. Ilelelile. = ^ Plin. XVI, 36. = » Ibid. — Mari. XIV. 38. :=9 Plin. /6id. = 10 Strab. XIII, p. 609; ou 204, Ir. fr. = " Maluraie libri edilionem. Tac. de Orat. 3 ; Libri edili. Ibid, 57. — Edere volumen. Vltruv. VU, prjef. — Librum edere. Cic. ad Atiic. XIU, 21. — 12 Cic. ad Q. frat. UI, 5. = '3 ibid.— Mari. Il, 8. — Strab. Ibid. = '* Hor. I, Ep. 20, v. 13. = '^ Id. Art. poel. v. 3*5. — Ov. Trisl. IV, 10, V. 128.— Mail. X, 104. = '6 Ov. Trist. I, 1, v. 7.— Plin. XXXIU, 7.— Uuint. Inslil. Oral. XII. 3. = i" Mari. IV, 87; VIII, 62. — Juv. S. 1, v. 6. = "* Opisthograpbi. Juv. Ibid.—V\U\. III, Ep. 17. — Mari. VIII, 62.= i» Peint. d'Herculan. l. V, pl. 35, 56. =« ^t- Paginœ. Ov. Trisl. Il, v. 504.— Propert. III, 1, v. 18.— Mari. Il, 6 ; IV. 91 ; V, 2, 16. — Suel. Cees, 56, — Isid. Orig VI, 10. (") Coudée d'Egypte, valant environ 55 cenlini^lr.

Chaque ouvrage portait le nom de l'auteur et celui du correcteur : le nom de l'auteur, à la fin d'un avertissement préliminaire ', et quelquefois, dans les ouvrages en plusieurs livres, répété à la fin de chaque livre * ; le nom du correcteur, au bas de la dernière page, et précédé du mot recensé , indice et témoignage de sa révision'. Sosie nous fit voir un chef-d'œuvre d'un de ses plus adroits copistes ; c'étaient les vingl-qualre livres de l'Iliade d'Homère, transcrits sur une seule bande de pergamin tenant dans' une coque de noix*!;

De l'ofticine des libraires nous passâmes dans celle des glutina' leurs ', jeunes ouvriers qui s'occupent de la partie strictement matérielle des copies, et les mettent en état de pouvoir être livrées aux lecteurs ^ Ils collent les pages les unes au bout des autres; après en avoir ainsi formé une bande, ils attachent à la dernière un petit bâton cylindrique, autour duquel toute la longue feuille doit être pliée, comme ils disent, c'est-à-dire enroulée '', de manière à se déplier * de gauche à droite. Le bâton est d'un bois léger, tel que le saule, le sureau, ou môme la tige de roseau ^ On l'appelle ombilic '°. Ses deux bouts sont garnis de croissants'' ou de disques, dont le diamètre égale celui du livre roulé; ils servent à garantir seâ tranches, ou, en termes de glutinateurs, ses fronts '^ La matière des disques est plus ou moins précieux. : on en fait en bois, en os", en ébène'*, en ivoire '•% et quelquefois en or '" !

Presque tous les livres ont la forme de rouleau, d'où le nom de volume, qu'on leur donne, du verbe volvere ", rouler. Ils sont en général d'une médiocre grosseur; un ouvrage ou livre fait ordinairement autant de rouleaux ou volumes qu'il a de divisions '^ Ainsi, par exemple, le poète Ovide a composé sur les métamorphoses des dieux un poëme qui a quinze chants; ces quinze chants forment

1 D. Halic. — Appian. de Bell, punir, praef. = * Procop. de Bell. goll. passim. = SRecensui. M'"'^ Dacier, Irad. de Térence,.^iuir. aci. V, in lin.= *Plin. VU, 21.— Solin. .->. = SGIntinalores. Cic. ad Allie. IV, 4. — Gruler. p. 594.= 6 /4,rf.Djgesi. XXXII, lib. 3. leg. 32. g 5. = ■> l'iicaïa. Mari. IV, 83.— A. Gell. XVU, 9.— Vir^. /Eneld. V, v. 279. — Senec. Med. IV, 1, v. 20. = » Explicare. Cic. Ep. famil. IX, 25. — Mari. XI, 108 ; liber involulus. Ibid. i. =9nc Jorio, Offic. de' papyri, p. 18, 69.= '» l'mbilirus. llor. Epod. 14, V. 8. — Catul. 19, v. 7. — Mari. I, 67 ; II, 6 ; III, 2 ; IV. 91 ; V, 6 ; VIII, 61.— sut. Sjlv. IV, 9, V. 7. —Senec. Suasor. 6. = »• Cornua. Or. Trist. I, 1, v. 8. ~ Tibull. III, 1, V. 13. = 12 Frontes. Ibid. v. 8, 11. — Tibull. III. 1, v. 13. — Senec. de Tranquill. animi, 9. = 1' Porphyr. in llor. Epod. 14, v. 8. = '* Nigri umbilici. Mart. V. 6. = 1" Candida cornua. Ov. Trist. I, 1, v. 8. = •« Lucian. Advers. indoct. 16. = i'' Isid. Orig. VI, 12. = '^ Sex ego Kastorum scripsi tolidemque libelles; Cumque sue finem mense volumen habel. Ov. Trist. Il, v. 249, 2.50. — C. N'ep. Allie. 16. — Cic. ad Herenn. I, 17 ; Tuscul. III, 3.-Columel. III, 21.-Uid. Ibid. 13,

quinze volumes *. Tl y a néanmoins quelques exceptions à cet usage, dont le but est de rendre les livres plus portatifs; ainsi j'ai vu, dans la taverne même des Sosies, les quarante-huit chants des grands poëmes d'Homère transcrits dans un seul rouleau-; et un autre ouvrage, dont le titre me fuit, qui remplit une feuille de près de soixante-dix pieds de long *!

Les ouvrages courts ne sont point pourvus d'ombilics, on les roule sur eux-mêmes ', ou bien on les met en tomes *. Dans ce dernier cas, les feuillets, au lieu d'être collés bouts à bouts, sont superposés l'un à l'autre, cousus ensemble, et resserrés entre deux ais de bois de hêtre ^ recouverts de pergamin blanc ^ ou jaune \ Les grands ouvrages sont toujours mis en volumes^, parce qu'en général leur matière est la carte de papyrus. Le pergamin est réservé pour les tomes ou livres carrés ^, parce que sa matière trop dure, en prenant le pli du rouleau, rendrait le volume trop difficile à tenir déplié pour le lire'".

Le format de l'une et de l'autre sorte de livres, et surtout des volumes, n'est point uniforme : il varie entre treize et dix-sept doigts * (") ; on réserve le petit pour les poëmes et les discours en vers, et le grand pour les livres d'histoire ".

Pour tenir les volumes fermés et les conserver, on les habille d'une enveloppe de peau'- jaune *^ ou pourpre '* foncée '^ ou faite d'un morceau de pourpre même'^ Des courroies rouges*'' attachent cette enveloppe de manière à ce qu'elle serre bien le volume; sur le bord '^ est collé un petit index en pergamin, portant ", écrit en minium^", le nom de l'auteur^' et le titre de l'ouvrage ^*. Quand les volumes n'ont point d'ombilics, le titre est collé dans la marge de l'ouvrage et sort par le front supérieur, où il est rabattu *'.

Nous demeurâmes quelque temps à voir travailler les glutina-

' Sunt quoque mutata? 1er quinque volumina formœ. Ov. Trist. 1, 1, v. 117; UI, Hy V. 19.= 2 Digest. XXXn, lib. 5, lift. 52, § 1.= 3 Mari. U, 6.= * Tomus vilis. Id. I, 67, = s /rf. I, 5 ; XIV, 8i. — Firoroni, Maschere sceniche, tav. 57>, 7.5..=: ^ Uigest. Ibid. § 5, — "J Tibull. in, 1, V. 9.— Juv. S. 7,v. 25.= » Mari. I, 4.= 9 Cérauil, sur les livr. dan^ l'antiquité, p. 131. 152, 133. = 'O Conjecture. = 'i Isid. Orig. VI, 13. = '* Mart. I, 67. = '3 I ibull. Ibid. = '4 Mart. 111, 2 ; Vlll, 72. — Lucian. Advers. indoct. 16. = <» Ov, Trist, I, 1, V. 5.= »e /fcid.— Mart. 1, 118 ;in, 2 ; V, 6 ; X, 93. = >'' Lora rubra. Calul. 19, V. 7. =18 De Jorio, Offie. de' papyr. p. 59. = 19 Suinant membranulam ex qua' indires fiant fglutinalores]. Cic. ad Atlic. IV, 4. = 20 Ov. Trist. 1, I, v. 7. = *• Indiret ulnomcn, litera facta meuni. Tibull. III, 1, v. 12.= 2- Schwarz. de Ornamenl. libr. ap. vet. 11, 22, 23 et fig. 111.= 23 tt sua deteela nomina fronle geril. Ov. Trist. I, 1, v. 110, — Summa fastigia. Tibull. III, 1, v. 11. — Peint. d'Herculan. l. Il, pi 2 ; (. V, pi. 373. —De Jorio, Ibid. 57. («) 23 et 33 centiinèlres.

teurs : les uns passaient une couche d'huile de safran * ou de cèdre sur certains livres - ; les autres collaient les feuilles, les roulaient sur des ombilics \ rognaient les fronts et les polissaient avec une pierre ponce*, ainsi que toute la partie extérieur du rouleau'. D'autres foulaient les tomes en les battant avec un marteau, en cousaient les feuillets, et les revêtait de leur enveloppe de bois*. D'autres enfin effaçaient, à l'aide de l'éponge, l'écriture sur des cartes de papyrus ou de peaux de Pergame, pour les mettre en état de servir une seconde fois. Ils en faisaient ce qui s'appelle des Palimpsestes''. Ces feuilles se ressentent toujours de leur origine, et ne peuvent plus être employées que pour écrire des brouillons'.

Le Uniment d'huile, qui donne aux manuscrits une teinte blonde', a pour but de les mettre à l'abri des tiques, des vers, et de l'humidité '". On les garantit des souris en mêlant un peu d'absinthe à Yatrament employé pour les écrire ".

En rentrant dans la taverne, nous n'y trouvâmes plus qu'un homme d'assez pauvre mine, qui ramassait à terre quelques volumes qu'un jeune esclave lui jetait, en les tirant des nids supérieurs. Je m'étonnais de ce peu de soin : « Ces livres sont fanés, sales et noirs, à force d'avoir été longtemps exposés, me répondit Sosie ; ce sont de méchants ouvrages dont personne ne veut plus. Je les donne à vil prix à cet homme qui ira les revendre pour peu de chose dans les diverses villes de l'Italie *^ ou dans les faubourgs de Rome. On les achètera soit pour apprendre à lire aux enfants'', soit, en prenant les feuillets à l'envers, pour exercer leur main aux premiers principes de l'écriture **. Le plus mince de ces petits tomes d'Horace, d'Ovide, de Properce ou de Catulle, que je cède pour quatre, six, dix '* ou vingt sesterces '® ("), vaut plus que tout ce que vous voyez dans cette boîte.

« Quelquefois ces ouvrages de rebut ne quittent pas Rome, et nous les vendons aux pigmentaires, aux marchands de poissons, aux cuisiniers, qui en font de petits capuchons pour mettre lespar-

' Lucian, Ailvers. indoct. 16. = - Carmina (\n\;\ posse linenda cedro. Ilor. An. poet. V. 331, 332.— T'oipbyr. — Acron. in Hor. loc. cit.— Cedro perunrtus. Mari. III, 2; V, 6 ; vin, 61. — Ov. Trisl. I, 1, v. 7. — Pers. S. 1, v. *2.= *Catul. 19. v. 6. = * Ov. Ibid.

Ep

1 fr. 30c. — 2 fi. 60 r. — ô fr. 50 c.

fums, l'encens, le poivre ', les olives; ou des tuniques pour les sconihres, les peLis thons, les anchois de Byzance , et autres menus comestibles ^ ; ou même pour un usage encore plus particulier ^ »

Les livres se vendent avec un bénéfice de cent pour cent au moins , sur leur prix de revient*, et cependant les libraires ne gagnent pas plus que les autres marchands : c'est que les livres ne sont pas choses dont on ne puisse se passer; que leur débit est fort lent, fort restreint, fort chanceux, et que beaucoup ne rendant pas les frais qu'ils ont coûté, il faut que les bons indemnisent des mauvais. D'un autre côté la valeur intrinsèque des livres étant presque nulle, ils ne peuvent, comme matière commerciale, avoir qu'un prix d'opinion. Le public accepte toujours ce prix si l'ouvrage lui plaît, et, dans le cas contraire, se borne à ne pas acheter. C'est alors que le libraire est doublement en perte : car la carte ou \e pergamin ont une valeur réelle, un cours d'échange comme toute marchandise utile et indispensable ; cette valeur augmente beaucoup par la transcription d'un bon ouvrage, mais elle perd considérablement par celle d'un mauvais, de sorte que, dans ce dernier cas, le libraire ne retrouve ni ses frais de transcription, ni même ceux d'acquisition de la matière première, qui ne vaut plus alors, à beaucoup près, ce qu'elle valait dans son état primitif.

Je ne plierai pas cette Lettre sans te parler des Libellions ', espèce de petits libraires qui ne vendent que de vieux livres. Ils n'ont point de taverne, mais seulement quelques cofTres' sans couvercles'', dans lesquels ils exposent en plein vent leur marchandise de rebut.

Tu vois que les livres sont ici un besoin presque général, et que les pauvres les recherchent aussi ; ne t'étonne pas de cela : c'est par instinct autant que par goût ; tout le monde comprend que ces répertoires de l'expérience et du savoir de quelques esprits d'élile sont pour la société comme les fanaux destinés h éclairer au loin les navigateurs. Les livres éclairent les esprits, et la limiière c'est la moitié de la force. Regarde ceci comme une vérité démontrée : dans les rapports internationaux, l'empire finit toujours par rester au peuple qui, à bravoure égale, est le plus savant, c'est-à-dire le plus instruit et le plus sage. Fais un retour sur nous-mêmes: n'en sommes-nous pas un mémorable exemple vis-à-vis des Romains?

1 Vel thuris piperisque sis curullus. Mari. IH, 2. = * Ilor. M, Kp. 1, v. 2C9. — Ciiliil. 87, V. 7. — Pers. S. 1, V. 43.— Mart. Ul, 50 ; IV, 87 ; VI, 60; XIU, 1. — Slat. Sjl\. IV, 9, V. ll.=3r,alul. 33, V. l. = *.Map(. XIII, 3.=» Libcllio. Slai. Ibid. v. 2l.= «I)i' rapsa miseri libellioiiis. Ibid. = '' Capsn ai)Ci(a. Ilor. Il, Kp. 1, v. 268.

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