LES PRESENTS DE GLADIATEURS
Ce sont des jeux de combat, avec des épées, des javelots, des traits comme à la guerre; ou plutôt ce sont des combats véritables dans lesquels les jouteurs versent leur sang, reçoivent des blessures, risquent leur vie, et dont la plupart même sont tués.
Un tel divertissement va te paraître horrible; il n'est que terrible, et c'est ce qui le fait plus attrayant. D'abord un certain sentiment de pitié mal défini voudrait vous en éloigner; on y vient presque malgré soi, et comme avec dégoût : mais le premier moment passé, ces jeux inspirent un intérêt qui vous domine, qui vous subjugue, et (|uand on les a vus une fois, il n'est plus possible de s'en délaclier. J'aurai de la peine à te faire comprendre cela, car il faut être sous l'impression de la chose même pour connaître toute sa puissance; c'est ce qui fait que j'ai tant tardé à te parler des Gladiateurs. Sur le simple récit, ce spectacle m'avait paru révoltant, et ce souvenir m'étant demeuré lorsque mes sentiments furent changés, je n'osai plus t'en entretenir. Mais je secoue enfin cette mauvaise et ridicule honte, et je ne garderai pas plus longtemps le silence sur l'un des tableaux les plus remarquables de Rome , et même je ne craindrai pas d'ajouter, les plus imposants.
Au surplus, beaucoup d'étrangers se sont laissé prendre connue moi à l'attrait des combats de Gladiateurs, et s'y laissent prendre chaque jour : dernièrement, un jeune x\fricain, forcé par quelques amis de venir voir des jeux de ce genre, s'était juré à lui-même de tenir les yeux fermés pendant toute leur durée. 11 commença par èlre fidèle à sa résolution ; mais les spectateurs ayant poussé de grands cris en voyant tomber un célèbre con)battant, il ouvrit les yeux malgré lui, et dès cet instant il lui fut impossible de les refermei'. Aujourd'hui il est aussi passionné pour les Gladiateurs que le sont les Romains eux-mêmes ' .
Je t'étonnerai peut-être beaucoup en le disant qu'une sorte de
1 s. Aug. Confess. VI, 13.
LEirut: xcv. .)or.
seiiliiiifiil d'iiiiiiiaiiile a lait inventer ces combats : chez les anciens, on avait contume, aux funérailles des guerriers généreux, d'immoler sur leur tombeau des piisonniers de guerre ou des esclaves ^ Cet usage s'inlioduisit à Rome, et s'y trouvait en vigueur à répofjue de la première guerre Punique ("). Junius, descendant de l'illustre Rrutus, étant mort dans ce tcrnps-là^, beaucoup de peuples étrangers envoyèrent des captifs pour servir à l'appareil de ses funérailles"'. Mais ses fds, Marcus et Décimus, voulant tempérer la cruauté du sacrifice sans manquer aux mânes paternels que cette etïusion de sang devait réjouir*, imaginèrent d'assortir les captifs par couples, et de les faire combattre ensemble. Ce fut dans le Forum Boarium qu'ils montrèrent ces premiers Gladiateurs qui parurent à Rome''.
Dès l'origine, on appela ce genre de combat Présent, parce que les hommes que Ton y produisit les premiers avaient été envoyés en présenta Ce nom s'est conservé, peut-être en raison de ce que les combattants sont abandonnés comme en pur don au peuple, c|ui dispose souverainement de leur vie. Quelques personnes rappelant le sentiment de piété qui fit instituer ces combats, prennent munus dans le sens de devoir \
Les funérailles sont encore les principales occasions de Présents de gladiateurs ^ mais le peuple aime tant ce genre de jeux, qu'il a toujours préférés à tous les autres", qu'on lui en offre maintenant dans une foule de circonstances qui n'ont rien de funèbre*"; ils ont pris rang dans les jeux réguliers, comme supplément de magnificence, des allocations sont faites sur le Trésor public pour donner des gladiateurs ", et chaque année le Préteur urbain et le Préteur étranger '^ tirent au sort à qui sera chargé de les offrir au peuple ' '.
Le départ d'une armée pour la guerre devient encore une occasion de Présent de gladiateurs. On veut, dit-on, par cette espèce de bataille racheter le sang des soldats, afin que la déesse Némésis ne se montre plus avide que de cehii «les ennemis. D'autres prétendent que c'est pour habituer les soldats à la vue des combats, des blessures et du sang '\
' Serv. in .Eiieid. Ul, v. 67. — ToMull. de Specl. 12. — 2 V. Max. U, 4, 7. = » Seiv. Ibid. = * Ibid. — Terlull. Ihid. = * Val. Max. Ibid. = 6 Quod munori missi ci.inl, iiide niuntis ap|)ollatuiii. Serv. in .Km-id. Ihid. =7 Munus diclum rsl al) officio. Terlull. de Spcrt. 1-2. = ** lil.-l.iv. XXIII, 50; XXXI, 50; \XXIX, 46 ; Xl.l, -28. — V, Max. IX, 11, 1, exlerii. — Suel. Caes. 28 ; Tib. 7. — Ition. XXXVIl, 8, 51 ; XXXIX, 8, plc.= 9 cic. pro Sext. 58, 59, 64 .— l'Iul. Komul, 10. = "> Dion. Ll, 25. = H Id. LV, 31. = '2 Ibid.; lAl, 25. = '» /r/. LIN, l'<.=:H J. Capitol. Max. il Balb. 8. («) L'an 489.
Mainlenaiif que j'ai stimulé ta curiosité, tu es sans doute impatient (1(! voirie récit détaillé de ces jeux; je vais te dire ceux que l'empereur Tibère, surmontant sa triste répugnance pour tout ce qui est fête publique ', \ient de célébrer en Flionneur de la mémoire de son père*. Les Présents de gladiateurs se donnent, ainsi que les Chasses, dans les grands monuments de jeux, tels que le Cirque maxime "% ou un cirque élevé temporairement*, le théâtre de Pompée ^ l'Amphithéâtre de Statiiius Taurus " ; ou sur la place des Septa ', ou dans le Forum Romain, qu'on entoure alors de barrières', derrière les- (jnelles des spéculateurs élèvent des échafauds pour les louer au public ^
Tibère choisit l'Amphithéâtre de Statiiius Taurus, au milieu du Champ-de-Mars("), parce que c'est un monument qui a été consUuit pour cet usage. 11 a la forme elliptique d'un double théâtre, ainsi que l'indique le nom même d'amphithéâtre'*^. A l'intérieur on ne trouve qu'une arène entourée de gradins, qui commencent sur un podium ou soubassement de douze ou quinze pieds de hautC"), s'élèvent jusqu'au faite de l'édifice, et se terminent à un portique couvert qui le couronne. C'est tout-à-fait la même disposition que dans les théâtres, qu'au théâtre de Pompée, que j'ai décrit précédemment (''j; on retrouve là les petits escaliers de conmiunication, coupant les gradins de place en place, Xesprècinctions, et les portes ou rontitoires débouchant dans ces précinctions. Deux portes seulement, situées à chaque extrémité de l'amphithéâtre, sur son grand axe, donnent entrée dans l'arène; elles ont chacune un nom bien significatif: l'une est appelée Porfe Sanitaire^\ et l'autre, Porte Mortuaire ou Libitinaire^-.
Extérieurement l'Amphithéâtre rappelle encore le monument dont il est imité en double : ce sont deux étages de portiques en arcades, avec des colonnes ou des pilastres. On y voit aussi des mâts implantés dans l'entablement de l'édifice pour tendre des cordages destinés à supporter une voile qui doit abriter les spectateurs.
1 T;-.c. Ann. I, 54 ; IV, 62. — Suct. Tib. 47. = 2 Sucl. Ibid. 7. = '^ Tac. llisl. II, 9i. ,F= * Suel. Aug. 43— Dion. XIJII, 23. = s Appian. fl<' Bell. riv. U, p. 817.= « Sud. Tib. 7 ; Calig. 18. — Dion. Ll, 23. = " Suet. Calig. 18. — Dion. I,V, 8. = » Cic. pio Sexi. 58.— Vilruv. X, praef. — Til.-Liv. XXnt, 50 ; XXXI, 50.— l'Un. XXXV, 7.— Siiol. Civs. 39; Tib. 7. = ^ IMiil. C. lirarc. 12. — •" .<//;-« fjiot-zr.'^t.— (Mirée dii aiur Ampliithoa- Irum (|iiasi in unuin juncia duo visniia. Cassiod. Vaiiar. V, 42. =; " l'orla Sana\ivaria. Huinarl. Acla inail;»!. S. S. IVrpel. l'elicil. etc.. 10, 20. = '- l'orla Morlualis tel l.ibiliiitnsis. J. Lips. de Amphil. 21. /•) l'Ian et Dcsnipl. de I»omc, ii" 182. ('') 3 nuMr. •535 à 5 mélr. 444. {<=) Lellie XLIX, 1. Il, p. 351.
Lirni'.!-: xcv. sus
L Amphithéâtre do Sfcitiliiis Taiirns ptnil coiitoiiir ciiKiiiante niillo spectateurs*. H y a, de même qu'au Cirque maxime, des places réservées pour les sénateurs, les chevaliers ', et les vestales-: ce sont les premiers gradins, sur le podium^. L'empereur Auguste a marqué aussi là, comme au théâtre, de certaines places d'exclusion, imposées aux femmes en général; il les a reléguées dans la galerie hautedu monument, l'ne ancienne loi bannissait les femmesdesjeux de gladiateurs, de peur qu'elles ne s'accoutumassent à la cruauté; cette loi tomba en désuétude, et le divin Auguste ne voulant pas, ou n'osant pas la faire revivre, marqua pour les femmes les places les plus élevées *.
Tous les jeux publics sont précédés d'une espèce d'avant-spectaclc formé par l'arrivée des acteurs qui doivent y figurer. Ici les Gladiateurs furent amenés sur des chars peints de couleurs brillantes et variées^, et promenés d'abord autour de l'arène ^ Après cette procession, ils sautèrent à terre, et demeurèrent encore exposés aux regards des spectateurs, mais libres dans l'enceinte qui allait voir leurs jeux. Ils essayèrent pour ainsi dire leurs forces par quelques exercices spéciaux : les uns balançaient légèrement des javelots, en déployant la grâce de leurs attitudes'^; les autres répétaient toutes les poses, tous les coups du combat, préludaient avec des baguettes*, avec des glaives émoussés, se contentant d'adresser leurs coups en l'air'. Ces misérables, qui n'attendaient qu'un signal pour s'égorger, étaient parfaitement calmes et tranquilles; ils ne montraient aucune colère, aucune animosité l'un contre l'autre: ils s'accostaient, se parlaient, faisaient leurs conventions avec autant de sang-froid que s'il se fût agi d'un simple jeu d'enfanl'°.
D'autres s'amusaient à faire admirer leiu' adresse et leur agilité en lançant un petit bouclier en l'air, et le retenant tour à tour sur le pied, sur le dos, sur les reins, sur le bout des doigts, et cela sans jamais manquer de l'arrêter dans sa chute sur la partie de leur corps (ju'ils avaient indiquée".
Pendant ces préludes, les spectateurs cherchait'Ut à connaître ])ar avance les futurs cond)atfan!s, au moyen de livrets qu'on ven-
1 Dion. LV, 22. = 2 Cic. pio Murcna, 55. — Suel. Au;;. 44. = 3 juv. S. 2, v. 147. — l'iiidcnt. in Symmarh. 11, v. 113. =* Sud. Ihid. =0 l'iin. XXW, 7. = 6 J. Cipilol. M. AiHo. 10. — (Jiiitil. Doclani. IX, 6. = " Cic. de Oral. II, 78. = s liolu- (Icrc 0\. Arl.ani. III, v. ."il:). — Hiidilms baliiens. Sud. Cali;,'. .12,54. = ^ Lusoria arma. Scncc. Ep. H". = 1" Colloi|uuiiiur, (onpiediuiHur, (|urriiiilur, aliquid posUiIaiil, ul mugis placali tiuain irati cs>t; \ideaiilur. Cic. Tuscul.lV, 21.=^ " Mari. IX, 59.
:,0() li03!K AL SIECLE D'ALGUSTi:.
(laii siuluiis les giMiliiis, et qui rebifaieut l'ordre (ies jeux et les noms des gladialeiirs '.
Cependant on annonce TEmperenr. Il entre; le sénateurs, les chevaliers, les spectateurs se lèvent en signe de respect, et un grand nombre lui crient : Salut, César*. Dans l'arène, les futiles exercices cessent aussitôt; des Maîtres, agents préposés aux jeux, rangent les gladiateurs par paires ^ assortissent ensemble ceux qui sont égaux en force et en adresse*, leur délivrent des armes véritables \ et les font dénier devant l'Empereur^. En passant au pied du siège impérial, qui est presque comme im trône*, ils élèvent leurs épées audessus de leur tète, afin que le prince voie qu'elles sont bien acérées et bien tranchantes®.
Ils sortirent de l'arène après ce détilé. et, peu d'instants après, des trompettes ayant, d'après Tordre de Tibère, donné le signal des jeux'', plusieurs paires de gladiateurs se présentèrent, mais pour combattre deux à deux. Ils nous firent voir un combat des plus bizarres, qui figure une pèche, ou comme l'attaque d'un pêcheur contre un poisson. J'ignore l'origine et le sens de cette espèce d'allégorie, assez grossière, ainsi que tu vas le voir, et qui se reproduit dans tous les Présents de gladiateurs.
Le combattant qui doit simuler le pêcheur est appelé lîétiaire, parce qu'il porte un filet ^ qu'il tient de la main droite. Son autre main est armée d'un long trident ^ Il est chaussé d'un cothurne en cuir bleu '^\ et coift'é d'un casque surmonté d'une plume de paon ". Une espèce de subligaculum * ou de demi-tunique courte, partant seulement du milieu du corps, autour duquel elle est fixée par un ceinturon d'airain poli, pend devant lui en draperie jusqu'au milieu des cuisses, et se relève sur les hanches. Tout le reste du corps est entièrement nu '^
On nomme Mirmillon l'antagoniste du Réliaire ' ', celui qui représente ou joue le rôle du poisson. Il porte un casque surmonté à'wn poisson en guise de cimier '\ et numi d'une visière busquée, pleine,
1 Gladialoruni libclli. Cic. Pliilipp. H, 38. = 2 pu,,, vm, 12. — Tac. Ami. XIII, 49. — Liuan. IV, v. 706. — Suel. Cees. 10. — Sciu-c. Conirov. Hl, prou'in. = ^ Sencc. de Pro\id. 3. ^ ^ Uecretoria arma. Si'iiec. Ep. 117.= '' (^ir. pio Sjlla, 19.= ^ Suel. Tib. 9. — A. Vict. de Cœs. Tit. =■? Quint. Derlam IX, 6. =■ » Ïil.-Liv. XXXVIII. 21. — Tolyb. VI, 4.= 9 Tridens. Juv. S. 8, \. 205 ; Kuscina. Id. S. 2, v. 143.— Isid. Oiij.'. XVIU, .54. — AVinrkelniann, Moruimonli aiilichi, t. I, lav. 197.= <<> Monlfauc. Ânliq. expliq. suiiplém. I. UI, p. 177. = " Schol. in Juv. S. 3, v. 38. = '- Mazois, Uuin. de l'ompei, t. 1, pi. 3-2. — 13 Juv. S. 6, v. 81 ; S. 8, v. -200. — Fest. v. Hetiario. — V. Max. 1, 7, 8. — Ausoii. Idyl. 12, v. 102. — '"• Schol. in Juv. S. 8, v. 200. — Fesl. /6i(/.
l,i:ilHE XCV. ot>7
percée seulement, à la liaiiteur des yeux, de deux agglomérations de petits trous ronds, disposés en cercles concentriques'. Ses armes offensives ou défensives sont une faux recourbée, et un chjpeus'^ ou bouclier roncP.
On dit que l'armure du Rétiaire est à la Thrace, et celle du Mirmillon à la Gauloise, de là les noms de Thrace et de Gaulois qu'où leur donne encore^.
Les deux adversaires sont en présence et le signal définitif est donné. Us s'approcbent, se mesurent des yeux, et, par des provocations réitérées, cberchent mutuellement à s'attirer au combat*. Le Mirmillon commence : sa faux est levée, il va frapper le Rétiaire; mais ce dernier, balan(;ant son trident de la main gauche, comme pour parer le coup qui le menace, déploie subitement de l'autre main le filet qu'il tenait caché, et le lance sur son antagoniste. Celui-ci voit le mouvement, se baisse avec la rapidité de l'éclair, porte son bouclier sur sa téte^ et se garantit ainsi des terribles rets qui allaient l'envelopper. Dès que le Rétiaire a manqué son coup, il fiiil pour se remettre en garde ''. Le Mirmillon le poursuit et redevient le provocateur du combat.
Bientôt ils se retrouvent en position. Le filet du Rétiaire, la faux du Mirmillon voltigent avec une agilité et une adresse toujours nouvelles. L'art de la fuite ne demeure pas non plus étranger à leur joute; ils s'approchent, ils s'évitent, ils se fatiguent dans des milliers de tours et de détours, et passent incessamment de l'attaque à la défense*. Le peuple, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, rend encore la victoire plus incertaine, en avertissant chacun des champions des attaques ou des ruses de son adversaire, et les anim.int tous deux par des cris et par des applaudissements '. Deux fois la faux du Gaulois fut sur le point de renverser le Rétiaire, et deux fois le Rétiaire, averti par les acclamations de ses partisans, sortit sain (ît sauf d'agressions qui paraissaient devoir l'accabler. Ces échecs successifs piquent son amour-propre ; il s'irrite, devient agresseur à son tour, force son ennemi à la fuite, et lui crie en le poursuivant : Ce n'est pas à toi ([uc j'en veux, c'est à ton poisson; pourquoi me fals-
' Mazois, Ruin. de Ponipei, I. I, pi. 32. — Monifaur. Antiq. expliij. (. MI, pari. 2, pi. 67. =2 Juv. S. 8, V. 200. = 3 Yirg. ^neid. III, v. 637. — Sil. Ual. Vlll, v. 417. — Pdul. ap. Fesl. v. Cl5p('um.= '* Cic. l'Iiilipp. VU, 6. — Fcsl. v. rcliaiio. — Paul. ap. lest. V. Thraeces. = ^ (Juint. In-;!, oral. V, 13.= "^ Amm. Marcel!. XVI, 12. = 'Juv. S. 8, V. 205.= 8 Quint. lhid.=: ' l'tque in Iiidirro rertaminc lios, rursus illos ilanioro et plaiisu fovcbat t|iopulus]. Tar. Hist. UI, 83.
508 KO.ME Al SIÈCLE D' AUGUSTE.
ta, Gaulois ' ? Puis, saisissant .un instant favorable, il laccule vers Tune des extrémités de l'amphithéâtre, lance son filet, lui enveloppe la tète, le tire à terre, et lui posant son trident sur la gorge *, attend les ordres du peuple pour le tuer ou pour l'épargner.
C'était la première victime, et l'on ne devait guère s'attendre à la voir graciée; aussi des milliers de mains s'agitèrent en Tair en renversant le pouce, signe ordinaire de la condamnation ^. Quelques rares spectateurs, touchés du courage du Mirmillon, élevaient les mains en rapprochant les deux pouces, indice de l'absolution*; mais leur bonne volonté fut impuissante, et le malheureux rougit l'arène de son sang : le Rétiaire lui planta dans l'estomac les trois pointes de son trident, comme un glaive \ Ce combattant ne fut vainqueur que de la quatrième main, suivant l'expression consacrée, parce qu'il avait alternativement passé deux fois de la défense à l'atla(iue ^ Il reçut une palme pour prix de sa victoire, et fil le tour de l'arène, en relevant vers les spectateurs \
Au combat des Rétiaires et des Mirmillons succéda celui des Laquéateurs. Il difière du précédent en ce que les deux adversaires sont armés, comme leur nom l'indique, chacun d'un lacet avec lequel ils cherchent à s'étrangler mutuellement. Pour toute arme défensive, ils n'ont qu'un bouclier de cuir *.
On produisit ensuite des gladiateurs proprement dits, armés d'une épée^, le bras droit couvert de brassards'" peints en bleu*', et le gauche muni d'un cîypeiis '-. Un casque '^ ailé, également peint en bleu avec un cimier à crinière rouge, protégeait leur tète'^ ; des sandales composaient leur chaussure '\
D'autres, coiffés d'un casque pareil, portaient un scutum, grand bouclier oblong , quadrangulaire et bombé '^ , recouvert d'un cuir*^, et des cuissards à bardes de fer, des ocreœ ou bottines de fer '-'' rejoignant les cuissards au-dessus du genou, et ne couvrant que la partie antérieure de la jambe, en laissant le bas du pied à décou-
1 Non te pelo, pispem pelo ; quid me fiigis, Galle. Fesl. v. Retiario. =:* V. Mav. I, 7, 8. =^ s Verso polliee viilgi quemlibet orcidunt populariler. Juv. S. 3, v. 56. — Peclusque jacenlis Virgo niodesta jubet, ronver>o poljire, rumpi. l'iudenl. ronl. Sjmmach. n. V. 1090, 1C9I. —'■> Hor. I, Ep. 18, v. 66. — Plin. WVlll, 2.= » C.ladiuni in stoiiiaelio ac pulmonibus sislere. Cic. Tuscul. IV, 21. — Lucil. fiagm. IV, 8, éd. Corpel. = ^ Quarlœ manus. Quint. Insiit. orat. V, 15.= ' Suet. Calig. 52.= *l!-id. Orig. XVIM, 56. = 3 Sencc. Ep. 7. = '" Mazois, Ruin. de l'ompei, t. 1, piaiuh. XXXU. = " Monlfaucoii Aniiq. expliq. suppieni. l. Ul, p. 177. = '* Tit.-l.iv. 1\, 40. = '3 Sener. Ep. 7. = '• .Monifauc. — Jla/.ois, lbid.= "^ Alazois, Ihid. = •'^ PoUl.. VI, *. — Senec. Ibiri. — MoMifauc. Ibid. t. ni, part. 2, pi. 154. = ^ Polyb. Ibid. — iit.-Liv. XXIII, 19. — Tac. .\nn. Il, 4. = i» Polyb. /6id. — Vegel. I, 20.
LETTRK XCV. :;09
vert '. Le reste du corps était ini, et ils avaient une éponge sur la ]»oitrine * pour étancher le sang de leurs blessures.
Une chose assez remarquable dans l'équipement des gladiateurs, en général, c'est qu'il est disposé de manière à ne laisser guère que le buste exposé aux blessures : la tête est couverte ; le bras droit qui tient le glaive est cuirassé, et le gauche est abrité sous le bouclier ; les cuisses et les jambes sont également protégées. C'est qu'un seul coup à la tête pourrait terminer le combat trop promptement ; c'est que des blessures sur les membres pourraient aussi, sans mettre réellement en danger la vie du gladiateur, Tempècher de continuer à combattre. On veut qu'il y ait combat, et qu'il dure; cela est si vrai, que parmi les nouveaux gladiateurs produits, il y en eut un qui, cherchant toujours à frapper son adversaire à la tête, encourut la disgrâce des spectateurs, et dut changer de manière *.
Le peuple ne fait cas que de la bravoure; et s'il se fâche des attaques brutales du lâche qui veut tuer pour tuer, il ne s'irrite pas moins contre les lâches par timidité, qui semblent vouloir se ménager eux-mêmes en ménageant leurs adversaires. Il y eut quelques paires de cette sorte ; les spectateurs cherchèrent d'abord à les animer ; mais ils répondirent si mal à toutes les stimulations*, que le peuple, se tenant pour outragé, pour méprisé par des gladiateurs qui ne périssaient pas avec gaîté, entra contre eux dans une fureur désordonnée : des cris effroyables firent trembler l'amphilhéâtre ; les spectateurs se levaient, trépignaient de rage, se livraient à des gestes si menaçants, si terribles, si convulsifs,"que je crus un instant qu'ils allaient descendre dans l'arène pour déchirer eux-mêmes les objets de leur juste courroux ^
Cependant les Maîtres tombent h. grands coups de lanières et de verges sur ce troupeau de timides combattants ^ les piquent avec des lames de fer chaud ^ et parviennent à les rendre un peu plus intrépides. Le peuple se vengea de leur lâcheté, en les condamnant pres- (jue tous : deux ou trois seulement reçurent leur grâce ^ ce (jui avait lieu par le don d'une baguette ^ accompagnée du bonnet d'affranchi •**. Vainement les autres essayèrent de rendre les armes et d'at-
1 Varr. L. L. V, § 116. — Mazois, Ruin. de Pompei, t. 1, pi. XXXII. = ^ Tit.-Liv. IX, 40. = î Cic. pro Qiiinl. 7. = *Tac. Hisl. lU, 83. — Peiron. 45. = ^ Conlemiii se jiidirat, et vultu, gestii, ardon-, de sperlatore in adversarinm verlilur. Seiiec. de Ira, 1, 2. = 6 Tertull. de Specl. 21. = "> Scnce. Ep. 37. — Peiron. 117 — 0"int. Derlain. JX. 6. = 8 Cic. proMilo. 34. = 9 Uudls. Ilor I, Ep. 1, v. 2. — Ov. Trist. IV, 8, v. 2'k — Suel. Tib. 7; Claud. 21. — J. Capilol. Marr. 4.= •" ïerlull. Ibid.
510 HOMK Ai; SIKCU: b" AUGUSTE.
tendrir leurs juges ^ : la manière humble et tremblante dont ils imploraient la vie ne fit que redoubler la haine animée contre eux ^ Les blessés mis hors de combat sans avoir trouvé la mort, ayant été emmenés, le peuple, toujours furieux, semblant se raviser, les appela à grands cris, et dès qu'ils eurent obéi, en se traînant autant que leurs forces épuisées le leur permettaient, il ordonna de les massacrer devant lui ^
Quanta ceux qui périrent pendant le combat, ils soutinrent l'honneur de leur profession en recevant la mort d'une manière presque héroïque: aucun ne changeait dévisage, ne jetait un cri de douleur; souvent la victime, renversée aux pieds de son adversaire, dans une {;hute, dont l'art même avait dû dérober la honte S prenait l'extrémité du glaive que lui présentait son vainqueur, tendait la gorge et y dirigeait elle-même la pointe homicide qui devait terminer savie^. J'en ai vu plusieurs, après s'être avoués vaincus, avoir jeté leur bouclier et leurs armes, rebutés par la clémence du peuple, mettre aussitôt un genou en terre devant celui qui devait les exécuter, et, la tête maintenue par une de ses mains, se cramponner encore après sa jambe pour qu'il pût leur porter un coup plus assuré ! d'autres, appuyer leur arme meurtrière sur les reins d'un camarade, afin de le soutenir contre le glaive exterminateur; d'autres qu'il fallait retenir, parce qu'ils voulaient immoler les vaincus avant que le peuple eût prononcé sur leur sort^; d'autres enfin, poussés au désespoir parles rofusdii peuple, se relever, poursuivre avec une rage désespérée ceux devant lesquels ils avaient succombé d'abord, et quoique nus, quoique désarmés, quoique grièvement blessés, retrouver encore un dernier reste de vigueur pour se venger, et quelquefois balancer la A ictoire, qui n'échappait qu'à leur courageuse agonie \
Mille cris de joie accompagnaient chaque exécution ; ils partaient de tous les rangs, même de ceux des femmes, même des gradins des Vestales ! Oui, j'ai vu ces vierges si douces et si modestes, se lever à chaque coup, renverser le pouce pour ordonner la mort, et se récrier avec délices toutes les fois que le vainqueur enfonçait son glaive dans la gorge du vaincu *.
iSenec. Ep. 57. = 2 Cic. pro Milo. 34. — Suet. Cses. 26. = » Lactanl. Vi, 20. — Ruinarl. Acla martyr. S. S. Perpel., Felicit. 21.=* Cic. Tuscul. M, 17. = » Sener. Ep. 30. = 6 iMaiois, Ruin. de Pompei, I. 1, pi. \XXII. =''Sencc. Controv. IX. 6. = 8 Consurgil ad ictus, El quelles Victor ferrura jugulo inseril. illa Dellcias ait rsst; suas. Prudent, cont. Symmach. Il, v. 10.'50-S2.
LETTRE XCV. .Ml
Les combats se succédaient avec rapidit*^, sans qu'on prît le temps d'enlever les blessés restés sur place, ni les morts ; seulement de jeunes esclaves venaient de temps en temps retourner l'arène avec des râteaux, pour lui faire boire le sang qui l'inondait •. Dans les courts intervalles d'un combat à un autre, un jet d'eau s'élançait du milieu de l'arène, et s'élevant presque jusqu'au faîte de l'ampliiléâtre ', tempérait la chaleur en mêlant dans l'air sec et brûlant qu'on respire ici, une légère et imperceptible moiteur. Cependant les spectateurs, peu satisfaits de ce qu'ils avaient vu, voulurent d'autres combattants : une partie de l'ampbithéâtre demanda à grands cris un fameux gladiateur nonmié Placidéianus^, pendant que d'un autre côté on appelait avec non moins d'ardeur Rutuba, autre célébrité du même genre*. Tibère les fit venir tous deux ^ ; c'étaient diixwrudiaircs^, c'est-à-dire deux libérés, et j'entendis assurer auprès de moi qu'il n'en coûterait pas moins de cent mille sesterces (") pour contenter cette fantaisie du peuple'. Des applaudissements unanimes retentirent lorsque l'on vit paraître cette noble paire de gladiateurs* qui, blanchis sous les armes, avaient médité sans cesse sur leur art*.
Le signal fut presque aussitôt donné, et dès les premières approches on reconnut la bravoure et l'habileté des combattants : Placidéianusfond impétueusement sur son adversaire; Rutuba, plus âgé, conservant mieux le sang-froid que donne une vieille expérience, attend de pied ferme, et se contente de parer les coups, comme pour épuiser l'ardeur de son ennemi ; mais après quelques instants, s'animant tout-à-fait, il prend peu à peu l'offensive.
L'avantage que perd Rutuba montre toute l'opiniâtreté de son courage : honteux d'avoir reculé , il s'arrête tout-à-coup et rétablit l'égalité du condîat. Les glaives voltigent, frappent les boucliers, se heurtent, s'écartent et se repoussent. Les principes de l'escrime la ])ius savante et la plus habile sont mis en œuvre de part et d'autre. La valeur rétrécit le champ de bataille ; Placidéianus et Rutuba avancent et reculent peu : toujours à portée du trait, les coups qu'ils se portent sont terribles, mais ces habiles champions ne semblent pas
' Mari, n, 75. = ^ Sparsio quaE fx rundiinneiitis mediaî arcnri! crescens, in sumniani aliiludinem ampliilliealii pcrvcnii, cum inlensione aquœ fit. Smec. Nal. quaesl. W, 9. = s Cic. Tusrul. IV, 21. — Hor. Il, S. 7, v. 95. = >* Hor. Ibid. = 5 Mari, de Spect. 22. = * Rudiarii. Suel. Tib. 7. = ' Ihid. = * Gladialorum p.ir nobilissitnuni. Cic. de Opt. ^.M'iipr. oral. 6. = » Id. de Orat. UI, 23. («) 26,560 fr.
,^.2 HOME AU SIECI.R D'Al^r.rSTF.
s'en apercevoir. La seule chose dont ils paraissent soigneux, c'est de montrer de l'adresse, de l'art, de l'élégance dans leurs poses, dans leurs moindres mouvements'. Ils aimaient mieux recevoir un coup que de l'esquiver contre les règles, et ce qui les occupait davantage, c'était le soin de plaire au peuple et de montrer qu'ils savaient bien leur métier "^
Les amphithéâtres ne sont pas entièrement couverts par la voile suspendue au-dessus ; elle n'abrite que les places des spectateurs, que les gradins, parce qu'une plus grande étendue ne serait pas possible. Les câbles partant des mâts implantés sur l'entablement de l'édifice, viennent se renouer à un autre câble en forme de bague , qu'ils soutiennent à plomb du podium, de sorte que l'arène demeure à ciel ouvert*. Le soleil y pénètre donc, et c'est un inconvénient dont les gladiateurs adroits savent tirer parti. Placidéianus et Rutuba n'y manquèrent point; chacun chercha à prendre l'avantage du jour, et cette petite manœuvre prolongea le combat. Il y eut un instant où Rutuba, en cherchant à fuir les rayons du soleil, reçut dans le flanc une profonde blessure qui le fit chanceler : // en tient! il en tient ! cria-t-on aussitôt de toutes parts S et le peuple, dans l'admiration d'une si rare valeur, demanda le congé du blessé ^ Mais cet honmie intrépide, moins touché de sa blessure que les spectateurs eux-mêmes, leur fit signe que ce n'était rien, et qu'il ne voulait pas qu'on intercédât pour lui ^ Au même instant, recommençant le combat, il se jette en furieux sur Placidéianus. Ce dernier se détourne pour éviter le choc; mais son pied venant à porter sur un endroit saturé de sang'^, il chancelle, tombe, et reçoit de Rutuba un coup dépée qui lui traverse le pied.
La lutte, ainsi égalisée, n'en continua qu'avec plus d'acharnement. L'un et l'autre voulait forcer son ennemi à lever le doigt % c'est-àdire à s'avouer vaincu; mais tous deux furent trompés dans leur attente : leurs forces les abandonnant avant leur courage, ils succombèrent de la même manière, et le combat finit sans avoir cessé d'être égal. Aussi, chose bien extraordinaire! Tibère leur envoya à tous deux la palme du vainqueur^.
Ils sortirent de l'amphithéâtre en se traînant avec peine, et l'on
1 Cic. Oral. 68. = ^ Id. Tuscul. H, 17. = 3 Fontana, Anfilcal. Flavio. = * Hoc liabpl. Virg.iEneid. Xn,v. 296.==3.Missio. Mari, de Spcct. 3-2; XU, 29.— Suel. Claud. 21. = 6 Senec. de Consl. sapient. 16. ='? Virg. .-Eneid. V, v. 528. = '* Mail. deSpeiM. 32. — Mazois, Ruin. de Pompei. t. I, pi. XXXll. =9 Mari. /6i<^.
dit qu'ils allèrent suspendre leurs armes aux portes du petit temple d' Hercule-gardien, derrière le Cirque Flaminius ("), annonçant ainsi qu'ils renonçaient désormais au métier*.
Placidéianus et Rutuba étaient à peine disparus, que le peuple appela d'autres gladiateurs. Une suite nombreuse de couples, parmi lesquels on distinguait des Iloplomaques^, combattants armés de toutes pièces et assez semblables aux Mirmillons, et des Samnites, gladiateurs qui combattaient de pied ferme, sans changer de place', se succédèrent rapidement. On avait eu soin, comme cela se pratique souvent, de commettre ensemble les élèves d'un même maître, afin qu'ils se défendissent d'autant plus adroitement qu'ils savaient comment ils devaient être attaqués \
Puis vinrent les Gladiateurs Équestres ^ les Dimachères, les Essédaiî'es, et les Andahutes.
Dans les combats équestres, deux cavaliers montés chacun sur un cheval blanc* paré d'une chabraque carrée, à croupière rouge'', s'élançaient, précédés par des enseignes militaires, des deux extrémités opposées de l'amphithéâtre. Le combat commençait dès qu'ils se rencontraient, et ne finissait qu'à la mort de l'un des deux champions*. Ces gladiateurs, que Ton peut comparera des troupes légères, me parurent remarquables par l'élégance et la richesse de leur accoutrement. Coifll'és d'un casque d'airain' doré'", à visière pleine, percée seulement de deux trous ronds pour la vue ", ils portaient des armes courtes et faciles à manier '^ telles qu'une lance et wwcparme. Une chlamyde légère et courte, découpée en festons sur les lisières, volligeait sur leurs épaules; des brassards de fer couvraient leur bras droit ; des cuissards, le devant de la cuisse. Le reste de la jarnjje était nu, à l'exception du bas, qui se trouvait enlacé dans une chaussure appelée semiplotia *'.
Les Dimachères sont un perfectionnement de l'art gladiatoire : dans leur combat, point d'armes défensives, point de bouclier, mais une épée à chaque main '*. Tantôt ils attaquent à la fois de leurs deux épées; tantôt parent avec l'une leur visage ou leur poitrine, et en même temps menacent avec l'autre *.
' Hor. I, Ep. 1, V. 4. = * Floplomachi. Sud. Cilig. 33.— Mari. VUI, 74.= 3 Porphyr. in Uor. U, Kp. 2, v. 98. = ^ llor. I, S. 7, v. 20. — Ou'"'- Insl. oral. Il, 17. = ^ Dion. XLUI, 23. =6 Isitl. Ori;:. XVUi, 31. =" Mazois, Ruin. de l'ompci, I p.irl. pi . XXXU. = * Isid. Ihid. = 9 Mazois. Ibid. = '« Isid. Ibid. = »'• Mazois. Ihid. — '2 Isid. lbid.-= " Mazois. Ibid. = '"^ Arlcmid. c. S.— Academ. des Insrripl. i. llj, p. 247. (") IMan et et Descripl. de Uomc, n" t62.