LE DIVORCE ET LA HEPUDIATION
C'est une assez remarquable infirmité de notre nature que les sentiments les plus honorables, les passions les plus honnêtes puissent quelqueft)is se ciumger presque en vices quand nous les poussons à une certaine extrémité. Le siècle dernier qui, sauf quelques rares exceptions, ne fut certes pas un siècle de bonnes mœurs, ni de nobles caractères, a vu l'un des excès dont je parle ici, et qui peuvent avoir une certaine élévation peut-être dans les âges primitifs ou dans les beaux Ages des sociétés.
Le célèbre orateur Q. Hortensius s'était enthousiasmé de la vertu de Caton, honmie d'un caractère à part, qui avait beaucoup d'admirateurs quoique peu d'imitateurs. Au nombre des derniers on remarquait Favonius, dont j'ai déjà parlé (") ; Hortensius n'était que parmi les premiers : mais à force d'admirer Caton, il était devenu son ami, son compagnon le plus assidu, et celte fréquentation habituelle lui fit naître un violent désir de s'alliera lui, et de mêler, de quelque manièreque ce fût, sa maison et sa race avec celle d'un homme si vertueux. 11 n'imagina rien de mieux.pour arriver à cette fin, que de lui demander en mariage sa fille Porcia, bien qu'elle fiJt déjà mariée à Bibulus, dont elle avait deux enfants. « Ma proposition, dit-il, doit paraître K étrange, si on la juge avec l'esprit du vulgaire; mais n'est-il pas « aussi honnête en soi-mêmequ'utile à la république qu'une femme « jeune et belle ne reste pas inutile en laissant passer l'âge d'avoir « des enfants, et qu'elle ne soit pas à charge à son mari, ne l'appau- M vrisse pas en lui donnant plus d'enfants qu'il n'en veut avoir? Si M l'on communiquait ainsi les femmes honnêtes aux citoyens hon- « nètes, la vertu se multiplierait et deviendrait commune dans les « familles, et par le moyen de ces alliances la ville se fonderait « pour ainsi dire en un seul corps. » Caton fit observer que Bibulus ne consentirait sans doute pas à se séparer de sa femme, dont il était toujours fort épris. « Je la lui rendrai, s'il le faut, repart naïve- « ment Hortentius, dès qu'elle m'aura rendu père, et que par cette
{") LeUre XXVI, t. II, p. 14.
a communauté d'enfants, je me serai plus étroitement uni et à vous et à lui. »
Peux -tu concevoir qu'un pareil discours ait été tenu par un contemporain de César, de Pompée et de Catilina ? ne te prends-tu pas à douter de la sincérité d'Horlensius, et ne croirais-tu pas qu'il n'a voulu faire qu'un jeu d'esprit, essayer de mettre son éloquence aux prises avec la vertu de Caton, et tenter un de ces triomphes oratoires qu'il gagnait si souvent au barreau ? Pour moi, j'avoue que telle a été ma pensée quand j'ai lu cette anecdote pour la première fois. Mais voilà qui est bien plus fort encore : Caton ayant fini par faire comprendre à son enthousiaste ami qu'il demandait une chose impos- .sible, Hortensius, plus ardent que jamais pour la vertu, demande alors à Caton de lui céder sa propre femme Marcia. Cette proposition devait paraître encore plus étrange que la première, car Marcia était enceinte, et par conséquent personne ne pouvait douter de l'affection qu'avait encore pour elle son mari ; néanmoins Caton ne la rejeta pas, soit que la théorie professée par Hortensius sur la propagation de la vertu lui eût porté conviction, soit qu'il fût touché de l'admiration de son ami. Cependant il se réserva de consulter Philippe, le père de sa femme. Ce dernier, qui sans doute avait quelque conformité de caractère avec son gendre, le laissa parfaitement libre de faire ce qu'il voudrait. D'ailleurs que dire à un mari qui trouve luimême tout naturel de céder sa femme à un autre? Mais Philippe mit ime certaine finesse dans le consentement qu'il donna : il voulut, probablement pour s'assurer de la parfaite sincérité de Caton, il voulut, dis-je, qu'il signât au contrat de mariage de Marcia et d'Hortensius. Caton ne se démentit point, et apposa son anneau à cet acte, comme s'il se fût agi de sa fille '.
Hortensius épousa Marcia sans restriction, sans aucun engagement de la rendre dans un délai déterminé, comme il avait proposé de faire pour la femme de Bibulus. Il vécut avec elle jusqu'à son dernier jour, et lorsqu'il mourut, il laissa un testament qui déclarait cette femme vertueuse héritière de tous les grands biens qu'il avait amassés. Ce qui n'est pas moins curieux que tout ce qui précède, c'est que Marcia ayant fait son temps de veuvage, Caton l'épousa de nouveau-. Il est vrai qu'il ne vécut pas avec elle, car cet hymen eut lieu au moment où il allait partir pour suivre Pompée
1 Plut. Cato. min. 25. — Sirab . XI, p. 5U ; on 227. tr. fr.— Quint. Inst. oral. \, 5. — Appian. de Bell. riv. II. p. 801. =« Appian. Ihiâ. — I.uran. II. v. %28.
dans ia gueire qu il entreprenait contre César ; il ne la prit que pour gouverner sa maison, et servir d'appui à ses filles qui se seraient trouvées seules pendant son absence*.
Quant à l'action d'Hortensius, elle fut jugée diversement: les uns la louèrent, les autres (et ce fut le plus grand nombre) la blâmèrent : c'était à leurs yeux presque un adultère légal. On ne dit rien de la docilité de Marcia, de celte facilité à se laisser commander, pour ainsi dire, l'indifférence et l'affection pour tel ou tel ; c'est cependant ce qui me parait le plus extraordinaire, et je ne me l'explique que par l'absolutisme du pouvoir paternel, Philippe étant intervenu dans le second mariage de sa fille.
Quand je disais, en commençant cetlre lettre, que l'action d'Hortensius n'était presque qu'un anachronisme, je me rappelais qu'elle lui avait sans doute été inspirée par une loi de Numa ; cette loi por tait que le mari qui se trouverait assez d'enfants pourrait céder sa femme soit pour un temps, soit à perpétuité, à quiconque la lui demanderait pour en avoir également de la postérité ^
Après avoir vu le mariage entouré de formalités qui toutes ont pour but de le rendre durable, tantôt en le consacrant par les plus saintes cérémonies de la religion, tantôt en lui donnant le caractère non moins sacré de la propriété acquise à prix d'argent, il paraît étrange qu'il ne soit pas irrévocable, car, en dehors de la loi de Numa, il y en a d'autres qui permettent l'annulation de cet acte ; c'est que, dans la pensée du législateur le mariage n'a jamais été considéré que comme une association qui ne doit durer qu'autant que les associés seront de bon accord ; que là où il n'y a pas accord, il n'y a plus de société possible; et que pour prévenir ce mal, il faut pouvoir dissoudre légalement un mariage qui n'est plus, de fait, qu'une désunion.
Originairement cette dissolution possible fut ménagée pour servir d'auxiliaire au maintien des bonnes mœurs, comme un châtiment réservé aux épouses qui s'écarteraient du chemin de la vertu; Romulus, entre autres ordonnances, en fit une qui permettait au mari de répudier sa femme si elle avait empoisonné ses enfants, falsifié ses clefs, conmiis un adultère ^ ou seulement bu du vin* fermenté. On craignait que cette boisson ne leur fit commettre quelque
1 Plul. Calo. rain. 52. = * |/i/. Compar. (.vruie. cum Num. p. ôOj. — ^ td. \\omul. 22. = 4 D. Halic. U, 25.
action déshonnête', et, par suite d'une telle appréhension, les femmes ne devaient jamais boire que du vin doux^. Bien que cette interdiction soit, depuis des siècles, tombée en désuétude, une ancienne coutume, toujours en vigueur, la rappelle : c'est de baiser les femmes sur la bouche. Originairement ce fut un droit, et presque un devoir, non-seulement pour le mari, mais encore pour les parents ^ jusqu'aux cousins * ; ils devaient aborder ainsi les femmes de leur famille, toutes les fois qu'ils les rencontraient, afin de s'as- .surer si elles ne sentaient pas le vin^
Les lois de Romulus et de Numa tombèrent en désuétude ou plutôt en oubli avant d'avoir été appliquées, et l'on aurait pu les regarder comme abolies, lorsque Tan cinq cent vingt de Rome, un citoyen nommé Spurius Carvilius Ruga, crut devoir user de la loi Romuléenne, mais dans une intention parfaitement honnête : sa femme était stérile, sans qu'il l'aimât moins pour cela. Cependant il avait juré devant les Censeurs de se marier pour donner des citoyens à TÉtat ; sacrifiant donc sa tendresse à son respect pour la religion du serment, il quitta l'épouse de son choix pour en prendre une autre ^.
La rupture du mariage de Caton fut un Divorce, celle de Carvilius, une Répudiation. Le Divorce est la dissolution du mariage patricien, et la Répudiation, celle du mariage plébéien. Le premier est un acte entre gens libres, égaux en droits, et peut être demandé par l'un ou l'autre des conjoints"; le second est une action de maître à esclave, et ne venant jamais que du maître, c'est-à-dire du mari.
Peut-être en raison de cette distinction, trouvera-t-on presque incroyable que pendant plus de cinq siècles il ne se soit trouvé qu'un seul exemple de répudiation : le fait s'explique d'abord par la pureté de mœurs qui régnait autrefois, ensuite par les conditions que Romulus avait imposées à cet acte : si une femme se mettait dans le cas d'être répudiée pour l'une des causes mentionnées plus haut, elle était renvoyée purement et simplement ; mais au contraire si le mari n'avait pas de motifs légitimes, la moitié de ses biens devait passer à la femme, l'autre moitié être consacrée au temple de Cérès, et lui-même dévoué aux dieux infernaux ^ C'était là, comme tu vois.
» V. Max. n, 1, 5.— Plin. XIV, 15. = îA. Gell. X, 23.— Athenae, X, p. 429, 440.=
3 A. Gell. — Plin. — Alhenœ. Ibid. —V. Max. VI, 3, 9. — l'iut. Quacst. roni. p. 75. — Tertull. Apolog. 6. = *• Athenae. Ibid. = 5 I.t supra n» 3. = ^ 0. Halic. U, 23.— V. Ma\. U, 1,4.— A. Gell. IV, 3 ; XVII, 21. — Plut. Qua-M. rom. p. 82 ; Compar. Thés, cum Romul. p. 153 ; Compar. Lycursi. cum Num. p. 309. =i Boët. in Cic. Topic. lib. II, p. 303. = " Plut. Komul. 22.
un terrible frein contre les caprices possibles de la répudiation.
Le divorce rappelle, par son nom même, l'indépendance de ceux qui ont droit d'y recourir: il signifie séparation des parties, qui s'en vont chacune de leur côté, par suite de la divergence dans les esprits', c'est-à-dire de l'incompatibilité dans les caractères. Cette rupture doit être constatée et consommée d'une manière aussi authentique que le mariage même: ainsi l'intervention des ministres du culte est encore nécessaire, parce que seuls ils peuvent délier ce qu'ils ont lié, et qu'il faut que la confarréation soit détruite. Les époux doivent donc se soumettre à une autre cérémonie qui annule tous les effets de la première, dont elle forme comme la contre-partie, et qu'on appelle la diffarréation ^.
Au civil, il faut que le divorce soit déclaré devant le Préteur ', en présence de sept citoyens Romains pubères. Un affranchi domestique porte les tablettes qui contiennent l'acte de mariage *, et les brise publiquement '". Au domicile conjugal il se consomme ainsi : quand le mari est le provocateur du divorce, il redemande à l'épouse les clefs de la maison ^ et la congédie en lui disant : « Femme, reprends tes biens'; va, ou, adieu, sors d'ici®. » La femme confarrée, qui a toujours la propriété des biens qui lui ont été donnés, quoique par le mariage ils aient été confondus avec ceux de son mari ^ reprend sa dot quand les torts du mari ont provoqué le divorce '•* ; mais si cette séparation est causée par la conduite de la femme, le mari a le droit de retenir une partie de la dot *\ un sixième par chaque enfant, jusqu'à concurrence de la moitié de cette dot ^^ car les enfants, en vertu du pouvoir paternel, demeurent toujours la propriété de leur père 'Ml y a un cas où la femme perd toute sa dot, c'est lorsqu'elle a causé le divorce en commettant le crime d'adultère **. Alors, avant de la congédier, on la dépouille de lastole, costume des honnêtes femmes, et on la revêt de la toge, habit des courtisanes '^
' DivoriiniD, vel a divcrsilate menlium dictum est, vel quia in diversas parles cunt qui disuahuiit malrimonium. Digcsl. XXIV, lil. 2, leg. 2. = 2paul. ap. Fesl. v. DifTarreatio. = 3 Conject. in Ov. Retned. amor. v. G65. = ^ Diçest. XXIV, lit. 2, leg. 9. = s Ov. Ibid. v. 667. — Rumpere labulas nupiiaies. Tac. Ann. XI, 30. — Juv. S. 9, v. 73. = " Claves ademit. Cic. Philipp. Il, 28. — '' Tuas ics libi babeio. Digesl. XXIV, lil. 2, leg. 2, .§ 1. — TibI habeas res (uns. Plaul. Ampbylr. III, 2, v. 68.— Suas res sibi liabere jussit. Cic. Pliilipp. II, 28. — Mail. X, 41. ==: » 1 foras, mulier. Plaul. Casin. II, 2, v. 36 ; Valeas. Id. Ampliytr. III, 2, v. 68. — Vade foras. Mari. XI, 103. =9 Ulpian. til. 6. =' 10 /éirf.-Plaul. Slich. 1, 3, v. 50.— Cic. Topic. k ; ad Allie. XI, 23 ; fragm. pro Seaur. 12. — Capitol. M. Anlo. 19.— Roël. in Cic. Topic. lib. 11, p. 303.= n Cic. Topic. h = 12 LTpian. lit. 6, g 6, lO.-Boël. Ibid. = i3 Roël. Ibid. = •* V. Max. Vill, 2, 3.-Hor. I, s. 2, V. 131.— Plul. Marius, 38. = 15 Acron.- Porphyr. in Hor. I, S. 2, v. 63.
•}{i ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
La rupture du mariage plébéien, c'est-à-dire du mariage par coemption, est extrêmement simple : conclu sous forme de vente, il se défait par une vente, ou plutôt par un rachat. La femme a été, comme disent les jurisconsultes, mancipée (vendue) par le père ou tuteur au pouvoir duquel elle était; celui qui Ta achetée (son mari) la mancipe à son tour, comme une esclave dont il ne veut plus ' : seulement ce sont ceux qui l'ont vendue d'abord qui la rachètent, ou, pour dire les choses telles qu'elles sont véritablement, elle leur est rendue par une vente simulée, comme elle leur avait été achetée.
La femme mariée par coemption n'a point de dot reconnue légalement, sa condition d'esclave lui interdisant de rien posséder ; néanmoins, quand elle a été dotée, bien que sa dot soit devenue la propriété du mari, comme un pécule d'esclave, elle lui est ordinairement restituée. Autrefois cette restitution était toute bénévole, et une pure affaire de probité ^ ; mais la fréquence des répudiations, et la corruption générale ayant appris dès longtemps à ne rien remettre à la bonne foi, on stipule, en mancipant une fdle en mariage, que dans le cas de répudiation ou de mort, la dot fera retour à la femme ou à ses ascendants, excepté une partie laissée pour les enfants issus du mariage ^
La plupart des dispositions relatives au partage et à la retenue de la dot, ont été étabhes par la loi des Xll Tables, qui a consacré, en les complétant, les ordonnances de Romulus, dont j'ai parlé plus haut*.
L'incompatibilité d'humeur et la stérilité* sont, avec l'adultère, les principales causes de Répudiation et de Divorce, ou du moins celles que l'on invoque toujours dans ces sortes de séparations. Je me trouvais un jour chez un homme auquel ses amis reprochaient d'avoir répudié sa femme sans motifs : « Que trouves-tu à redire en elle, lui disaient-ils? n'est-elle pas chaste et honnête? n'est-elle pas belle? ne te donne-t-elle pas de beaux enfants? » — Pour toute réponse, il allongea sa jambe, et leur montrant son soulier : « Ce soulier n'esl-il pas beau? leur dit-il, n'est-il pas tout neuf? toutefois il n'y a personne qui sache où il me blesse le pied. »
Et il avait raison, car les grandes fautes évidemment découvertes déterminent ordinairement les maris à quitter leurs femmes; mais il y a quelquefois de petites hargnes et rioles souvent répétées, pro-
» Fesl. V. Remancipaïam. = * Teient. Andri. 1, f., v. CO. ==» Digest. XXUI, lit. 3. 4 ; XXIV, lit. 5, passim.'= '* Conject. in Cir. Philipp. U. 28. — * PIiil. Sulla. fi.
ia:ttre LIX. -21
cédentes de quelques fâcheuses conditions, ou dissiniilitude et incompatibilité de nature, que les étrangers ne connaissent pas, lesquelles, par succession de temps, engendrent de si grandes aliénations de volontés entre des personnes, qu'elles ne peuvent plus vivre ensemble.
Quelque cause pareille détermina probablement P. Emile lorsqu'il répudia, sans que l'on en sache le motif, Papyria, sa première femme, après avoir longtemps vécu avec elle •.
Cicéron, dans un âge assez avancé, répudia aussi sa femme Tërentia, alléguant poiu' motifs le peu d'affection qu'elle avait pour lui et pour sa fille, son esprit de désordre, et son caractère dépensier. Térentia niait tout, et Cicéron sembla vouloir la justifier jusqu'à un certain point en se remariant à une très-jeune fille, qu'il épousa, diton, pour sa beauté, ou plutôt, comme l'a dit Tiron, son affranchi de confiance, pour sa fortune, dont il était dépositaire par un fidéicommis-. ■
César répudia sa femme, simplement soupçonnée d'adultère *.
Anciennement, quand les mœurs étaient aussi pures qu'austères, un Romain répudia sa femme pour s'être montrée en public le visage découvert; un autre, parce qu'elle s'était entretenue en particulier dans la rue avec une affranchie de mauvaises mœurs; un autre, seulement pour l'avoir vue assistant aux Jeux publics à son insu '*.
Le Divorce, non plus que la Répudiation, n'ont jamais empêché une femme de se remarier, pour ainsi dire immédiatement. Quand les mœurs se furent corrompues, on abusa tellement de ce droit que les séparations parurent comme une conséquence, une suite naturelle et inévitable du mariage. Il y a maintenant beaucoup df femmes des premières familles de Rome (jui pourraient compter, pour ainsi dire, leurs années, non par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris ^; car on en était venu au point que les épouses avaient acquis aussi le droit de divorcer, même en l'absence de leurs maris, et il était arrivé à plus d'un époux qu'en rentrant chez lui après un lointain voyage, il n'y avait plus trouvé la femme qu'en partant il avait laissée à la tête de .sa maison ^
C'était là un désordre trop grave pour que l'Empereur, qui s'occupe incessamment de la réforme des mœurs publiques^ ny portât
" Plut. p. /Emil. 5. = ■'■ Id. Cic. 41. = 3 Suct. Cse»". 74.= ' V. Max. VI, r>. lo, 11, 12. — Plut. QutPSt. roni. p. 85. = s Sener. de Boncr. III, 16. = « Cic. Ep. famil. VIII, 7. -cTSm-t. \i,g. 27.
pas remède ; il a fait une nouvelle loi qui impose des conditions plus sévères aux divorces ' : l'un de ses principaux chefs déclare qu'une femme divorcée ou répudiée ne pourra se remarier qu'après un délai de dix-huit mois; déjà le divin Jules avait fixé ce délai à six mois ^ *.
' La réconciliation entre époux séparés par Répudiation ne pouvant avoir qu'un caractère parfaitement moral, les délais prescrits parla nouvelle loi de l'Empereur ne leur sont point applicables, et dès qu'ils veulent se remarier ensemble, il leur est permis de le faire aussitôt. On dirait que cette exception a été méditée en faveur de Mécène : il a une femme fort jolie, fort séduisante^, dont il est éperdument amoureux *, mais capricieuse à l'excès ; elle le tourmente au point de lui causer des insomnies presque perpétuelles qu'il combat en recourant au vin pour s'assoupir, en se faisant donner, dans une pièce voisine de sa chambre à coucher, une espèce de symphonie^ produite par un appareil semblable à un autel rond, garni de tuyaux percés à leur partie supérieure, et dont la partie inférieure plonge dans l'eau. Un enfant agite cette eau ; l'agitation chasse l'air dans les tuyaux, et il en résulte un son doux, et comme une harmonie lointaine ®\
Quand Térentia (c'est le nom de la femme de Mécène) a bien lassé sa patience, il la renvoie ; mais une fois sa colère passée, il la regrette, cherche à se rapprocher d'elle^ lui fait des visites, lui envoie des présents , la supplie de revenir, et elle se laisse persuader. Ces séparations sont si fréquentes qu'on les a qualifiées de quotidiennes', et qu'on dit de Mécène qu'il a été marié mille fois, quoiqu'il n'ait jamais eu qu'une seule femme ®.
11 ne s'agit là que de Répudiation, et sans doute le Divorce offrirait plus d'obstacle à un rapprochement désiré par des époux divorcés ; carie Divorce est un acte sérieux, et doit, aux termes de la loi, avoir un caractère irrévocable ^°. Le maître fait ce qu'il veut de son esclave ; il la prend, il la quitte, personne n'a de compte à lui demander, et c'est le cas de la Répudiation. Le citoyen au contraire ne doit pas faire légèrement un acte civil non moins important que le mariage.
1 Suel. Aug. 54 — Mail. VI, 7. = ^ uipian. lit. li. = 3 Hor. H, od. 12, v. 15. = * /è('<f. V. 21. — Uion. LIV, 19, et ap. Xipliil. .\u?. p. 77. = -^ Sencr. de I'ro\i(ionl. 3.= ^Atlienae. IV, p. 1k. — AVinckelmann, Monumcnti inedili, n» 189. = '' Difirsl. XXIV, lit. 1, leg. 64. — s Quotidiana répudia. Senec. Ibid. = 9 IJ. Ep. 114. = *<> Divorlium non est, nisi verum, quod animo perpeluam conslilucndi dissenlionem fit. Digest. XXIV, lit. 2, IcL'. 5.
On rapporte que jadis on ne connaissait point les divorces fondés sur l'incompatibilité d'humeur; toutes les fois qu'il s'élevait quelque différend entre deux époux, ils se rendaient sur le mont Palatin, au petit temple Viriplaca \ déesse qui apaise les hommes, et là, après s'être expliqués, ils renonçaient à leur querelle et s'en retournaient réconciliés. Cette déesse est assurément bien respectable : elle mériterait peut-être un culte tout particulier, comme gardienne de la paix journalière des familles ; car son nom même exprime, sans blesser l'égalité d'une tendresse mutuelle, le respect que doit la femme à la dignité du mari^
Dans ce siècle corrompu et peu religieux, la meilleure Viriplaca c'est la beauté. Je passais dernièrement sur le Forum, près du tribunal du Préteur, où Sulpicius avait assigné sa jeune épouse pour entendre prononcer leur divorce. Elle arrivait en litière fermée. — « Qu'elle sorte! s'écrie le mari d'un air courroucé , qu'elle comparaisse ! depuis assez longtemps elle me rend malheureux !» — La litière s'abaisse, et la jeune femme en sort dans tout l'éclat de la parure la plus séduisante. Sulpicius devient muet à sa vue. Il tenait les doubles tablettes de son mariage, toutes prêtes à être brisées; il les laisse tomber, se précipite vers son épouse, l'embrasse en s' écriant : « Tu as vaincu, Paula! » et il la ramène chez lui aux acclamations unanimes de la foule ^.
1 V. Max. n, 1,6.— Plan et Descript. de Kome, n° 213. = ~ V. Max. Ibid. =3 Ov. Remed am. v. 665.
LE JOUR TSATAL.
L'anniversaire de naissance, appelé le Jour natal, est l'une des plus aimables de ces fériés instituées pour resserrer de temps en temps, par des communications plus démonstratives et plus alfectueuses, les liens d'amitié, d'amour ou de parenté qui font le charme et l'agrément de la vie. On reconnaît évidemment ce caractère dans les Kalendes de Janvier, ainsi que dans les Saturnales, autre fête dont je parlerai bientôt ; mais le Jour natal, quoique simple fêle privée', atteint peut-être encore plus efficacement ce but; les deux premières fêtes ne sont qu'annuelles, tandis que la dernière se renouvelle continuellement, et autant de fois par an dans une famille, que cette famille compte de membres.
Le Jour natal se sanctifie par le culte des divinités domestiques. Dès le matin, la personne dont ce jour ramène l'anniversaire, revêt une robe blanche, se pare soigneusement *, et vient honorer ses dieux Lares, et principalement son Génie. Elle verse des parfums précieux sur celte divinité qui préside à son destin ; lui met des couronnes de fleurs sur la tète et autour du cou ; lui ottVe des liba ^ crus*, sur lesquels est marquée l'époque de la naissance du festoyant; lui présente des rayons de miel; brûle de l'encens sur son autel paré de guirlandes de fleurs ; fait pétiller des libations de vin dans le feu sacré ^ et accompagne ces offrandes de prières pour obtenir la santé, de longs jours, une vieillesse heureuse, eu un mot, ce qui constitue le bonheur*'.
Toute immolation de victimes est soigneusement évitée ^ parce que les anciens Romains avaient coutume, lorsqu'à celle époque ils payaient à leur Génie son présent annuel, de ne point se souiller les mains de sang, afin qu'aucun être n'eût à regretter sa vie le jour où ils avaient reçu la leur *.
1 Fest. V. Privalae. = "-i Ov. Tiisl. Ml. 13, v. 14; IV, lo. >. 12; V, 5, v. 8. — Hor. II, S. 2, V. 60. — l'ers. S. 1, v. 15. = 3 Ov. Ibid. ; Amor. I, 8, v. 94 ; Ail. am. I, v. 42λ. — TibuU. I, 8, V. 49; II, 2, v. 5. — Peis. S. 2, v. 3. — Mait. X, 24. — Censor. de Dknaial. 2. = M'air. L. L. V, g; 106. == » Ll supra n» 3. = « Tibul. I. 8, v. 55; II, J. >. 1.— Ov. Trisl. v, 3, v. 1.— Mail. X, 24. = ' Plin. XVIll, 8. = » Ci-nsor. Ibid,
IJiTTKE LX. 25
A l'instar de ce qui se pratique aux kaleudes de Janvier, les parents, les amis, les clients et les patrons se font de mutuels présents. Ces dons n'ont aucun caractère particulier : c'est de l'argenterie, une coupe, une ombrelle, une chandelle de cire ; ce sont des toges; le tout suivant la richesse ou la générosité des donneurs, etîa condition ou le sexe des personnes auxquelles on offre*. A son nîital anniversaire, l'Empereur reçoit toujours une coupe de Mécène*.
Le Jour natal devient aussi quelquefois une occasion de bonne fortune pour les hommes, et ce jour-là, des femmes, des jeunes filles, qui n'auraient pas osé faire un don à un ami, à un amant, profitent de l'usage pour lui offrir cette légère inarque d'amour ou d'amitié*.
Toute espèce de petits présents sont admis : un chasseur envoie un lièvre; un fermier un chevreau; un pécheur du poisson* ; et les poètes quelque produit de leur muse*.
Les deux petits poèmes suivants ont été composés pour une pareille circonstance, le premier par le poète TibuUe, et le second par le poète Properce. L'un est adressé à un ami , l'autre à une amante. Tu y trouveras un tableau assez complet des cérémonies d'un Jour natal célébré par l'amitié ou par l'amour.
Le Jour natal de Cerinthm.
« Proférons des paroles de bon augure, voici le jour natal de Ce- « rinthns. Hommes ou femmes, vous qui êtes aux pieds des autels. « tenez votre langue captive. Qu'un pieux encens fume dans le « foyer; qu'on y brûle ces parfums que nous envoie Topulente « Arabie. Que ton Génie lui-même, Cerinfhus, vienne, la tête ceinte (( de fleurs, assister aux honneurs que nous lui rendons. Que le « nard le plus pur découle de son front; que les gâteaux s'empi- « lent sur son autel, et qu'on lui fasse de copieuses libations de « vin. Puisse-t-il l'accorder tout ce que tu lui demanderas. Allons, « forme des vœux : qu'attends-tu ? il va t' exaucer : demande.
« Je le devine : tu désires que ton épouse te garde de fidèles « amours. Déjà les dieux le savaient, j'en suis certain. Tu ne piéfé- « rerais à ce bonheur ni toutes les richesses que de laborieux agri- « culteurs arrachent à la terre, ni les perles que l'heureux Indien
' Ov. Amor. III, 1, v. 57.— Juv.S. 9, v. 50.— l'Iin. IV, Ep. 9.— Mail. VII, S5 ; IX, .^4 ; X, 29, 87. — l'etron. 30. = 2 PIul. Apolhcg. p. 779. = 3 Mart. X, 2 i. = * Ibid. 87. = STJbnI. I, 8 ; II, 2.— Ov. Trist. V, 5.-Censor. de Die natal. 1. — Mari. Ibid.
« recueille dans les ondes de la mer Rouge. Tes vœux, sont exauce ces : vois l'amour venir vers toi d'une aile frémissante. Il l'apporte « des liens de fleurs, des liens qui dureront toujours, et que tu por- « teras encore quand la pesante vieillesse ridera ton front et blan- « chira ta belle chevelure. Qu'alors ton Jour natal te revoie aïeul, « et qu'à tes pieds se joue une troupe de tendres enfants '. »
Ecoutons maintenant Properce.
Le Jour natal de Cynthie.
« Le soleil commençait à rougir l'horizon, lorsqu'il m'a semblé « voiries Muses debout près de mont lit. Elles m'annoncèrent le « Jour natal de mon amie, en faisant retentir un triple applaudisse- « ment.
« 0 jour, sois sans nuages! vents, retenez vos haleines! mer, en- « dors sur le rivage ton onde menaçante ! Que ce jour ne soit té- « moin d'aucune douleur. Que Niobé elle-même sèche ses larmes, « que le cri plaintif des Alcyons ne trouble plus les airs, et que Proc( gné cesse de pleurer sur la perte d'Itys.
« Et toi, ô ma chérie ! née sous les plus heureux auspices, lève- (( toi, et viens faire à nos dieux de justes prières. Mais d'abord, (( qu'une onde pure dissipe ton sommeil; que tes doigts délicats c( façonnent ta brillante chevelure. Revêts cette même robe qui te 0 parait quand tu charmas pour la première fois les yeux de Proc( perce. N'oublie pas non plus de mêler des fleurs à tes cheveux. « Viens demander aux dieux d'être toujours belle et de conserver c( toujours ton empire sur moi.
« Après, tu brûleras l'encens sur l'autel ceint de guirlandes, et les « torches sacrées rempliront ta maison d'une clarté propice. Alors « nous nous livrerons au plaisir de la table, et, prolongeant la nuit « dans un bachique festin, nous respirerons les parfums du safran « dans des vases de myrrhe et d'onyx : infatigables dans nos danses « nocturnes, nous fatiguerons la flûte qui les animera. La licence « enflammera tes voluptueux propos. Les charmes de cette fête « écarteront loin de nous le sommeil importun, et les carrefours « voisins retentiront des éclats de notre allégresse. Nous interrogec( rons les dés, pour décider lequel l'amour a le mieux frappé de ses
» Tibul, II, 2.
« traits. Quand nous aurons ainsi passé bien des heures, quand Vé- « nus nous invitera aux doux mystères de la nuit, nous terminerons « dans notre couche ce solennel anniversaire, et ainsi, ô Cynthie, « nous achèverons ton Jour natal '. »
L'usage d'offrir des présents aux anniversaires de naissance a fini par dégénérer en abus, et devenir, sinon ruineux , au moins fort dispendieux pour les maris , et surtout pour les amants, dont les femmes forcent la générosité. A Tépoque de son Jour natal , une femme mande un marchand chez elle, comme pour acheter, et lui fait étaler ses marchandises devant son amant ou son mari. Elle prie son bien-aimé, dont elle vante le goût, de les regarder, de lui dire son avis ; elle finit par le conjurer de lui acheter quelque chose ; rappelle que c'est son Jour natal, et, à Taide de quelques baisers affectueux, a l'art de se faire donner beaucoup plus que l'on ne songeait à lui offrir ^.
Certaines femmes, et particulièrement les courtisanes, poussent l'adresse encore plus loin : toutes les fois qu'elles n'ont pas de motif pour exiger un cadeau, elles feignent que c'est leur Jour natal en étalant chez elles des Uba^. Elles pensent que celui qui aime ne doit pas supputer ses actes de générosité, ou tout au moins qu'il sait les oublier; d'après ce petit raisonnement, elles font revenir jusqu'à sept et huit fois par an leur bienheureux jour de naissance, sans cependant se veillir pour cela, car la grande passion des femmes Romaines est de vouloir sans cesse se rajeunir en dissimulant leur âge; aussi ces quêteuses de présents multiplient les anniversaires, sans même compter les années véritables, et il semblerait que chaque Jour natal loin d'accuser pour elles un pas de plus dans la vie, ne sert qu'à les rajeunir. Un amant las des anniversaires peu annuels inventés pour stinmler incessamment sa libéralité, finit par envoyer un jour en cadeau à son amie l'épigramme suivante :
J'ai voulu, par complaisance, M'imposer le joug pesant De l'envoyer un présent Chaque jour de ta naissance.
Mais enlin pour ni'escroquer Le don de cette journée, Lucrèce, c'est se moquer; Tu nais six fois par année !
' l'roperl. III, 8. =20v. Art. am. I, v. -421, 454. = ^ /ôj'rf. v. 430 ; Amor. I, 8, v. 93.
Bien qu'à tes naissants appas On ne te crût pas nubile, Qui ne t'eslinierait pas Plus vieille qu'une sibylle?
Entre nous si désormais Sur ce haut pied tu te mets De naître six fois l'année, Sais-tu ce que je ferai?
Lucrèce, je compterai Que tu n'es pas encor néei. (")
Celui qui célèbre son Jour natal termine la journée par un festin auquel il invite tous ses parents et arnis, et qui se prolonge dans la nuit^ La maison prend aussi un air de fêle : on l'illumine le soir^, on pare les fenêtres avec des fdes de lampes ornées de violettes *.
On avait vu de tout temps des citoyens célébrer chez eux le Jour natal de leurs amis de prédilection , avec le même appareil que le leur propre ^ ; mais jusqu'à l'époque du Triumvirat, jamais on n'avait fait de cet anniversaire d'un citoyen un sujet de fête publique, lorsque l'an sept cent douze, deux ans après la mort de Jules-César, les Triumvirs, par un excès de flatterie pour la mémoire du dictateur, ordonnèrent que le jour qui fut celui de sa naissance serait célébré partout le monde; que l'on manifesterait de la joie, et que chacun se couronnerait de laurier Us dévouèrent à la colère de Jupiter et de César lui-même, devenu dieu,, ceux qui résisteraient à cet ordre, et, par surcroit de précaution, ajoutèrent une amende d'un million de sesterces (*) si les récalcitrants étaient sénateurs ou fds de sénateurs ^.
On pensa qu'Octave, devenu seul maître de l'empire, ne serait pas fâché de voir une pareille fête instituée en son honneur : la flatterie courut au-devant de ses vœux ; son Jour natal fut mis au rang des fêtes publiques, et célébré annuellement par les Jeux du Cirque"'.
Achèvement. Depuis la mort d'Auguste, l'habitude est demeurée
1 Mart. Vni, 6i. = 2 Proi)erl. Ul, 8, v. 21.— Cic ad Allie. XMI, 42.— Hor. II, S. 2, V. 60.— Pcis. S. 6, V. 19. — Mail. VU, 85 ; X, 27; XI, 66. — Juv. S. 11, v. 84. — l'iul. Brui. 2i ; Calo. min. 2. — A. Gell. XIX, 9, fie, = 3 Luxeril el lola (lanima secunila domo. l'iopert. lU, 8, v. 20 =: * IJncliKiue fcnesira Disposila' pincucni ni'bulam vomuere luceina> l'oitanlcs violas. — Pers. S. 3, v. 180-182. = " (ior. IV, od. 11, v. 1. — Tibull. I, 8, V. 49. — Mail. X, 87. = « Dion. XLVII, 18 z=. '' Id. l,|V. ». — Hor. I, Ep 3, V. 9. ["': Traduclion de Sénccé. '' 279.460 fr.
LKTTRE LX. 19
Je célébrer l'anniversaire de naissance de l'Empereur*. Aujourd'hui, la servilité va jusqu'à fêter celui du favori de Tibère, de Séjan. qui. à la vérité, est presque aussi puissant que le chef de l'empire -.
Pendant que le peuple dégrade ainsi son caractère par une adulation outrée, quelques nobles âmes se chargent, au milieu de celte abjection générale, de soutenir la dignité de citoyens Romains : ils fêtent, en particulier, l'anniversaire posthume de quelques personnages qui n'ont d'autres faveurs à donner à leurs fidèles, que l'exemple de leurs talents et de leurs vertus. C'est ainsi que dans plusieurs maisons on célèbre, aux ides d'Octobre ("), la naissance de Virgile ^, et dans d'autres, celle de Brutus et de Cassius*. Honneur à ces fiers courtisans du génie et de la gloire ! Leurs fêtes sont plus honorables, plus illustres que celles de tels riches où sont invités le Sénat et un grand nombre de chevaliers , et où l'on distribue à la porte une abondante sportule à la troupe famélique des petits clients*.
» Suet. Tib. 26.— Ov. Pont. IV, 9, \. 116. = *0v. Ibid. v. 65. = spHn. III, Ep. 7.- Mart. XU, 68. =* Juv. S. 5, v. 36. = 5 >|ari. X, 27. («) ISoctobre.
LETTRE LXT.
LES PALILIES, on l'anniversaire de la fondation de ROME.
Je viens d'apprendre une singulière chose, c'est que Rome ne s'appelle pas Rome. Je me trouvais hier dans le temple de Volupia, petit édifice situé au bas du mont Palatin, vers le Forum Roarium^ et j'y remarquai une statue de femme qui a la bouche fermée par un bandeau et scellée. Je n'eus pas de peine à deviner que ce devait être la déesse du Secret. Je demandai son nom : « CestAngeronia', me répondit l'édituen ; on lui fait un sacrifice annuel le xii des kalendes de Janvier^ {"). Rien qu elle partage le temple de Yolupia, nous ne la regardons pas moins comme l'une de nos plus importantes déesses, parce qu'elle est la protectrice du nom secret de Rome*. )) — J'entendais dire pour la première fois que Rome eijt un nom secret, qui était son vrai nom, et je demandai à mon édituen s'il voudrait me le confier. — « Dans le siècle dernier, me répondit-il, Valérius Soranus l'ayant divulgué, paya de sa vie son indiscrétion : il fut mis en croix comme un vil esclave, quoique citoyen Romain et tribun du peuple ^
Il eût été cruel d'insister, et sans doute inutile aussi. Ce nom secret de la ville est pour garantir sa divinité tutélaire des évocations religieuses dont j'ai parlé précédemment*.
Cependant cette révélation avait vivement piqué ma curiosité, et comme je m'imagine qu'en ma qualité d'observateur je dois tout savoir, ou du moins chercher à tout savoir, je m'enquis si bien, que je finis par découvrir que Rome s'appelle Valentia, mot qui signifie force. Du moment qu'un secret existe entre beaucoup de personnes, il est rare qu'il ne se répète pas à voix basse, ou qu'il n'y ait pas des gens qui en inventent le mot pour avoir l'air plus savants que la foule. Je crois cependant que l'on ne m'a pas trompé, car Valentia est, dans sa signification, l'équivalent de Borna, au moins suivant Tune des traditions sur l'origine de Rome, traditions assez nombreuses. Mamurra, que j'interrogeais sur ce sujet, me répondit ainsi :
> Plan et De5cript. de Rome, n» 20. = 2 pjin. IM, 5. = 3 V. Lettre \I, t. I, p. 511, .'^ig. = * Plin. Ibid. = 5 Serv. in ^neid. I, v. 281 ; in Geor?. I, v. 496. — IMul. guaest. rom. p. 126. — Ljd. de Mens. IV, 50. — Solin. 1. = 6 Lettre XLVl, t. Il, p. 287. (") 22 décembre.
« D'après l'opinion la plus répandue, sans doute à cause de son « merveilleux, le fondateur de Rome était fils du dieu Mars et de la « vestale Rhea-Silvia. Elle en fît l'aveu pendant sa grossesse, et la « renommée put bientôt le publier avec certitude ; car les deux « jumeaux qu'elle mit au monde, Romulus et Rémus, ayant été, par « l'ordre d'Amulius, usurpateur du trône d'Albe, exposés sur les « bords du Tibre pour y trouver la mort, le tleuve arrêta son cours, « et une louve, abandonnant ses petits, accourut aux cris des deux « enfants, leur présenta ses mamelles et leur servit de mère.
« Un berger du roi les trouva dans cet état, auprès d'un arbre, les a emporta dans sa cabane et les éleva. Albe était alors la capitale du a Latium : Jules l'avait bâtie, dédaignant Lavinium, la ville de son « père. Amulius succédait à ces rois, après quatorze générations.Il t( avait chassé du trône Numitor son frère, et, pour mieux assurer a l'empire, contraint Rhéa, fille de ce prince détrôné, à se consacrer « au culte de Vesta. Mais le dieu Mars trompa des calculs si bien « établis , et Romulus et Rémus virent le jour. Dès que ces divins « enfants se sentirent animés des premiers feux de la jeunesse, ils « renversèrent Amulius du trône, et y replacèrent leur aïeul. L'a- « mour du fleuve et des montagnes où ils furent élevés inspira le « désir à Romulus d'y bâtir une ville ; mais son frère lui disputant « cet honneur, ils eurent recours aux auspices. Rémus se posta « sur le mont Aventin, Romulus sur le mont Palatin. Rémus le « premier aperçut six vautours ; son frère n'en vit qu'après lui , « mais il en vit douze. Vainqueur dans cette épreuve, Romulus fut « déclaré le fondateur de la ville future ^
(( Quant aux autres traditions, continua-t-il, certains annaUstes « disent que les Pélasges, les plus anciens peuples de la Grèce, vin- « rent fonder cette ville, et lui donnèrent le nom de Borne, qui en « grec signifie puissance, par allusion à la puissance de leurs armes.
<( Suivant les autres, des fugitifs de Troie, jetés par la tempête sur « la côte d'Étrurie, abordèrent près du Tibre ; leurs femmes, fati- « guées du travail de la mer, mirent le feu à la flotte. Alors les « Troyens, contraints par la nécessité de s'arrêter près de la ville de « Palantion, ayant été bien accueiUis des habitants du pays, appelè- (c rent Rome la ville qu'ils bâtirent, du nom de la plus considérable
f » Tit.-Liv. I, 4, 6. — Flor. I, 1. — Cic. de Repub. II, 2. — Ov. Fast. IV, v, 809. — D. Halic. I, 77 et seqq.-Plul. Komul. 3, 4, 5, 6, 7 ; De fort. Roman, p. 270, 271.— Strab. V, p. 229; ou 186, Ir. fr.— Justin. XLUI, 2.
« des Troyennes qui avait poussé ses compagnes à incendier la flotte ' .
« Ceux-ci veulent que Rome ait été fille d'un Italus et d'une Luc( caria, ou bien de Téléphus, fils d'Hercule, et femme d'Énée ; ceux- « là lui donnent pour père Ascagne, fils d'Enée. D'autres attribuent « la fondation de Rome à Romanus, fils d'Ulysse et de Circé , pen- « dant que certains assurent qu'elle fut fondée par Romus, fils d'Éa malion, roi d'une partie de la Macédoine, et que Diomède y envoya « de Troie ; ou par Romis, tyran des Latins, qui chassa de ce quarte tier-là les Toscans, lesquels, partant de la Thessalie, étaient prête mièrement passés en Lydie, puis de Lydie en Italie^ Mais je
« m'arrête, car toutes ces fables, dont il y a bien une douzaine ', fi- « niraient par vous lasser.
« Ce qui paraît constant, c'est que Rome est d'origine grecque *. (i. La version qui lui donne pour fondateur Romulus, fils de Mars, a ((■ sans doute l'éclat des fictions de la poésie, plus que l'authenticité t( des monuments historiques : je ne veux pas plus la contredire que K ratfirmer; on pardonne à l'antiquité cette intervention des dieux « dans les choses humaines, qui donne à la naissance des cités un « caractère plus auguste. S'il faut permettre à quelque peuple de <c consacrer son origine en la rapportant aux dieux, le peuple Ro- K main s'est acquis assez de gloire par la guerre pour avoir droit de « prendre Mars pour son auteur et pour père de son fondateur, et « il faut que tous les peuples se soumettent à cette prétention comme « ils se soumettent à son empire '. Nous ne nions pas toui ce qu'il « y a de fabuleux dans ces récits ; mais nous devons respecter une « croyance qui s'appuie, non-seulement sur l'antiquité, mais sur la « sagesse de nos ancêtres, et ne point blâmer ceux qui, en récente naissant un génie divin dans les bienfaiteurs des peuples, ont aussi K voulu leur attribuer une naissance divine *. ))
La tradition qui fait Romulus fondateur de Rome, à la tête d'une colonie de pâtres, d'esclaves et de brigands ^ est si bien et si généralement établie, qu'on trouve dans de vieilles annales le détail des cérémonies qui, dit-on, furent alors pratiquées, et qui sont les mêmes que les Romains pratiquent encore aujourd'hui dans l'établissement de toute ville ou colonie nouvelle*.
> Plut. Romul. 1. — D. Halic. I, 72.— Soliii. t.— Fest. v. Romam.— Polysen. Siratag. Vm, 23. = 2 ['lut. Ilid. 2.- D. Halic. I, 73. = 3 D. Halic. lbid.= * Sali. Calil. 6. — D. Halic. II, 1. = 5 Cic. de Repub. H. 2. — Til.-Liv. I, prœf. = « Cic. Ibtd. = " Til.- Liv. I, a.— Juv. S. 8, V. 274. — l'alercul. I, 8. — Flor. I, 1, etc. = ^ Cic. Ibid. iO. — Varr. L. L. V, fi 145.— D. Halic. I, 88.— Plut. Romul. 10.
Suivant ce récit, Romulus avait fait venir d'Étrurie des hommes qui lui apprirent les cérémonies et les formules qu'il fallait observer, comme pour la célébration des mystères ^ Ils firent creuser un fossé autour du lieu que l'on appelle maintenant le Comitium : on y déposa d'abord des prémices de toutes les choses dont on use légitimement comme bonnes, et naturellement comme nécessaires. Puis chacun des assistants y jeta une poignée de terre qu'il avait apportée du pays d'où il était venu, et l'on mêla le tout ensemble. On donna à ce fossé, comme à l'univers mê.iie, le nom de Monde *. Le mélange terminé, on combla le fossé; sur son emplacement on éleva un autel *, sur lequel Romulus engagea son peuple à faire des sacrifices propitiatoires, chacun selon ses facultés. Des feux furent aussi allumés devant les tentes, et les colons de la future ville sautèrent à travers les flammes, pour se purifier de leurs souillures.
Lorsque Romulus crut avoir accompli tout ce qui était nécessaire pour se rendre les dieux propices*, il ceignit sa toge à la manière des Gabiens, prit une charrue * attelée d'une vache et d'un taureau *. et mar({ua les limites de .sa ville en observant les mêmes cérémonies que j'ai rapportées en parlant du Pomœrium ("). Le sillon qu'il creusa formait une enceinte carrée ^; elle commençait au Forum Boarium actuel, embrassait l'Autel maxime consacré à Hercule, longeait le côté méridional du mont Palatin jusqu'aux anciennes Curies; de là, suivant le flanc oriental de la colline, elle arrivait au petit temple des Lares, en haut de la voie Sacrée, suivait la direction de cette voie jusqu'au Forum romain, où elle finissait', en se repliant dans la ligne occupée maintenant par la voie Neuve. Dès que ses Hmites furent tracées, il adressa cette prière aux dieux :
Jupiter, roi du ciel, et toi mon père, ô Mars,
Et toi, sainte VesUi, protégez ces remparts;
Je vous implore tous, dieux, déesses propices;
Veillez sur cet empire accru sous vos auspices.
Et que de siècle en siècle, et d'exploits en exploits,
A l'univers soumis il impose ses lois C").
Jupiter consacra cette prière par un heureux présage, en faisant gronder le tonnerre à sa gauche. Les colons, réjouis par cet augure,
1 Plut. Homul. 10. = 2 Plut. Jbid. — Ov. Fasl. IV, v. 820. — Lyd. de Mens. IV. 50. = 3 Ov. Ibid. V. 822. = '• D. Ilulic. I, 88. = 5 Scrv. in ^neid. V, v. 753. = « l'iut.— Serv. /iirf.— Varr. L. L. V, g U5. = " D. Halic. Ibid. — Plut. Homul. 9. — Solin. 2. * Tac. Ann. XII, 24.— Plan et Descripl. de Rome, nf* 103, 257, 7, 22. [") Lettre VII, t. I, p. 264. [i>] Traduct. de Salnl-.-Vnge.
se hâtèrent de jeter les fondements de la nouvelle ville \ après que leur chef eut immolé le taureau et la vache, ainsi que plusieurs autres victimes ^, aux dieux Medioximes ^, c'est-à-dire mitoyens, qui tiennent le milieu entre ceux du ciel et de la terre *.
Cette fondation eut lieu le xi des kalendes de Mai ° (°), entre la seconde et la troisième heure du jour^ (*), à l'époque d'une fête alors en vigueur dans le pays, et que l'on appelait les Palilies'', ou Parilies, soit du nom de Paies, déesse des bergers, soit des sacrifices que l'on faisait à cette divinité pour les enfantements des troupeaux, partus pecorum^. Romulus n'avait alors que dix-huit ans®.
Les Palilies ayant été choisies par ce roi, comme un jour propice pour fonder sa ville, sont naturellement devenues l'anniversaire de cette fondation, et les Romains les célèbrent encore à présent à la même époque des kalendes de iMai, comme une de leurs solennités les plus mémorables ^*'.
Cette fête a deux caractères : on la célèbre d'une manière à la ville, et d'une autre à la campagne. A la ville, elle commence par de longues processions de citoyens, parcourant les rues au bruit des flûtes, des cymbales et des tambours, instruments auxquels des groupes nombreux de chanteurs mêlent leurs voix". Les processions se rendent au temple de Yesta, où elles vont prendre sur l'autel de la déesse divers objets d'expiations, consistant en sang de cheval, en cendres de veau, et en tiges de fèves desséchées '^ Il y a ensuite des jeux: ce sont des courses de chevaux , que l'on nomme Jeu Troieii^^, et que le jeune Ascagne, fds d'Énée, célébra lorsqu'il fonda Albela-Longue. Il en introduisit le premier l'usage, et apprit aux anciens Latins à les célébrer de la même manière qu'il l'avait fait luimême avec de jeunes Troïens. Les Albains les transmirent à leurs descendants ; Rome les reçut de ceux-ci, et les a conservés comme un monument glorieux de son origine. Ils portent encore le nom de Troie, et les enfants choisis pour les représenter sont appelés Bande Troïenne^'", ce sont de jeunes patriciens '*.
» Ov. Fasl. IV, V. 827. = « D. llaiîc. I, 88. = 3 Taubman. in Plaut. Cistell. Il, 1, V. 56. = *Serv. in /Eneid. VIII, v. 275.= 5 Plut. Roniul. 12 ; Numa, 5.— Ealrop. I, 1. — Lyd. de Mens. I, 14 ; IV, 50. — Solin. 2. = 6 p|ut. Romul. 12.— Lyd. Ibid. — Solin. 2. =■? Ov. MLlam. XIV, v. 773. — Cic. de Divin. Il, 47.— rnlercul. I, 8. — D. Halic. I, 88. — Plut. Komul. 12. = «Paul, apad Fosl. v. Pales. = » Kulrop. I, 1. — Zonar. II, p. 6. — Dion, fragm. Vales. g ô. = lo D. Halip. 1, 88. = " Alhensp. VIII, p. 361. = '2 Ov. Fast. IV, V. 72.}, 731. = '* Dion. XI. III, 42; XLV, 6. — Fest. v. Romani. j= i*Virg. ^neid. V, v. 596. = '^Suel. Aug. 43. —Plut. Calo. min. 3. — DiOft. XLVIII, 20; LIX, 7. (o) 21 avril. ['') 7 h. et 8 h. du malin.
LETTRE LXl. 35
Le Jeu Troïen s'exécute dans le Cirque maxime. Les jeunes cavaliers s'avancent en ordre de bataille, sur des coursiers richement équipés, et leur arrivée excite dans rassemblée un murmure llatteur. Une couronne ceint leur tête, et ils portent à la main deux javelots armés d'un fer aigu. IMusieurs ont un léger carquois sur l'épaule, et tous, une chaîne d'or qui, passée autour du col, retombe en flottant sur la poitrine *.
Ils forment deux escadrons : d'un côté sont les plus jeunes cavaliers, de l'autre les plus âgés-. A leiir tête, voltigent deux chefs suivis d'une nombreuse jeunesse, remarquable j^ar sa tenue brillante. Les bandes commencent par faire le tour du Cirque, puis, revenant au centre, elles attendent le signal de la joute. Le président des jeux le leur donne de loin par un cri, accompagné du claquement d'un fouet. Elles partent ensemble, sur deux rangs égaux et parallèles ; bientôt lesdeux lignes s'ouvrent, et se divisent chacune en trois corps. Avertis par un nouveau signal, les cavaliers reviennent les uns contre les autres, en mettant leurs armes en arrêt. Ils repartent encore une fois , exécutent de nouvelles marches et contre-marches sur des lignes opposées , se replient tour a toUr, cherchant à s'envelopper, et décrivent des cercles qui s'enlacent les uns dans les autres. Leurs évolutions sont l'image d'un combat; tantôt, prenant la fuife, ils tournent le dos à l'ennemi ; tantôt ils reviennent à la charge; et tantôt réunis comme par un traité de paix, ils marchent tranquillement et de front. En un mot, ils croisent leurs courses, et replient en tous sens leur fuite et leurs attaques simulées '.
La fête agreste a quelque chose de plus simple, et qui rappelle tout- à-fait son origine. Elle commence également par des puritlcations, des offrandes et des expiations. On n'immole aucune victime, parce que les Romains croient qu'une fête consacrée à là naissance de leur ville doit être entièrement pure, et qu'il ne faut pas la souiller de sang*. Les bergeries sont ornées de feuillage, de rameaux piqués dans la terre, et leurs portes embellies de longues guirlandes ^ Les pasteurs, dès le crépuscule ^ prennent des branches de laurier, les trempent dans une eau lustrale, aspergent la terre '', et la balaient ensuite avec ces mêmes branches. Ils purifient leurs troupeaux en les exposant à des fumigations de soufre ; ils brûlent aussi du roma-
' Virg. ^neid. V, v. 551. = *Suel. Cacs. 39; Aug. /(3.— Plul. Cato. min. 3. =3Vi,.p, Ibid. V. 560. = 4 Plul. Homul. 12. — Solin. 2. = 5 Et tegat ornalas lonea coiona fores. Ov. Fast. IV, v. 737. =6 Ibid. v. 735. = 7 Ibid. v. 728, 750.
lin, des bois résineux, des nerbessabines, et du laurier qui pétille au milieu de la flamme K Ils offrent à Paies de larges gâteaux* de farine de millet, un fromage dans un panier de paille de la môme plante, et du lait encore chaud. Ils accompagnent ces modestes offrandes de vœux et de prières, qu'un poëte moderne a reproduites, ou plutôt imitées ainsi, sans doute en les allongeant:
0 Paies ! déilé de nos champs bocagers,
Prends soin de nos troupeaux, prends soin de nos bergers.
De la contagion et de la maladie
Écarte les fléaux loin de la bergerie.
Si des bosquets sacrés m'ont servi de pâtis,
Sous un arbre sacré si je me suis assis;
Si, cliercliant au hasard une fraîche pâture,
Ma brebis des tombeaux a brouté la verdure;
Si j'ai des antres saints violé le respect.
Si Faune a pris la fuite à mon profane aspect;
Pour guérir ma brebis, si de la noire yeuse
iMa serpe a dégarni l'ombre religieuse.
Daigne me pardonner, et ne me punis pas,
Si mon troupeau bêlant, se hâtant sur mes pas,
Par la grêle assailli, menacé d'un déluge.
De quelque temple agreste a cherché le refuge.
Naïades, pardonnez, si mes poudreux chevreaux
Ont troublé de leurs pieds le cristal de vos eaux.
Et toi. Paies! pour nous apaise les fontaines.
Leurs nymphes, et les dieux et des monts et des plaines.
Cache à l'œil imprudent des profanes humains
Les Dryades et Faune, et Diane et ses bains.
Écarte du midi les haleines mortelles.
Des bergers, des troupeaux, et de leurs chiens fidèles.
Chasse loin du bercail la disette et la faim.
Que le thym, dont l'agneau parfume son festin,
Ne lui manque jamais, ni Ponde salutaire
Oîi, le soir, des troupeaux la soif se désaltère.
Que d'un lait abondant, trésor de la santé.
Ruisselle sous mes doigts le nectar argenté.
Qu'épuré dans l'osier de sa liqueur séreuse,
Je le porte à la ville ; et qu'une vente heureuse
D'un honnête profit me charge à mon retour.
Que mon bélier, brûlant des llamnies de l'amour,
1 Ov. Fasl, IV, V. 7S6. = » Grandia liba. Ibid. v. 776.
LETTRE LXl. 37
Rende mère doux fois sa compagne féconde. Et que d'agneaux bêlants ma bergerie abonde ; Et que ma laine molle, et docile au fuseau, Ne blesse pas les doigts des filles du bameau. Voilà mes vœux : Paies ! exauce ma demande ; Ton autel tous les ans recevra mon offrande («).
On se tourne vers l'orient en priant les dieux ; on répète la prière trois fois ; on se purifie les mains dans une eau vive; on boit, dans une jatte rustique, un mélange de lait tiède et de vin cuit', potion appelée burranique, de sa couleur rousse, burra^.
Un festin suit ce sacrifice : le gazon sert de lit et de table. Bientôt les convives, domptés par Bacchus, vont se coucher çà et là sinl'herbe, soit à l'ombre de quelque grand arbre, soit sous des abris qu'ils font avec leurs vêtements ou avec des feuillages; et la coupe, couronnée de fleurs, reste oisive devant les buveurs assoupis ^
Cependant des amas de chaume, disposés en trois monceaux*, sont enflammés devant les joyeux festoyants ; à leur vue ils se lèvent, et, s'animant Tun l'autre, traversent d'un pied rapide ces flammes légères*. C'est le dernier acte, la fin de ce grand anniversaire.
A la ville, les Palilies ne sont pas complètement fête : le jour qui les ramène est néfaste le matin et faste le soir ®.
Quant à la fête en elle-même, comme elle existait avant Bome'. cette antiquité rend très-obscurs son origine ainsi que le sens symbolique de ses cérémonies : les flammes qu'on allume alors annoncent, suivant quelques savants, le règne de la lumière et du feu qui commence au printemps*; mais suivant l'opinion générale, les Palilies sont une fête purificatoire. Les Romains pratiquent des purifications à tous les renouvellements périodiques : nous l'avons vu il y a peu de temps pour les Jeux Séculaires', pour diverses fêtes dont j'ai parlé dans ma lettre XXXI% et, en remontant plus haut, pour la Clôture du lustre'". Les Palilies devraient mettre hors de doute certaines traditions sur l'origine de Rome, car il me semble qu'elle dut être fondée par des pasteurs, la ville guerrière qui, depuis huit siècles, célèbre une fête agreste comme son jour natal.
> Ov. F.i«t. IV, V. 743-780. = ^ Pau), ap. Fcst. v. liiinanica. = 3 Tibull. II, 5, v. 95. =: * Ego Iransilui poshas 1er in ordine fliimmas. Ov. Ibid. v. 727. — lîarcs lœiii flammanlis acervos. — Propert. IV, 5, v. 73. = s (iv. Ihid. v. 781. — Properl. IV, à, v. 75. —Tibull. 11,5, V. 89. = «Lellie M, I. I, p. 505. = V l'Iul. Uomul. 12. — Tibull. Ihid. V. 23. = 8 Ov. Ibid. v. 793. —Boulanger, l'Aniiii. dévoil. liv. I, e. 4. = 9 Lettre LVII. I. II. = '0 Lettre XIX, t. !, p. 403. ("j Traduci. de St. Ange.