‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 7 sur 44 · LES FUNÉRAILLES, OU L'I^ÉGALITÉ DEVANT LA MORT · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES, OU L'I^ÉGALITÉ DEVANT LA MORT

A la suite des Fériés Latines, j'étais resté quelques jours sur les rives du beau lac d'Alhe, à la villa de Clodius. Lorsque je revins à Rome, je voulus monter voir Mamurra avant de gagner ma demeure. C'était l'heure de la salutation, je m'attendais à trouver le vestibule encombré de clients, et j'entrai par la porte de derrière. La maison avait un air de solitude qui m'étonna ; je pénétrai dans Talrium où je ne trouvai que l'atiranchi Athimétus, intendant ou dispensateur de mon hôte, en conférence avec des comédiens et un chorége ; il débattait des prix pour une représentation scénique, et leur faisait signer divers engagements ^ Un poëte survint, qui avait proposé une tragédie. Athimétus l'avait lue^, il la fil estimer par Tun des comédiens', et en paya immédiatement le prix*. Il chargea le chorége de chercher des costumes pour tous les acteurs^*, et fit porter la pièce au temple d'Apollon-Palatin, à des examinateurs publics qui doivent en autoriser la représentation* ^ « Dès qu'on aura cette autorisation, ajouta-t-il, qu'on commence immédiatement les répélitions; elles se suivront ici, et nous y inviterons des littérateurs, pour avoir leur avis''. » Un esclave atrienseannonçale général des travaux théâtrals^. « Nos jeux, lui dit Athimétus, auront lieu au théâtre de Marcellus; on jouera le Sièfje de Troie. Il faut \\n pegma \>o\\v les ascensions de dessous terre^, uneg^rwe pour descendre les dieux et les enlever''', enfin un gros cheval de bois des flancs duquel paraîtront sortir trois mille guerriers. Nous aurons à la fin un combat de toutes les armes de la cavalerie et de l'infanterie '*. Je veux une voile de pourpre pour le théâtre, procurez-vous des soldats de marine pour l'installer et la manœuvrer '-. «

« Dion. LVI, 47.— Plijcd. V, 7, v. 17. = « Suel. Terenl. vita.— Donat. Ibid.= ^Terent. Heryr. prolog. secund. v. 49. =* Suet. Ibid. — Terenl. Eunuch. prolog. v. 19 ; Heeyr. prolog. prim. v. 6. — Ov. Trist. II, v. 508. =» Hor. I, Ep. 6, v. 40. — Plut. Lurull. 39. = 6 Hor. I, S. 10, v. 38. — Acron. — Porplijr. in Ilor. loc. cil.= '' Terenl. Kunucli. prolog. v. 19. = » Uux thealialium operarum. Tac. Ann. I, 16. = 9Juv. S. 4 V. 122.— Britann. in Juv. Ibid.— VoWax. IV, 19. = io Crus. Pollux. lbid.= >' Cic. Ep. famil. VII, 1. = 12 Plin. XIX, 1. — Dion. LXIII, 6.

Je croyais êtredésheuré, comme cela m' arrive encore quelquefois, et j'avais assisté patiemment à ce qui venait de se passer, lorsque m'approchant d'Âthimétus, quand tous ces gens furent sortis: « Mamurra est donc édile ou préteur, lui dis-je? — Quoi! me répondit-il, vous ne savez pas l'affreuse nouvelle? ces jeux scéniques que je viens d'ordonner, c'est pour célébrer les funérailles du père de notre maître ^ — Se peut-il! Mamurra.... — 11 a vécu. »

Ici la douleur d'Athimétus se réveilla si vivement que les sanglots coupèrent la voix de ce vieux serviteur, et ce ne fut qu'après un assez long intervalle que je pus apprendre comment il avait perdu son maître, mon hôte et mon ami.

La veille de son trépas, Mamurra paraissait encore plein de santé. Il a succombé à la pernicieuse influence de l'automne ; après une chaude journée, le froid du soir le saisit*, et il se coucha mal disposé. Le lendemain, il voulut, à son ordinaire, descendre au Forum ; mais au moment de monter en litière il s'évanouit. Les esclaves cubiculaires s'empressent autour de lui, et le reportent dans sa chambre.

On court aussitôt quérir Marcus son fils ; il arrive en toute hâte; sa voix et ses soins raniment un peu le malade qui fait un effort pour se dépouiller de ses anneaux et les lui remettre (manière dont les Romains désignent leur héritier^). Cet effort l'épuisé, et il retombe dans son évanouissement. L'infortuné Marcus n'eut que le temps de coller sa bouche sur celle du vieillard pour recevoir son dernier soupir, pieuse coutume à laquelle un iils ne manque jamais volontairement*.

Lorsqu'il fut bien sûr que les glaces de la mort avaient saisi son père, il lui ferma les yeux ^ puis sortit pour se dérober au déchirant spectacle qu'il avait devant lui.

Aussitôt on descend au temple de Lihitine^ faire la déclaration du décès'', et prévenir les libitinaires (ce sont les entrepreneurs des funérailles *) d'envoyer leurs esclaves pour préparer le corps'. Cette préparation consiste en lotions d'eau chaude" et en embaumement

> Terent. Adelph. et Hecyr. tilul. = 2 y. Lellre XXXVI, t. 11, p. 139. =3 V. Max. VII, 8, 3, 8, 9.-Suel. Tib. 73 ; Calig. 12. — Dion. LUI, 50.= 4 Cir. in Verr. V, 43.— Suet. Au2. 99. — Lucan. ni, v. 7^1. = s Ov. Amor. lU, 9, v. i9;Tiist. IM, 3, v. 43.— Virg. JEneid. l.\, v. 486. — Mart. X, 63. —V. Max. U, 6, 8. — Luran. Ibid. = " Clan etDescript.de Rome, n» 240. =7 Suet. Nero. 39. = » lii.-Liv. XL, 19. — Hor. Il, S. 6, V. 19. — Acron. in Hor. Ibid. — V. Max. V, 2, 10. = * Digesl. XIV, tiL 5, leg. 3, 8 8. = 10 Virg. iEneid. VI, v. 218.— Serv. in .Eneid. Ibid.

LETTRE LXIH. 47

avec des aromates, tels que ramome ', la myrrhe, et la casse*. Pendant qu'on y procède, on appelle de temps en temps le défulit à haute voix, pour s'assurer qu'il a bien cessé de vivre ^ Lorsque les serviteurs de Libitine ont lavé et parfumé le mort, ils lui arrangent la figure, et tâchent d'en faire disparaître les tracés du trépas à l'aide d'une sophistication composée de pollen, fleur de farine, d'où le nom de pollinctores donné à ces embaumeurs *.

Gela est nécessaire, car on fait un spectacle des funéi^ailles : les inorts sont offerts aux yeux de tous, la face découverte ^, le corps enveloppé de linceuls blancs ^ mais habillés comme s'ils vivaient. C'est une manière d'authentiquer leur trépas, et, pour mieux atteindre encore ce but, les funérailles sont précédées d'une exposition.

Mamurra fut revêtu d'une toge en pourpre''; on lui mit sur la tête une couronne de chêne qu'il avait gagnée à la guerre en sauvant un citoyen ' ; on le déposa sur un lit^ élevé'", enrichi d'ivoire, couvert d'étoffes attaliques" et décoré de faisceaux '^ Le fils de mon hôte, aidé de quelques parents, vint placer ce lit*' dans l'atrium de la maison '*, les pieds du cadavre tournés vers la rue '*. La demeure de Mamurra, naguère si animée et si brillante, était maintenant déserte et comme flétrie par les insignes du deuil et de la mort : des tentures noires flottaient à la porte '"; sur le vestibule il y avait un petit autel où brûlaient des parfums '"', et, en avant, une branche de pesse " ou de cyprès'^ indiquait aux pontifes qu'ils eussent à s'abstenir d'entrer dans cette maison, parce qu'ils y seraient souillés par la vue d'un mort ^".

Le corps resta exposé pendant sept jours ^*, gardé par un serviteur qui se tenait auprès^-. Le huitième jour ^', dèsl'aurore, des hérauts allèrent par les rues, places et carrefours de la ville, annoncer les funérailles-*, dans la forme suivante: « Mamurra est décédé^"*. Ceux

» Pers. s. 5, V. lOi. — Stat. Sylv. H, i, v. 34. =« Mart. X, 97. — Fest. v. Muirala. = 3 Serv. in /Eneid. VI, v. 218. = '» Serv. Ibid. IX, v. 487. — Fulgenl. v. Pollinctores. == s F'atercul. Il, 4. — Dion. LVII, 14 ; LXI, 7. = « Til.-Liv. XLVIII, Epilo. — Plul. QafPSl. rom. p. 95. = '' lil.-Liv. XXXIV, 7. — Appian. de Bell. civ. IV, p. 1068. — Serv. in ^neid. 111. v. 67. = «Cic. de Lcgib. Il, 24. — Plin. XXI, 5. = 9 Ov. Trist. III, 3, V. 40; Pont. Il, 2, v. 47. — .Mart. X, 5. = 'O Pers. S. 5, v. 103. — Slat. Sjlv. V, 1, V. 214. = " PropcrI. Il, 10, v. 21. — Suel. Cœs. 84. = '2 Ascon. in Milo. Argum. 183. = '3 Dion. LVill, 2.=ri* Ascon. Ibid. p. 182. =ispiin. VII, 8. — Sener. Kp. 12.— Pers. S. 3, v. 10.5. = '^ Senf c. Consol. ad Poljb. 33. = 17 Cic. de Legib II, 24. = 18 Plin. XVI, 10. = 19 Ibid. 33. —Serv. in ^neid. III, v. 64.=20 serv. Ibid. = *i Ibid. V, V. G4 ; VI, v. 218. = 2^ Virg. JEneid XI, v. 30. = ^3 Serv. Ibid. = i» Varr. L. L. Vil, g 42. — Cic. de Legib. II, 24. — Fest. v. Indloiivum. = '^s Ollus leto dalus est. Varr. L. L. VII, §42.— Fest. v. Quiriles.

auxquels il conviendrait de venir aux funérailles de cequirite \ il est temps ^ On célébrera des jeux, et le maître des funérailles aura un appariteur et des licteurs *. »

Peu d'heures après cette proclamation, l'atrium était rempli de monde. Tous étaient vêtus en penula (manteau de voyage] et non de la toge, qu'on ne porte pas dans les funérailles *. Une prœfica, chanteuse et pleureuse à gages fournie par les libitinaires dans l'appareil du convoi, récita, au son des flûtes^ et de la lyre, des nénies^, poëmes funèbres à la louange du défunt^. Les chants terminés, un dèsignateur, autre agent des libitinaires' préposé à l'ordonnance des funérailles, donna le signal du départ, ^larcus Mamurra et trois de ses parents, en prétexte brune' et la tète couverte'", vinrent enlever le lit mortuaire et le chargèrent sur leurs épaules ". Le convoi se mit aussitôt en marche à la lueur de quantité de flambeaux de cire et de torches *S bien qu'il fi* grand jour. Le dèsignateur marchait en tête '^, précédé de licteurs vêtus de noir'*. Derrière lui s'avançaient, dans l'ordre suivant : une troupe nombreuse de joueurs de trompettedroite'", remplissant les airs de la plus lugubre harmonie ; des chœurs de satyres exécutant une danse comique appelée la sicinne^^; la bande des affranchis de Mamurra, tous le bonnet de liberté sur la tète. Le corps du défunt suivait immédiatement'^ précédé des images de ses ancêtres '^ rangées dans un long ordre chronologique" et montées sur des mannequins revêtus d'habits de consuls, de préleurs, de censeurs, parées des insignes de triomphateurs-". Les unes étaient portées sur des brancards -', les autres s'élevaient sur des chars, avec des faisceaux et d'autres marques de dignité propres aux magistrats qu'elles représentaient^-. On aurait dit d'une glorieuse race tout entière, revenue au monde pour assister à celte cérémonie funèbre.

' Fesl. V. Quirites. = 2 Exsequias Chremcti quibus est commodum ire. jam tempus est. Teient. l'iiorm. V, 11, v. 37. = 3 Cic. de Legib. Il, 24. = * Lampiid. Comod. IG. = s Ov. l'asl. \ I, V. 668. — Non. Marcell. v. Xœiiia; et l'isefirae. = ^ Varr. L. L. VII, g 70.— Non. Maicell. Ibid. = ' Plaut. Trucul. Il, 6, v. M. — Suel. Aur. 100. — Quinl. Insiil. oral. VUI, 2. =8 Hor. 1, Ep. 7. v. 6. — Arron. in llor. /éiii. — Sencc. de Benef. VI, 58. — Teriull. de Specl. 10.= ^ Fesl v. IM^lexia puUa. = >o Piul. Quaesl. rom. p. 82.= 11 Y. Max. 11. 10, 3; IV, 1, 12; VII, 1, 1. — IMut. Olho. 17. — Appiati de Bell, civ. IV, p. 973. =: 12 Fax cercusque. Senec. de Brevil. \il. 20; de Tranquill. animi, 11.— Cerei. Suel. CiCS. 81 .— Candil*. Pers. S. 3, v. 103.— Plin. XVI, 57.= "» Senec. de Brevil. \il. 20. — IMin. JbLl. — i* llor. 1, Ep. 7, v. 6. = '5 Tuba. Serv. in ^neid. V, V. 138. — Pers. S. 5, v. 103. = 16D. Ualic. VU, 72. = •' Til.-Liv. XXXVIIl, 55. = 18 Tac. Ann. Il, 52, 73 ; II!, 5, 76. — Sil. liai. X, v. 567. = »9 Cic. de Oral. Il, 53 ; pro Milo. 13, 52. — Propert. 11, 10, v. 19. — Hor. Epod. 8, v. 11.— Plin. XXXV, 2. —Tac. Ann III, 5; IV, 9.— V. Max. VUI, 13, 1.— Til.-Liv. XLVIII, Epilo.— Plul. Cies. 5, etc. = 20 PoUb. VI, 9.— Til.-Liv. XXXIV, 7.— Tac. Ann. IV, 15. = «' Sil. liai. X, v. 566, = 2! polvb. Ibid.

Outre le lit funéraire, devant lequel marchait un appariteur \ il y en avait encore une grande quantité d'autres ^ chargés des insignes de toutes les magistratures que Mamurra a\ait obtenues pendant sa vie '.

Après cette pompe glorieuse s'avançaient les parents et les amis*, en vêtements noirs ^, et sans anneaux, ce qui est une grande marque de deuil '.

Les femmes fermaient la marche. Les habits en désordre, les cheveux épars, elles versaient des larmes abondantes, et jetaient des cris de désespoir ^ A leur tête s'avançait la mère de Mamurra *, accompagnée de ses filles ' et de la femme de son fils ^^ Toutes trois portaient de petits manteaux bruns ". La troupe se composait essentiellement de leurs servantes, dirigées T[)ar la prccfica, qui leur indiquait la pantomime de la douleur, et leur donnait le ton des gémissements '^.

Le convoi descendit sur le Forum romain, où il s'arrêta au pied des Rostres *\ Les images des ancêtres furent placées tout autour. Des chaises d'ivoire étaient réservées pour les statues de ceux qui avaient occupé des magistratures curules ^*. On déposa le lit funèbre sur la tribune même ^*, et le corps fut dressé à peu près debout, de manière à être vu de tous les assistants '^. Marcus Mamurra demeura auprès du pieux fardeau qu'il venait de porter, et devant cet auditoire, dont tant de siècles semblaient ftiire partie, prononça un magnifique discours où il rappela, dans les termes les plus louangeurs, et l'origine des 3Iamurra ", et les principales actions de la vie du défunt '*. Le discours fut long, parce qu'il embrassa aussi l'éloge de tous les ancêtres représentés à cette pompe ^'. De temps en temps l'orateur s'interrompait pour se reposer. Dans ces intervalles, des flûtistes et des chanteurs faisaient entendre des hymnes d'un ton

1 Cic. de Legib. U, 2.'«. = 2 Serv in^Eneid. VI, v. 861. = 3 Ov. Art. am. UI, v. .5 31. —Tac. Ann. I, 5. — Luran. U, v. 527.- Sil. Ital. X, v. 565. =* Suet. Cœs. 84; Tib. S2. = s Airala toga. Propert. IV, 7, v. 27. — Tac. Ann. UI, 2. — Dion. LVI, 31 = « Tit.-Liv. IX, 7 ; XXXIV, 7 ; XLIU, 16. — l'iin. XXXUI, 1. — V. Max. VUI, 1, 3. = 'Ov. Fast. I, V. 812.— Propert. n, 10, v. 27; 19, v. 36.— Tibul. 1,1, v. 81.— Lucan. VU, V. 38.— Plut. Quœst. rom. p. 82. = » Serv. in /Eneid. IX, v. 486. — Ov. Fast. H, V. 812 ; Remed. amor. v. 127.— Senec. Consol. ad Marc. 2, 5.= 9 Sil. Ital. X, v. 565. — Plut. Quœst. rom. p. 82. = lo Lucan. II, v. 327. —Sil. liai. /èîd. = " Ricinium. Non. Marccll. v. Pullus et Ricinium. = '2 Varr. L. L. VU, § 70. — Serv. in .^neid. VI, V. 216 ; IX, v. 486. — Non. Marccll. v. Prœficœ. = i^ Cic. de Orat. II, 84. — Polyb. VI, 9.— Suel. Tib. 6. — Plut. Fab. Max. 24.— Dion. XXXIX, 64, etc. = 14 Polyb. Ibid. = " Suet. Cœs. 84. = '« l'olyb. Ihid. = " Suet. Cœs. 6; Tib. 6 ; Nero. 9. — Plut. Fab. Max, 24. = 18 Cic. Crut. 16 ; de Orat. II ,84, —Tit.-Liv. II, 47 ; VIII, 40.— D. Halic. V, 17.— Polyb. Ibid. etc. = i9 Polyb. Ibid.

oO ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

grave et lugubre ^ Ces discours, ces chants, cette musique émurent beaucoup les assistants, et il y eut même un moment où l'émotion devint si générale, que le peuple entier parut pénétré de la douleur d'une seule famille -.

En quittant le Forum la pompe funèbre se dirigea par le Cirque maxime et la porte Capène, sur la voie Âppia, où un bûcher avait été préparé, les Romains, ainsi que nous, brûlant leurs morts ^; il se composait d'une très-haute pile* de bois de pesse ou d'ilex^, avait la forme d'un auteP, était décoré de guirlandes et de rameaux de cyprès ■', et entouré d'une haie de même arbre *. Avant d'y déposer le lit, la mère de Mamurra vint ouvrir les yeux de son fils ' ( ce serait un crime, dit-on, de priver le ciel des regards d'un mort '" ), lui remit ses anneaux ", lui introduisit entre les lèvres, et jusqu'aux dents, un triens ("), pour payer le passage au nautonnier des enfers 'S baisa ses lèvres glacées", puis lui cria d'une voie entrecoupée de sanglots : c( Adieu ! adieu! adieu** ! Nous te suivrons tous dans l'ordre que la nature nous assignera ''. »

Aussitôt les trompettes retentirent, et le corps fut porté sur le bûcher *^ auprès duquel on inmiola les chevaux et les chiens fsivoris du défunt"; des perroquets, des merles, des rossignols qu'il avait aimés ''. On répandit aussi sur la terre, en forme de libations, deux grands vases de vin pur, deux patères pleines d'un lait écumeux, et deux coupes remplies du sang des victimes '^

Cependant les assistants font processionnellement le tour du bûcher, en y jetant toutes sortes de présents, les uns des parfums, de l'encens, du nard, de la myrrhe, du cinnamome ^° ['') ; les autres de l'huile -*, du vin--; d'autres, et principalement ceux qui avaient fait la guerre avec Mamurra, des couronnes et autres récompenses militaires gagnées par leur valeur -^ On vint déposer aussi sur cette pile

1 Cic. de Legib. II, 24.— Appian. de Bell. civ. II, p. 846. = 2 Polyb. VI, 9. = » Cœs. de Bell. Gall. VI, 19. -P. Mel. UI, l. = 4Serv. in ^neid. VI, v. 226. — Virg. Mneid. VI, V. 214. — = Virg. Ibid. ; IV, v. 504. — Plin. XVI, 10. =6 Serv. in .Eneid. VI, V. 177.1= 7 Virg. Ihid. IV, v. 300 ; VI, v. 215.= " /*/'/. VI, v. 216. — Se^^. Ibid.—0\. Trist. 111, 13, V. 21.=9 0v. Ibid. III, 5, v. 43. — Plin. XI, 37.= >o Plin. lbid.= 11 Propeit. IV, 7, V. 9. = 12 juv. S. 3, v. 267. = '^ Piopert. I, 18, v. 23; 11, 10, V. 29.— V. Max. IV, 6, 5.— Pelion. 74. — Quinl. Declani. IV, 22. = '* Salve selernum mihi maxime Palla, /Eternumque \ale. Virg. .€neid. XI, v. 97.— Seiv. in loc. rit., el V, V. 80.— Tertio vale. Serv. Ibid. 111, v. 68. =i"^Serv. Ibid. = >« Pioperl. IV, H, V. 9. = '■? Serv. in ^neid. VI, v. 228. = i» Plin. IV, Ep. 2. = 19 Virg. .-Eneid. III, V. 66; V, V. 77. = "2'> Propeit. IV, 7, v. 52 —Plin. Kll, 18. — Tac. Germ. 27. — Mari. .\, 26 ; XI, 53.— Plut. Cato min. 11.= ^i Virg. .tlneid. VI, v. 224.= ^^ Propert. IV, 7, V. 34.= sî.Appian. de liell. civ. II, p. 848. (") Environ 2 centimes, y'') On croit que le cinnamome, cinnamomuin, était la cannelle.

LETTRE LXm. ol

sacrée los animaux immolés', et jusqu'à dos mets do festin ^ Les femmes prenaient part à ces tristes offrandes d'une manière extrêmement touchante : elles s'arrachaient les cheveux, cet ornement de la beauté, et les joignaient aux dons funéraires '; elles se frappaient le sein et se déchiraient le visage*, pour honorer les Mânes, qui aiment le lait et le sang *. Afin de mieux complaire encore à ces goûts sanguinaires, il y eut autour du bûcher des combats à outrance * dans lesquels cent vingt hommes, achetés ou gagés, furent commis ensemble, et s'entre-tuèrent presque tous "'. Ce qui fit le plus d'impression sur l'assemblée, ce fut le désespoir de deux vétérans qui, ne pouvant supporter l'idée d'être séparés de leur ancien général, se suicidèrent devant son bûcher *.

La procession accomplie, les offrandes terminées, le cortège se rangea autour de l'enceinte de cyprès'. Un brûleur, agent libilinaire " "*, présenta des torches enflammées à Marcus et à quelquesuns de ses parents, qui les mirent sous le bûcher, en détournant la vue ''. Bienlôl de noirs tourbillons de fumée s'élèvent dans les airs • des pleurs, des gémissements éclatent de toutes parts, et se mêlent aux chants de deuil et au bruit des trompettes *^.

Lorsque la pyramide ne présenta plus qu'un amas de cendres et de charbons éteints, la vieille mère et la femme de Mamurra, après avoir plongé leurs mains dans une eau pure, vinrent recueillir au milieu de ces tristes résidus les os, ou plutôt les débris d'os blanchis et encore brûlants de leur fils et de leur mari'^ Les parfums dont les corps sont frottés aidant à la prompte combustion des chairs, les os ne peuvent être complètement consumés. C'était un spectacle bien touchant de voir ces deux femmes, penchées vers la terre, trier dans ces cendres encore chaudes de chères reliques qu'elles mettaient dans le ph de devant de leur stole '*. Elles arrosèrent cette pieuse récolte de vin vieux'* et de lait '®, la pressèrent dans des voiles de lin'\ et renfermèrent dans une urne d'airain '*, avec des roses '' et des aromates'^".

1 Serv. in JEneid. V, v. 95; VI, v. 228. = 2 Terent. Eunuch. HT, 2, v. 38. — Calul 56, V. 3. = 3 Tibull. Ul, 2, v. 9. — Pf.perl. I, 17, v. 21. — Lucan. IX, v. o5. = ^ Ov Fasi. I, V. 812.— Pioperl. H, 10, v. 27 ; 19, v. 56. — Tibul. I, 1, v. 81. — Lucan. VII V. 38. = 3 Serv. in /Eneid. Ul, v. 66 ; V, v. 78. = « ll„d. XII, v. 606.— V. Lellrw XCV,=''Til.-Liv. XXXIX, 46.= 8 Tac. Hisl. II, 49. — l'iul. Ollio. 17.= 9 Serv. Ibid.M V. 216. = 10 Uslor. Cnlul. .56. = " Viig. /Eneid. VI, v. 225.— V. Max. IV, 6, 3. — Ulon' LXXVI, 13. = »2 Serv. in .Eneld. Vi, v. 216.= >:îOssa perusia légère. Tibul. I, 3, V. 6; III, 2, V. 14.= '* yua; Ici^al in mœslos ossa perusia sinus. M. I, 5, v. 6.— Ossa que nulia tuo nosUa tenere sinu. Properl. I, 17, v. 12. = i» Tibul. III, 2, v. 19. — Virg iEneid. VI, v. 226. = 16 Tibul. Ibid. v. 20.= n Ibid. v. 21. = 18 Virg. léirf. — Lucac II, V. 327. = 19 Properl. I, 18, v. 21. = 20 Tibul. 111, 2, v. 23.— Pers. S. 6, v. 54,

Le désignateur qui avait dirigé toutes les cérémonies *, prit alors un rameau de laurier, et faisant trois fois le tour de l'assemblée, la puritia par une aspersion d'eau pure; puis il la congédia en disant : « Vous pouvez vous retirer *. »

Le jour suivant, les jeux scéniques furent célébrés. Il y eut une visceratio ou distribution de chair crue au peuple ^ et de plus, un repas public pour lequel des lits furent dressés dans le Forum ^

Le neuvième jour, l'urne contenant les cendres du défunt fut apportée dans le tombeau des Mamurra *, et dès qu'on l'y eut déposée, des sitines, trompettes d'un son grave, annoncèrent par leur sombre harmonie que le dernier acte des funérailles était accompli ^

Mais tout n'était pas fini pour le pauvre Marcus qui, ce jour-lk même, dut réunir ses parents dans un grand festin ^ Les émotions de cette affreuse neuvaine avaient été bien multipliées pour lui : ne sortant point, à cause de son deuil récent^ il n'avait pas trouvé de repos dans son intérieur j il avait eu à débattre avec les libitinaires les frais des funérailles ^ ordinairement prélevés sur le plus liquide des biens du défunt ^ ; il avait eu surtout à recevoir les nombreuses visites de ses amis, qui tous lui vinrent exprimer combien ils prenaient de part à sa douleur '".

Le dépôt des cendres dans le sépulcre fut la fin du funérailles, mais la purification de lafamiUe^\ c'est-à-dire des parents et des esclaves, suivit ce dernier acte ; c'est l'héritier qui doit y procéder. Marcus commença donc par balayer la maison '^ avec de la verveine '^ ; il alluma ensuite du feu dans l'atrium, jeta un peu de soufre sur les charbons ardents'*, et, suivi de toute la famille, il traversa plusieurs fois cette fumigation sulfureuse *. Alors seulement les cérémonies qui accompagnent les funérailles furent complètement terminées. Cette purification, que chaque personne qui a paru au convoi funèbre pratique aussi chez soi'% s'appelle les Benicales^^ parce qu'elle s'accomplit le dixième jour du décès, pourvu qu'il n'y ait ce jour-là ni fête privée, ni fête publique '•; elle est elle-même une férié pour la famille, qui, à son occasion, suspend tout travail '^ On a un tel respect

1 llicet. Serv. in .Encid. VI, v. 251.= " Tit.-I.iv. VHI, 22. = 3 Id. XXXIX, 46; XL, 2g.=;4 >'ovendiales pulveics. llor. Epod. 17, v. 48. —Serv. in ^neid. V, v. 64.= 5 Non. Marcell. v. Siticines.— .\. Gel). XX, 2. = «lac. Ann. VI, 5.— Peis. S. 6, v. 35. — Pelron. 65. = ' Plin. IX, Ep. 13. =8Cic. post. Redit, in Sénat. 7; pro domo. 57; in Piso 9. =9 Digest. XI, lit. 7. = »» Plin. IV, Ep. 2. = i« Paul, apud Fest. v. Denipaies. = >2 [d. V. Everriator. = '3 Plin. XXV, 9. = '* Id. XXXV, 15. = i» pgul. Ibid. V. Aqua. = >« Ibid. v. Denicales. — Cir. de Legib. Il, 22. — Cohimel. II, 22. = i"? Cir. Ibid. = 1^ Columel. Ibid.

LETTRE LXIll. 55

pour les devoirs dus aux morts, que les parents qui doivent les rendre ne peuvent être cités en justice depuis le premier jour des funérailles jusqu'à la fin de la purification^ afin que rien ne les dérange de leurs pieuses fonctions.

Le malheureux événement de la mort de Mamurra m'ayant conduit à te parler des funérailles, je saisirai cette occasion d'entrer dans quelques autres détails sur ce sujet ; conformément à ma méthode de tacher de peindre toute les conditions, je vais opposer à ces obsèques d'un riche celles des citoyens d'un état médiocre, et celles des pauvres.

Les premières se passent avec un certain petit appareil: on n'y invite pas le peuple ^, parce qu'on n'a pas de jeux à lui faire voir, de festin à lui donner, mais les parents y assistent; il y a un lit funèbre, non pas garni de tapis précieux, mais simplement de papyrus^ ; l'usage, d'après lequel un mort doit être porté au bûcher par ses enfants, petits-enfants, ou gendres, quelle que soit leur qualité*, ou ses parents les plus proches^ et, à défaut de parents, par des amis®, est religieusement observé; des joueurs de flûtes marchent devant le convoi si le défunt est mort à la fleur de l'âge, et des joueurs de trompettes droites s'il a atteint la vieillesse ''; il y a dix instrumentistes, juste le nombre permis par une loi *, que, du reste, on viole tous les jours. Mais ce convoi passe rapidement au milieu de la foule, et ne s'arrête point sur le Forum. Qu'y ferait-il? il n'y a point de matière à éloge pour le citoyen qui a vécu obscur, point d'ancêtres à louer pour celui qui ne descend de personne, qui n'a pas même le droit d'images. Cependant, dans cette petite pompe, on retrouve les flambeaux et le bûcher des grandes pompes funèbres ; les flambeaux par un reste, d'une ancienne coutume prescrivant de ne faire ces cérémonies que de nuit, afin qu'elles ne soient point rencontrées par des magistrats ou des prêtres qu'elles auraient souillés^ ; le nom même de funérailles {funus ), emprunté au mot funale, torche funèbre, est tiré de cette coutume ^^. Quant au bûcher, il est petit, bas", et contient tout juste assez de bois pour consumer le corps '^ dont les cendres sont ensuite

1 Juslin. Novell. 115. = 2 Tarila funcia. Ov. Trisl. I, 3, v. 22. =3 jiait. vill, ii ; X, 07. =* Plin. VII, 44.— l'alciTul. I, 11.— Cir. Tuscul. I, 35. —V. Max. IV, 1, 12; Vil, 1, 1. — IMul. de Fort. rom. p. 262. =5 Tit.-Liv. Epito. XLVIII. — Cic. Ibid. — V.Max. II, 10, 3.:=; 6 Pers. S. 3, v. 106. — Plul. Lucuil. i^. — T^cn. in /Eiieid. V, V. 138.= 8 Ov. Fast. VI, V. 664.= 9Serv. Ibid. VI, v. 224; XI, v. 143.— Donal. in Tcrenl. Andii. I, 1, v. 81. =io Serv. Ibid. I, v. 731 ; XI, v. 143. — Donat. Ibid. v. 88. = 11 Serv. in .-Encid. VI, v. 226. = '^Lucan. VIII, v, 745.

5i ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

recueillies dans une modesle urne de terre cuite * déposée dans un tombeau non moins modeste. Du reste, point de sacrifice autour du bûcher, point de cuisine ( c'est la partie réservée pour les mets de festin *), point de parfums ^ point de libations *, point d'offrandes, point de combats sanglants pour complaire aux Mânes : toute la satisfiîction sanguinaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'on leur accorde, consiste à couvrir le corps avec une pièce de pourpre, qui rappelle la couleur du sang *. Le mort qui sur cette terre a vécu médiocrement et dans les privations, éprouvera le même sort ailleurs, dès qu'il n'a pas le moyen de payer les jouissances qui sont le lot de la richesse.

Rien de plus humble que les funérailles de ces petits plébéiens que les grands, dans leur superbe, appellent acheteurs, c'est-à-dire mangeurs de pois frits et de noix ^. Un po'ivre meurt comme il a vécu, incognito. Aucun cyprès placé devant sa porte n'indique qu'il y a un mort dans la maison '. A peine trois jours sont-ils écoulés depuis qu'il a rendu l'àme*, qu'on se hâte de jeter son corps dans une espèce de petite litière étroite', ou de coffre appelé arca^'' ou sandapila^^. Une méchante toge, passée à force de servir à tout le monde^S couvre le malheureux, qui souvent revêt ainsi peur la première fois cet habit du citoyen ^- . Quatre misérables esclaves marqués^'' courent** le porter hors de la ville, dans un endroit où sont creusées des fosses étroites '^ et profondes comme des puits*^ au fond desquelles on empile pêle-mêle tous.ces cadavres**. Les agents libitinaires préposés à d'aussi misérables funérailles sont appelés vcspiUons '' , de vesper, soir-", parce qu'ils n'y procèdent qu'après la chute diijour-'. C'est la rigueur de l'ancienne coutume ; le pauvrQ seul n'a pas droit de la violer. Les vespillons sont les plus méprisables des libitinaires ; on les a surnommés dépouilleurs de cadavres en raison des rapines qu'ils exercent sur ceux qu'ils inhument*-. Les moins pauvres parmi les pau-

» Piopcrt. ir, 10, V. 52. =2 Paul, apud Fcst. v. Culiiia. = * Properl. Ibid.y. 25; IV, 7, V. 3-2. = '* Ibiil. IV, 7, V. 54. = 3 Surv. iti .Eiu-iil. UI, v. 67 ; VI, v. 220.= 6 Fricii ciceris et nuris emptor. Ilor. Art. poet. v. 249. = '' Luran. UI, v. 442. = 8 Virg. iEneid. XI, v. 210. — Serv. in ioc. cit. =9 Leclicula. Tac. llisl. UI, 67. = 10 Hor. I, S. 8, V. 8. — l.ucan. VIII, v. 736. =" Sud. Domil. 17. — Jin. S. 8, v. 175.

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tores. Tnlgenl. v. Vespillones

LETTRK LXIU. 55

vrrs jouissent du petit privilège do conserver leur bière \ et d'avoir entre les dents l'obole destinée au nautonnier des enfers *.

Quand la mortalité est trop considérable ', la plébécule reçoit les honneurs du bûcher, mais en masse : les vespillons entassent les cadavres par piles*, et pour tenir lieu des parfums et des aromates qui aident à la combustion, ils mettent un corps de femme parmi dix corps d'hommes, parce que les femmes, disent-ils, renferment plus de calorique et s'enllamment plus aisément ^.

Dans les premiers temps de Rome, on inhumait les corps, iriéme ceux des riches. L'usage de les brûler s'établit quand les Romains eurent connu, dans les guerres lointaines, que les tombeaux n'étaient pas toujours des asiles sacrés. Néanmoins plusieurs familles ou races conservèrent Tancienne coutume, et dans la race Cornelia, par exemple, le dictateur Sylla est le premier dont on ait brûlé le corps, ]| le voulut ainsi parce qu'ayant fait exhumer Ip cadavre de Marius, il craignit ime pareille vengeance pour lui-même® *. Aujourd'hui les Romains brûlent les corps par un point de religion, afin, disent-ils, que l'âme retourne aussitôt à sa nature première ''. I^es personnes tuées par la foudre ®, les enftmts morts avant d'avoir des dents, sont les seuls que l'on ne brûle point ; on les inhume '.

On s'abstient aussi de toutes les cérémonies de la sépulture, telles que l'exposition, la pompe et l'oraison funèbre, pour les morts prématurées, quels que soient d'ailleurs la condition et le sexe des défunts". On prétend qu'une maison serait souillée par les funérailles d'une personne morte en bas âge ^* ; afin donc de dérober, autant que possible, à tous les regards ces obsèques appelées funestes, on les célèbre de nuit et à la lueur des torches '^ La loi défend de prendre le deuil des enfants morts âgés de moins de trois ans ; au-dessus de cet âge elle ne permet de le porter qu'autant de mois qu'ils ont vécu d'années, jusqu'à dix ans inclusivement'*. Le deuil, en général, n'est qu'une obligation morale'*; l'usage y astreint les fennnes, mais il est tout-à-fait facultatif pour les hommes '^. Dans tous les cas il ne peut durer plus d'une année, pour toute espèce de parents,

' Lucan. VUI, v. 736. = 2 Yca, Misccllanea etc., t. I, p. 134, n" 53 ; t. II, p. 155. = 3 Coiijpcluii'. = '* .Mari. VIU, 75.= 5 Marrob. Salurn. VU, 7. — Plut. Sympos. 111, i. = 6 l'iin. Vil, 54. =^ Seiv. in .-Encid. 111, v. 67. = « Plin. 11, 54. =9 Id. Vil, 16. — Juv. S. 13, V. 139. = 10 Tac. Ann. Xlll, 17. — Gif. pro Clucnl. 9. = " Scrv. Ibid. XI, V. 143. = '2 SeiU'c. de Bievit. ^it. 20 ; Ep. 122; de iiaiiquill. anim. 11.— Tac. — Serv. Ibid. = 1» IMul. .\uma, 12. = H I)is,'est. 111, lit. 2, leg. 23. = i» /i,d. leg, g. — Til.- Liv. XXll, 56.— SeiKC. Ep. 63.

o6 UOME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.

même les plus proches, comme un père, un frère, ou un mari ' *.

J'ai voulu savoir ce que coûtèrent les funérailles de Mamurra : la dépense s'en éleva à onze cent mille sesterces {") ! et cela d'après les ordres de Mamurra lui-même, qui, dans un codicille de son testament, réglant toute sa pompe funèbre ^, comme font assez souvent les riches ^ avait ordonné que l'on y consacrât cette somme.

Cela ne t'étonnera pas quand tu sauras que la vanité des Romains ne brille pas moins dans ces cérémonies que dans beaucoup d'autres; on y étale une richesse, une pompe et un luxe extrêmes. Ce luxe a été porté si loin, même dans les premiers temps de la république, que la loi des XII Tables renferme plusieurs dispositions pour le réprimer : ainsi, elle règle la quantité de parfums que l'on pourra employer pour oindre le corps; prohibe les somptueuses aspersions, les grandes couronnes; défend de placer devant les morts un autel pour y brûler de l'encens; d'étendre plusieurs lits, et de célébrer plusieurs fois des obsèques en l'honneur d'une seule personne, ce qui avait lieu soit en rassemblant les os du défunt *, soit, avant de le brûler, en réservant un de ses membres, un seul doigt, auquel on rendait les mêmes honneurs funéraires, déjà rendus au reste du corps ^. Ces doubles funérailles n'étaient permises que pour les citoyens morts à la guerre, en pays étranger® : on les brûlait dans le lieu du décès, et l'on rapportait leurs os renfermés dans une urne. Cela se pratique encore aujourd'hui''.

La même loi des XII Tables défendait aussi d'employer plus de trois robes de deuil pour jeter sur le bûcher, ni de faire accompagner les funérailles par plus de dix joueurs de flûte *. Elle alla jusqu'à régler la douleur, et enjoignit aux femmes de ne point s'abandonner à de trop grandes lamentations, et surtout de ne point se déchirer le visage ^.

Ces prescriptions ont été depuis longtemps transgressées, et il n'en pouvait guère être autrement : quand le luxe des habits, des ameublements, des maisons, faisait de continuels progrès, celui des funérailles ne pouvait rester stationnaire. Tu viens de voir combien l'on fait peu de compte de la loi décemvirale, relativement aux parfums,

1 Plut. Numa, 12 ; Coriol. 39. — Tit.-Liv. H, 7. — D. Halic. V, 48 ; VUF, 62. — Ov. Fast. I, V. 5b. — Senec. Consol. ad Ilelv. 16; Ep. 63. — A. Vict. de Vir. illusl. 15. = 2 Plin. XXXni, 10. = 3 Senec. de nicvit. vil. 20. = * Cic. de Lcsib. H, 22, 25, 24. = 5 Paul. ap. Fesl. v. Membrum. = ^ Cir. Ibid. 24. = ^ Ov. Trist. 111, 5, v. 65. = » Cic. Ibid. 25, 24, 25. = 9 Ibid. 23, 25.-Pliii. XI, 37. («) 295,790 fr.

LETTRE LXill. 57

aux lamentations, etc. ; mais c'est bien autre chose pour les lits, et cela va jusqu'à l'extravagance. Croiras-tu qu'aux funérailles de Marcellus, fils d'Octavie et neveu de l'Empereur, lesquelles eurent lieu l'année même de mon arrivée à Rome, le convoi en comptait six cents ! Je l'ai vu de mes propres yeux, et comme je me récriais, on m'apprit qu'aux funérailles de Sylla on en porta six mille' !

Achèvement. — Des Funérailles publiques. J'avais essayé pour ce sujet le tableau des funérailles de Marcellus^ ; mais encore trop ignorant des usages des Romains, je dus ajourner ce récit, 'parce qu'il y avait une foule de choses que je n'avais point comprises. Tout ce dont je me souviens maintenant, c'est qu'on lit à Marcellus des obsèques magnifiques. Rien qu'il fût mort à Raies, en Campanie, elles eurent lieu à Rome, où l'on rapporta son corps en grande pompe. L'Empereur prononça l'oraison funèbre, et fit ensevelir les restes de son neveu au Champ-de-Mars, dans le Mausolée^ qu'il avait élevé pour lui-même quelques années auparavant.

Les funérailles publiques sont de deux sortes : celles appelées proprement publiques, décernées par le Sénat, et payées par la république*, et celles nommées collectives, parce qu'elles se font au moyen d'une collecte faite parmi tous les citoyens. Yalérius Publicola eut l'honneur des funérailles collectives; les citoyens se taxèrent (Hix-mêmes à un quadrant ou quart d'as (") par tête, pour en acquitter les frais ^.

Ménénius Agrippa reçut un pareil honneur, et la cotisation fut d'un sixième d'as seulement ^ Pareille cotisation eut lieu pour Fabius Maximus^ et elle produisit une si forte somme, que son fils y trouva encore de quoi donner au peuple une visceratio et un repas public*.

Les Funérailles publiques étaient autrefois décernées aux citoyens qui avaient rendu de grands services à la patrie'. Le Sénat les décernait; il jouit encore de ce droit '°, mais il le partage avec l'Empereur, et la facilité avec laquelle Auguste, dans les commen-

• Serv. in ^ncid. VI, v. 801. = ^ Djon. LUI, 30. = 3 Serv. Ibid. ^ '^ Cic. Philip, IX, 7. — Tac. Ann. III, 48 ; IV, 15; VI, 11. — Suet. Vilell. 3. = ^ l'Iut. Poblic. 23. = « Til.-Liv. II, 53.— V. Max. IV, 4, 2. — Sencc. Coiisol. ad IIclv. 12. = ^ V. Max. V, 2, 3. = 8 A. Vict. de Vir. illust. 32. = » Cic. Philipp. Ibid. = i» Tac. Ibid. — Suet. Ibid. (") L'n peu plus d'un cenlinie.

céments f}e son principal, accorda cet honneur ', lui a beaucoup fait perdre de son prix.

Parmi l^eaucoup de funérailles publiques, j'en choisirai deux seulement dont je t'offrirai le récit : celles de Sylla, et celles de Germanicus, beau-fdsde l'Empereur Tibère. Je fus témoin de celles de Germanicus; les commentaires du temps me fourniront le tableau de celles de Sylla.

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