LES FUNÉKAILLES DE SYLLA
« Le trépas de Sylla, mort à sa maison de PutéolesS en Campanie, devint le sujet d'une sédition : pendant que les uns vouhiient que ses restes fussent portés en pompe par toute l'Italie, conduits à Rome, sur le Forum, et ensevelis aux frais du public, Lépide et ceux de son parti s'y opposaient. Mais ils échouèrent contre Catulus et les partisans de Sylla, et le corps de l'ancien dictateur fut promené par l'Italie, et apporté à Rome, sur une litière d'or, avec un appareil tout-à-fi»it royal.
c< Le cortège se composait d'une innombrable multitude de trompettes, d'une nombreuse cavalerie, et de quantité de fantassins. Tous ceux qui avaient fait la guerre sous Sylla accouraient en armes se joindre au convoi de leur ancien général : jamais on ne vit un tel concours. On portait en avant de la pompe funèbre les vingt-quatre haches et tous les insignes de la dictature.
« Ce convoi majestueux arriva par la voie Appienne, entra dans Rome parla porte Capène et le Cirque maxime*. Lorsqu'il pénétra dans la grande cité, plus de deux mille couronnes d'or faites à la hâte, offrandes des villes, des légions autrefois commandées par l'illustre défunt, et de ses amis, furent étalées à tous les regards. Il serait impossible de décrire le luxe déployé dans ces funérailles^, que Pompée conduisait lui-même. Les dames romaines y contribuèrent par une si grande quantité de parfums de tous genres, qu'outre ce que l'on porta dans deux cents corbeilles, il en resta encore assez pour former, avec de l'encens et du cinnamome, une fort grande statue de Sylla, et une autre d'un licteur, portant les haches devant lui* !
« Par précaution contre les diverses affections du grand nombre de soldats confondus avec le cortège, le collège des prêtres et celu;
I liioii. LIV, 12. = 2 Plut. Sulla, 37. =3Appiun. de lU'll. civ. I, p. 693. = M'iul. Ibid. 38.
(les vestales entourèrent le corps. Le Sénat entier, tous les niagistrats avec les insignes de leur dignité, tous les chevaliers, suivaient en costume. .4 près les chevaliers venait Tarmée en totalité, corps par corps, telle qu'elle avait été réunie sous le commandement de Sylla. De temps en temps le bataillon des trompettes faisait entendre des airs tristes et lugubres, et le Sénat proférait diverses acclamations qui, répétées inmiédiatement par les chevaliers, l'étaient ensuite par les soldats, puis par le peuple. Les uns regrettaient Sylla sérieusement ; les autres par crainte, comme s'il était encore vivant.
a Le corps fut déposé sur les Rostres, et l'oraison funèbre prononcée, non par Faustus, fils de Sylla, il était encore trop jeune, mais par un personnage qui passait pour très-éloquent. Quelques sénateurs des plus robustes enlevèrent ensuite la litière à l'épaule et vinrent la déposer sur un magnifique bûcher élevé dans le Champdc-Mars. Dès qu'on y eut mis le feu, et pendant tout le temps qu'il brûla', l'ordre équestre et l'armée exécutèrent autour diverses évolutions -, en poussant des gémissements auxquels se mêlait le son des trompettes. Les sacrifices ordinaires de victimes, les oblations de casques, d'armes précieuses, de harnais jetés sur le bûcher, accompagnèrent ces lugubres processions ^. Le jeune Faustus recueillit les os de son père en présence de la foule consternée. Un sépulcre, érigé dans ce Champ même où justpi'alors les rois seuls avaient été ensevelis, reçut les cendres * de l'homme qui gouverna la république Romaine avec une puissance toute royale. »
LES FL'NÉnAILLES DE GERMAMCUS.
La mort de Germanicus frappa tous les honnêtes gens d'indignation et de terreur, le peuple de désespoir ^ car le bruit courut généralement que ce jeune homme, à peine âgé de trente ans ^ avait été empoisonné par ordre de Tibère '. Il venait d'être revêtu de pouvoirs extraordinaires, et envoyé en Orient pour calmer quelques mouvements qui s'y étaient manifestés et menaçaient d'enlever à la domimation romaine plusieurs provinces de ce pays*, lorsque la mort frappa. On brûla son corps àAntioche', et sa veuve Agrippine,
' Virg. .Eneid. XI, v. 188. — Si'iv. in lor. ci(.= ^ Apj'iiUi. de Coll. ri\. I, p. 69 i. — Ov. Coiisol. ad Liv. y. 217, 461.- Virg. Ihid. — 3 Viig. Ibid. v. 192. — '> Appian. Ibid. = 3 Tac. Ann.n, 82. = 5 /6,v/. 70. = T Ibid. 72.— Dion. LVll, 18. = » Tac. Ibid. U2. 45. = 9 Ibid. 73.— Dion. Ibid.
ayant recueilli les cendres de son mari, s'embarqua aussitôt pour les rapporter à Rome\
L'hiver n'interrompit pas un instant la navigation de cette malheureuse épouse ; elle arrive à Corcyre (") , île située vis-à-vis des côtes de la Messapie, et y demeure quelques jours pour calmer ses esprits emportés par la douleur et impatients de souffrir. Cependant au premier bruit de son arrivée, tous ses amis, ainsi que la plupart de ceux qui avaient fait la guerre sous Germanicus, et même un grand nombre d'inconnus, habitants des municipes voisins, les uns croyant flatter le prince, d'autres, entraînés par l'exemple, étaient accourus à Brindes, le premier port et le plus sûr où elle put aborder.
Aussitôt qu'on découvrit la flotte à l'horizon, non-seulement le port et tous les lieux voisins de la mer, mais encore les remparts et les toits, et tous les lieux d'où l'on pouvait apercevoir de plus loin, se couvrirent de spectateurs éplorés qui se demandaient les uns aux autres s'ils recevraient Agrippine en silence ou avec quelque acclamation. Pendant que durait cette incertitude, la flotte entra insensiblement dans le port, non avec cette allégresse ordinaire aux navigateurs qui arrivent, mais avec un air triste et lugubre.
Dès que l'on eut vu sortir du vaisseau Agrippine avec ses deux enfants, et l'urne sépulcrale dans les mains, les regards fixés contre terre, ce ne fut qu'un seul et même cri de douleur, et l'on n'aurait distingué ni honniies. ni femmes, ni étrangers, ni parents. Seulement, épuisé par une longue affliction, le^cortége d'Agrippine montrait une désolation moins vive que les autres, dont la douleur était récente^.
Tibère avait envoyé deux cohortes prétoriennes, avec ordre aux magistrats de la Messapie, de l'Apulie et de la Campanie, de rendre à la mémoire de son fils les honneurs suprêmes. Les tribuns et les centurions portaient les cendres sur leurs épaules ; en avant marchaient les enseignes nues, les faisceaux renversés*. Les soldats portaient également leurs lances le fer baissé vers la terre*, et leurs boucliers la face tournée en- dedans, de peur que les images des dieux qui y sont peintes ne fussent souillées par l'aspect du mort *. Dans toutes les colonies où l'on passait, le peuple vêtu de toges noires, les chevaliers en trabée, brûlaient solennellement®, sur des bûchers
1 Tac. Aiui. n, 7o. = 2 7i;(j. m, 1. = 3 Ibid. 2. = * Scn. in /Eneid. XI, v. 93.— Lucan. VUI, v. 753. =5 Serv. Ibid. = o Tac. Ibid. 2. (") Aujourd'hui Corfou.
LETTRE LXni. 01
élevés au bord de la voie publique *, des étoffes, des parfums, et d'autres offrandes funéraires, proportionnées à la richesse du lieu. Les habitants môme des villes éloignées de la route venaient au-devant du convoi, sacrifiaient des victimes, élevaient des autels aux dieux Mânes, exprimaient leur désolation par des cris et des larmes unanimes.
Drusus s'avança jusqu'à Terracine, avec Claude, frère de Germanicus, et ceux des enfants de ce dernier qui étaient restés à Rome. Les consuls de cette année, M. Valérius et C. Aurélius, le Sénat, une grande partie du peuple, couvraient la voie Appienne par troupes éparses, et pleuraient chacun séparément. L'adulation n'y avait aucune part, car tous étaient convaincus que Tibère dissimulait mal la joie que lui causait la mort de son fds adoptif ^
On porta les restes de Germanicus au Mausolée d'Auguste. Le jour où Ton fit ce solennel dépôt fut marqué tantôt par un morne silence, tantôt par un bruit tumultueux de gémissements. La multitude remplissait les rues ; le Champ-de-3Iars étincelait de flambeaux ; les soldats sous les armes,|les magistrats dépouillés de leurs insignes, le peuple rangé par tribus, s'écriaient que la république était perdue , qu'il ne restait plus d'espérance. Ils le disaient publiquement, avec emportement, paraissant oublier quels étaient leurs maîtres.
Mais rien n'ulcéra plus Tibère que l'enthousiasme qu'ils firent éclater pour Agrippine : ils l'appelaient l'honneur de la patrie , le vrai sang d'Auguste, l'unique modèle des vertus antiques ; et tous ensemble, les yeux tournés vers le ciel et les dieux, les suppliaient de conserver sa famille, et de la faire survivre à ses ennemis ^.
Quelques-uns eussent désiré plus de pompe pour des funérailles publiques ; on ne manqua pas de rappeler tout ce qu'Auguste avait déployé de magnificence et d'honneurs funèbres pour celles de Drusus, père de Germanicus : il s'était avancé, au cœur de l'hiver , jusqu'à Ticinum ("), d'où il n'avait cessé d'accompagner le corps jusqu'au milieu de Rome*; et Tibère, dans la circonstance actuelle, ne daignait pas même paraître en public ** ! On avait rangé autour du lit funéraire les images des Glandes et des Jules; on avait pleuré le défunt dans le Forum, on l'avouait loué sur les Rostres, on avait pro-
» Senec. Consol. ad Marc. 3.= « Tac. Ann. UI, 2. = « Jbid. i. — '' Ibid. .".. = 5 Ibid. 5. («) Pavic.
digue tous les honneurs inventés par les anciens Romains ou leurs descendants.
' Germanicus, au contraire, ne reçut pas même les distinctions ordinaires, celles auxquelles tout noble avait droit de prétendre. L'éloignement des lieux avait, il est vrai, contraint de brûler son corps sans pompe dans une terre étrangère ; mais plus le sort refusa d'abord d'honneurs à sa cendre, plus il eût été juste de l'en dédommager. Son frère n'avait été au-devant de lui qu'à une journée, .son oncle pas même aux portes de Rome. Qu'étaient devenues ces coutumes antiques, l'image du défunt sur le ht funéraire, les vers chantés à la louange de ses vertus, les éloges, les larmes, enfin tout ce qui prouve ou représente la douleur*?
Ces murmures parvinrent jusqu'à Tibère. Pour les réprimer, il fit aussitôt paraître un édit dans lequel, commençant par féliciter le peuple de sa douleur, il finissait par lui représenter qu'elle ne convenait ni aux chefs d'un grand empire, ni à un peuple-roi -, et qu'après avoir cédé aux premières impressions du moment, il fallait que chacun retournât à ses travaux, et même aiLx plaisirs qu'allaient ramener des Jeux que l'on était sur le point de célébrer ^
• Tac. Ann. ll[, 5. = 2 Principibus, viris et imperalori populo. Ibid. 6. = ^ Ibid.
LA DÉDICACE d'un TEMPLE.
Cette lettre sera courte; il faut en attribuer la brièveté à une visite que j'ai faite dans les Bains d' Agrippa : hier on m'a conduit dans ces somptueux édifices, qui sont installésà peu près comme une palestre grecque. J'y ai pris le bain, et en sortant du Sudatoire, je suis entré dans une des salles d'exercices appelée Corycée. Là, sur le défi de quelques personnes, j'ai voulu m'essayer à la corycomacine, jeu gymnique qui consiste à pousser violemment devant soi un gros ballon de cuir, rempli de sable et pendant du plafond au bout d'une longue corde K C'est une espèce de paume seul à seul, où la balle vous revient d'autant plus violemment que vous l'avez plus violemment chassée; un jeu qui ne vous laisse pas un instant de repos, parce que la balle ne pouvant jamais tomber à terre, vous met dans une agitation d'autant plus grande qu'elle menace incessamment votre figure, votre poitrine, et même votre dos, si, dans son mouvement de retour, vous la laissez passer derrière vous. Cet exercice est, dit-on, un excellent remède contre l'embonpoint. J'ajouterai qu il n'a pas son second pour provoquer une abondante et prompte transpiration. Je me souviendrai longtemps d'avoir eu la fantaisie d'essayer de la corycomachie : je m'y suis plus fatigué que je n'aurais fait en un jour tout entier de combat ; j'en ai encore les bras presque rompus et les poings meurtris. Aussi, sans le départ des tabellaires , je ne t'aurais pas écrit aujourd'hui, d'autant plus que je n'ai rien de complet en ce moment sur mon journal. Voici cependant un fragment : c'est presque de l'histoire ancienne, mais il faudra t'en contenter pour cette fois.
Parmi les divers Fora de Rome, qui n'en compte pas moins de neuf ou dix, il y en a un au pied du mont Quirinal qui peut passer pour le plus beau de tous peut-être, c'est le Forum de César. Il n'a, pour ainsi dire, d'un Forum que le nom, car c'est un monument complet, régulier, bâti sur un plan uniforme, en une seule fois, et qui, malgré son nom de place publique, ne renferme aucune maison particulière, aucune habitation. Situé très-près du Forum romain, son
' Uualremére, Diclionnaire d'uicliilecdue nu mot Coriceum.
entrée principale se trouve vis-à-vis d'une rue droite qui part de cette place et passe sur le côté gauche de la Basilique ^milia'. Cette entrée se compose d'une galerie à jour supportée par quatre rangs de colonnes. La galerie se continue en retour sur les deux parties latérales du Forum, dans toute sa longueur, et s'adosse à un mur qui ferme la place.
Au fond, entre ces portiques, s'élève un beau temple consacré à Vénus- Génitrice, 'et qui s'avance de cent cinquante pieds environ sur l'aire du Forum. Il est tout en marbre blanc, avec un péristyle de huit colonnes d'ordre corinthien de front, trois de profondeur, et une colonnade à simple rang sur les côtés.
A moitié de la longueur des deux grands portiques latéraux du Forum, sur leur flanc extérieur, s'ouvrent deux vastes hémicycles dont le développement vient presque se profder avec le mur de fond du temple. Ils sont formés par une haute muraille en grosses pierres de taille d'un gris cendré , tout unie , mais divisée comme en deux étages par une corniche, et au-dessus, par un entablement surmonté d'un attique. Deux rangs de niches à fond carré , décorées de statues, sont ménagés dans le pourtour de la partie inférieure des hémicycles, ainsi que dans celle qui surmonte la corniche.
Un large renfoncement , orné d'un petit fronton porté sur deux colonnes, se trouve au centre de chacun de ces hémicycles : ce sont deux tribunaux. Le divin Jules avait destiné son Forum uniquement aux affaires judiciaires, et c'est par suite de cette destination, encore la même aujourd'hui, qu'il y prodigua les portiques, au point que le temple de Vénus se trouve presque pressé "par ceux qui passent sur ses flancs. Mais César, qui pendant son édilité couvrit de voiles tout le Forum romain et la voie Sacrée, depuis l'Arc de Fabius * jusqu'au mont Capitolin, savait combien l'ombre est agréable ou peuple; il songea donc aux plaideurs, à la foule qui devait se presser devant ses tribunaux, et voilà pourquoi il encadra son Forum de portiques qui en forment presque la partie la plus considéral)le^ Du reste, pour faciliter la circulation, deux larges portes ont été réservées à droite et à gauche du temple, à l'extrémité de l'aire découverte bordée par les portiques latéraux*.
Cette splendide construction coûta des sommes énormes: il y avait
1 Plan et Descript. de ftomo, n» 131. = 2 Jbid. n» 427. = ^ Conjeclure. = * Plan et Descript de Rome, n" 153.
sur son emplacement un quartier tout entier , couvert de maisons qu'il fallut acheter, et cette acquisition monte à plus décent millions de sesterces^ (") , faible partie, il est vrai, de l'immense butin que César rapporta de ses guerres. Cependant ce Forum est infiniment moins spacieux que le Forum Romain ; aussi a-t-il valu à ce dernier le surnom de Grand Forum ^
La statue de César, en airain doré, orne la nouvelle place dont il a doté Rome. Elle s'élève devant le temple de Vénus. Le dictateur est représenté en guerrier, et monté sur son cheval de bataille, qui , dit-on, n'a jamais voulu supporter d'autre cavalier. Cet animal avait les sabots des pieds de devant fendus, et presque façonnés comme les doigts d'une main humaine. C'était là un prodige que les Romains n'avaient garde d'oublier, et cette singulière conformation a été soigneusement reproduite par le sculpteur.
Ici finira ma lettre : le reste, qui traite de la dédicace du temple de Vénus-Génitrice, est encore un fragment de Gniphon ; il complétera la relation des cérémonies religieuses des Romains.
Extrait du Journal de Gniphon.
L'an rJCCVII de Rome.
« Jules-César, la veille de la bataille de Pharsale, promit à Vénus de lui bâtir un temple à Rome, s'il remportait la victoire ^ La déesse, mère de Jules, entendit la prière de son petit-fils, qui, fidèle à sa promesse, fit ériger un magnifique édifice qu'il vient de lui dédier.
« La dédicace d'un temple fut de tout temps une cérémonie trèsimportante et fort honorable pour celui qui s'en trouve chargé. On a vu quelquefois les premiers magistrats de la république se disputer cet honneur ^ Ordinairement ils tiraient au sort entre eux* ; mais quand ils ne pouvaient s'accorder, on portait la contestation devant le Sénat, qui la décidait lui-même, ou bien en renvoyait la décision au peuple ^
« Anciennement il fallait être consul , ou tout au moins empereur, c'est-à-dire général vainqueur, pour avoir le droit de dédier un temple. Néanmoins, aucune loi écrite n'excluait ceux qui ne possédaient pas Tune de ces qualités* ; ce n'était qu'une coutume généra-
1 Plan el Descript. de Rome, n" 135, § VI. =2 Appian. de Bell. civ. II, p. 770, 805. = s Tit.-Liv. II, 27. = * Ibid. 8 ; IV, 29. — Plut. Publie. 14. = 5 Til.-Liv. H, 27. — Plut. Ibid. 14. = •■• Tit.-Liv. IX, 4C. («) 27,946,000 fr.
lement respectée, et à laquelle le peuple ne dérogea que deux fois : une première en faveur d'un simple centurion S et une seconde pour un petit-fds d'affranchi, parvenu, il est vrai, àTédilité curule. Celte nouvelle dérogation choqua vivement l'orgueil des nobles, et Tannée même où elle eut lieu, l'an quatre cent quarante-neuf, les sénateurs firent proposer au peuple une loi qu'il sanctionna-, et en vertu de laquelle personne ne put désormais dédier un temple ou un autel sans un ordre exprès du Sénat, ou sans un popliscite ou un plébiscite'. Cette loi, connue sous le nom de loi Papiria, du nom du tribun Papirius, qui la présenta, a, jusqu'aujourd'hui, régi la matière *.
« En donnant la faculté d'éloigner les indignes, elle a permis d'admettre diverses magistratures, telles que la préture urbaine ' et la censure ^ à l'honneur de fture des dédicaces. On alla même jusqu'à nommer pour ces cérémonies des magistrats spéciaux , appelés duumvirs , et qui quelquefois étaient les anciens magistrats qui avaient voué les temples à consacrer''.
(( J'ignore si J. César, qui s'inquiète assez peu de l'autorité du Sénat et du peuple, se fit autoriser par eux à dédier son temple de Vénus-Génitrice ; quoi qu'il en soit, la cérémonie fut très-belle, et un concours immense de monde s'y porta.
c( Le peuple y avait été convoqué par un édit', et dès avant le jour il y avait déjà une foule inunense dans les environs. César parlit de sa maison, dans le haut de la voie Sacrée, et, à la tète d'une procession composée du Roi des sacrifices, des flamines, des pontifes majeurs et mineurs^, se rendit au Forum qui porte son nom depuis le jour qu'il est conmiencé. La pompe sacrée s'arrêta devant le temple. Le dictateur s'avança seul vers l'édifice, monta les degrés, pénétra sous le péristyle, posa la main sur l'un des jambages de marbre de la porte, le saisit'", et se tournant vers le collège pontifical : « Venez, Publius, dit-il à l'un de ses membres, venez, pendant que je dédie ce temple, me dicter les paroles sacramentelles". » Le pontife cité monta vers César, et lui dicta la formule suivante, qu'il répéta mot à mot'- : « Vénus, mère des Jules, César, vainqueur de
1 Tit.-Liv. n, 27. = 2 Id. IX, 46. = » Cic. pro donio. 49. — Tit.-Liv. Ibid. = * Cic. Ibid. 50. = 5 Tit.-Liv. XXXIV, 53. = ^ yj,-^, . xL, 50. = 7 Id. Il, i2 ; XNUI, 21, 30, 51 ; XXXIV, 53 ; XXXVI, 36. = * Ad dcdicaiiononi rdirto populum vorans. Tortiill. de Specl. 10. = 9 Cic. pro domo. 43, 49, 52. = '» Posleni tcnens. Cic. Ibid. 46, 47, ."i2. —Tit.-Liv. II, 8.— V. Max. V. 10, 1.— Senec. Consol. ad Marc. 13. — Plut. Public. 14. = »i Cic. Ibid. 32. = «2 Verba prapirc. Ibid. — Tit.-Liv. IX, 4 6.
« tousses ennemis, te donne et te dédie ce temple, qu'il t'a voué « autrefois, pour que tu sois volontiers propice à lui et au peuple « Romain *.»
« Celle fornuile dédicaloire fut dite à haute, et surfout intelligible voix, condition tellement de rigueur pour la validité de la consécration, que, dans une circonstance semblable, un pontife maxime qui était bègue s'exerça pondant plusieurs mois à prononcer le nom de la déesse Ops-Opiféra, à laquelle il devait dédier un temple K
<( Pendant la prière, le plus profond silence régna dans l'assemblée, et le Dictateur fit attention à ne point éloigner sa main du jambage qu'il tenait, de peur d'interrompre la dédicace "-.
(( Il pénétra ensuite dans le temple pour dédier également la statue de la déesse, qui, frottée d'essences précieuses, fut couchée sur un lit de parade *.
« Après la cérémonie, il y eut des Jeux que, suivant l'usage^, César offrit au peuple, 11 y déploya beaucoup de magnificence, et les coujposa de tous les exercices du cirque et du théâtre '*.
« Depuis que César est entré dans la carrière des honneurs, il n'a jamais manqué une occasion de se montrer magnifique et prodigue avec les Romains; ne pouvant s'emparer du pouvoir suprême uniquement par la violence, il a pris la corruption comme auxiliaire ; c'est ainsi qu'il acheta, à beaux deniers comptants, Paulus ^^milius, Curion, Clodius, et cent autres, et mille autres encore. Les masses, c'est-à-dire le peuple, il les corrompit par les fêtes de son édilité, par celles de ses triomphes, par des prodigalités de tous genres incessamment renaissantes. Il dégrade, il avilit les Romains en développant chez eux la passion de la cupidité, celle des plaisirs et des jouissances matérielles. Il veut être maître dans la république, il veut être roi, et comprend qu'il n'y a qu'un peuple avili qui puisse endurer le joug d'un tyran, et même le préférer à la liberté.
1 Plin. XI, 57.= « V. Max. V, 10, 1. = » Til.-Liv. XXXVI, 36 ; XL, 52. - Plin. VIII, 7.— Patercul. H, 100. = * Dion. XLIII, 22.