III. ItaUe
Des eaux profondes, sans courants, sans marées ; des côtes saines, faciles, ouvertes ; de grands ports populeux qui s'étalent avec confiance au fond de larges golfes, telle se présente à nos yeux l'Italie maritime, et vraiment, pour une escadre puissante, maîtresse de la mer, la proie était bien belle, bien riche ! Gênes, Livourne, Naples, Palerme, Cagliati, Brindisi, Ancône, autant de cités que les Italiens renonçaient à défendre, les abandonnant, pour ainsi dire, à notre générosité.
Les chefs de l'amirauté s'étaient cependant ménagé quatre positions stratégiques, places de refuge et base& d'opérations, dont on poussait activement les travaux : la première, Spezia, baie profonde, abritant le grand arsenal de la marine italienne, étendait son rayon d'action sur le golfe de Gênes et sur le nord de la mer Tyrrhénienne ; au mois d'avril 1888 les forts qui regardent la mer avaient atteint un degré d'achèvement à peu près parfait, mais leur armement n'avait pas un caractère de permanence suffisant pour déjouer toutes les surprises. C'était d'ailleurs à Spezia que devait se concentrer le gros des forces navales du royaume.
La deuxième position stratégique, récemment créée,, visait d'une manière toute particulière le cas d'une offen-
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sive française : ramiraulé italienne avait très habilement choisi^ au nord-est de la Sardaigue, au débouché même de Bonifacio, une rade excellente formée par les deux îles de la Maddalena et de Caprera. Des travaux importants étaient entrepris pour faire de cette rade un réduit inexpugnable gui permettrait à une escadre italienne, soit de se jeter dans le flanc de l'ennemi s'il se portait de Toulon sur la côte romaine, soit d'aller assaillir la Provence, Marseille et Toulon, pendant Tabsence de la flotte française. Malheureusement pour les Italiens, il aurait fallu quelques années encore pour donner au € camp retranché » de la Maddalena toute sa valeur défensive. La guerre éclata trop tôt.
Messine et son détroit formaient, dans les vues du gouvernement italien, la troisième position stratégique : « Il « faut, disait-on chez nos voisins, que le phare nous appar- « tienne sans conteste et d'une façon exclusive ; c'est un « fleuve italien et non pas un passage ouvert à toutes les « nations. » Mais, malgré quelques bonnes batteries à la pointe de Faro (Sicile) et à Cannitello (Calabre), le détroit n'était pas encore à l'abri d'une tentative conduite avec vigueur.
Tarente enfin, qui devait à la fois remplacer l'arsenal militaire de Castellamare (Naplës) et dominer la mer Ionienne, voyait à peine se terminer les travaux destinés à assurer la. communication du mare grande (rade extérieure) avec le mare piccolo (rade intérieure). Les forts de San-Pietro, San-Vito et Rondinella n'étaient pas achevés.
Tarente était destinée à devenir le cheMieu du 2* arrondissement maritime, comme Spezia était celui du 1"; quant à Venise, chef-lieu du 3* arrondissement, elle était évidemment le centre de la défense du haut Adriatique, la base d'opérations contre l'Autriche.
Les. marins italiens en faisaient^ à juste titre, le plus grand cas comme port de construction et de refuge pour les bâtiments légers. La fabrication du matériel des défenses sous-marines et des torpilles automobiles y était concentrée : le 3 mai 1887, le roi Humbert avait posé la première pierre de l'établissement fondé à cet effet par la maison allemande Schwartzkopf.
Depuis que Tltalie s'était inféodée à la politique de M. de Bismarck, la défense des côtes était devenue pour ses hommes d'État le sujet de préoccupations très justifiées. Les difTérents projets présentés au Parlement avaient été discutés avec passion, et l'opinion des hommes compétents dans la marine et dans l'armée paraissait pencher pour une défense active constituée surtout par une flotte nombreuse et puissante, s'appuyant au besoin sur certains points importants de la côte, fortifiés avec soin. Je viens de parler des quatre principaux points d'appui des escadres italiennes : je dois mentionner encore, au point de vue plus exclusif de la protection de la capitale contre un débarquement, les travaux entrepris, mais non achevés, à Monte-Argentaro, Civita-Vecchia et Gaëte. Rome enfin avait vu une couronne de forts détachés ceindre ses antiques remparts et commander toutes ses avenues. Cependant, au printemps de 1888 les forts de la rive gauche du Tibre, que l'on considérait comme moins exposés à une attaque, n'avaient pas encore leur armement complet.
C'est donc à sa flotte, à sa flotte surtout, aux murailles d'acier qu'elle considérait comme le palladium de son indépendance, que l'Italie avait consacré ses soins les plus attentifs, ses ressources les plus claires.
Rome se fiait, pour conquérir le monde, à ses robustes et vaillants légionnaires; l'Italie, son héritière, s'en re-
pose volontiers sur ses marins : 11,000 kilomètres de côtes qui fournissent à Tinscriplion maritime 180,000 marins exercés, une situation exceptionnelle dans la Méditerranée dont elle occupe le centre et dont elle commande les défilés, une volonté persévérante servie par de bonnes finances, des avantages économiques résultant de l;i faiblesse des prix de main-d'œuvre, telles sont les bases solides de la puissance navale de l'Italie, tels sont les matériaux employés par cette pléiade de marins remarquables par leurs facultés organisatrices, les Saint-Bon, les Brin, les Acton, les Albini.
Et si les défaites de la guerre qui finit viennent marquer un temps d'arrêt dans le développement de cette belle marine, que les Italiens s'en prennent à leurs politiques, à ces hommes à courte vue qui sacrifient les vrais intérêts de leur patrie à une flatteuse alliance.
Le 1" avril 1888, la flotte militaire italienne se composait de :
9 cuirassés d'escadre en service;
4 cuirassés de 2' classe, usés, mais capables encore de concourir à la défense mobile des ports ;
4 grands croiseurs armés de pièces de 15% (Armstrong) et filant de 15 à 16 milles à l'heure : type Savoïa;
3 croiseurs- torpilleurs d*un type particulier (Giovanni-Bausan), voisin de celui du célèbre croiseur chilien Esmeralda, bâtiments qui sont doués de rares qualités offensives avec leurs vitesses de 17 milles, leurs deux canons de 25% (Armstrong), leurs six pièces de 15% et leurs six tubes lance-torpilles ;
2 avisos-torpilleurs analogues à notre Couleuvrine;
6 avisos ou éclaireurs d'escadre ayant de belles vitesses mais un très faible armement ;
12 canonnières d'un type ancien : 6 de ces navires sont destinés à la défense des lagunes vénitiennes ;
7 transports de types variés ; 60 torpilleurs.
En outre il y avait en préparation d'armement ou en essais :
3 cuirassés du type Euggiero-dt-Lauria ;
1 croiseur-torpilleur du type Bausan;
1 aviso- torpilleur acheté'à la maison ArmstroDg, V Angelo-Edmo ;
Et plusieurs torpilleurs.
Enfin sur chantiers :
3 cuirassés d'escadre du type de Vltalia, les Re-Umberto, Sicilia et Sardegna ; 6 croiseurs ; 3 avisos ; 2 canonnières ; 44 torpilleurs de haute mer et 3 torpilleurs de 1^ classe.
Tl convient de noter qu'à part 12 torpilleurs de haute mer, dont 2 commandés à Londres et 10 à Elbing (Prusse), tontes ces constructions sont entreprises en Italie, à Spezia, Castellamare, Venise, Livourne et Sestri-Ponente (rivière de Gènes). On remarquera sans doute le grand nombre de torpilleurs de haute mer dont les Italiens se promettaient le concours. Ces petits navires, sauf un très petit nombre^ ne purent être mis en service pendant les dernières opérations; les torpilleurs d'un échantillon plus faible donnèrent en revanche tout ce qu'on en pouvait attendre, ainsi que les éclaireurs et les avisos-torpilleurs dont les qualités de vitesse furent très remarquées.
Je n'ai donné tout à l'heure aucun détail sur les 9 cuirassés d'escadre parce que je leur réservais une étude spéciale, aussi courte que possible cependant : 5 de ces unités de combat n'avaient plus grande valeur, à la vérité : c'étaient de vieux navires, cuirassés à 12, 15 et 20 % au maximum, armés de pièces de 20, 22 et 25 % d'un modèle ancien et d'une faible puissance, mus par des machines qui leur donnaient à peine de 11 à 12 milles à l'heure. Mais, encadrés et soutenus par les quatre plus récents, le
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Duilio, le Dandolo, Vltalia et le Lepanto, ils pouvaient former encore une escadre redoutable.
Nos lecteurs connaissent déjà le Duilio et le Dandolo, grands garde-côtes offensifs armés de canons de 100 tonnes, cuirassés à 55 % et ûlant de 14 à 15 nœuds. Le principal reproche que Ton pût faire à ces engins était que leur structure, analogue à celle de notre type Indomptable, ne leur permettait pas de se battre par grosse mer. Il n'en était pas de môme de Vltalia et du Lepanto, cuirassés de haute mer, les plus grands et les plus forts qui fussent alors à flot. Ces deux navires devaient à leur énorme masse (près de 14,000 tonnes) et surtout à la hauteur de leurs œuvres mortes, qui les mettait à Tabri des coups de mer, les facultés offensives qui manquaient dans une certaine mesure à leurs aînés.
Comme ceux-ci, ils étaient armés de 4 pièces monstres de 103 tonneaux (calibre 43 %); mais ils y ajoutaient une batterie complète de canons de 15 % . La protection due aux cuirasses métalliques est limitée, dans les navires de ce type, SLUX glacis qui défendent les plates-formes des grosses pièces et au pont qui recouvre les machines. Toutefois,, la flottaison est ejficacement protégée par un système de cloisons qui divisent Tintervalle compris entre les detuv coques en un grand nombre de cellules remplies de charbon.
C'est d'ailleurs la vitesse de ces superbes engins de guerre qui constitue leur plus précieux avantage : Vltalia a réalisé 17",9 sans développer entièrement les 18,000 chevaux prévus par les devis.
En revanche, les facultés évolutives sont faibles, le tirant d'eau considérable, les machines délicates et compliquées, les gros canons privés d'une protection sérieuse.
Au moment où la guerre éclatait le Lepanto vouait de terminer ses essais.
Ceux des trois cuirassés du type Morosini ou Ruggiero-di- Lauria étaient à peine commencés ; un seul de ces bâtiments, qui rappellent Vltalia, mais avec des dimensions réduites (11,000 tonnes au lieu de 13,800), put figurer avec honneur dans la dernière période de la guerre.
L'organisation de la marine italienne se rapproche beaucoup de la nôtre : Tinscription maritime, les engagements volontaires à long terme et le volontariat d'un an ^ suffisent jusqu'ici à recruter le corps des équipages de la flotte. Ce corps comprend les huit spécialités de marins (gabiers), canonniers, timoniers, torpilleurs, mécaniciens, infirmiers, fourriers et ouvriers de professions. Notre catégorie des marins fusiliers n'est pas représentée dans la flotte italienne : nous verrons dans la suite quelles furent les conséquences de cette lacune.
La durée du service effectif des inscrits appelés à faire partie du contingent annuel est de 4 ans; mais ils se doivent à l'État de 20 à 39 ans.
Le corps des ofiiciers de vaisseau se recrute parmi les élèves de l'Académie navale de Livourne, qui fournit aussi des ingénieurs et des officiers mécaniciens. Les cadres étaient d'ailleurs un peu étroits et le ministre ne tarda pas à se voir obligé de puiser dans la marine marchande un fort contingent d'officiers auxiliaires.
Effectif total pour l'exercice 1887 : 15,000 hommes, budget ordinaire: 85,000,000; budget extraordinaire: 13,000,000.
La marine marchande italienne peut fournir augouver-