TOME I
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fois et notamment à Rome, en 192. Ce sont les premiers conciles après celui de Jérusalem. Leurs décrets étaient promptement divulgués, répandus par les docteurs et les prélats qui de toutes parts prenaient la défense de la foi catholique : c'étaient saint Irénée dans les Gaules, Clément à Alexandrie, saint Justin à Rome. On compte jusqu'à huit apologies des chrétiens publiées dans ce siècle, tant contre les imputations calomnieuses des idolâtres que contre les subtilités des hérétiques : les apologies de saint Quadrat et de saint Aristide, présentées à Adrien ; les deux de saint Justin; celle de Méliton, évêque de Sardes, adressée à Marc Aurèle; et celles d'Athénagore, de Miltiade, de saint Appollinaire d'Hiéraple.
Saint Justin tenait une école à Rome où, sous la robe du philosophe et avec les formes de discussions habituelles à la philosophie, il enseignait les dogmes chrétiens avec une austère et rude franchise. « Recevez une doctrine toute divine, disait-il à ceux qui venaient l'entendre, qui ne forme pas des poètes et des orateurs, mais des hommes tout célestes, qui procure l'immortalité, qui divinise en quelque sorte l'homme, qui détache de la terre, élève vers le ciel, guérit les passions et réforme entièrement le cœur. Voilà ce qui m'a fait changer; venez avec moi, apprenez ce que j'ai appris, et, puisque j'ai été ce que vous êtes, ne désespérez pas d'être un jour ce que je suis f . »
Saiut Justin fut martyrisé à l'âge de soixante-quatre ans, avec Cariton, Hiérax, Evelpiste, Libérius, et une femme nommée Caritine, qui tous étaient ses disciples.
' Saint Juslin, Erhortatio ad génies.
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J'ai cherché avec empressement à Rome le lieu où pouvait être l'école de saint Justin. Les antiquaires nous disent bien que César demeurait dans la voie Suburra; ils seraient heureux de découvrir quelques vestiges de la tribune où montait Cicéron ; mais que leur importe de savoir où vécut, où prêcha, où écrivit saint Justin ? Et cependant César ne fut qu'un despote, Cicéron, qu'un philosophe sans conviction, un orateur à effets étudiés, un homme politique sans caractère ; tandis que Justin sut réunir, dans sa sauvage éloquence, la foi et l'entraînement; que toute sa vie fut consacrée à l'enseignement et à l'amélioration de ses semblables ; qu'il fut noble, courageux, indépendant, et que, le front haut, il ne craignit pas de dire aux empereurs : « Nous n'adorons que Dieu seul ; mais nous sommes disposés à vous obéir avec joie dans tout le reste, vous reconnaissant pour nos souverains et les maîtres du monde, et demandant constamment à Dieu qu'avec la puissance, vous ayez aussi un esprit droit et une conduite sage. Si vous n'avez aucun égard à nos remontrances, nous n'y perdrons rien, persuadés, comme nous le sommes, que chacun souffrira dans les flammes éternelles la peine due à ses crimes, et que Dieu lui demandera compte de tout le pouvoir qu'il lui aura donné *. »
Cette énergique éloquence ne vaut-elle pas les périodes étudiées de Cicéron ?
Saint Justin a lui-même indiqué le lieu de sa demeure, dans l'interrogatoire que lui fit subir le préfet Rustique : « J'ai habité jusqu'à présent, dit-il, près de
1 Saint Justin, Apol. prima.
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la maison d'un nommé Marcius, au bain Tbniotinum. » Ce bain Timiotinum, ou de Timothée, nous rappelle un des lieux les plus anciennement saints de Rome chrétienne. Comment n'y pas reconnaître, en effet, ces thermes de Timothée ou de Novatus dont l'église de Sainte-Pudentienne nous offre encore des vestiges ! Ils formaient une dépendance du palais dans lequel le sénateur Pudens avait reçu saint Pierre, et qui depuis lors était resté ouvert à tous les chrétiens, mais surtout aux chrétiens de l'Orient. A Pudens avait succédé son fils Punicus, dont l'épouse Priscille recueillait les corps des martyrs et les ensevelissait dans une catacombe qui a gardé son nom. Punicus et Priscille eurent un fils qui fut appelé Pudens comme son aïeul et qu'ils marièrent à une jeune fille nommée Sabinella. De cette union naquirent quatre enfants : Novatus, Timothée, Praxède et Pudentienne *. L'histoire des deux dernières nous a été transmise par un prêtre qui se désigne lui-môme par le nom de Pasteur (Pasior), et qui vivait familièrement au milieu de cette famille d'élus. Son écrit est adressé à Timothée : « Pasteur, prêtre, à Timothée son frère, salut : Pudens, lui dit-il, fut admirable de zèle dans le culte qu'il rendait aux apôtres et dans l'hospitalité qu'il offrait aux étrangers. Ayant perdu son épouse Sabinella, et ses parents, c'est-à-dire Punicus et Priscille qui la lui avaient donnée pour femme, il dédaigna dès lors les biens de ce monde et s'adonna à l'étude de tous les préceptes de Dieu. Sabinella lui avait laissé deux filles,
1 Telle me parait être la filiation de la famille Pudens, d'après les monuments et les dates. Il est impossible d'ailleurs de rien affirmer.
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Praxède et Pudentienne, que Pudens éleva en toute chasteté et instruisit de la loi divine avec un amour du Christ qui ne connaissait pas de bornes. Se trouvant donc privé de son épouse, Pudens désira, sur les conseils du bienheureux évêque Pie, transformer sa maison en église, et, pour nous autres pécheurs, cette pensée fut mise à effet. Là même est le titre érigé en notre nom au lieu qu'on appelle Vicus patricii. » (Il s'agit du titre ou de l'église célèbre du Pasteur).
« Pudens cependant s'en alla vers le Seigneur, laissant ses filles munies de chasteté et savantes dans toute la loi divine. Celles-ci vendirent leurs biens, en distribuèrent le produit aux pauvres, et persévérèrent nettement dans l'amour du Christ, gardant intacte la fleur de leur virginité et ne cherchant la gloire que dans les veilles, les jeûnes et les prières. Elles désirèrent avoir un baptistère dans leur maison, et non-seulement le bienheureux Pie y consentit, mais il traça de sa propre main le plan de la fontaine. Appelant alors leurs esclaves tant de la ville que des champs, les deux vierges donnèrent la liberté à ceux qui étaient chrétiens et appelèrent à la sainte croyance de la foi ceux qui ne l'étaient pas encore. Sur le conseil du bienheureux Pie, l'affranchissement fut accompli avec toutes les cérémonies antiques dans l'oratoire fondé par Pudens; puis, à la fête de Pâques, quatre-vingtseize néophytes y furent baptisés ; de sorte que l'on s'assembla dès lors dans ledit oratoire, et que, jour et nuit, le chant des hymnes s'y fit entendre. Beaucoup de païens y vinrent trouver la foi et reçurent le baptême en toute allégresse.
« Avis cependant en fut donné à l'empereur Anto-
nin, lequel rendit un édit qui ordonnait aux chrétiens de se borner à vivre dans leurs demeures, sans se mêler en rien au reste du peuple, ni même acheter publiquement, ni paraître dans les Thermes, etc. Praxède et Pudentienne réunirent alors ceux qu'elles avaient amenés à la foi, et elles les gardèrent, elles les nourrirent plusieurs jours en veillant et priant. Le bienheureux évêque Pie lui-même nous visitait fréquemment et avec joie, et offrait pour nous au Seigneur le sacrifice.
« Or, Pudentienne, n'ayant que seize ans, s'en alla à Dieu. Sa sœur et moi nous l'enveloppâmes de parfums et la tînmes cachée dans l'oratoire ; puis, au bout de vingt-huit jours, nous la portâmes au cimetière de Priscille, près de son père Pudens.
« Onze mois après, Novatus mourut à son tour. Il légua son bien à Praxède, et celle-ci demanda alors à saint Pie d'ériger un titre (une église) dans les thermes du dit Novatus, lesquels n'étaient plus en usage et avaient une salle grande et spacieuse. L'évèque en fit la dédicace sous le nom de la bienheureuse vierge Pudentienne, et il dédia une autre église sous le nom de la bienheureuse vierge Praxède *, dans la rue qui s'appelle de Latran, et y établit un titre romain. Dans le même lieu fut consacré par lui un baptistère.
« Cependant au bout de deux ans, une grande persécution fut déclarée aux chrétiens et beaucoup d'entre eux reçurent la couronne du martyre. Praxède en cacha un grand nombre dans son oratoire, et elle les
' 11 ne s'agit pas ici d'un vocable, puisque Praicdc vivait encore, mais d'une simple désignation.
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nourrissait à la fois des vivres de la terre et de la parole de Dieu. Mais l'empereur Antonin ayant appris que des réunions se faisaient au titre de Praxède, le fit investir aussitôt et beaucoup de chrétiens furent pris, le prêtre Simétrius notamment et vingt-deux autres. Antonin ordonna de les punir tous par le glaive sans même les entendre. Et la bienheureuse Praxède recueillit leurs corps pendant la nuit, et elle les ensevelit au cimetière de Priscille, le septième jour des calendes de juin. Puis, la vierge du Seigneur, accablée d'afflictions, ne demanda plus que la mort. Or, ses prières et ses larmes montèrent au ciel, et, cinquante-quatre jours après la passion de ses frères, elle s'en alla à. Dieu. Et moi, Pasteur, prêtre, j'ai enseveli son corps près de son père Pudens l . »
Nous avons reproduit presque en entier ce récit, et parce qu'il nous introduit dans toute l'intimité des pratiques et des vertus d'une famille chrétienne du deuxième siècle, et parce qu'il nous fait connaître l'origine de deux des sanctuaires les plus anciens et les plus vénérés de Rome. L'auteur en nomme même trois : l'église du Pasteur, celle de Sainte- Pudenlienne et celle de Sainte- Praxède. Mais les deux premières étaient contiguës l'une à l'autre, et elles ont depuis lors été réunies.
Aujourd'hui encore, on remarque dans l'église de Sainte-Pudentienne la chapelle du Pasteur: c'est l'ancienne demeure des Pudens, et, par suite, celle de sain t Pierre. La table sur laquelle l'Apôtre offrait le sacrifice y a été pieusement conservée. Elle est accompagné t}
1 Voir les Bollandistes, XIX maii.
de l'inscription suivante : In hoc altare S. Petrus pro vivis et defunctis, ad augendam fideliummultitudinem, corpus et sanguinem Domini offerebat, — « Sur cet autel saint Pierre offrait le corps et le sang du Seigneur, pour les vivants et pour les morts, afin d'accroître la multitude des fidèles. »
Le reste de l'église de Sainte-Pudentienne rappelle l'oratoire fondé par saint Pie dans la grande salle des thermes de Novatus. Les débris des thermes, je l'ai dit, sont encore visibles ; mais ce qui attire surtout l'attention et le respect, c'est ce puits dans lequel les deux saintes déposaient les corps des martyrs *. L'église de Sainte-Praxède possède également un puits auquel se rattache une tradition semblable. Praxède et Pudentienne recueillaient, en outre, avec des éponges, le sang des athlètes de Jésus-Christ. On a retrouvé de ces éponges qui étaient rouges encore. L'une d'elles est conservée dans l'église de Sainte-Pudentienne. Tels sont les souvenirs qui nous restent de la première famille chrétienne de Rome. Sa maison fut l'asile de saint Pierre et la demeure de saint Justin ; elle fut le lieu d'assemblée des premiers fidèles, et l'on y yit réunis pour la première fois, dans un palais romain, le courage, le dévouement, la chasteté, l'humilité, la
1 Le martyrologe romain parle ainsi de sainte Pudentienne : « Après beaucoup de combats, après avoir recueilli les corps de beaucoup de martyrs... elle s'en alla de la terre aux cieux. » Le plus souvent Praxède et Pudentienne portaient de nuit les corps au cimetière de Priscille ; mais elles ne le pouvaient pas toujours, et nous avons vu que les dépouilles de sainte Pudentienne elle-même durent rester cachées dans son oratoire pendant vingt-huit jours entiers, avant de pouvoir être transportées dans la sépulture de sa famille.
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charité et la prière. Là ont été affranchis les premiers esclaves ; là on a vu, à quelques pas des jardins du philosophe Sénèque, du trop riche Sénèque, comme dit Juvénal, Senecx prœdivitis, les trésors des consuls et des sénateurs devenir tout à coup le patrimoine des pauvres. De cette maison est sortie toute une civilisation nouvelle pour Rome et pour le monde. Et cependant quel est le livre d'histoire qui parle de Pudens et de sa famille ? Qu'est-ce que la famille de Pudens, vous dira-t-on, auprès de celle des Césars !
Saint Pie I er , qui fut le soutien et l'appui de Praxède et de Pudentienne, occupait le trône pontifical vers le milieu du deuxième siècle ; Rome était dès lors universellement considérée comme le centre de l'unité catholique. « C'était la plus grande et la plus ancienne Église connue de tout le monde, disait saint Irénée, et c'était à elle, comme à la principale, que tous les chré tiens devaient s'unir. » Aussi voyons-nous les évêques les plus influents et les plus célèbres venir à Rome pour conférer avec le souverain pontife sur les questions de foi et de discipline. L'histoire cite, entre autres, saint Polycarpe et saint Hégésippe. Saint Polycarpe était évèque de Smyrne, et le plus vénéré des prélats de l'Asie ; saint Hégésippe avait abjuré le judaïsme et s'était adonné à recueillir les traditions apostoliques, pour qu'elles se transmissent plus sûrerement parmi les fidèles. Il est regrettable que leur passage à Rome n'y ait été consacré par aucun monument. Mais alors les disciples de la loi nouvelle fuyaient se cachaient; à peine pouvaient-ils se réunir à la clarté du jour, et le plus souvent ils étaient obligés de s'enfoncer vivants dans des souterrains, pour dérober
à l'inquisition jalouse de leurs ennemis les reliques de leurs saints et le mystère de leurs sacrifices Ces souterrains, creusés dans le tuf, formaient un inextricable labyrinthe sous la campagne romaine et offraient un sûr asile aux malheureux proscrits. Qu'on s'imagine des milliers de voies, étroites, basses, tortueuses, se croisant dans toutes sortes de directions, affreuses solitudes où les ténèbres sont éternelles et où la lumière des flambeaux faiblit elle-même, comme étouffée par l'humidité des miasmes qu'on y respire. A la tombée de la nuit, les Chrétiens s'y enfonçaient comme des ombres ; ils y creusaient dans les parois trois ou quatre niches oblongues, les unes au-dessus des autres, pour y déposer autant de cercueils, puis ils muraient l'entrée de ces niches. Près de la tête du mort, était scellée une fiole de son sang, s'il avait eu le bonheur de le verser pour Jésus-Christ. Quant à son nom, quelquefois on l'inscrivait sur la pierre avec le monogramme du Christ, ou divers ornements symboliques, une palme, une colombe, une couronne : d'autres fois, on se bornait à ces derniers emblèmes, à la palme du martyre surtout. Qu'importait le nom de celui qui l'avait conquise ! Dieu le savait !
1 11 résulte des savantes recherches de M. de Rossi que les catacombes ne furent point d'abord des lieux secrets et cachés. Ouvertes dans des propriétés particulières, elles étaient protégées par le respect du droit privé et la religion des tombeaux. Mais lorsqu'elles devinrent à la fois la propriété et le refuge de la communauté chrétienne, les païens s'émurent et portèrent plus d'une fois la mort dans ces retraites vénérées. Leur entrée fut alors dérobée aux regards, les lucernaires qui les éclairaient furent supprimés, et tout, dans ces demeures souterraines, n'exprima plus que la crainte et le mystère. Le changement en question fut complet au III e siècle.
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C'était dans les carrefours de ce dédale de la mort qu'on célébrait l'office ; on y priait au milieu des siens, et tous les signes de la destruction disparaissaient alors sous les symboles de l'espérance.
Il y a près de soixante de ces catacombes autour do Rome, et l'étendue de leurs voies superposées par étages semble atteindre, dit un savant illustre *, le chiffre énorme d'environ cinq cent quatre-vingts kilomètres, la longueur de l'Italie ! on les appelait cimetières, de xot/xaw, je dors; mot touchant, empreint de toute la placidité d'une pure conscience. Ceux que l'on peut le plus facilement visiter, sont les cimetières de saint Sébastien sur la voie Appienne, de sainte Cyriaque, sur la route de Tivoli ; de saint Calepodius, sur la voie Aurélienne ; de saint Zénon, ad aquas Salvias; des saints Tiburce et Marcellin , ad duas Lauros ; de sainte Agnès sur la voie Nomentane ; de sainte Priscille, sur la voie Salaria, dans lequel furent enterrées sainte Praxède et sainte Pudentienne ; et le plus vaste de tous, le plus peuplé, lacatacombe de Calixte. Grégoire de Tours raconte que, vers la fin du troisième siècle, l'affiuence des chrétiens était surtout considérable à celle de ces cryptes dans laquelle se trouvaient les corps de saint Chrysanthe et de sainte Daria. Les païens y firent mourir un grand nombre de fidèles, en en comblant toutes les issues, qui ne furent décou-
1 Le chevalier de Rossi. — Rome dans sa grandeur, ch. des Catacombes. Il y avait quelquefois quatre et cinq étages d 0 galeries superposées et l'on a calculé que dans un espace de 125 pieds romains, il n'y avait pas moins de 7 à 800 mètres de galeries.
vertes que longtemps après le règne de Constantin , .
Le cimetière de Calixte est surtout célèbre par la tombe de sainte Cécile et par celles de onze papes du deuxième siècle. Trois de cespapes, saint Etienne, saint Sixte II, et saint Caïus y furent môme martyrisés. Ce cimetière occupe la droite de la voie Appienne, un demimille avant Saint-Sébastien, dont la catacombe, à jamais illustre par le séjour qu'y firent les corps des Apôtres, a longtemps été prise pour lui. C'est au cimetière de Saint-Sébastien que remonte le nom de catacombe, parce qu'il était près des tombes de saint Pierre et de saint Paul, Kar«cu^|3a, ce nom vénéré finit ensuite par devenir celui de tous les hypogées chrétiens. Sur la porte qui lui donne entrée, on lit ce passage de saint Jérôme :
« Lorsque dans ma jeunesse je m'adonnais à Rome aux études libérales, j'avais coutume d'aller, le dimanche, avec les jeunes gens de mon âge qui étudiaient avec moi, visiter les tombeaux des apôtres et des martyrs. Souvent même nous parcourions ces souterrains, creusés dans les profondeurs de la terre, dont les parois, à droite et à gauche, sont pleines de corps ensevelis. Ces lieux sont si obscurs qu'on croit voir se réaliser la menace du prophète, qu'ils descendent vivants dans les enfers. Quelquefois une faible clarté, se glissant par une étroite ouverture, tempère la silencieuse horreur des ténèbres; mais, si vous avancez encore, vous vous retrouvez, dans une nuit profonde, et il vous souvient du vers de Virgile : De
' Cet événement est de Tannée 283, sous le règne de l'empereur Numérien,
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toutes parts l'horreur saisit votre âme, et le silence luimême est plein d'épouvante *. »
Or, lorsque j'ai parcouru ces lieux saints, nous étions ensemble trois jeunes gens, nous livrant avec jouissance, comme Jérôme, au plaisir de l'étude, enfants de cette civilisation légère qui effleure tout, cherchant des émotions et des souvenirs, scrutant les pierres des temples, les débris des palais, avec le zèle d'un âge où les illusions sont encore toutes vives, mais aussi avec cette foi chrétienne qui est plus puissante encore que l'imagination, et qui, à tous trois, nous était commune. Un vieux moine alluma une petite bougie et nous précéda dans l'escalier inégal et tortueux. Il marchait vite, car ses pieds étaient faits à ce terrain glissant et à ses rudes aspérités ; à peine sa bougie exhalait-elle une lueur vacillante à travers les vapeurs qui l'étiolaient. Je l'appelai une fois, et sa voix creuse retentit faiblement sous ces basses voûtes ; et il marchait toujours, et nous le suivions baissant la tête, nous heurtant à chaque pas contre les murs,
1 Du m essem Romœ puer et liberalibus studiis erudirer, solebam, cum cœteris ejusdem tetatis et propositi, diebus dominicis, sepulcra apostolorum et martyrum circuire, crebroque cryptas iugredi, quœ in le rr arum profunda defossœ, ex utraque parle iugredi entium, per parietes habent corpora sepultorum ; et ila obscura sunt omnia ut propemodum illud propheticum compleatur, descendant ad infernum viventes; et raro desuper lumen admisaum horrorem tempérât tenebrarum, ut non tam fenestra quam foramen demissi luminis patet : rursumque pedetentim acceditur, et cœca nocte circumdatis illud Virgilianum proponitur :
Horror ubique aoimos, simul ipsa sileaUa terrent
(Comment, in Exechiel.
dans l'épaisseur desquels reposent des pontifes, des martyrs, des vierges, tant elles sont étroites les rues de cette ville de la mort ! Voilà le puits, nous disait le religieux, dans lequel furent déposés les corps des Apôtres; voici la place où se réunissait pour prier, l'église militante et souffrante. Cet espace plus grand était un sanctuaire; ce siège de pierre était une chaire pontificale; cette tombe isolée sous un arceau était un autel! Voilà l'humble tabernacle où l'hostie sainte était exposée à la vénération des saints; car alors sainteté et christianisme étaient presque une même chose. Nous trouvâmes plusieurs lampes en terre avec le monogramme du Christ, dont se servaient les fidèles.
Et à ces souvenirs des premiers âges, se joignaient de plus récents souvenirs. Sainte Brigitte, nous disaiton, sainte Catherine, saint Charles Borromée aimaient à fréquenter ces lieux; en cet endroit même, sur cette terre humide, saint Philippe de Néri passa souvent les nuits en prières. Ah ! si nous ne nous sentions pas la force de nous faire, comme ces grands saints, les hôtes habituels des catacombes, combien du moins nous aurions voulu, en présence de tant de débris d'une époque de foi et de courage, nous associer aux cantiques des prédestinés, unir nos • vœux aux vœux ardents des néophytes, et entendre les paroles de paix des confesseurs, les pieux enseignements des Calixte, des Urbain, des Corneille, des Etienne, vertueux pontifes qui se soumettaient aux adversités avec un ineffable dévouement et accueillaient les jours mauvais par des actions de grâces! Mes amis et moi, nous étions dominés par une inexprimable
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émotion; différences de caractères, de vie et d'habitudes s'étaient confondues dans un même sentiment de respect, dans un retour profondément triste et réfléchi sur notre temps et sur nous-mêmes. Le froid qui nous pénétrait, la bougie qui se consumait lentement, eurent peine à nous arracher de ces sépulcres, tant la religion y est grande, tant les vertus auxquelles l'homme peut atteindre y paraissent hautes et sublimes l .
C'est dans les catacombes qu'on a découvert la plupart des monuments qui nous restent de la primitive Eglise; ces calices, ces patènes de verre, ces cuillers eucharistiques, ministeria sacrata t qui ne pouvaient être touchés que par les ministres de l'autel, et ces instruments de supplice qui servaient au triomphe des saints. Il y avait de petits calices pour les prêtres et d'énormes calices où les fidèles puisaient le vin sacré à l'aide de tubes, fistulœ, arundines. Les lampes avaient souvent la forme d'une colombe, union mystique des deux symboles particuliers à cet esprit de vérité que Jésus-Christ envoya au monde pour l'éclairer toujours, ut maneat vobis in seternum. Sur l'autel
* La trace des catacombes avait été à peu près perdue pendant le moyen-âge, et elle ne fut complètement retrouvée que par Bosio, en 1567. Depuis lors ces pieux souterrains n'ont cessé d'être l'objet d'études approfondies, parmi lesquelles se distingue tout d'abord la Roma subterranea de Bosio, avec les additions d'Aringhi et le supplément de Boldetti. Boltari, d'Agincourt et l'illustre Père Marchi, sont venus, à leur tour, expliquer et restituer cette autre Rome. Ajoutons que de très-importantes découvertes y ont été faites par le Père Marchi et surtout parle chevalier deRossi qui a refait à neuf et avec la plus rare sagacité, la carte des catacombes.
étaient exposés les dyptiques de métal ou d'ivoire, où étaient inscrits les noms des saints, et gravée quelque scène touchante de l'Ecriture. On les appelait dyptiques, parce qu'ils étaient divisés en deux panneaux qui se pliaient l'un sur l'autre, ce qui permettait de les cacher plus aisément dans les persécutions. On aime à retrouver dans les catacombes plusieurs de nos pieux usages. Saint Sixte I er ordonna qu'on chanterait, pendant le sacrifice, l'hymne de joie et d'adoration, Sanctus, Sanctus, Sanctus,Dominus Deussabaoth. Saint Télesphore voulut que la nuit de Noël fût consacrée par la célébration de la messe, et que les premières paroles des chrétiens fussent alors les paroles des anges : Gloria in excelsis Deo et in terra pax homintbus. Dans chaque maison il devait y avoir de l'eau de l'aspersion , aquam sparsionis, bénite et mêlée de sel. Hygin détermina avec plus de précision les divers degrés de la hiérarchie. Anicet interdit aux prêtres les longues chevelures des païens. Pie et Victor fixèrent la Pûque au dimanche. Dans les réunions des chrétiens, l'autel était couvert de cierges, afin d'éclairer les ténèbres des catacombes, et, à leur clarté vacillante, on put bientôt apercevoir sur les parois et les voûtes de ces caveaux condamnés, ce semble, à une obscurité éternelle, de fraîches peintures rappelant les croyances et les espérances du chrétien, sinon avec le génie de l'art, du moins avec la poésie de la foi.
Le Christianisme avait trouvé les arts dans une voie de décadence, et les pauvres ouvriers des catacombes ne pouvaient, du premier coup, leur donner une vie nouvelle ; mais du moins ils les consacrèrent à Dieu au moment où toutes les passions les prosti-
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tuaient au mal; ils s'en firent, dans les souterrains où on les traquait comme des bêtes fauves, une consolation pour eux et une prédication pour tous. Ainsi, ils peignaient ou ils ciselaient Y ancre de la foi, la palme de la victoire; la colombe, emblème de la douceur et de l'innocence ; le phénix, de la résurrection ; le poisson, symbole mystérieux de celui qui souffrit toutes les douleurs sans se plaindre ; le chandelier aux sept branches, expression des lumières divines ; le monogramme du Christ, rappelant à la fois le nom du Sauveur et peut-être, par sa forme, l'instrument de sa passion.
Quelquefois ces convertis de la veille empruntaient à la fable des images pour leurs nouvelles pensées. Ils se plaisaient surtout à reproduire Orphée dont les douces mélodies animaient les arbres et apprivoisaient les tigres : touchante allusion à celui dont la voix si douce avait changé le monde. Exilés sur la terre , fuyant la mort qui les poursuivait, et soupirant après le repos d'une vie meilleure, ils aimaient à se représenter eux-mêmes sous la figure du cerf fugitif qui court après l'eau des fontaines. Voués, en quelque sorte, au martyre, ils dessinaient paisiblement et courageusement Daniel dans la fosse aux lions et les enfants dans la fournaise. Sauvés du déluge des passions et des mille dangers de la vie, ils consacraient leur reconnaissance par des représentations de l'arche de Noè, de Jonas ou du passage de la mer Rouge; mais surtout ils peignaient avec amour le bon Pasteur portant une brebis sur ses épaules. On retrouve cette image jusque sur les vases sacrés. Nous pourrions citer encore la barque de saint Pierre,\a tentation d'Adam et d'Eve, Moïse