‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Hetterni tumui et vtstra onnit implevimu*. urbtt, insulu, caitelU, muaicipiâ, ooneilubuU, eaitra ipta, tribut, decurias, pilalium, lenatum, forum, toU tobU relinqoimu» ti'iupl»,

Tbrtulluk.

TROISIÈME SIÈCLE

Les premières années du troisième siècle virent paraître deux ouvrages qui font époque dans l'histoire ecclésiastique, Y Apologétique de Tertullien et son livre des Prescriptions. C'était la défense du Christianisme s'é levant jusqu'à l'éloquence la plus vive et la plus abondante contre les calomnies des païens, et jusqu'à la dialectique la plus dominante et la plus serrée contre les arguments des hérétiques. Voilà donc ce qu'étaient devenus ces gens sans connaissance des arts f sans nulle teinture des lettres, cette lie du peuple, comme parle Cécilius dans le dialogue de Minutius Félix ! Au premier siècle, ce sont les âmes simples, les cœurs humbles et droits qui sont préférablement appelés de Dieu ; au second, saint Justin et Clément d'Alexandrie ne craignent pas d'abaisser au pied de la croix leur orgueil plûlosophique. Mais au troisième, la Propagande chrétienne finit par s'emparer de tout ce qu'il y

TROISIÈME SIÈCLE

a de grand, de noble, de puissant par l'intelligence. Au second siècle, les païens s'enorgueillissaient encore d'Epictète, de Favorin, de Celse, de Plutarque ; mais au troisième, on ne vit plus parmi eux que des historiens obscurs, des poètes sans verve, des philosophes sans crédit, tels que Plotin et Porphyre. C'est une dégénération complète ; la société tombe énervée dans la crapule. Ne lui demandez plus rien qui exige de la force et du caractère ; elle n'a plus de force que pour rire d'un rire convulsif dans les orgies, de caractère que pour hurler encore : Les chrétiens aux bêtes !

Alors aussi s'agrandit et parait plus au jour la famille chrétienne. Quels hommes que ceux qu'elle produit ou qu'elle soumet à ses croyances ! Tertullien, Origène, saint Hippolyte, saint Denis d'Alexandrie, saint Grégoire Thaumaturge, saint Cyprien surtout! quelle réunion de génies ardents et forts ! comme l'entraînement se trouve uni en eux à la science, la hauteur de volonté à la plus inaltérable modestie ! C'est bien de ces hommes, de saint Cyprien, par exemple, que l'on pouvait dire que le zèle de la maison de Dieu les dévorait.

Il ne paraît pas que saint Cyprien soit jamais venu à Rome ; mais il écrivit plusieurs fois au clergé de cette ville et au souverain pontife. Tertullien et Origène demeurèrent également fidèles à l'Afrique ; et les rapports du premier avec Rome eurent de bien fâcheux résultats, s'il est vrai, comme l'affirme saint Jérôme, que l'envie et les mauvais traitements des clercs romains contribuèrent à le précipiter dans l'hérésie.

Mais si les passions humaines altérèrent parfois la ferveur du clergé de Rome, elles ne parvenaient pas

du moins jusqu'au trône du successeur de Pierre. La papauté était le premier degré de l'échafaud, et Ton ne voyait dans le courageux accomplissement des devoirs qu'elle impose, qu'une sainte préparation au martyre. — « Un évôque attaché à l'Evangile, écrivait le pape saint Corneille, peut être tué, mais non vaincu, » — et la preuve en est partout à cette époque. Saint Calixte, saint Urbain, saint Pontien, saint Anthéros, saint Fabien, saint Etienne, saint Félix confessèrent hautement l'Evangile au milieu des supplices; saint Corneille fut décapité près du temple de Mars ; saint Luce fut exilé, puis décapité ; saint Sixte II fut arrêté au moment où il célébrait le saint sacrifice au cimetière de Calixte, et martyrisé avec cinq diacres ; saint Caïus n'échappa pendant quelque temps aux satellites de Dioclétien, qu'en se réfugiant dans les catacombes ; saint Marcellin scella sa foi de son sang. Les empereurs supportaient beaucoup plus patiemment, suivant l'expression de saint Cyprien, multo patientiùs et tolerabiliùs, l'annonce d'une compétition et d'une révolte que celle de l'établissement d'un évêque de Dieu à Rome, quam constitui Romd Dei sacerdotem. (EpisL ad Anton.)

Et c'est cependant à cette époque qu'on doit reporter l'édification des premières églises. Nous avons vu que jusque-là les chrétiens s'assemblaient dans des maisons particulières ou dans les catacombes ; et l'oratoire édifié par saint Anaclet au Vatican, n'était, à vrai dire, qu'une crypte dans laquelle on venait prier. Mais la paix dont jouirent les disciples de la loi nouvelle durant les dernières années du second siècle, leur nombre qui s'augmentait, qui comprenait déjà des sénateurs, des magistrats, des consuls ; leur foi, leur

TROISIÈME SIÈCLE. 99

confiance dans l'avenir leur donnèrent le courage d'élever, à la clarté du soleil, des basiliques pour leurs sacrifices. Ainsinous apprenons par Origène que, lors de la persécution de Maximin en 236, plusieurs basiliques furent brûlées. On compta même jusqu'à vingt-cinq églises à Rome, sous le règne d'Alexandre Sévère, et le pape Urbain put donner une patène d'argent à chacune d'elles. La plus ancienne de ces églises est Sainte-Mario' Trans-Tiberim, érigée en 224 par le pape saint Calixte sur l'emplacement et peut-être même dans le local abandonné de la Taberna meritoria, hôtel des invalides des armées romaines. Une tradition religieuse s'attachait à ce lieu. On racontait qu'au moment de la naissance de Jésus-Christ, une source d'huile y jaillit de terre et se répandit pendant tout un jour dans le Tibre *. Les chrétiens acquirent ce lieu consacré et le dédièrent à la Mère de Dieu. Mais les taverniers de Rome le réclamèrent et portèrent leurs plaintes à l'empereur. — « J'aime mieux, répondit Alexandre Sévère, que Dieu soit honoré en ce Heu d'une manière quelconque, que de le livrer à des marchands de vin. »

L'église de Sainte-Marie Trans-Tiberim a été rebâtie, au quatrième siècle, avec des débris antiques. Le pape saint Jules y fit réunir alors des colonnes et des chapitaux, qui malheureusement n'offrent ni les mêmes proportions ni le même style ; mais la disposition du moins en futgrande et majestueuse. Restauréeen 1 139, enrichie successivement de mosaïques curieuses, de peintures du Dominiquin et d'un brillant portique, clic»

1 Ce fait est attesté par Dion Cassius, historien païen du troisième siècle. Eusèbe, saint Prosper et Orose eu font également mention.

est somptueuse aujourd'hui et éclatante comme toutes les églises romaines ; mais ce que le chrétien y cherche surtout, c'est la première maison de prière dédiée à Marie dans la capitale du monde par les fidèles des vieux siècles ; c'est la chapelle vénérée où sainte Cécile et sainte Françoise aimèrent si souvent à venir s'agenouiller aux pieds de celle qui releva leur sexe, et lui légua, comme un modèle, sa vie toute de pudeur et d'amour.

Près de cette église en est une autre dédiée au fondateur de Sainte-Marie, le pape saint Calixte. C'était la maison d'un soldat romain, dans laquelle le pontife se réfugia lors de la persécution d'Alexandre Sévère. On y voit encore le puits où il fut jeté par ceux qui le poursuivaient.

Plusieurs autres églises romaines appartiennent encore à cette époque : Sainte-Cécile in Transtevere, consacréepar Urbain I er en 230; Saint-Pancrace, érigée en 270 par le pape Félix ; et peut-être Sainte-Prisca du mont Aventin.

Sainte Cécile vivait au commencement du troisième siècle. Elle appartenait à une famille dont le nom était lié aux plus beaux souvenirs de Rome, depuis Caïa Cœcilla Tanaquil, l'illustre épouse du premier Tarquin, jusqu'à ces Cœcilius Metellus qui avaient conquis les titres de Macèdonique, Baléarique, Crétique, Numidique, etc. Convertie au Christianisme, mais vivant dans une maison païenne, Cécile allait de nuit aux assemblées des fidèles et consacrait ses jours à chanter dans la solitude les louangas du bien-aimé de son cœur. Une petite chapelle a été édifiée dans le quartier du Champ-de-Mars, au lieu où elle passa

TROISIÈME SIÈCLE. 101

ainsi son enfance. On y lit cette inscription : Hœc est domus in qud orabat sancta Cœcilia (C'est ici la maison où priait sainte Cécile). Cette chapelle est vulgairement connue sous le nom du Divin Amour (IlDivino Amore).

Cependant le père de Cécile avait résolu de la marier, car un païen pouvait-il supposer que sa fille voulût demeurer vierge? La virginité, pour toute personne autre que les vestales, emportait avec elle une certaine idée de honte, et il fallait toute l'élévation des idées chrétiennes pour la comprendre et l'admirer. Le mariage se conclut donc, on le célèbre avec de grandes fêtes, et Cécile se laisse conduire triste et silencieuse comme l'Agneau devant celui qui le tond. Quelque péril que semble courir sa pudeur, elle va où on la mène, car elle a foi dans celui qui n'abandonne pas ceux qui espèrent.

Maintenant qui pourrait dire cette scène touchante entre la jeune épouse timide, mais aussi forte êt douce qu'elle est pure, et l'époux ivre de joie qui lui a été donné ? Il n'y a que le christianisme pour nous offrir de ces tableaux d'une pureté inénarrable, pour faire naître dans nos âmes de ces émotions ravissantes qui sont pour nous comme une vision du ciel. Qui peut dire ce qui se passa dans le cœur de ce jeune homme païen, sensuel, ayant sa grande part des passions qui nous agitent, à la révélation de cette pensée étrange, de ce culte immatériel ; à ces paroles d'une entraînante douceur qui le supplient, qui le conjurent de respecter des membres consacrés, et de vivre comme un ange près d'un ange, dans l'intimité de la confiance et de la vertu ? Le jeune homme se révolte, il s'irrite, il repro-

che ; mais il y a dans la voix de son épouse comme un charme qui le domine ; elle est d'ailleurs sous la garde d'un esprit céleste et elle ne craint rien. — « Faites donc que je voie cet esprit qui vous protège, s'écrie Valérianus. — Il est un vieillard qui purifie les hommes, répond Cécile, et les rend dignes de voir l'ange de Dieu. — Où le trouverai-je ? demande Valérien. — Sors de la ville par la voie Appienne, reprend Cécile, marche jusqu'à la troisième borne ; là, tu trouveras des pauvres demandant aux passants le secours de leurs aumônes; j'ai toujours eu pour eux une grande sollicitude ; aussi sont-ils à bon droit les dépositaires de mon secret. Lorsque tu les verras, tu leur donneras ma bénédiction : — « Cécile m'envoie vers vous, diras-tu, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain. » — Puis, quand tu seras en présence du vieillard, rapporte-lui mes paroles; il te purifiera, te revêtira d'habillements nouveaux de couleur blanche, et, lorsque, ainsi vêtu, tu reviendras dans cette chambre, tu verras le saint ange qui veille sur moi; il sera devenu également ton ami et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas. »

La voie Appienne conduisait aux catacombes. C'était en effet dans ces souterrains ou près d'eux que les pontifes du troisième siècle se retiraient le plus souvent pour instruire et baptiser les catéchumènes. Les pauvres qui veillaient sur la route nous indiquent d'ailleurs tout le mystère dont ils étaient réduits à s'entourer. Valérien suivit les conseils de Cécile, et les prières du pontife firent d'un lion impétueux le plus doux des agneaux. Revêtu presque aussitôt de la tunique blanche, le néophyte revient vers la chambre

TI101S1ÈME SIÈCLE

nuptiale, et qu'y voit-ii? Cécile eu prière et l'ange de Dieu tenant deux couronnes entrelacées de lis et de roses, la couleur de la chasteté et celle du martyre ! L'une des couronnes était pour lui, l'autre était pour elle. Le frère de Valérien, Tiburce entre alors dans la chambre. — « Qu'est-ce? dit-il, ce lieu est embaumé du parfum des fleurs, pendant que la saison est encore froide et que nulle part la nature n'est épanouie ? D'où vient cette odeur enivrante ! » — Valérien lui révèle alors son bonheur et Tiburce abjure i son tour le culte des idoles. Les deux nouveaux chrétiens vécurent dans la société de Cécile comme des frères, priant et faisant le bien, jusqu'au moment où ils furent appelés au ciel par la voie sanglante du martyre.

Cécile leur survécut peu de jours, mais pendant ce peu de jours, sa demeure fut, en quelque sorte, comme le centre de Home chrétienne. Le pape Urbain y fixa sa résidence et y baptisa plus de quatre cents néophytes. Ce fut enfin sous ce même toit que la pieuse vierge subit la mort. Le préfet Almachius avait donné l'ordre de l'étouffer à l'aide de la vapeur, dans la salle de bain de son palais. Pendant trois jours Cécile dut respirer cette atmosphère brûlante et elle ne mourut pas. On eût dit qu'une rosée la rafraîchissait comme les enfants dans la fournaise, car on ne remarquait pas même de sueur sur son visage. De dépit, Almachius donna l'ordre de lui .trancher la tète ; mais, après avoir reçu trois coups, Cécile vivait encore. Elle était étendue à terre, baignée dans son sang. Le licteur avait pris la fuite, et les fidèles l'entouraient avec respect. Le pape Urbain vint à son tour; il trouva Cécile souriant aux pauvres et aux néophytes. — « J'ai

HOME CHRÉTIENNE

demandé au Seigneur, lui dit-elle, un délai de trois jours afin de remettre à votre béatitude ces pauvres que j'ai nourris et cette maison que j'ai habitée : qu'elle soit à jamais consacrée en église »

L'église de Sainte-Cécile a été rebâtie, en 818, par saint Pascal. On y transporta alors, des catacombes de Calixte, les corps des trois bienheureux. Cette église est noble et élégante ; mais le beau portique qui la précède, la riche châsse d'argent dans laquelle reposent les dépouilles mortelles de Cécile, le pavé d'albâtre sur lequel elle est placée, le jaspe, l'agate, les pierres orientales qui la décorent, les quatre-vingtdix lampes qui brûlent perpétuellement devant elle, tout ce luxe est peu de chose près des pieux souvenirs qui s'attachent à ce lieu vénéré. On voit encore, près de la première chapelle, à main droite, la chambre de bain où le préfet de Rome voulut faire étouffer la jeune vierge, et où elle reçut la mort. Le tuyau de plomb qui portait les eaux et les tuyaux de briques qui répandaient de brûlantes vapeurs dans l'étuve, existent toujours : précieuses antiquités qui élèvent l'âme par des pensées de vertu et de courage, au lieu de l'abaisser, comme tant d'autres, par des idées de plaisir -, de débauche, ou d'une grandeur fastueuse et oppressive,

Saint Pancrace était un jeune Romain qui, à l'âge de quatorze ans, confessa la foi et souffrit le martyre. Le lieu où il fut décapité fut consacré, vers la fin du ■ troisième siècle, par une église dédiée d'abord à saint

1 L'authenticité des Actes de sainte Cécile avait été contestée. Elle a été admirablement démontrée par dom Guéranger daas l'histoire si intéressante qu'il a publiée de la vie de cette sainte.

TROISIÈME SIÈCLE

Calepodius et placée ensuite sous son invocation. L'église actuelle conserve encore quelques-unes des dispositions de l'ancienne. On y voit aussi les deux chaires de porphyre ou ambons, dans lesquelles on lisait, aux premiers siècles, l'épitre et l'évangile- Une chapelle souterraine a été pratiquée à l'endroit du martyre du saint, et près d'elle un escalier sombre et tortueux conduit au cimetière de Saint-Calepodius *.

Au nombre des premiers disciples de l'Evangile, l'Ecriture cite, entre autres, un Juif et une Juive, Aquila et Priscilla son épouse. Saint Paul les appelle ses aides en- Jésus-Christ, adjutores meos; il ajoute qu'ils exposèrent pour lui leurs têtes, pro anima meâ cervices suas supposuerunt, et il travailla avec eux à fabriquer des tentes, lorsqu'ils furent exilés de Rome. L'habitation d' Aquila et de Priscilla se trouvait* à Rome sur le mont Aven tin. Saint Pierre y fut fréquemment accueilli, et il y baptisa sainte Prisca, jeune fille de treize ans, qui fut flagellée, exposée aux lions, et décapitée sous Claude. Cette sainte demeure devint une église sous le pape saint Eutychien, qui en fit la consécration en 280. Elle fut dédiée à la vierge martyre. On y voit, dans une crypte, le vase qui servait à saint Pierre pour administrer le baptême. Près de là furent autrefois le temple de Diane, centre fameux de la confédération latine, et la fontaine des Faunes, et l'antre de Cacus, et le lieu infâme consacré à la Bonne Déesse. Vers le Palatin, on aperçoit des arcades pantelantes et l'emplacement du grand cirque

1 L'église actuelle de Saint-Pancrace ne date que de 1609 ; elle a été restaurée en 1814.

dont il ne reste plus que les cachots : partout des débris majestueux, d'éloquentes ruines! Seule la petite église ne connaît point d'âge ; renouvelée, restaurée par la piété toujours fervente, plus elle a compté d'années et plus les arts se sont étudiés à la rajeunir *.

Donnons également un pieux souvenir à sainte Suzanne du Quirinal. Sainte Suzanne appartenait à une des plus illustres familles de Rome. Recherchée en mariage par Maximien Auguste, elle refusa de s'unir au persécuteur des chrétiens, et paya son refus de sa tête. Des satellites de Dioclétien l'égorgèrent dans la maison qu'elle habitait, et cette maison devint, le jour même, une église. Le pape saint Caïus, oncle de Suzanne, offrit, en effet, pour elle, le sacrifice de Jésus- Christ dans la chambre ensanglantée de son martyre, et y fixa une des stations des fidèles.

L'érection de ces églises, au milieu même des persécutions, dénote une sève bien puissante dans le Christianisme. Qui ne sait d'ailleurs toutes les luttes qu'il eut à soutenir, tous les obstacles qu'il eut à vaincre dans le siècle qui commença avec Caracalla et finit avec Dioclétien ! L'hérésie, le schisme se liguaient en quelque sorte avec l'idolâtrie pour saper dans sa base une religion qui menaçait de tout dominer, comme la vérité dont elle était le symbole. Aujourd'hui, Novat sème la discorde parmi les Eglises, prêche la tolérance h Carthage et la sévérité à Rome ; plus tard Novatien se fait ordonner évèque de Rome, du vivant du pape

1 Sainte-Priscaa été rebâtie ou restaurée dans les huitième, quinzième et dix-septième siècles. Depuis 1814 on lui a fait de grandes réparations.

TROISIÈME SIÈCLE

saint Corneille, par trois évêques pris de vin et de débauche; puis Sabellius, Hiérax, Paul de Samosate, Manès, répandent sur toute la chrétienté le venin de leurs erreurs. L'un dit qu'il n'y a qu'une personne en Dieu ; un autre condamne le mariage ; un troisième ne voit en Jésus-Christ qu'un homme ; un quatrième nous place sous le joug de deux principes : l'un bon, l'autre mauvais, ainsi que l'avaient fait les dualistes de l'Orient.

L'Eglise demeure inébranlable au milieu de toutes ces attaques ; mais une autre plaie commençait dès lors à la ronger : c'était le relâchement et la tiédeur, enfants du doute et de la mollesse, qui font trembler tour à tour devant la foi et devant le monde, rendent capables du bien sans vertu et du mal sans vice. Ainsi les prières communes étaient moins suivies, on voyait des confesseurs eux-mêmes donner l'exemple de l'attachement aux biens terrestres et d'une vie sensuelle *. Enfin, dans les persécutions d'Alexandre Sévère, de Maximin, de Dèce, de Dioclétien, il y eut de nombreuses et désolantes apostasies. Alors on institua des peines plus rigoureuses pour des fautes auparavant presque inconnues, et des conciles de Carthage et de Rome, tenus en 251, dressèrent une nouvelle série de canons pénitentiaux. Ceux qui voulaient faire pénitence se présentaient le premier jour du carême sur le seuil de l'église, en habits pauvres et déchirés; le prêtre leur répandait de la cendre sur la tête et leur donnait un cilice, puis les portes étaient fermées devant eux. Ils devaient alors consumer leur vie dans les

1 Saint Cyprien, de Lapsis.

HOME CHRÉTIENNE

gémissements et dans les larmes ; seulement aux jours de fête ils venaient à l'église, écoutaient les sermons et les lectures, mais sortaient avant la prière. Lorsqu'il y avait déjà plusieurs années qu'ils subissaient la pénitence, on leur permettait de prier avec les fidèles, mais la face contre terre et seulement avant le sacrifice : plus tard ils pouvaient prier debout, mais devaient se retirer à l'offertoire. Enfin, lorsque la peine avait été accomplie dans toute son étendue, ou diminuée par l'autorisation des martyrs, des confesseurs ou des évêques, le réconcilié se présentait en habit de suppliant; on le faisait entrer au milieu de ses frères, et il recevait l'absolution solennelle 1 .

La pénitence était de deux ans pour le vol, de onze pour le parjure , de quinze pour l'adultère , de vingt pour l'homicide et de toute la vie pour l'apostasie. La pénitence était également de toute la vie dans quelques églises, pour l'homicide et l'adultère. On alla même jusqu'à refuser l'Eucharistie , à l'heure de la mort, aux apostats ; mais les conciles de Garthage et de Rome mitigèrent à cet égard la rigueur de la discipline, et ne privèrent d'aucune des consolations spirituelles le moribond qui avait longtemps gémi.

Cependant à côté de quelques défaillances se multipliaient les conversions, et le sang des martyrs semait les chrétiens, suivant une belle expression liturgique *. La famille impériale elle-même se laissait atteindre

* Tous ces degrés de la pénitence se trouvent indiqués dans la célèbre épltre canonique de saint Grégoire Thaumaturge.

* Empruntée à Tertullien. Op., t. I, p. 46. — Fususque sanguis christianos seminat. — Hymne de saint Pierre an Bréviaire de Paris.

TROISIÈME SIÈCLE

par la foi. Nous avons entendu, dès le premier siècle, saint Paul parler des chrétiens de la maison de César. Quels étaient cependant ces fidèles égarés chez Néron ? Saint Chrysostôme mentionne un échanson et une concubine de l'empereur, qui auraient été convertis par le grand apôtre, ce qui fut, dit-il, une des causes de sa mort. Les Actes des martyrs citent, de leur côté, saint Tropez et saint Evellius comme ayant rempli des fonctions domestiques dans le palais de Néron. Mais» vingt ans après, ce ne sont plus seulement de pauvres esclaves attachés au service ou aux voluptés impériales, qui cèdent à la grâce; c'est Flavius Clémens, cousin deDomitien; ce sont les deux Flavia Domitilla, ses parentes. Un siècle après, Septime Sévère recueille chez lui un chrétien du nom de Proculus qui l'avait guéri d'une maladie avec Vhuile sainte. (Tertullien, ad Scapulam,-TV.) Mammée, mère d'Alexandre Sévère, était, dit-on, chrétienne ; Séréna Augusta, femme de Dioclétien, Tétait également, et, comme les Lucine, les Praxède, les Plautille, elle recueillait pieusement les restes des martyrs. Ainsi, lorsque sainte Suzanne eut été mise à mort dans sa maison du Quirinal, Séréna, nous disent les Actes, « se rendit pleine de joie, pendant la nuit, au lieu du supplice. Elle enleva le corps inanimé, et imbiba son voile du sang qui était répandu à terre. Ayant ensuite placé le voile dans une cassette d'argent, elle ne cessait de répandre, jour et nuit, devant le pieux trésor, ses furtives prières. Quant au corps de la vierge, Séréna le parfuma elle-même d'aromates, l'enveloppa de linges, et le déposa dans le cimetière d'Alexandre. »

Or, tandis qu'elle remplissait ces pieux offices de la

TOMK I. 7

charité chrétienne, Dioclétien, son terrible époux, dictait fièrement ces inscriptions dans lesquelles il se vante d'avoir aboli partout la superstition du Christ et étendu le culte des dieux. (J.-P. Gruter, p. 280.)

On comptait à Rome, en 250, quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes et cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers. On y comptait également quinze cents personnes secourues par l'Eglise : veuves, pauvres ou malades. Les fonctions des diacres étaient surtout de visiter ces malheureux, de les aider, de les consoler, de leur amener des prêtres. Lorsqu'un prêtre ou un évêque était captif, on prodiguait l'argent aux geôliers pour pouvoir pénétrer dans le cachot, assister au sacrifice et emporter l'Eucharistie dans sa demeure. Alors, à défaut de table, le prêtre consacrait sur les mains des diacres. De leur côté, les pasteurs qui étaient libres visitaient les fidèles, priaient avec eux et prenaient toute espèce de soins pour que nul ne manquât du pain des forts. A l'époque la plus funeste de la persécution de Valérien, le lendemain du jour où le pape saint Etienne avait eu la tête tranchée dans sa chaire pontificale, au cimetière de Galixte, un acolyte, du nom de Tarsicius, sortait, à la dérobée, des catacombes, pour aller porter l'Eucharistie aux fidèles de Rome. Déjà même il approchait de la porte Capène, lorsque des soldats l'arrêtent et veulent savoir ce qu'il a sur lui. Plutôt que de découvrir les saints mystères, Tarsicius refuse de répondre et se laisse frapper jusqu'à la mort. Vainement ensuite les soldats fouillèrent ses vêtements, ils n'y trouvèrent rien. Mais, au même moment, ils aperçoivent un grand nombre de personnes qui se

T10ISIÈME SIÈCLE. 111

glissent dans les souterrains du voisinage : c'étaient des chrétiens qui allaient célébrer en cachette les funérailles du pape Etienne. Les soldats firent leur rapport à l'empereur, et Valérien interdit l'entrée des cimetières.

L'étendue de cet ouvrage ne nous permet pas, au reste, de rappeler avec détails l'histoire de tous les martyrs qui souffrirent à Rome durant le troisième siècle, et il est pénible de ne pouvoir en présenter qu'une froide et incomplète énumération. Tantôt c'était un comédien qui, après s'être joué longtemps des mystères chrétiens sur le théâtre, confessait tout à coup l'Évangile avec une sainte audace, et expiait par une glorieuse mort les outrages dont il s'était rendu coupable \ Tantôt c'étaient de jeunes hommes qui passaient leùrs jours à rechercher les corps des saints, à les enterrer dans leur patrimoine, et dont la charité était punie par l'exposition aux lions dans l'amphithéâtre *. Des étrangers, des Perses, vinrent à Rome pour prêter l'assistance de leurs secours aux confesseurs de la foi, et méritèrent par là d'avoir part à leur triomphe 8 . Le diacre Cyriaque, après avoir délivré du démon la fille de Dioclétien, fut décapité aux jardins de Salluste ; le diacre Gésaire fut jeté dans la mer à Terracine, pour avoir voulu s'opposer à un sacrifice humain que les habitants de cette ville offraient à Apollon; le prêtre Marcellin et l'exorciste Pierre

1 Saint Genès.

3 Les saints Abdon et Sennen ; leur catacombe était près de la porte Portese.

? Les saints Marius, Marthe, Audifax et Abachum.

112 HOME CHRÉTIENNE

eurent la tête tranchée dans une sombre forêt à quelques milles de Rome. Les païens espéraient que leur sépulture y resterait inconnue ; mais le lieu en fut révélé à une sainte femme qui recueillit leurs ossements et les déposa dans la catacombe inter duas lauros, sur la voie Labicane. Un oratoire fut édifié en leur honneur sur cette catacombe, et dans la suite des âges le théâtre de leur supplice devint une ville et un siège épiscopal, sous le nom de Blanche-Forêt, Silva- Candida,

Il y avait à Rome, sous le tribunat de Glaudius, deux jeunes époux, Chrysanthe et Daria, dont Tardent prosélytisme entraînait une foule de païens aux églises chrétiennes. Chrysanthe s'adressait surtout aux hommes, Daria aux femmes. Lorsqu'ils furent saisis par les licteurs, la protection divine rendit vains, pendant longtemps, tous les efforts de leurs ennemis : les chaînes dont on liait Chrysanthe se brisaient d'elles-mêmes, le lieu de prostitution dans lequel on exposait Daria devenait un lieu de prières ; si on les jetait dans de ténébreux cachots, une lumière céleste venait les y éclairer. Enfin Dieu leur permit de conquérir la palme du martyre; ils furent lapidés comme saint Etienne. Primus et Felicianus furent délivrés de leurs fers par un ange; plus tard, ayant été repris et conduits à l'amphithéâtre, les lions vinrent leur lécher les pieds.

Sous le règne de Dioclétien, plusieurs chrétiens trouvèrent momentanément un refuge au palais impérial, chez Castule, commis aux alcôves et aux étuves de l'empereur; mais ils finirent par être trahis et subirent presque tous le martyre. Alors moururent saint

TROISIÈME SIÈCLE

Marc et saintMarcellin, dont les noms sont restés à une catacombe sur la voie d'Ardée; saint Tranquillin, saint Castule, saint Tiburce, saint Ghromace : ce dernier était préfet de Rome; il avait été converti par l'infatigable charité de saint Sébastien.

Les femmes furent glorieusement représentées, dans ces sanglantes hécatombes, par sainte Candide et sainte Pauline qui furent jetées vivantes daifs les cryptes désertes de la voie Aurélienne; par sainte Sotère, tante de saint Ambroise, jeune fille des plus belles, vcUde décora, qui offrit d'elle-même son visage aux soufflets et son cou à la hache ; par sainte Rufino et sainte Seconde, deux sœurs, deux vierges qui préférèrent la mort à de brillants mariages. Le préfet sembla d'abord épargner la plus jeune : — Pourquoi l'honneur à ma sœur et à moi l'ignominie ? s'écrie alors Seconde. Ensemble nous avons confessé le Christ- Dieu, ensemble nous devons souffrir.

Sainte Zoé périt pour avoir été surprise en prière aux tombeaux des Apôtres; on la tint enfermée six jours sans nourriture, puis elle fut pendue par les pieds au-dessus d'un feu de paille humide. Sainte Eugénie fut accusée d'avoir prêché la virginité à ses compagnes, et ce monde païen qui n'eut pas un anathème pour l'infanticide, cette Rome des consuls qui, chaque matin, offraitle spectacle hideux d'enfants nouveau-nés jetés au vélabre, s'effrayaient du nombre des vierges! « Voici le moment de la vendange, disait sainteEugénie, les bons raisins seront cueillis et séparés du pampre futile, puis le jus en sera exprimé pour les breuvages éternels. » Et la jeune fille fut broyée comme le raisin mûr. Eugénie possédait, sur

ROME CHIIËT1E>NE.

la voie Latine, un jardin et une crypte dans laquelle elle avait enseveli de ses mains un grand nombre de martyrs; Claudia, sa mère, y déposa ses restes. Or, un jour qu'elle était en prière dans cette crypte, Eugénie lui apparut rayonnante d'une joie céleste ; elle avait retrouvé son père dans les délices du ciel, et elle y donnait rendez-vous à sa mère et à ses frères. Le corps de sainte Eugénie est aujourd'hui vénéré dans l'Eglise des Saints-Apôtres.

Oublierons-nous maintentant l'humble et courageuse diaconesse Martine? Eugénie était fille d'un préfet de l'Egypte ; Martine avait pour père un consul, et elle était douée de tous les biens qui séduisent ; mais ses trésors furent pour les pauvres, sa beauté pour Dieu, et son cœur pour tous ceux qui vivaient dans les larmes. De tels exemples étaient une constante prédication, et le paganisme s'en enraya. On s'empare donc de Martine, on la flagelle, on la déchire avec des ongles de fer, puis elle est exposée sanglante dans l'amphithéâtre, mais les lions viennent lui lécher les pieds comme à sainte Prisca et à sainte Tatienne. On la jette sur un bûcher, mais les flammes sont impuissantes sur elle comme l'ont été sur Cécile les vapeurs de l'étuve. Les bourreaux, interdits, se convertissent et confessent à leur tour la foi dans les supplices. Quant à Martine, elle finit par expirer sous le glaive, et monta au ciel entourée de martyrs. « La ville trembla, disent les Actes, et un grand nombre d'adorateurs des idoles se rendirent à Jésus-Christ. » L'église de Sainte-Martine, reconstruite avec luxe par Urbain VIII, sur l'emplacement du temple de Mars, au pied du Capitole, est aujourd'hui, suivant l'exprès-

TROISIÈME SIÈCLE. 115

sion du P. Ventura, la plus riche et la plus magnifique de toutes celles qui sont consacrées dans cette ville aux saintes martyres.

La liste des généreux athlètes du troisième siècle serait encore longue ; qu'il nous suffise de citer les plus célèbres : le diacre Laurent surtout, le savant évêque Hippolyte, et le chef de la première compagnie des gardes prétoriennes, Sébastien. Le pape Sixte II ayant été arrêté avec une partie de son clergé, Laurent s'approcha de lui : « Mon père, lui dit-il, où allez-vous sans votre fils ? en quoi vous ai-je déplu ? vous n'avez pas coutume d'offrir de sacrifice sans ministres. — Mon fils, un plus grand combat vous est réservé, répondit le pontife, vous me suivrez dans trois jours. » Or, il arriva que le préfet de Rome, voulant s'emparer des richesses que l'on supposait aux chrétiens, fit venir Laurent, le premier des diacres. « Montrez-moi, lui dit-il, les trésors de votre église, les vases d'or, les coupes d'argent dans lesquelles elle reçoit le sang de la victime, les magnifiques chandeliers qui éclairent vos cérémonies nocturnes. — Oui, notre église a de grands trésors, répondit Laurent, de plus grands que ceux de l'empereur, vous les verrez !» Et le saint diacre appelle, rassemble les pauvres nourris des aumônes des fidèles, les aveugles, les boiteux, les malades dirigés, soutenus, consolés avec une charité toute firaternelle; et l'âme, pleine d'une pieuse joie : « Venez, dit-il au païen, venez voir les richesses de notre Dieu ! » Le païen s'irrite, il menace. « Eh quoi ! s'écrie Laurent, ne valent-ils pas mieux que de l'or, ces infortunés recueillis par une bienfaisance secourable et éclairés de la lumière divine? Profitez de ces ri-

HOME CHRÉTIENNE

chesses pour Rome, pour l'empereur et pour vous. »

Alors commença le drame sanglant qu'ont immortalisé les actes des saints et les chefs-d'œuvre des artistes. C'était, si Ton en croit la tradition, au sommet du Viminal, dans une noire prison, au lieu même où s'élève aujourd'hui Saint-Laurent in Panisperna. Le corps du martyr fut déchiré à coups de fouet, puis exposé sur un gril rouge. Or, pendant que sa chair brûlait, sa figure était rayonnante et le théâtre du supplice comme embaumé de parfums ; il priait pour la conversion et le bonheur de Rome, et il pria jusqu'au bout, (10 août 258). Ses reliques, enlevées par les chrétiens, furent portées hors de la ville et enterrées sur le chemin de Tibur, dans une crypte appartenant à une sainte femme nommée Gyriaca. C'est sur cette crypte, dans une petite vallée entourée de collines et connue sous le nom d'^er Veranus, que fut élevée, au quatrième siècle, la basilique patriarcale de Saint- Laurent 1 .

Sainte Cyriaque, qui recueillit les restes de saint Laurent, était une pieuse veuve adonnée depuis longtemps à toutes les œuvres de la charité chrétienne. Elle habitait la partie du Cœlius qui est occupée au-

1 n y a six églises à Rome dédiées à saint Laurent : Saint-Laurent hors des tnurs t qui est une des sept grandes basiliques romaines; Saint-Laurent in Damaso, au palais de la chancellerie ; Saint-Laurent in Lucina, près du Corso, On y voit encore le gril du martyre ; Saint-Laurent in Miranda, derrière les colonnes du temple d'Antonin et Faustine; Saint-Laurent in Fonte, sur le Viminal, érigée à la place où le saint diacre baptisa son gardien saint Hippolyte, ainsi que toute sa maison; et Saint-Laurent ïn Panisperna, où il souffrit la mort.

TROISIÈME SIÈCLE

jourd'hui par l'église de Sainte-Marie in Dominica, et, la veille encore de son martyre, saint Laurent distribuait chez elle aux pauvres de Rome les trésors de l'Eglise.

Le zèle des femmes à trouver les dépouilles des saints continue d'être, on le voit, un des traits distinctifs de leur piété et de leur caractère ; elles surmontent tous les obstacles, elles bravent tous les périls pour leur rendre les honneurs funèbres, et, le plus souvent, c'est chez elles, dans leurs vignes, dans leurs jardins, qu'elles leur creusent un dernier asile, qui Unira par devenir une catacombe. Ainsi fit sainte Lucine pour saint Paul, sainte Priscille pour les premiers martyrs de Néron, sainte Plautille pour les deux courageuses sœurs Rufine et Seconde. Ainsi faisaient Eugénie, Irène, Eusébie et tantd'autres nobles chrétiennes dont les noms reviennent sans cesse dans l'histoire : Félicité, qui recueillit les ossements à demi consumés de saint Marius et de son héroïque famille ; Florence, qui ensevelit avec les plus grands honneurs les martyrs Vite, Modeste et Crescentia ; Octavilla, qui rendit les mêmes devoirs à l'enfant-martyr saint Pancrace ; et cette seconde Lucine, dont le nom reviendra plus d'une fois dans nos récits, qui disputa à sainte Cyriaque l'honneur de posséder le corps de saint Laurent, et consacra au grand martyr un sanctuaire au centre même de Rome (San-Lorenzo in Lucina).

Sainte Cyriaque suivit de près saint Laurent dans la crypte de YAger Veranus, et elle y arriva, comme lui, par la voie sanglante du martyre ; puis toute une légion de saints l'y suivit à son tour. Aussi venait-on de toutes parts en pèlerinage à cette grotte funèbre,

HOME CHRÉTIENNE

et, quelque large qu'en fût l'ouverture (ampla fauce), elle devenait étroite, nous dit Prudence, sous la pression de la foule.

Angustora totis illud specus esse caterris.

Parmi les martyrs qui furent déposés en ce lieu saint, l'histoire cite Hippolyte, évêque de Porto ; c'était un homme savant, élève de saint Irénée, maître d'Origène ; l'énergie de sa foi lui valut la mort. Il fut précipité, pieds et mains liés, dans un gouffre (22 août 269). Quelques années auparavant (255), un autre Hippolyte, un prêtre, un vieillard, avait été attaché par les pieds à des chevaux sauvages, en souvenir de la mort du fils de Thésée : l'ironie se mêlait au supplice.

Saint Hippolyte de Porto avait composé un cycle pascal qui était demeuré célèbre. Ce cycle, longtemps perdu, fut découvert en 1551, avec la statue du saint, dans les ruines d'un oratoire qui avait été édifié sur sa sépulture. Il était gravé en caractères grecs sur la chaire pontificale dans laquelle le vénérable évêque était représenté assis. La période de ce cycle était de seize ans et commençait à la première année du règne d'Alexandre Sévère. D'un côté, il déterminait les lunes de mars; de l'autre, les dimanches de Pâques. Répété sept fois, il embrassait dans ses calculs un espace de cent douze ans. La statue de saint Hippolyte avec son

cycle, curieux monument de la primitive Eglise, se voit aujourd'hui à la bibliothèque du Vatican

» Vjs-à-vis de la statue d'Aristide de Smyrne. •

TROISIÈME SIÈCLE

Nous venons de parcourir quelques-unes* des légendes romaines du troisième siècle; eh bien! je le demande; à ne les considérer que d'un point de vue tout humain, en pourrait-on concevoir où la morale se revêtît de formes plus touchantes et plus sublimes? Quoi de plus simple et de plus naïf que ces récits? Leur vérité, à défaut d'autres preuves, ne serait-elle pas démontrée par leur ingénuité même? C'était la vertu et le courage se mettant à la portée de tous, rejetant les poses théâtrales et les périodes emphatiques, mais ne dissimulant rien, n'exagérant rien, enveloppant les plus terribles souffrances, les épreuves les plus ardues, d'un nuage de confiance en Dieu et de sainte espérance, qui en faisait disparaître l'horreur. A travers les chevalets et les ongles de fer on voit toujours le ciel ; au milieu des insultes des bourreaux on entend toujours le cri de Tertullien : Vous nous condamnez, Dieu nous absout.

Tous les âges, toutes les conditions trouvaient dans ces saintes archives des paroles de consolation et d'encouragement. Au bouillant jeune homme, on racontait l'histoire de ce jeune martyr que Dèce fit conduire dans un riant jardin, près d'un ruisseau ombragé de grands arbres, et qu'il livra, pieds et poings liés, aux séductions d'une courtisane. Le jeune homme se coupa la langue avec les dents et la lui cracha à la figure.

Les soldats des armées, les vétérans des légions romaines avaient l'exemple de Maurice et de ses compagnons, et celui de saint Sébastien, de cet enfant des Gaules qui portait un cœur d'apôtre sous le costume de la garde prétorienne. Pénétrer dans les cachots, secourir lçs confesseurs, convertir leurs geôliers, telles

HOME CHRÉTIENNE

furent longtemps sa mission et ses œuvres. Soixantehuit personnes furent en un jour présentées au baptême par Sébastien. De si nombreuses conquêtes accomplies tout autour de Dioclétien, dans ses tribunaux, dans son palais, ne pouvaient manquer de trahir l'action et le nom du jeune capitaine du prétoire. Dioclétien lui reproche son ingratitude. « J'ai compris, lui répond Sébastien , quelle folie il y avait à prier des pierres, et, nuit et jour, j'ai adoré le Christ, le Dieu qui est au ciel, pour votre salut et celui de l'empire. » Et Dioclétien le livre aux archers de Mauritanie, qui l'attachent à une colonne et le percent de flèches.

Sébastien cependant respirait encore lorsqu'il fut recueilli par Irène, la pieuse veuve de Castule, de cet intendant des étuves de l'empereur, dont la demeure fut quelque temps le refuge des chrétiens, et qui, depuis lors, avait été enterré vivant pour prix de son courage. Irène panse les blessures du martyr, et le rend à la vie. Sébastien se présente alors devant Dioclétien, et cherche à lui faire sentir l'injustice de ses arrêts contre des malheureux qui prient pour lui. Pour toute réponse Dioclétien le fait assommer dans l'hippodrome; et, afin qu'il ne reste aucun vestige de son corps, il le fait jeter dans un cloaque. Sainte Lutine l'en retira néanmoins, et le transporta aux catacombes (an 288).

Deux églises ont été consacrées à Rome au souvenir de saint Sébastien. San-Sebastiano alla Polveriera, sur le Palatin, marque le lieu de son supplice, et San- Scbastiano-alle-Catacombe, sur la voie d'Ostie, celui de sa sépulture,

TROISIÈME SIÈCLE

Reportons -nous cependant au sein de la société chrétienne : à côté de ces grands exemples qui parlaient aux âmes fortes, il y en avait d'autres non moins grands qui s'adressaient aux âmes faibles, languissantes, regrettant les plaisirs enivrants de leur vie passée et doutant de la grâce divine. A celles-là on parlait d'Aglaé et de Boniface ; d'Aglaé la grande dame, mulier magna, qui avait des palais, des villas, soixante-quatorze intendants pour ses domaines, et qui, dans sa magnificence, avait trois fois donné des jeux au peuple. Belle et adorée, Aglaé ne voyait de la vie que ses délices ; et pourtant elle n'était pas toujours sans crainte pour l'avenir. Boniface, de son côté, le chef de ses intendants, le complice de ses plaisirs, avait plusieurs des qualités d'un cœur droit : l'hospitalité surtout, la générosité et la miséricorde. Il était toujours prompt à recueillir les étrangers, et la nuit même quelquefois il s'en allait par les rues et les carrefours de Rome à la recherche des malheureux.

Or, un jour, Aglaé dit à Boniface : « Tu vois dans quelles hontes nous sommes plongés, sans prendre garde que Dieu nous voit, et que nous lui rendrons compte de tout le mal commis par nous en ce monde. J'ai ouï dire toutefois à des chrétiens que ceux qui rendent honneur aux martyrs de Jésus-Christ auront part un jour à leur gloire. Prends donc de l'or et des parfums, et va me chercher de leurs reliques. — Mais si, au lieu de leurs reliques, on vous apporte des miennes, reprit alors Boniface, du moins ne les refusez pas. » Aglaé répondit par le sarcasme à l'ironie de son serviteur, et Boniface partit, et il fut touché de la grâce et il souffrit pour Dieu (an 290). Une voix

d'en haut l'apprit à Aglaé. Aussitôt elle rassemble des prêtres, et marche avec eux, au chant des hymnes et avec grand respect, au-devant du corps sanctifié qu'on lui rapporte Elle le rencontra à cinq stades de Rome sur la voie Latine (625 pas), et l'y déposa dans une crypte sur laquelle elle édifia un oratoire digne de son martyre (dignum passione ejus) 4 .

Et Aglaé renonça à ses biens, à ses palais, à ses parures. Ses esclaves furent affranchis, ses trésors abandonnés aux pauvres, et la voluptueuse Romaine, la fille du proconsul Arsace, ne fut plus que la servante de Jésus-Christ. Elle vécut ainsi treize ans, et mourut entourée de toutes les manifestations de la grâce divine.

Quant aux vierges, aux enfants, n'avaient-ils pas l'exemple de Pancrace et d'Agnès ? n'avaient-ils pas vu Agnès, jeune fille pure comme Cécile, menée au cirque Agmal, aujourd'hui place Navone, et là, menacée, injuriée, outragée ? Rien n'altère la sérénité de son front blanc et impassible ; on va la conduire dans un lieu de débauche, sous les arcades du cirque, et elle ne tremble pas, elle ne rougit pas, elle si chaste, elle dont une seule pensée, une seule image honteuse eût épouvanté la candeur 1 Mais un ange la protège sans doute comme Cécile, comme toutes les vierges, ces âmes privilégiées qui s'isolent, se privent d'appui ici-bas, pour trouver plus d'aide, plus d'amour au ciel.

• Angelicatus homo, mots d'une inscription qui se trouve dans l'église des saints Boniface et Alexis.

* Le corps de saint Boniface fut transporté dans la suite sur le mont Aventin. On l'y vénère encore de nos jours dans l'église de Saint-Alexis.

TROISIÈME SIÈCLE

Je suis descendu dans le lieu infâme où fut exposée Agnès. Ses voûtes d'une antique architecture, ses vieilles mosaïques y rappellent la scène dont il fut le théâtre plus vivement encore que le bas-relief de l'Algarde qui est placé sur l'autel. Voyez- vous cette infortunée conduite par deux soldats? Les habitantes de ce vil repaire l'accueillent par des risées obscènes. C'est chose étrange, en effet, pour elles, chose ridicule que cette réserve, cette modestie angélique l Elles veulent dépouiller Agnès, mais ses cheveux croissant aussitôt l'inondent de toutes parts et servent de rempart à sa pudeur. Le fils du préfet de Rome ose la fixer d'un regard impur, mais il tombe mort sur la place. Oh ! c'est alors qu'il faut voir le préfet lui-même, le persécuteur, le bourreau d'Agnès s'hiimilier aux pieds de sa victime et réclamer son fils. La victime joint les mains, lève les yeux au ciel, et le jeune homme renaît à la lumière. Mais elle ? elle a assez combattu ; elle soupire après la couronne que lui tressent les séraphins et les archanges : pourquoi eût-elle attendu encore, pauvre exilée, lorsque le tranchant du glaive pouvait en un clin d'œil la rendre à sa patrie 1 ?

Les parents d'Agnès emportèrent son corps avec toute joie, cum omni gaudio, pour parler comme les Actes de son martyre, et le déposèrent dans un de leurs domaines, sur la voie Nomentane. Cependant

1 II y a deux églises dédiée» à sainte Agnès, à Rome : Sainte-Agnès de la place Navone, où l'on voit le lieu dans lequel elle fut exposée, et Sainte-Agnès hors des murs, construite à l'endroit où fut déposé son corps. Le martyre de sainte Agnès est du 21 janvier 804. Noua n'en parlons dans ce chapitre qu'afin de compléter le tableau des persécutions de Dioclétien.

Agnès avait une sœur de lait, nommée Émérentienne, qui n'avait pas encore reçu le baptême. Les païens la surprirent au tombeau de sa sœur ; ils voulurent lui faire renier Dieu ; et ne pouvant y parvenir, ils la lapidèrent sur la tombe même.

Figurez-vous maintenant une famille chrétienne écoutant ce récit du fort vaincu par le faible, de la plus impuissante jeune fille visiblement secourue, protégée par Dieu. Gomme toutes les âmes s'élèvent à cette narration pieuse ! Combien il y a de foi, de vertu, de courage dans tous les cœurs ! Un nouveau sang circule de veine en veine ; les résolutions les plus sublimes n'effraient plus, elles deviennent simples et vulgaires. Que peut, après cela, le paganisme avec ses plaisirs abrutissants, sa mollesse, ses jouissances physiques ? Il n'apparaît plus dans la société que comme le tripot infect où l'orgie retentit, hideuse et bruyante, et d'où la foule s'éloigne en branlant la tête et détournant les yeux.

Page 1