‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 17 sur 48 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

HOME CHRÉTIENNE

redevint une église que les chrétiens placèrent sous son invocation. C'est aujourd'hui Saint-Marcel al Corso.

Constantin avait cependant été proclamé César en 306, il se décida à marcher vers l'Italie en 312, et, le 27 octobre de cette année, il campa fièrement avec ses quarante mille soldats sur les bords du Tibre, en présence des cent soixante-dix mille hommes de Maxence. Le pont Milvius (aujourd'hui Ponte Molle) séparait les deux camps ; mai3 le lendemain l'armée de Maxence, confiante dans son nombre, passe le fleuve; Maxence lui-même vient se mettre à sa tête, car le peuple de Rome lui a reproché sa lâcheté, et il a cru voir un présage de victoire dans les paroles ambiguës des livres de la sibylle. De l'autre côté, une nouvelle enseigne flotte au-dessus des légions; c'est le Labarum marqué de la croix du Calvaire, et portant avec elle la promesse du triomphe. Constantin ne sent pas seulement en lui le génie des grands hommes, mais l'impulsion de la divinité, instinctu di~ vinitatis, mentis magnitudine 1 . La bataille fut sanglante et décisive. Maxence, dans son fol espoir, avait fait rompre le pont Milvius, et, toute retraite lui étant ainsi fermée, lui et une grande partie de son armée se noyèrent dans le Tibre.

C'est peu d'heures avant cet événement, qui changea la face du monde, que Constantin marchant dans la campagne, lorsque le soleil commençait à baisser, aperçut dans le ciel une croix lumineuse avec les paroles célèbres : In hoc signo vinces. Une église fut

1 Inscription de l'arc de triomphe de Constantin.

QUATRIÈME SIÈCLE

construite au moyen-âge sur le mont Maiïus, à l'endroit où, suivant la tradition, cette vision apparut h l'empereur.

Cependant les portes de la ville éternelle s'ouvrent devant la croix ; et le sénat et le peuple érigent à Constantin un arc de triomphe, pour l'ornement duquel on réunit les plus beaux marbres, on convoque les plus savants artistes, et l'on va même jusqu'à dépouiller de ses bas-reliefs un arc de triomphe de Trajan. Ce monument existe encore dans son intégrité; c'est celui que nous voyons avec ses statues de Renommée, ses trois arcades, ses hautes colonnes de jaune antique, à l'extrémité de la voie Sacrée, près de l'amphithéâtre de Vespasien, dans la direction du chemin d'Ostie. Plusieurs inscriptions y sont gravées, nous en citerons une :

LIBERATORI URBIS, FUNDATORI QUIETIS.

« Au libérateur de la ville, au fondateur du repos, » mot admirable : les sénateurs le comprirent-ils bien en l'écrivant ? Une chose d'ailleurs est certaine, c'est qu'il ne s'agissait plus seulement de l'ancienne paix du temple de Janus, mais d'une paix toute nouvelle, la paix de l'âme, fondée à jamais sur la croix.

Une fois maître de la capitale du monde, la première pensée de Constantin catéchumène fut d'implanter partout la civilisation de l'Evangile. Les débauches infâmes des païens furent proscrites sous des peines sévères. Afin doter tout prétexte au meurtre des enfants, qui était une des habitudes des mœurs romaines, l'empereur ordonna que les enfants des pauvres se-

raient nourris aux frais du trésor public. Les affranchissements d'esclaves furent favorisés et consacrés par une cérémonie religieuse ; le divorce fut sinon aboli, du moins rendu plus difficile ; la confiscation des biens des criminels cessa d'atteindre ceux de leurs femmes et de leurs enfants ; il fut défendu de jeter les prisonniers dans des cachots, et de leur lier les membres avec des chaînes ; l'appel à l'empereur fut toujours permis aux orphelins et aux veuves, jamais à leurs adversaires. On croit rêver en entendant proclamer, comme lois de l'empire, ces maximes de la plus haute civilisation, quelques jours seulement après le règne de Dioclétien et de Maximin Hercule ! Qu'étaient donc devenus Jupiter, Vénus, Flore, Priape ? le Seigneur en avait purgé la terre, pour parler l'éloquent langage de Lactance. Et voilà pourquoi, en quelques jours, le monde se trouva comme transformé.

Le premier monument chrétien que Constantin consacra à Rome fut un baptistère sous l'invocation de saint Jean, afin d'y recevoir l'eau sainte. Ce fut dans les antiques jardins de Plautius Lateranus, alors occupés par le palais de l'impératrice Fausta, que fut construit, sous le pontificat de saint Sylvestre, ce somptueux baptistère qui appelle, de nos jours encore, la piété des fidèles et la curiosité des artistes à Saint- Jean de Latran. Nulle part, en effet, on ne peut mieux reconnaître la forme de ce genre d'édifices particuliers à la primitive Eglise, et les cérémonies qui s'observaient dans l'administration du premier sacrement des chrétiens. L'eau sainte y est contenue dans une urne de basalte placée au milieu d'une vaste cuve, dans laquelle descendaient les néophytes. Cette urne *

QUATRIÈME SIÈCLE. 129

avait été ornée par Constantin de lames d'argent du poids de 3,000 livres. Un agneau d'or et sept cerfs d'argent y jetaient l'eau. Près de l'agneau se trouvaient deux autres statues également d'argent, et hautes de cinq pieds, représentant : l'une, Notre- Seigneur; l'autre, saint Jean-Baptiste. Saint Jean tenait un rouleau portant l'inscription : Ecce Agnus Dei qui tollit peccatamundi. Enfin, du milieu du bassin s'élevait une colonne de porphyre portant un vase d'or de 52 livres, dans lequel brûlaient, chaque année, à la solennité de Pâques, 200 livres de baume avec des mèches d'amiante. Ne cherchez plus aujourd'hui ces richesses, les Barbares ont passé par là *.

Mais l'édifice du moins est resté ; il présente la forme octogone, et cette forme est reproduite à l'intérieur parla disposition des colonnes qui entourent les fonts. Ces colonnes sont de porphyre. Elles supportent une frise, puis un ordre de colonnes de marbre blanc sur lequel repose la lanterne qui laisse pénétrer le jour dans le sanctuaire.

Autrefois, dans la matinée du samedi saint, le pape avait coutume de se rendre solennellement au baptistère de Constantin. Avant d'y entrer, il se retournait vers les cardinaux et les bénissait en prononçant les paroles sacrées : Allez, et baptisez toutes les nations. Les cardinaux prêtres montaient alors à cheval et se dirigeaient vers les églises dont ils étaient titulaires, afin d'y donner l'eau sainte aux catéchumènes. Le pape la

1 Anastase nous apprend que l'Agneau d'or pesait 30 livres ; chaque cerf d'argent, 80 livres; la statue de Notre-Seigneur, 170 livres; et celle de saint Jean-Baptiste, 100.

donnait lui-même à trois néophytes. Cette vénérable cérémonie est aujourd'hui tombée en désuétude ; mais chaque année encore, le samedi saint, le baptême est conféré solennellement à quelques convertis sur l'urne de basalte qui servit à saint Sylvestre.

Constantin joignit à son baptistère une grande basilique dédiée au Sauveur, et subsidiairement, plus tard, aux deux saints Jean : Jean le Précurseur et Jean le Bien-aimé. C'est cette basilique du Latran, la mère et la tête de toutes les églises du monde, ainsi qu'elle le porte fièrement écrit sur sa façade 1 ; église, en effet, la plus célèbre de l'univers par son baptistère antique, par son palais pontifical qui fut, pendant plus de dix siècles, la demeure de la papauté, et par les cinq conciles œcuméniques qui s'y assemblèrent. Cette vénérable basilique fut consacrée par le pape saint Sylvestre, le 5 des ides de novembre de l'année 324, et la commémoration de cette dédicace est devenue une fête pour toute la chrétienté.

Les anciens historiens nomment souvent l'église du Latran la basilique d'or, basilica aurea, tant elle était splendide. Sa façade, tournée vers l'orient, se composait d'un portique en marbre de Paros, faisant saillie sur l'édifice, et d'un pignon élevé qu'ornait, dans sa partie supérieure, une mosaïque représentant

1 Dogmate papali datur ac simul imperiali

Quod rim eunctarum mater eaput ecclesiarum...

Saint-Jean de Latran est généralement désigné dans les anciens Actes sous le nom de basilique du Sauveur, on Constantinienne. Le nom de Saint-Jean ne commença à lui être donné qu'an dixième siècle.

QUATRIÈME SIÈCLE

le Sauveur des hommes. Six colonnes soutenaient le portique au fond duquel étaient les cinq entrées du temple. Nulle porte ne les fermait jamais \ L'église mère demeurait toujours ouverte, et comme asile au malheur et comme consolation à la prière. Après avoir soulevé le simple rideau qui leur servait de clôture, on était frappé de l'aspect de grandeur et de richesse que présentaient les cinq nefs, celle du milieu surtout qui laissait apercevoir les merveilles du sanctuaire, et, au loin, les peintures de la tribune. Cette nef principale était supportée par trente colonnes et quatre pilastres. Les nefs latérales, moins hautes, reposaient sur quarante-cinq colonnes de marbre vert de Tibériade. Toutes ces nefs étaient éclairées par cent dix lampes d'argent.

Au centre de la croix s'élevait le maître autel ayant au-dessous de lui la Confession, et au-dessus un riche baldaquin. Quatre anges, les douze apôtres et Jésus- Christ, assis sur son trône, l'entouraient. Baldaquin et statues étaient d'argent : la corniche elle-même qui supportait les statues était d'argent et ornée de ciselures. Quant au tabernacle, on lui avait consacré l'or le plus lin. Les lampes qui brûlaient devant lui ne consumaient que de l'huile de nard.

En avant du maître autel se trouvait le chœur des chanoines, formant une enceinte carrée de marbre de Paros, et en arrière la tribune avec son siège pontifical. Ce siège était élevé sur six gradins, dont l'un, le dernier, offrait les images sculptées d'un aspic, d'un lion, d'un dragon et d'un basilic. C'était un souvenir des

1 Elle n'avait pas de portes fermantes. — MgrGerbet, 1. 1. p. 27*.

HOME CHRÉTIENNE

paroles du Prophète : Super aspidem et basiliscum ambulabis et conculcabis leonem et draconem.

Enfin, les parois de la basilique étaient ornées de peintures, du milieu desquelles se détachait, au fond de la tribune, l'a figure du Rédempteur qu'on y voit encore. Une auréole d'or entoure la tête, dont l'expression est singulièrement grave et majestueuse. Suivant une pieuse tradition, cette figure était subitement apparue aux yeux de tous, lors de la consécration de la basilique.

L'église du Latran avait autrefois quelques usages liturgiques qui lui étaient propres. Dédiée au Sauveur, elle n'admettait habituellement d'autre oraison dans les offices que l'oraison Dominicale. — Il était facile de reconnaître l'Eglise suprême, ajoute Panvinius, à cet emploi presque exclusif de la suprême prière. — Le même auteur nous apprend que les cloches de la basilique ne faisaient jamais entendre que des sons joyeux (festivo morepulsantur), parce qu'elle représentait, plus particulièrement que tous les autres sanctuaires, l'église du ciel. On n'y terminait jamais non plus YAgnus Dei par la prière : Dona nobis pacem, la paix dans le ciel étant éternelle *.

Saint-Jean de Latran a été saccagé et ruiné à diverses époques ; il fut notamment incendié au commencement du quatorzième siècle, et Pétrarque, le cœur navré, écrivait alors au pape Urbain : « Père miséricordieux, de quel cœur peux-tu dormir mollement sur les rives du Rhône, sous les paisibles toits

* Pour tous ces détails voir les sept Basiliques de Rome, par M. le baron de Bussières.

QUATRIÈME SIÈCLE. 133

de tes appartements dorés, tandis que le Latran s'en va en débris, que la mère de toutes les églises manque de toit et est livrée aux vents et aux tempêtes ? »

La basilique actuelle ne date que de 1360, et sa façade ne fut élevée que dans le dernier siècle par Alexandre Galilei. C'est un bâtiment noble et vaste, où malheureusement le Borromini a enfoui sous de massifs pilliers les colonnes de brèche, de serpentine et de brocatelle de l'ancienne église. Les statues gigantesques des douze apôtres, debout dans l'épaisseur de ces pilliers, rappellent majestueusement ce concile de Jérusalem, qui a été suivi au Latran de tant d'autres conciles. Au-dessus des apôtres sont les images des prophètes; au-dessus des prophètes se déroule, d'un côté, le vaste et imposant tableau des promesses de l'ancienne loi ; de l'autre, celui plus imposant encore de leur accomplissement dans l'Évangile. Partout, enfin, dans l'église du Latran, vous rencontrez de grandes œuvres et de grands souvenirs. La table sur laquelle Jésus-Christ fit la cène y est enchâssée dans l'or; et les colonnes qu'Auguste fit mouler avec le bronze des rostres arrachés aux vaisseaux pris à Actium, y soutiennent l'architrave de l'autel où le Dieu des chrétiens demeure exposé à la vénération des âmes pieuses.

Plusieurs autres grandes basiliques romaines doivent leur origine à Constantin; Saint-Pierre entre autres, Saint-Paul hors des murs, Sainte-Croix en Jérusalem et Saint-Laurent.

J'ai dit que c'était au pied de la colline Vaticane, dans le jardin et le cirque de Néron, que les premiers chrétiens de Rome souffrirent le martyre et que fut

enterré le corps du prince des apôtres. Depuis lors ce lieu était devenu saint et vénéré. Les païens, de leur côté, considéraient le Vatican comme la colline des oracles (Vaticinia). Ces oracles émanaient, disaient-ils, du temple d'Apollon. Mais non loin du temple se faisait remarquer en outre un vieux chêne, plus vieux que Rome, nous dit Pline, vetuslior urbe, et qui, dès le temps des Étrusques, était l'objet d'un culte religieux (Pline, lib. XIII, c. 7). Le Vatican, d'ailleurs, n'était fréquenté que par quelques potiers qui venaient y fabriquer les vases fragiles dont parle Juvénal, Vaticano fragiles de monte patellas (sat. VI, V. 344). L'air de ces lieux était si malsain, que Tacite, en souvenir des épidémies qui s'y formaient, les traite d'infâmes, in f amibus Vaticanis locis (Hist. II, 93).

On comprend dès lors que, malgré le voisinage du cirque et des jardins de Néron, les chrétiens durent y trouver des facilités pour leurs assemblées et leurs mystères. Nous apprenons, en effet, par les Actes de saint Martial, que saint Pierre y enseignait de grandes foules de peuples. C'était sans doute dans les grottes creusées par les potiers que les assemblées avaient lieu, et ce fut sans doute dans ces mêmes grottes que le corps de l'apôtre et ceux des premiers martyrs reçurent la sépulture.

Anaclet y pratiqua bientôt un oratoire en mémoire du bienheureux Pierre, et saint Sylvestre, aidé de la munificence impériale, y construisit, à son tour, une somptueuse église, dont Constantin voulut poser luimême les fondements.

Le puissant empereur se rendit donc au Vatican, au milieu d'un nombi-e considérable d'évêques et de clercs

QUATRIÈME SIÈCLE

qui chantaient les louanges de Dieu, et que suivait tout le peuple fidèle. Là, rejetant son diadème, il s'agenouille et s'accuse hautement de ses fautes en répandant d'abondantes larmes ; puis, saisissant une pioche, il creuse le sol et transporte sur ses épaules douze charges de terre en l'honneur des douze apôtres. La basilique fut aussitôt construite, et avec une telle rapidité, qu'elle put être consacrée cette môme année 324 (18 novembre), quelques jours seulement après la consécration de l'église du Sauveur.

La basilique de saint Pierre était assise sur la pente du Vatican et, en partie, sur les murailles du cirque de Néron. On y arrivait par un escalier de trente-cinq degrés de marbre, divisé en cinq paliers. En avant de sa façade se présentait un portique percé de trois fenêtres et de trois entrées, s'ouvrant entre des colonnes de granit d'Egypte. A droite et en retrait s'éleva plus tard un haut clocher de forme carrée et d'architecture byzantine. Quant au portique, son entrée était fermée par des portes de bronze attenantes à des chambranles de marbre. Après les avoir franchies, on se trouvait dans une vaste cour rectangulaire qui rappelait l'Atrium romain, tant par la galerie à colonnes dont elle était entourée, que par la fontaine qui en occupait le centre. Cette cour fut pavée, dans la suite, de marbre blanc par le pape Donus : on l'appela alors le Paradis Dès le IV e siècle, au reste, saint Paulin nous parle de son aspect éclatant, nitens. La fontaine qui l'ornait était ombragée, nous dit-il, par un dôme d'airain, et ses

1 Ce nom désigna bientôt généralement l'atrium des églises. Nous en avons fait parvis.

eaux jaillissaient entre quatre colonnes placées là, non sans une pensée mystérieuse, non sine specie mystica. Saint Paulin y voyait en effet une image de cette source de la grâce qui jaillit vers l'Eternité bienheureuse du milieu des colonnes de la vie.

Cependant, au-dessus de la galerie, vers l'orient, s'élevait le fronton azuré du temple [fronte cœrulea). Ce temple auguste comptait cinq portes, cinq nefs et cent colonnes. La longueur seule de ses nefs atteignait 400 palmes; leur largeur, 180; quant à la hauteur, elle était de 170 palmes dans la grande nef, de 82 dans les suivantes, de 62 dans les dernières *.

Les portes de Saint-Pierre ont chacune leur nom dans l'histoire. Celle du milieu, ordinairement fermée, était la Porte d'Argent (argentea). Elle fut en effet couverte de lames d'argent par saint Grégoire I er , Honorais I er et Léon IV. Près d'elle, à gauche, était la porte Ravennate, ainsi nommée du Transtévère qui était quelquefois désigné par le nom de quartier de Ravennes ; cette porte était consacrée aux hommes. De l'autre côté se trouvait la porte Romaine, par laquelle entraient les femmes ; puis, à la suite, la porte Guidonea, qui ne s'ouvrait que devant les guidons des pèlerins, et, à l'autre extrémité, la porte du Jugement, qui ne s'ouvrait que devant les cercueils des morts.

Lorsqu'on mettait le pied dans la basilique, on remarquait, à droite et à gauche de la principale entrée, deux colonnes plus belles que toutes les autres, les plus belles même, dit-on, qu'on eût jamais vues. Elles ceux qui souffrirent la mort pour le nom de Dieu et

Le palme Romain équivaut à 0 223 millimètres.

QUATRIÈME SIÈCLE

étaient de marbre d'Afrique et rappelaient, suivant Severani, les deux colonnes de l'église, saint Pierre et saint Paul. Mais ce qui frappait surtout d'admiration , c'était la haute et grande nef avec son arc triomphal jeté comme un pont aérien en avant de l'autel, et le trône de l'apôtre resplendissant au fond de l'abside (coruscans). Saint Paulin disait de cette vue qu'elle saisissait les yeux et réjouissait le cœur (lumina stringit et corda Ixtificat).

On retrouve encore l'arc de triomphe dans plusieurs des basiliques romaines. Au Vatican il portait la croix du Labarum et les clefs de saint Pierre. On y exposait en outre, aux grandes fêtes, la Sacra Culcitra, linceul sanglant et vénéré dont se servirent les premiers chrétiens pour porter les corps des martyrs aux catacombes. Par delà l'arc de triomphe, une colonne torse de marbre blanc, avec festons de vigne, était l'objet d'un pieux respect. Suivant la tradition, Notre-Seigneur se serait appuyé contre elle en prêchant dans le temple. Cette colonne et onze autres semblables, venues également, d'après l'opinion commune, du temple de Salomon, précédaient l'autel. Ici toute description devient impossible en présence des richesses en or, argent, pierreries, que la munificence de l'empereur s'était plu à accumuler. Disons seulement que l'autel, composé des plus beaux marbres, était surmonté d'un baldaquin de vermeil soutenu par quatre colonnes de porphyre. Au-dessous était la Confession ou le tombeau de l'Apôtre : cette disposition était un souvenir des catacombes; c'était aussi un souvenir de l'Apocalypse : — «Je vis sous l'autel, dit saint Jean, les âmes de lui rendirent témoignage. » (VI-9.) — Le corps de saint

Pierre avait été placé par Constantin dans une châsse d'argent, et celle-ci renfermée à son tour dans une caisse de bronze doré, portant une croix d'or du poids de cent cinquante livres ; puis le dépôt sacré avait été remis au fond des grottes vaticanes sous l'antique oratoire de saint Anaciet. Cet oratoire formait en effet comme un étage intermédiaire entre le grand autel de la basilique et le tombeau du premier des pontifes. Il avait, lui aussi, son autel et sa crypte. On n'apercevait celle-ci que par une petite fenêtre, et saint Grégoire de Tours nous apprend que les pèlerins passaient la tête par cette ouverture afin de prier devant les saintes reliques.

Or, la foule de ces pèlerins était immense. On les vit quelquefois errer dans les rues de Rome comme des nuées de fourmis et d'abeilles; et les princes euxmêmes, les rois, les empereurs vinrent souvent abaisser l'orgueil de leur diadème aux pieds du pêcheur de Tibériade. Totila est un de ceux que cite l'histoire. Charlemagne ne monta les degrés du sanctuaire qu'en les baisant l'un après l'autre. C'est sur le tombeau de saint Pierre que Fulrad, abbé de Saint-Denis, déposa l'acte de donation des villes et des provinces dont Pépin faisait hommage au successeur du chef des apôtres. Nombre d'empereurs furent couronnés dans cette église, nombre de saints y furent canonisés; il y avait peu d'évêques, dans les premiers âges, qui se dispensassent d'y porter, au moins une fois dans leur vie, leurs prières et celles de leur troupeau. — « Quels travaux, quelles difficultés vous ont induit à négliger le bienheureux Pierre, écrivait Grégoire VII à l'archevêque de Rouen, lorsque, des parties les plus éloi-

QUATRIÈME SIÈCLE

gnées du monde, les peuples même nouvellement convertis à la foi s'efforcent d'y venir tous les ans, hommes et femmes? » Quum ab ipsius mundi finibus, etiam gentes noviler ad fidem conversœ, studeant annue tam mulieres quam viri ad eum venire. Rome païenne ne vit jamais que des vaincus monter à son temple du Gapitole ; Rome chrétienne a vu toutes les nations, toutes les grandeurs se mêler, se confondre, s'humilier sous les majestueux arceaux de Saint-Pierre *.

Au sortir du Vatican les pèlerins se portaient en foule sur la voie d'Ostie où se trouvait la sépulture de saint Paul. Là, en effet, était la seconde station obligée de tout pèlerinage. Les fidèles ne venaient pas dans la pensée de prier seulement sur la tombe de Pierre, ils venaient aux tombeaux des Apôtres, suivant l'expression consacrée, Ad limina Apostolorum. Le lendemain du jour où sainte Zoé fut brûlée à petit feu pour avoir été surprise au tombeau de saint Pierre, saint Tranquillin était lapidé pour avoir été trouvé en prière au tombeau de saint Paul. Ces deux sépulcres vénérés étaient quelquefois désignés par le nom de trophées. — a Je puis vous montrer, écrivait le prêtre Caïus, au second siècle, les trophées des Apôtres qui ont fondé cette église. Soit que vous alliez au Vatican, soit que vous alliez sur la voie d'Ostie, vous les rencontrerez. »

Le corps de saint Paul avait été enseveli, après son martyre, dans un champ appartenant à une pieuse femme du nom de Lucine. Ce nom de Lucine revient sans cesse dans l'histoire du dévouement et de la charité, aux premiers siècles de l'Eglise romaine. Saint

1 Nous ne parlerons de l'église actuelle de Saint- Pierre qu'au seizième siècle , époque de sa construction.

Anaclet consacra en ce lieu un oratoire comme il l'avait fait au Vatican, et Constantin transforma l'oratoire en basilique (an 324). L'église de Saint-Paul, resserrée toutefois entre la voie d'Ostie et le Tibre, fut loin d'avoir l'étendue et la grandeur de celles du Sauveur et de Saint-Pierre. Mais telle devint bientôt la pression de la foule, que les empereurs Yalentinien, Théodose et Arcade résolurent de donner à l'édifice des proportions et une splendeur toutes nouvelles (ornare, amplificare, attollere). Ils proposèrent même de détourner dans ce but la voie antique, si tel était le bon plaisir du Sénat et du peuple (si placuerit tam populo quam Semtuï). Et alors s'éleva la basilique telle qu'elle a existé jusqu'au funeste incendie de 1823.

Prudence l'a chantée avec enthousiasme. « Tout ici est royal, s'écrie-t-il, regia pompa loci est; un excellent prince a consacré ce monument et en a fait resplendir l'enceinte de mille richesses. Les poutres sont dorées, afin que la lumière ne répande à l'intérieur que des reflets d'or... Des colonnes de marbre de Paros soutiennent des lambris de couleur fauve (fulvis laquearibus), et les arceaux sont ornés d'admirables verres *, qui rappellent la variété et l'éclat des fleurs du printemps. »

L'église de Saint-Paul était précédée, comme celle de Saint- Pierre, d'un Atrium entouré de portiques et d'une longue galerie couverte qui s'étendait jusqu'aux portes de la ville. Aujourd'hui et depuis plusieurs siècles atrium et galerie ont disparu. Un étroit portique, édifié par Benoît XIII, et un clocher carré, qui passe

1 Probablement des mosaïques.

QUATRIÈME SIÈCLE

l'il

pour être le plus ancien de Rome, s'élèvent seuls en avant de la basilique *. Mais la basilique elle-même avait survécu aux révolutions et au temps, et de tous les édifices chrétiens de la capitale du monde, elle était un des plus vieux et des plus vénérables. On y rencontrait, comme à Saint-Pierre, l'abside, l'arc triomphal, la Confession de l'apôtre au-dessous de l'autel et les cinq nefs soutenues par une forêt de colonnes. Les plus belles de ces colonnes avaient été apportées par Constantin du mausolée d'Adrien ou de la basilique Emilienne. Elles étaient de brèche violette et cannelées. On en comptait vingt-quatre : nous les avons vues, il y a vingt ans, brisées, calcinées par l'incendie. Leurs admirables fûts couchés dans l'herbe entouraient le monument dont elles soutinrent si longtemps les splendides corniches. Les autres colonnes, beaucoup moins remarquables, étaient de marbre de Paros. C'étaient celles dont parle Prudence.

On ne peut se faire d'idée en France de l'effet que produisent ces longues files de colonnes, entre lesquelles l'œil pénètre toutes les parties de l'édifice, et qui semblent placées plutôt pour l'ornement, comme l'or et les statues, que pour supporter de lourdes murailles. Peut-être, au reste, y avait-il, dans les anciennes basiliques, défaut de proportion et d'harmonie entre la légèreté des supports et l'élévation massive des murs qui les dominaient. A Saint-Pierre, ces murs reposaient sur un entablement; à Saint-Paul, ils s'unissaient aux colonnes par de hautes arcades.

1 On s'occupe, en ce moment, de retrouver les traces de l'ancien portique et d'imprimer une nouvelle dignité à la façade, par d'intelligentes restaurations.

Page 1