TOME I
la cellule où j'avais nourri de si coupables pensées, cherchant des vallées profondes, d'âpres rochers, de hautes montagnes pour en faire un lieu d'oraison et de supplices.... Là, Dieu m'en est témoin, après des torrents de larmes, les yeux toujours attachés au ciel, triomphant, je m'élevais parmi les anges, et, dans les ravissements d'une vision céleste, je chantais avec le Psalmiste : Je suis arrivé jusqu'à vous, attiré par l'odeur de votre encens l . »
Saint Jérôme revint à Home en 384 pour être secrétaire du pape Damase, dont la foi ardente et l'austère vie avaient une singulière analogie avec les siennes. Il logea chez sainte Paule, une de ces saintes veuves avec lesquelles il correspondait du fond de la grotte de Bethléem. La maison de Paule était près du champ de Flore, au lieu où a été édifié San-Girolamo alla carità, église pour laquelle le Dominiquin composa sa fameuse Communion de saint Jérôme. Là se réunissaient souvent Marcelle, Aselle, Albine, Léa, Blésille , Fabiola , Eustochie , toutes ces femmes pieuses et bienfaisantes dont l'histoire a immortalisé le souvenir. Saint Epiphane de Salamine demeura tout l'hiver dans cette maison, au milieu de ce cercle d'âmes privilégiées, en 382. Jérôme y resta trois ans; mais les calomnies qui vinrent l'y frapper lç firent retourner en Palestine. Avant de quitter Ostie, il voulut toutefois épancher sa douleur, et du pont du navire qui allait l'emporter il écrivit à sainte Aselle :
« On me dit un infâme, un fourbe, un menteur, un
1 Sanct. lïieronyro., de Virginilate ad Eustochiam.
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magicien; et Ton venait me baiser les mains, tandis qu'on déchirait ma réputation de la manière la plus impitoyable... M'a-t-on vu entrer chez quelque femme suspecte ? me suis-je attaché à la magnificence des habits, à un visage fardé, à l'éclat des pierreries et de For? Je me suis trouvé plusieurs fois avec des vierges ; j'ai expliqué souvent à quelques-unes l'Ecriture sainte le mieux qu'il m'a été possible. Cette étude nous obligeait à être souvent ensemble ; l'assiduité donnait lieu à la familiarité, la familiarité faisait naître la confiance ; mais qu'elles disent si elles ont remarqué dans ma conduite quelque chose d'indigne d'un chrétien, quelque chose d'équivoque dans mes discours ou de passionné dans mes regards ? Avant d'avoir connu sainte Paule, tout Rome m'estimait et applaudissait à ma vertu ; chacun me jugeait digne du souverain sacerdoce... N'y avait-il donc qu'une femme pénitente et mortifiée qui fût capable de me toucher, une femme desséchée par des jeûnes continuels, négligée dans ses habits, devenue presque aveugle à force de pleurer, et qui passait les nuits entières en oraison? une femme qui ne connaissait d'autre chant que les psaumes, d'autre entretien que l'Evangile, d'autre plaisir que la continence, d'autre nourriture que le jeûne ? N'y avait-il, encore une fois, que cette femme dans Rome qui pût avoir de l'attrait pour moi ? Touché de sa chasteté merveilleuse, à peine ai-je commencé à la voir et à lui donner des marques de respect, qu'aussitôt mon mérite a disparu, toutes mes vertus se sont évanouies 1 0 envie qui commences par te déchirer toi-même !.... J'étais bien fou de vouloir chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère et d'abandonner la
montagne du Sinaï pour mendier les secours de l'Egypte »
Après le départ de saint Jérôme, sainte Marcelle et sainte Principia, sa fille, se retirèrent dans une campagne près de Rome; sainte Paule et sainte Eustochie visitèrent les lieux saints et fondèrent un monastère à Bethléem ; sainte Aseile et sainte Fabiola vécurent au sein de Rome dans la pratique des plus austères vertus.
On ne lit pas sans intérêt, parmi les lettres qui furent alors échangées entre les membres de cette société dispersée, le tableau suivant de Bethléem et de Rome : « Sans doute, l'Eglise de Rome est sainte ; elle possède les trophées des apôtres et des martyrs ; c'est à Rome qu'ils ont prêché l'Evangile ; c'est à Rome qu'ils ont confessé Jésus-Christ, et le nom chrétien y va grandissant chaque jour sur les ruines du paganisme. Mais la magnificence même, la pompe, la grandeur de Rome, le besoin qu'on y éprouve de voir et d'être vu, de saluer et d'être salué, de louer et de médire, de parler et d'entendre, et la foule et le bruit, tout y est opposé à la paix et à la vocation religieuse... A Bethléem, au contraire, ce qui frappe dès l'abord, c'est la simplicité de la vie champêtre, c'est le silence qui n'est troublé que par la prière. Quelque part que vous alliez dans cette campagne du Christ, vous entendrez Y alléluia du laboureur ; vous verrez le moissonneur tout en eau alléger parla psalmodie les fatigues de son travail, et le vigneron répéter les chants de
1 Hieronym , Epist., ad AteUam, traduction de M. Benoist de Matougues.
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David, en taillant sa vigne. Tels sont les airs de ce pays, telles sont ses chansons amoureuses. (S. Hieron. Op., t. IV, p. 351). »
C'est au milieu de cette société, hérissée de contrastes, où les vices de l'idolâtrie luttaient avec les principes sévères du catholicisme, que notre compatriote Pontius Meropius Paulinus passa ses premières années. Paulinus touchait à peine à l'adolescence lorsqu'il quitta Bordeaux pour aller à Rome. Poète gracieux, orateur plein d'abondance et de verve, il brilla au barreau et dans les écoles ; plus tard il fut consul, puis il épousa une jeune Espagnole riche et belle, dont il eut un fils bien-aimé. Mais lorsque cet enfant, sur lequel reposaient toutes ses espérances, vint à mourir, Paulinus et son épouse renoncèrent à la vie conjugale ; Thérasie se retira dans un couvent, et Paulinus, prêtre, puis évêque, devint à jamais célèbre sous le nom de Paulin de Noie.
Le poète Ausone était né, comme Paulin de Noie, dans les environs de Bordeaux. Il avait été son maître et il fut toujours son ami. Mais païen, tout au moins d'imagination, profondément imbu des souvenirs mythologiques de la Grèce, il ne concevait pas que son jeune et éloquent élève pût répudier Apollon et les Muses. « Quel changement dans tes mœurs, lui écrivait-il, ô le plus doux des amis, dulcissime ! » — Et il se prenait à accuser de ce changement la femme de Paulin qu'il appelait sa Tanaquil. — « Si tu crains d'être trahi, lui disait-il, si tu redoutes qu'on te fasse un crime de notre amitié, cache tout à ta Tanaquil. » — - * Mon épouse n'est pas une Tanaquil, elle est une Lucrèce, » répondait Paulin. Puis, se laissant aller à
toute la tendresse de ses souvenirs : — « Oui, je te dois, ajoutait-il, l'instruction et la dignité ; je te dois la gloire des lettres et de l'éloquence, les honneurs de la toge et l'illustration de la renommée ; mais pourquoi rappeler, ô mon père, les Muses que j'ai répudiées ? Lorsqu'un cœur s'est donné au Christ, il n'y a plus d'accès en lui ni pour les Muses ni pour Apollon. Rien d'ailleurs ne t'arrachera de mon souvenir ; mon cœur te verra, ma pensée t'embrassera pieusement; partout tu seras présent pour moi. L'âme ne peut pas plus oublier qu'elle ne peut mourir. Perennè vivax et memor. »
S'il renonça d'ailleurs aux Muses, Paulin ne renonça pas pour cela aux élans poétiques ; mais, au lieu de lui venir de l'Hélicon, l'inspiration lui vint de ce ciel anticipé qui forme l'horizon des âmes saintes. Celui qui avait dit : « Veiller en Dieu c'est trouver le repos, in Domino vigilare requiescere est, » devait s'élever naturellement vers ces sources divines d'où découle toute poésie. Il y puisait abondamment dans ses méditations, dans ses pèlerinages. Le plus habituel de ces pèlerinages était celui de Rome. Chaque année, Paulin venait prier aux tombeaux des apôtres, le jour de leur fête. Il y fut reçu une fois par le pape saint Anastase (399-401), qui l'accueillit avec bienveillance et honneur, tam blandè quam honorificè. Une autre fois on lui remit à Rome un ouvrage que lui envoyait saint Augustin, mais Paulin ne put le lire pendant son séjour dans cette ville, tant la foule y était grande, tantœ illuc turbx erant ! et il s'en excusait près de saint Augustin. Le grand évêque d'Hippone fait allusion, de son côté, dans une de ses lettres, à ce pèlerinage au-
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nuel de Paulin de Noie. — « Comment doit-on vivre avec les hommes? » lui demande-t-il ; puis, il ajoute : « S'il te vient à la pensée quelque chose de clair sur ce sujet, fais-le moi connaître, je t'en conjure ; ou bien confères-en avec quelque doux médecin du cœur, mansueto cordis medico, soit chez toi, s'il s'en trouve de semblable, soit à Rome, à l'époque de ton voyage de chaque année. Écris-moi ensuite ce que Dieu lui aura appris ou ce qu'il vous aura révélé à l'un et à l'autre dans vos entretiens mutuels. »
Certes, c'est belle chose de voir la hauteur de pensée, la dignité de conduite, la puissance de parole des évêques de ce grand siècle. Les luttes continuelles qu'ils avaient à soutenir contre les influences vivaces du paganisme et la ferveur hypocrite des hérésies, accroissaient leur talent et épuraient leur caractère. A Rome, les papes étaient tous des saints : c'étaient saint Marcel, saint Eusèbe, saint Melchiade, sous le pontificat duquel Constantin défit Maxence ; saint Syl- * vestre qui l'aida si puissamment dans son œuvre d'organisation ; saint Marc, saint Jules, dont les lettres sont un des plus curieux monuments de l'antiquité ecclésiastique ; saint Damase, homme d'une austérité et d'une pureté qui lui ont fait donner le nom de Docteur-Vierge; saint Sirice, et ce Libère dont le nom n'est pas inscrit dans {ous les martyrologes, mais qui n'en termina pas moins saintement sa longue et orageuse vie *. Sous le pontificat de Libère, la persécu-
1 Plusieurs anciens martyrologes portent le nom de Libère, et Ennodius, évèque de Pavie au cinquième siècle, disait dans un concile à Rome, que jusqu'alors tous les successeurs de Pierre avaient été saints.
JIOME CHRETIENNE.
tion exercée par les Ariens contre les catholiques atteignit à son dernier degré de violence ; lui-même s'étant montré inflexible dans sa confession de foi, fut saisi par ordre de l'empereur Constance. On avait répandu à l'avance une sorte de terreur sur toute la ville de Rome, dans la crainte que le peuple n'intervînt en faveur du pontife. Des calomnies, des menaces de mort avaient obligé un grand nombre de familles à s'enfuir ; les portes et le cours du Tibre furent gardés, et Libère, enlevé pendant la nuit, fut conduit à Milan devant l'empereur. Là, il dut subir un long interrogatoire, durant lequel il fut en admiration à tous, dit Théodoret. Constance lui reprochait d'être seul au monde à soutenir saint Athanase. — « Quand je serais seul, répondait Libère, la cause de la foi ne serait pas pour cela vaincue. » — « Je veux que vous embrassiez la communion des Églises, » disait encore Constance, « et vous retournerez à Rome. — J'ai déjà dit adieu à nos frères de Rome, reprenait le pontife ; mieux vaut ne pas habiter Rome, que de sacrifier les lois de l'Église. Envoyez-moi donc où il vous plaira. »
Et Libère fut exilé à Bérée en Thrace; et son siège fut occupé par Félix, archidiacre de l'Église romaine, que trois eunuques et trois évêques élurent pontife dans le palais de l'empereur. Félix du moins se montra fidèle à la foi de Nicée mais son intrusion le condamnait à l'isolement. Le cler*gé l'évitait, le peuple s'éloignait des églises. Constance étant venu à Rome
« II condamna même l'Arianisme, ainsi que le constate son inscription tamulaire de l'Église des saint* Cosme et Damien. Félix est même honoré comme martyr dans l'Eglise romaine.
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en avril 357, les dames romaines lui demandèrent avec instance le retour de libère. — « Mais vous avez un autre pasteur ? » dit le prince. — « Personne n'entre dans Téglise lorsqu'il s'y présente, » répondirent les nobles femmes. Peu de temps après, l'empereur annonça par lettres-patentes le rappel de Libère, à la condition qu'il gouvernerait en commun avec Féiix. Le peuple était au Cirque lorsqu'on lui lut ces lettres. Il n'y a qu'un Dieu, s'écria- t-il, qu'un Christ, qu'un évêque, — et Félix fut contraint de céder. L'émotion fut même telle dans la ville, que Constance finit par consentir malgré lui, suivant l'expression de Socrate, au retour de Libère. Le saint pontife rentra dans Rome en triomphe; et ses dernières années furent toutes consacrées à ramener par la prédication et la douceur les chrétiens égarés par Arius
On voit pour la première fois, au quatrième siècle, l'élection donner lieu à des scènes violentes : la mort de Libère en fut l'occasion. Il y avait alors dans l'Église romaine un diacre du nom d'Ursin, dont l'ambition jalouse prétendait contester le choix que le clergé et le peuple avaient fait de saint Damase. — « Quand je considère la splendeur de Rome, dit à ce sujet le païen Ammien Marcellin, je ne nie pas que ceux qui aspirent à en être évêques ne doivent faire tous leurs efforts pour y parvenir. » — Et Prétextât, un personnage consulaire , ne disait-il pas à saint Damase ? — « Qu'on me fasse évêque de Rome, et
1 Quant à la prétendue chute de Libère, on peut consulter les Bollandistes (Acia sanctorwn, Î8 sept.) Bossuetlui-même finit par effacer tout ce qu'il en avait dit dans la Défense de la Déclaration.
demain je me fais chrétien. » — Être évèque de Rome, c'était dès lors, même aux yeux du monde, occuper la plus haute position dans l'empire.
Ayant donc ameuté quelques individus, Ursin se fit ordonner par l'évêque de Tibur, et soutint, dans la basilique de Sainte-Marie-aux-Neiges , un siège qui dura toute la journée du 26 octobre 366. Les portes de la basilique furent brisées, son toit fut démoli ; elle faillit elle-même être la proie des flammes, et cent trente-sept cadavres restèrent sur la place.
Heureusement les caractères tels que celui d'Ursin étaient de rares exceptions, et ce qui ne Tétait pas c'était de voir des familles entières de prédestinés. Saint Augustin était fils de sainte Monique; saint Ambroise était frère de sainte Marcelline et neveu de sainte Sotère; le grand saint Basile avait pour mère sainte Emmélie, et pour frères et sœurs saint Grégoire de Nysse, saint Pierre de Sébaste et sainte Macrine. On vit deux saints Grégoire, père et fils, se succéder sur le siège de Nazianze ; le plus célèbre des deux eut pour mère sainte Nonne, et pour frère et sœur saint Césaire et sainte Gorgonie ; sainte Thérasie était épouse de saint Paulin de Noie. Ainsi encore on voit au Mont-Cassin la statue de saint Benoît entre celles de sainte Abondance, sa mère, et de sa sœur sainte Scholastique. La famille alors se soutenait comme une phalange dans les épreuves, et le foyer paternel était un sanctuaire. Alors aussi le Christianisme présentait parmi ses saints et ses défenseurs l'élite des génies du moDde entier. Les Gaules, encore barbares, avaient saint Paulin et saint Hilaire ; l'Espagne, le grand Osius ; l'Afrique, si brillante, si civilisée, citait avec orgueil saint Augus-
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tin et Lactance ; l'Orient avait saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, Eusèbe de Césarée, saint Athanase. On dirait que l'église avait absorbé à elle seule tout ce qu'il y avait de sève et de vie dans les intelligences. Julien crut y remédier en interdisant l'étude des lettres aux chrétiens; mais Julien passa comme une ombre sanglante, et il ne resta bientôt après de son règne que quelques martyrs de plus à célébrer dans les fêtes.
Les deux frères Jean et Paul furent du nombre de ceux qui souffrirent à Rome, durant la persécution de l'apostat. Ils habitaient sur la pente du mont Cœlius du côté du Palatin, et ils furent décapités dans leur demeure. Cette demeure fut changée peu de temps après en une église ; c'est celle que nous voyons près de l'arc de Dolabella, avec son antique pavé de mosaïque, ses peintures du Pomarancio, ses lions de porphyre, ses colonnes de granit et la pierre sur laquelle furent tranchées les tètes des deux saints.
Depuis la mort de Constantin jusqu'à la fin du quatrième siècle, le nombre des fondations religieuses diminua, du reste, sensiblement ; on avait pourvu aux besoins du culte ; et les édifices religieux ne devaient plus se multiplier qu'en raison des progrès de l'Évangile. Saint Damase consacra l'église dédiée à sainte Rufine sur le lieu de sa sépulture et reconstruisit avec magnificence l'église de Saint-Laurent, qu'on appelle encore aujourd'hui in Damaso. Son père avait été attaché à cette église, et lui-même y avait été élevé. Il la fit orner de riches peintures, lui constitua des revenus considérables et lui fit don pour quatrevingts livres pesant d'argent, en patènes, calices,
amphores ciselées et couronnes pour porter les cierges.
Anastase parle en outre d'une église de Saint-Pierre et Saint-Paul-aux-Catacombes, qui fut érigée par le pieux pontife. C'est aujourd'hui la célèbre basilique de Saint-Sébastien. Damase réunit enfin les eaux qui filtraient dans les cryptes du Vatican et en fit une fontaine pour l'administration du baptême.
On y lisait l'inscription suivante : — « Ce n'est ni avec les trésors de ce monde, ni avec la puissance de l'art que Damase, évêque du Christ, a accompli cette œuvre ; mais c'est avec l'aide de Pierre à qui a été confiée la porte du ciel. Seul, le siège de Pierre, seul, ce bain de vie ne connaissent ni liens, ni entraves : Vincula nulla lenent.
Prudence nous a laissé de son côté une description brillante des fonts du Vatican. Il nous représente la source se précipitant en cascades sonores parmi les plus beaux marbres, et formant un étang profond dont l'onde transparente reflète les mille couleurs des peintures qui l'entourent : « L'or lui-même, dit-il, prend la teinte de la verdure, et l'azur de l'eau se nuance de l'éclat de la pourpre ; vous diriez en même temps que la voûte tremble, à la considérer dans les flots. »
Anastase raconte que le jour du samedi saint de l'an 383, au moment où la foule se pressait pour recevoir le baptême, un enfant tomba dans la source. L'effroi fut général ; mais Damase pria Dieu, et l'enfant, lorsqu'on le retrouva, au bout d'une heure, était en parfaite santé, vivumque sanumque. — « Et alors, conti nue l'historien, le peuple célébra par ses acclamations la puissance de Dieu et la sainteté de Damase. »
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Damase fut enseveli dans une catacombe de la voie Àrdéatine, près de sa mère et de sa sœur. On ne lit pas sans émotion les vers dans lesquels il se plut à unir ses pensées et ses espérances à celles de cette sœur chérie. — « Sous cette tombe reposent des membres consacrés à Dieu : c'est la sœur de Damase ; le nom qui la distingua fut Irène ; elle s'était vouée au Christ durant sa vie et avait recherché pour mérite
la sainte pudeur des vierges Celui qui foula de
son pied les flots de la mer, qui donne la vie à nos semences inertes, qui rompit les liens delà mort pour Lazare et le rappela des ténèbres après trois révolutions du jour, afin de rendre un frère à sa sœur ; celuilà, je le crois, fera lever un jour Damase du milieu de ces cendres. »
Nous avons nommé quelques-unes des églises qui appartiennent à la seconde moitié du quatrième siècle : nous citerons encore Saint-Eusèbe, sur l'Esquilin, qui occupe remplacement de la demeure du pape Eusèbe, et Sainte-Marie-Majeure.
Tout le monde connaît le miracle qui donna lieu à la fondation de cette dernière basilique. Le Patrice Jean 1 et sa femme n'ayant point d'enfants, avaient fait vœu de consacrer leur fortune à l'accomplissement d'une œuvre qui pût être agréable à la mère de Dieu et ils priaient journellement la Vierge de leur révéler sa pensée, lorsque tout à coup, aux nones d'août, la neige couvrit pendant la nuit une partie du mont Esquilin. En même temps la Vierge apparaissait en
1 Le Patrice Jean ou Jean Patricius. L'illustre famille romaine Patrizi fait remonter son origine au fondateur de Sainte-Marie-Majeure.
songe au Patrice et au pape Libère. Le lendemain, le pape et le Patrice se portèrent en pompe à l'Esquilin, et jetèrent les fondements d'une église qui embrassa tout l'espace blanchi par la neige. Cette église, dédiée à Marie, fut appelée Sancta Maria ad Nives; mais comme elle était la plus grande de celles qui lui étaient consacrées à Rome, on la désigna dans la suite par le nom de Sainte-Marie-Majeure *. C'est une des sept grandes basiliques romaines.
L'ensemble de la construction de Sainte-Marie- Majeure n'a aujourd'hui rien d'antique; mais ce sont encore néanmoins les admirables colonnes de marbre blanc du temple de Junon Lucine qui divisent ses trois nefs. Son plafond à caissons dorés, sa façade percée de hautes fenêtres n'ont ni la grandeur ni la majesté de nos vieux monuments chrétiens ; ce sera toujours cependant une riche, une harmonieuse, une somptueuse église. La splendeur de sa chapelle du Saint-Sacrement et de celle de la Vierge est sans égale. C'est dans cette basilique qu'on conserve le berceau de Jésus-Christ, le foin, les langes de la crèche. Le Tasse l'a chantée, et saint Charles Borromée, s'arrachant la nuit aux honneurs et aux palais, montait à genoux l'Esquilin pour aller prier dans son enceinte.
1 Elle est également appelée quelquefois, dans les anciens Actes, Basilique libérienne en mémoire du pape qui la consacra, et Eglise de la crèche, en souvenir de la crèche du Sauveur, qui lui fut donnée par Libère.