‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 21 sur 48 · tome i · texte numérisé non relu

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bliques, heureuses et fières comme des courtisanes ! Etrange délicatesse, aux yeux de cette société blasée sur toutes sortes de vices, que cette sainte pudeur d'une Ame qui rougit d'avoir deux fois livré aux hommes ses pensées et son amour! Mais Fabiola devait se montrer sous un aspect plus extraordinaire encore. Petite-fille des Fabius, alliée à tout ce qu'il y avait d'illustre dans l'aristocratie romaine, elle se mit à la recherche des pauvres et des infirmes, leur ouvrit un asile qui fut le premier hôpital de Rome chrétienne, et, quelque rebutantes que fussent leurs maladies, les soigna de sa main. Pammaque ne crut pas déroger à ses titres de sénateur et de proconsul en imitant un si noble exemple. Rome se trouva trop petite, dit saint Jérôme, pour recevoir tous les effets d'une si miséricordieuse charité.

Dans le même moment, la maison habitée par la famille de sainte Mélanie était comme un sanctuaire devant lequel le peuple s'inclinait avec respect. Parmi les membres de cette famille, on remarquait surtout Publicola qui fut revêtu de la dignité de préteur, et Pinien, son gendre, qui était fils du gouverneur de Rome. Or, l'épouse de Pinien, qui portait le nom de Mélanie comme son aïeule, ayant perdu les deux enfants qu'elle avait eus de son mariage, désira sanctifier par la continence une vie déjà éprouvée par les larmes. Lorsque sainte Mélanie apprit à Jérusalem cette pensée do son enfant, elle partit aussitôt pour venir la confirmer dans une résolution aussi sainte. Ce genre de sacrifice était, en effet, commun dans l'antiquité chrétienne. Alors on ne séparait pas le nom de sœur de celui d'épouse, et ce symbole si pur de la fraternité

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modérait les passions, leur donnait une expression plus digne. Aussi, lorsque, dans un but de perfection, on renonçait aux droits du mariage, l'union des âmes du moins ne se trouvait pas rompue ; on retrouvait toujours près de soi un frère aimé ou une sœur pleine de tendresse, soror mea sponsa \

Sainte Mélanie l'Ancienne, ainsi que l'appellent les hagiographes pour la distinguer de sa petite-fille, débarqua à Naples en 403, et se rendit d'abord à Noie auprès du saint évêque Paulin. Elle était humblement vêtue, montée sur un petit cheval, mais entourée de tous ses enfants et petits-enfants dont la suite nombreuse et les chars dorés encombraient la voie Appienne. Paulin ne possédait qu'une chambre et quelques cellules pour les étrangers ; il les distribua à ses hôtes et passa de pieuses heures avec la sainte veuve, lui lisant la vie de saint Martin que venait d'écrire Sulpice Sévère, et s'édiflant de ses vertus. De Noie, Mélanie vint à Rome au milieu de la même pompe, du même concours de personnages marquants dans l'empire. On eût dit un triomphe, si le triomphateur n'eût été aussi modeste, si la pauvreté de son costume n'eût contrasté avec les tuniques de pourpre et de soie qui se pressaient sur son passage. Ce n'était point là l'ovation des anciens jours, où l'on portait fièrement des couronnes sur la tête; c'était l'ovation chrétienne, cette sainte joie de frères qui se retrouvent, cette expansion naïve d'espérances communes, ce pieux respect pour la vertu.

Pendant son séjour à Rome, Mélanie convertit à la

■ Cantic.JY. 9.

foi chrétienne Apronien, son neveu, qui était du rang des clarissimes, et Albine, femme de son fils Publicola.

Cependant l'empire était ébranlé; orbis terrarum mit, s'écriait saint Jérôme ; les Barbares menaçaient la capitale, et un grand nombre de Romains vendaient leurs biens et s'éloignaient d'une ville qui semblait maudite. Proba, Julienne et Démétriadès, femmes vertueuses qui correspondaient avec saint Augustin, saint Jérôme, saint Paulin de Noie, furent du nombre de ceux qui fuyaient l'orage, et les deux Mélanie suivirent leur exemple. Elles se rendirent en Sicile, puis en Afrique auprès de saint Augustin et de saint Alypius ; et, quelques temps après, sainte Mélanie l'Ancienne retourna mourir à Jérusalem.

Il y avait onze cent soixante ans, suivant la remarque de Paul Orose, que Rome poursuivait sa carrière de domination et de gloire. Babylone avait régné pendant le même temps *, et le moment approchait où Ton pourrait dire de la ville de César comme de la ville de Sémiramis : — « Les captifs soumettront leurs vainqueurs et subjugueront leurs maîtres ». » — En effet, depuis la mort de Théodose, l'empire romain était en décomposition ; et les Goths, les Huns, les Vandales accouraient comme à un rendez- vous, pour s'en partager les restes. Alaric était à la tête des Goths ; d'abord auxiliaire de Théodose et marchant sous ses ordres, il commanda après lui à ses faibles successeurs, ravagea la Grèce, s'empara de l'Illyrie et se répandit comme un torrent sur les provinces italiennes. Arrêté un ins-

' Cette remarque est de Paul Orose, 1. II, 3, VII. 9 Isaïe, XIV, 2.

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tant par l'intrépidité de Stilicon, il reprend bientôt sa course. — J'entends une voix, dit-il, qui me dit de détruire Rome ! — Et Rome est investie, ses portes sont bloquées, le Tibre est fermé, et les assiégés ont à souffrir la peste et la famine. Alors leur agitation, leur abattement deviennent de la fureur : Stilicon avait été assassiné à Ravenne sur quelques soupçons d'intelligence avec les Barbares ; son épouse Serena, la nièce de Théodose le Grand, est assassinée à Rome : puis les païens redemandent les dieux de l'empire, les dieux de César et de Tibère I Des devins toscans promettent à ce prix le salut de la ville ; et si Narni a été épargné par les Goths, c'est que Narni, dit-on, a rouvert les temples des dieux et fait couler le sang sur leurs autels.

A la voix de ces augures, Pompéien, gouverneur de Rome, et une partie des sénateurs montent au Capitole pour y renouveler les rites du paganisme ; mais la foule s'éloigne de leurs cérémonies avec horreur; on les fuit dans les rues, sur les places publiques, et bientôt après on jette à Alaric toutes les richesses des temples idolâtres pour obtenir la paix. Cette paix fut achetée au prix de cinq mille livres d'or, trente mille d'argent, quatre mille robes de soie, trois mille pièces de drap écarlate et trois mille livres de poivre. Le pape Innocent partit ensuite pour Ravenne, afin d'obtenir la sanction du traité par l'empereur. Alaric le suivit jusqu'à Rimini, puis, fatigué des hésitations d'Honorius, il revint tout à coup vers Rome, la bloqua de nouveau , et y fit reconnaître pour empereur Attale dont les inclinations étaient toutes païennes.

La famine régnait cependant dans la ville, et la frénésie du peuple devint telle, qu'il demandaàgrandscris,

au milieu des jeux du cirque, qu'on mît en vente de la chair humaine et qu'on en taxât le prix. Attale était alors près d' Alaric; il voulut revenir à Rome, mais Alaric lui enleva le diadème, et le terrible chef des Goths dirigea une troisième fois ses légions vers la ville éternelle.

Ce fut par la porte Colline, déjà célèbre pour avoir laissé passer Brennus et les Gaulois, qu' Alaric pénétra dans Rome, le 25 août de Tannée 410. Les premiers monuments qu'il rencontra furent les jardins de Salluste, monuments d'orgueil et de volupté, érigés par cet historien moraliste, au retour de son proconsulat d'Afrique. On y voyait un palais, un cirque, un temple de Vénus, un portique orné de mille colonnes, sous lequel Aurélien se plaisait jadis à fatiguer ses chevaux à la course. Ces jardins s'étendaient de la crête du Quirinal jusqu'au sommet du Pincius. Néron y avait parfois habité ; Vespasien les préférait au palais impérial; Nerva y était mort; Alaric les incendia.

Aussitôt le pillage commence ; les églises de Saint- Pierre et de Saint-Paul doivent seules être respectées ; et les Goths, se répandant dans la ville, saccagent les palais, tuent les hommes qui résistent et déshonorent les vierges. Ils entrèrent chez sainte Marcelle, demandant de l'or à grands cris. Marcelle leur fit remarquer, pour toute réponse, la pauvreté de son costume. Alors les Barbares la fouettèrent cruellement, car il leur fallait de l'or, et sans doute que cette pauvreté apparente n'était qu'un leurre. Marcelle semblait insensible à la souffrance ; mais, se jetant à genoux , elle demandait avec larmes qu'on ne la séparât pas de

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Principia, de sa fille adoptive, que l'âge ne mettait pas encore à l'abri des insultes. L'accent profond de ces supplications maternelles éveilla la compassion dans le cœur de ces hommes de sang : ils relevèrent les deux femmes et les conduisirent du mont Aven tin, où elles demeuraient, à la basilique de Saint-Paul, qui était un lieu de sûreté. — « Quelques jours après, Marcelle s'endormit du sommeil des justes; elle rendit l'esprit, dit saint Jérôme, entre les baisers et les larmes de sa fille ; et le sourire errait sur ses lèvres, tant il y avait de calme pour sa conscience dans le souvenir de sa vie ; tant son âme était heureuse de voir approcher les joies du ciel I »

Cependant des soldats avides de trésors avaient pénétré dans la maison d'une vierge consacrée à Dieu, comme dans celle de sainte Marcelle. — Oui, j'ai des trésors, leur avait dit cette vierge, et, découvrant des vases du plus grand prix : — Ce sont les vases de l'apôtre saint Pierre ; prenez-les si vous l'osez , vous en répondrez. — Alaric ordonna qu'on reportât aussitôt ces richesses à la basilique dont elles étaient la propriété, et qu'on y conduisît en même temps la vierge, ainsi que tous les chrétiens qui voudraient la suivre. Ce fut un singulier et grandiose spectacle, que cette procession de guerriers portant sur leurs têtes les vases saints, et que cette foule immense d'hommes et de femmes sortant de leurs obscures retraites, se pressant derrière ces symboles d'union et de paix, et allant demander leur salut à la protection de saint Pierre. On vit alors les païens simuler le christianisme pour profiter de la sauvegarde qu'il offrait contre la mort et le déshonneur, et tous ces guerriers, tous ces

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malheureux chantaient ensemble des hymnes d'actions de grâces.

« Avait-on rien vu de semblable dans l'antiquité païenne ?» — s'écriait alors saint Augustin , que la nouvelle des désastres de Rome était venue frapper de stupeur dans sa solitude d'Hippone. — « Priam, ajoutait-il, fut massacré aux pieds de ses dieux domestiques, tandis qu'à Rome on a vu des barbares choisir les plus grandes églises pour y mettre plus de monde à l'abri de leurs cruautés, ordonner qu'on n'y tuât personne, qu'on n'en tirât personne, y conduire môme des infortunés pour les sauver, et n'en faire sortir aucun pour le perdre. Tout cela, disait le grand évôque, avec le sentiment d'une douce consolation, doit être attribué au nom de Jésus-Christ et au temps favorable du Christianisme *. »

Le pillage de Rome dura trois jours, puis Alaric se dirigea vers la Campanie ; mais le retentissement qu'eut cette dévastation de la capitale du monde se prolongea longtemps. On vit dans cette immense catastrophe l'accomplissement des prophéties de l'Apocalypse, contre la grande prostituée avec laquelle les rois de la terre s'étaient corrompus, qui était assise sur sept collines, vêtue de pourpre et d'ècarlate, ivre du sang des saints et des martyrs de Jésus-Christ, et dont'le nom était Mystère \ Saint Augustin écrivit son livre de la Cité de Dieu pour répondre aux reproches des païens, qui attribuaient à la foi évangélique les malheurs et la décadence de l'empire; et saint Jérôme fit entendre,

1 Voir les premiers chapitres de la Cité de Dieu.

2 L'Apocalyp. XVII. — \, %, 3, 5, 6, 9.

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près de la grotte de Jérémie, des lamentations nouvelles. Il préparait son commentaire sur Ezéchiel, lorsque le bruit de la prise de Rome vint arrêter sa plume.

« Voilà que tout à coup on m'a annoncé, s'écrie-t-il, la mort de Marcelle, celle de Pammaque, la prise de Rome et le sommeil éternel de beaucoup de nos frères et de nos sœurs. Et j'ai été si consterné et si stupéfait, que les jours et les nuits je ne pouvais songer qu'au salut de tous, je ne pouvais que me considérer captif, moi aussi, de la captivité des saints, et il m'était comme impossible de proférer une parole avant d'avoir obtenu des nouvelles plus certaines. En attendant, je flottais avec anxiété entre le désespoir et l'espérance, et souffrais cruellement des maux qui affligeaient mes frères ! Alors, en effet, que j'ai vu éteinte la plus éclatante lumière du monde, alors que j'ai vu la tête de l'empire romain abattue, ou, pour mieux dire, l'univers entier mourant de la mort d'une seule ville, je me suis tu et me suis humilié, je suis resté muet loin des hommes de pien, comme le prophète ; mon cœur a bondi dans ma poitrine, et dans ma méditation j'ai brûlé de mille feux \ »

Des milliers de Romains fuyant la captivité se répandirent par tout l'univers connu; il en vint surtout en Palestine, et l'obscure Bethléem vit à ses portes d'illustres mendiants, jadis comblés de toutes sortes de richesses *. Cettè désolation, qui s'étendait ainsi au loin comme un présage de ruine, devint pour saint Jérôme

1 Ce sont les premières paroles du commentaire sur Eiéchiel, adressé à la vierge Eustochie.

* Hieron., Epist. ad Gaudentium.

un nouveau motif d'engager les vierges à garder la virginité. « Qui épouseriez-vous ? leurcriait-t-il, ceux qui fuient le danger, ou ceux qui combattent ? Prenez garde que le son rauque de la trompette ne retentisse à vos oreilles, au lieu d'épithalame ; prenez garde qu'au lieu des matrones qui devraient vous conduire au lit nuptial, vous n'ayez autour de vous que des pleureuses *. »

On sent, en écoutant les accents de cette âme ardente, toutes les palpitations qui durent alors agiter le monde. Le dernier coup était, en effet, porté à l'ordre politique dont Rome avait été le centre. Rome ne devait plus régner par la force, et cependant elle devait régner encore, mais au nom seulement de la vérité et de la justice. Il semble qu'il lui ait été donné de s'élever toujours au-dessus des empires, et de marcher à la tête des peuples.

Terrarum dea gentiumque Roma Cai par est nihil et nihil secundum 2

Rome, en effet, ne nous y trompons pas, avait conservé tout son prestige. Lorsque Théodose vint à Rome en l'an 389, un orateur Gaulois, Latinus Pacatus, s'écriait en présence du sénat : « Heureux que je suis d'être venu de si loin î 0 fatigues bénies ! Quel bonheur je leur dois ! Quelles joies sont les miennes ! Que de merveilles je raconterai à mon retour dans les Gaules! comme je serai entouré et quelle admiration

1 Hieron., ad Ageruchiam.

3 Martial, Epigramm. XII, 8.

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lorsque je dirai : J'ai vu Rome et j'ai vu Thèodose ! »

Sous l'emphase du rhéteur, il est impossible de méconnaître ici un sentiment vrai. Voir Rome et avoir vu Rome étaient, en effet, le grand vœu et le grand souvenir de tout ce qui vivait alors par l'intelligence ou par la foi. Le païen Rutilius Numatianus, notre compatriote, lui aussi, n'éprouve pas, sous ce rapport, même après le passage d'Alaric, de moins vives émotions que Latinus Pacatus ; mais ce qu'il voit dans Rome c'est surtout le passé ; c'est Romulus, ce sont Vénus et Mars. Il lui semble reconnaître ces deux divinités dans toute l'histoire de la Cité-Reine, dans sa puissance à la fois et dans sa clémence, dans son habileté à dompter les peuples et à se faire ensuite aimer des vaincus. Il admire tout à Rome, la pureté de l'air, l'éclat d'un soleil que n'obscurcit jamais aucun nuage, hic perpetui soles, l'hiver s'oubliant dans les délices d'une douce température, et les merveilles de l'homme, ces acqueducs qui portent des fleuves à une hauteur qu'atteindrait à peine l' arc-en-ciel, ces thermes qui épuisent des lacs, ces fontaines dont retentit la ville entière, mais surtout il admire les temples. On s'y sent, dit-il, près du ciel :

Non procul a cœlo per tua templa sumus.

Peu de jours auparavant, saint Jérôme écrivant à la vierge Lesta, nous représentait ces temples déserts et envahis par les araignées. « Le peuple, ajoutait-il, passe devant eux avec indifférence et se porte en foule aux tombeaux des martyrs. Mais Rutilius, dominé par son imagination, les voit toujours dans leur

splendeur ancienne ; ses yeux en sont éblouis, il lui semble être en présence des dieux !

Rome, non plus, n'a rien perdu pour lui de sa gloire, et le rhéteur Aristide ne la célébrait pas avec plus d'enthousiasme sous Marc-Aurèle. Pour Aristide, Rome était tout dans Funivers,et César était tout dans Rome. Pour Rutilius, s'il n'y a plus de César-Dieu, il y a toujours une Rome-Déesse. Rome est toujours, à ses yeux, le plus bel empire qu'éclairent les astres ; les coursiers du soleil ne franchissent point ses limites ; Rome est la patrie de tous les peuples; elle est, à elle seule, l'univers :

Urbem fecisti quod priûs orbis erat.

Rutilius disait plus vrai qu'il ne pensait, et l'on croirait presque, en l'écoutant, entendre un disciple de la loi nouvelle, surtout lorsqu'il s'écrie : « Relève, ô Rome, les lauriers de ta vieille tête, orne ta chevelure' de fleurs nouvelles ; ce qui fait crouler les empires consolide le tien ; c'est ta destinée de renaître toujours et de croître même par le malheur.

Illud te réparât quod cœtera regoa resolvit.

Ordo renascendi est crescere posse malis.

Ainsi Rome demeurait toujours grande, même aux yeux des dévots de l'antiquité, et ils ne pouvaient la quitter sans attendrissement. Rappelé dans les Gaules par les calamités qui pèsent sur ce vaste pays, Rutilius a besoin de se dire que plus la patrie est malheureuse plus elle est digne de respect et que c'est d'abord aux

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toits de ses aïeux qu'on doit ses larmes. Et cependant il tarda à se mettre en route, sérum iter. Peut-on sitôt se priver des biens qu'on rencontre à Rome 1 s'écrie-til, on ne trouve jamais long ce qui plaît toujours.

Et il embrasse les portes, il franchit, comme malgré lui, le seuil sacré ; retenu sur le Tibre, il promène ses regards émus sur la ville et jouit encore avec bonheur de cette région aimée. Le jour tombe et il croit voir encore ; il croit entendre les cris du cirque ; il s'unit de loin aux applaudissements des spectateurs.

Oh! combien sont différentes les impressions de Prudence î ce n'est pas dans les théâtres qu'il voit la foule, c'est près de la tombe du grand apôtre, au pied du Vatican; c'est au baptistère du Latran où l'eau sainte coule sur le front des catéchumènes. « Combien sont-ils donc, dit-il, ceux qui ne rejettent pas avec dégoût la vieillesse infecte de Jupiter et de son temple? »

Rutilius suppliait Rome de relever sa tête affaiblie, de la parer de nouvelles couronnes. Prudence voyait la vieillesse de cette reine du monde disparaître sous une nouvelle et blonde chevelure. Tandis que tout meurt, lui disait-il, toi, tu rajeunis. Les jours s'allongent devant toi et l'avenir te présente tout un autre âge :

Longa dies aliud patit œvum.

Rutilius, ne pouvant se détacher du souvenir des Césars, rappelait les Assyriens, les Mèdes, les Parthes vaincus et soumis. Prudence voyait la Rome nouvelle étendre son empire jusqu'au Pôle :

Jara super astra poli terrenum extendere regnnm.

Les papes Innocent, Zosime, Boniface, Célestin, Sixte, s'efforcèrent de guérir les plaies saignantes qu'avait causées le passage d'Alaric; et le lendemain d'une ruine qui semblait devoir les atteindre, ils méditaient déjà la conquête spirituelle des nations les plus éloignées. Célestin envoya Pallade , diacre de l'Église romaine, évangéliser l'Ecosse ; Sixte III confia à saint Patrice l'apostolat de l'Irlande. Ainsi la religion était restée sauve sous les décombres des monuments de l'empire, et aucune secousse ne pouvait l'ébranler. Que d'ennemis cependant se multiplient sous ses pas, ennemis souvent plus à craindre que les hordes d'Alaric! Après Arius, Nestorius, Eutychès, apparaît Pélage. C'est dans Rome môme qu'il prétend lutter avec l'Église. Venu de la Grande-Bretagne dans cette capitale du monde chrétien, il s'y était voué à la vie monastique; mais, entraîné par l'impétuosité de son caractère, il s'exagéra les forces de l'homme, et ne comprit pas la nécessité d'un secours divin pour le soutenir au milieu des périls qin le menacent sans cesse du berceau à la tombe. Pélage quitta Rome, ainsi que Célestius, son disciple, au moment de l'approche des Goths, et ils se retirèrent tous les deux en Afrique. Mais là, de pieux, d'infatigables évêques veillaient à la garde de la foi. La doctrine de Pélage y souleva partout des contradicteurs ; elle fut condamnée à Diospolis, à Carthage, à Milève, et le pape Innocent confirma, par son anathème, l'anathème des conciles. Pélage dissimula alors sa pensée sous le voile de rétractations captieuses. Il envoya Célestius à Rome, et supplia Zosime, successeur d'Innocent, d'examiner son symbole et de lever l'excommunication dont il

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avait été frappé. Zosime donna jour à Gélestius pour comparaître devant lui dans l'église de Saint-Clément, au mont Cœlius. L'hérétique comparut une première fuis; niais il ne revint pas. Avant le jour indiqué pour une seconde comparution, il quitta Rome et s'enfuit comme un coupable.

L'église de Saint-Clément au mont Cœlius existe encore. C'est, après Sainte-Agnès de la voie Nomentane, la plus ancienne basilique chrétienne de Rome, et elle a conservé fidèlement sa disposition première. On y reconnaît avec un pieux respect V atrium où se tenaient les catéchumènes, le chœur des chantres entouré de son balustre de marbre , les trois ambons destinés à la lecture des leçons, de l'Épitre et de l'Évangile ; le premier est tourné vers le peuple, les deux autres sont tournés vers l'autel. Derrière le chœur s'élèvent les marches du sanctuaire, et, au milieu du Saint des saints, l'autel, ayant au-dessous de lui la confession avec les corps des martyrs, et au-dessus le ciborium qui le couvre de son ombre comme un diadème, umbraculum altaris. L'abside était occupée par les stalles des prêtres, et on remarque au fond une chaire épiscopale. Cette chaire de marbre est antique; peut-être est-ce celle-là même dans laquelle siégea saint Zosime.

La liturgie romaine se formula, au cinquième siècle, a peu près telle qu'elle est parvenue jusqu'à nous. Le plus ancien sacramentaire connu est attribué à saint Orélase, qui monta sur le trône en 492 ; mais chacun de ses prédécesseurs avait déjà disposé de l'ordre de quelqu'une de nos cérémonies. Zosime avait ordonné aux' diacres de porter sur leur bras gauche des pâlies

de lin, qui plus tard ont été appelées manipules, et c'est à lui que .remonte la bénédiction du cierge pascal. On inscrivait sur ce cierge le chiffre de Tépacte, celui de l'indiction et Tannée de l'incarnation de Jésus- Christ. Gélestin I er introduisit l'usage de chanter les psaumes de David avant le sacrifice de la messe, tandis qu'auparavant on ne les chantait qu'à l'offertoire et à la communion.

Simplicius établit des prêtres semainiers à Saint- Pierre, Saint-Paul et Saint-Laurent pour l'administration des sacrements, à toutes les heures du jour et de la nuit. Enfin saint Gélase composa des oraisons, des hymnes et des préfaces, et substitua à la fête impure des Lupercales, la pieuse solennité de la Purification de la Vierge.

Parmi les pontifes de cette époque, si remarquables parleurs vertus, et qui nous apparaissent tous la tête couronnée de l'auréole des saints, il en est un surtout qui a laissé de profonds souvenirs dans l'histoire ecclésiastique. Saint Léon le Grand, car la religion et le monde ont réuni sur lui tous leurs titres, était originaire de Toscane, et remplissait une mission dans les Gaules lorsqu'il fut élu pour succéder à Sixte III, en 440. Les Romains préférèrent rester près de deux mois sans pasteur plutôt que d'en choisir un autre. Doué d'une élégante et facile élocution, qui rappelait, sinon le tout -puissant entraînement des Tertuliien et des Jérôme, du moins l'onction et la grâce brillante de la parole d'Augustin, Léon ne négligeait aucune occasion d'instruire le peuple de Rome et de soutenir son courage par la méditation des mystères , au milieu des calamités qui l'affligeaient. Lorsque Attila, chassé des

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Gaules, descendit en Italie, l'effroi fut général. Aquilée mise à feu et à sang, Milan, Vérone, Mantoue, Plaisance, affreusement saccagées, marquèrent bientôt, comme autant de bûchers éteints, la marche du triomphateur. Devant lui les populations fuyaient ; elles demandaient à la mer un peu de sable que ne pût atteindre le fléau de Dieu, Alors saint Léon se présente comme le protecteur des faibles ; il s'avance comme un envoyé du ciel qui promet et qui menace; et, devant lui, Attila se retire ; il semble que la force de son bras soit brisée : désormais sa gloire est à son terme, et la mort l'attend à quelques pas de là au milieu des joies de son mariage.

Mais aussitôt Genséric le remplace dans sa mission de vengeance. D'affreux crimes avaient été commis à Rome. Alors, dans le palais des Césars régnait le stir pide Valentinien III, se consolant de la perte de ses provinces par des parties de débauches, et laissant à Aétius le soin de la gloire de l'empire. Or, un jour Aétius, calomnieusement accusé, fut massacré dans le palais par la main de Valentinien; puis la femme de son dénonciateur, du patrice Maxime, fut outragée ; et Valentinien reposa tranquille sous les voûtes qui avaient couvert de leurs ombres les orgies de Tibère et les voluptés sanglantes de Néron. Mais Maxime veillait, la haine dans le cœur : il ameute ses partisans, il soudoie des sicaires; et, le 17 mars 455, pendant que l'empereur se promenait au champ de Mars, il tomba percé de coups. Ce n'était pas encore assez d'horreurs; il fallut qu'Eudoxie, la veuve de Valentinien, épousât Maxime, son meurtrier; il fallut qu'elle entendît la confidence de son crime; mais

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