CHAPITRE VI
Objectât mê, Borna, tuas spcctve ruinas!
JBiftas Stxtics.
Quelques prêtre», l'Évangile à la main, assit sur Je* ruine», ressuscitaient la société au milieu <le«
CRATf.AUBKU*n.
SIXIÈME SIÈCLE
Le règne de Théodoric fut un bienfait pour l'Italie, après les secousses qui l'avaient ébranlée. Ce prince avait de nobles inclinations, et, à l'énergie de sa race, se joignait chez lui une sage tolérance et une haute estime pour les talents et la vertu, dans quelque rang qu'ils se trouvassent. Au lieu de semer les ruines sur son passage, comme Alaric, Attila, Genséric, il édifia des monuments, protégea les arts, et Cassiodore nous a conservé, dans son pompeux latin, un témoignage irrécusable de l'admiration que causèrent au roi des Goths les merveilles de Rome : Qux tantum visentibus conferunt stuporem ut aliarum civitatum possint miracula superari.
Quoique Théodoric fût arien, on le vit respecter les églises catholiques ; il maintint d'ailleurs les lois anciennes, mais laissa l'armure des Barbares pour revêtir
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la toge des Romains. Aussi son entrée à Rome, en 500, fut-elle signalée par les applaudissements de la population entière. Ce fut alors qu'il rencontra Boëce et qu'il se l'attacha, ainsi qu'il fit plus tard pour Cassiodore.
Anicius-Manlius-Torquatus Boetius appartenait aux antiques familles dont il portait les noms. Il avait passé sa jeunesse à Athènes et s'était fait connaître dès lors par de savantes traductions latines de Platon, d'Aristote, d'Archimède et d'Euclide. Revenu à Rome, sa patrie, il fut élu consul en 485, à l'âge de trentedeux ans. En 500, ses deux fils furent consuls ensemble, et lui-même fut choisi pour haranguer Théodoric au milieu du sénat. Ces glorieux souvenirs le consolaient encore dans sa prison, vingt-cinq ans après. Lorsque, accablé sous le poids du malheur, les plaintes s'échappaient de sa bouche, il lui semblait aussitôt entendre la Fortune qui lui disait :
« Est-il aucun événement, quelque triste qu'il soit, qui puisse vous faire oublier ce jour heureux, ce grand jour où vos deux fils, élus consuls en même temps, furent conduits chez vous environnés de sénateurs, au milieu de mille cris d'allégresse ; ce jour où, assis dans les premières places du sénat, ils vous entendirent prononcer le panégyrique du roi avec une éloquence qui vous attira les applaudissements les plus flatteurs et les mieux mérités?... Vous eûtes lieu alors de vous louer de la Fortune, puisqu'elle vous témoignait la prédilection la plus marquée, en vous faisant une faveur qu'elle n'a jamais faite à aucun autre homme. Voulez-vous donc maintenant compter à la rigueur avec elle *? »
1 De Consolatione Phtiosophiœ, lib. II.
Boece était à la fois théologien, philosophe, mathématicien et musicien habile. On le citait comme le personnage le plus distingué de Rome ; et, lorsque Gondebaud, roi des Burgondes, voulut visiter cette antique capitale, ce fut Boëce qui fut chargé par Théodoric de lui en faire admirer les merveilles. De toutes ces merveilles, deux seulement parurent frapper Gondebaud : deux horloges. Sur l'une d'elles, l'aiguille marquait l'espace du jour, et les heures étaient indiquées par une ombre légère; dans l'autre, pour ne rien devoir aux astres, on avait obtenu de la circulation de l'eau qu'elle rendît compte des mouvements du ciel Gondebaud voulut avoir des horloges semblables ; il en demanda à Théoderic, et Théodoric s'adressa aussitôt à Boëce.
« La connaissance des quatres branches des mathématiques, lui écrivit-il, t'a facilité l'entrée dans les voies les plus secrètes de la science mécanique qui s'appuie sur elles. Il n'est rien qui puisse résister à la puissance de la mécanique ; elle familiarise avec les miracles, et sait montrer comme faciles des choses que les hommes ne peuvent s'attendre à voir, et qui leur font douter de leur propre vue lorsqu'ils les voient. La science mécanique sait soulever les eaux et les faire retomber à son gré ; elle mesure et dirige l'activité du feu ; elle enfle les orgues d'un souffle artificiel pour leur faire exécuter avec art les airs les plus harmonieux... Elle forme, à l'aide de l'airain, des taureaux qui mugissent, des serpents qui sifflent, et des oiseaux qui apprennent comme à reprendre leur voix naturelle et à charmer par la douceur de leurs chants... »
• Cassiodori variarum, lib. I, ep. 45.
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« Tu as, nous le savons, étudié tout cela avec beaucoup de soin. Fais-nous donc, aussitôt que posssiblc, ces deux horloges, afin que ton renom parvienne là où ne peut aller ta personne. Que les nations étrangères apprennent par toi que nous possédons des nobles égaux en mérite aux auteurs les plus célèbres. Combien de fois ces peuples ne refuseront-ils pas de croire à la réalité des objets qu'ils auront sous les yeux ? Combien de fois ne prendront-ils pas ces choses réelles pour les illusions d'un songe ? Et lorsqu'ils seront enfin revenus de leur stupeur, comment oseront-ils se dire et se croire égaux à nous, chez lesquels ils savent qu'existent des savants capables de telles œuvres ? »
Le style emphatique de cette lettre ne fait que mieux ressortir l'importance que Boëce s'était acquise par ses talents et par son caractère. L'austérité de sa vie rappelait à la fois l'ancien Romain et le chrétien dévoué. Gendre de Symmaque, personnage consulaire aussi vénérable par lui-même que par les hautes charges qu'il avait remplies, toutes les vertus semblaient être réunies dans cette famille. Proba, l'une des filles de Symmaque, avait embrassé la virginité et était en correspondance habituelle avec saint Fulgence ; Galla, une autre de ses filles, recevait tous les jours douze pauvres à sa table, et elle consacra tous ses biens à la fondation d'une église et d'un hôpital. La première femme de Boëce, Elpis, avait laissé un grand renom de beauté, de piété et de talent poétique ; on lui attribue les hymnes de la fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Sa seconde femme, Rusticienne, fille de Symmaque, distribua aux malheureux tout ce qu'elle
possédait, lors du siège de Rome par Totila, et se vit réduite à mendier à son tour. Quant à Boëcc,en même temps qu'il suffisait à tous ses devoirs d'homme politique,on le voyait commenter les Catégories d'Aristote, et défendre la pureté du dogme catholique contre Nestorius, contre Eutychès, et, en dernier lieu, contre Arius. Son ouvrage sur la Trinité coïncida avec les mesures prises par l'empereur Justin à l'égard des hérétiques,mesures qui irritèrent profondément Théodoric, arien lui-même, et protecteur naturel de ses coreligionnaires. Aussi peut-on croire que la publication de cet ouvrage ne fut pas étrangère à la catastrophe de Boëce. Lorsqu'il l'écrivit toutefois, il était déjà en prison, accusé de haute trahison par des courtisans auxquels il reprochait les malheurs publics. Symmaque, son illustre beau-père, fut également jeté dans un cachot, sous le vain prétexte d'avoir voulu soutenir les prétentions du sénat contre l'autorité de Théodoric.
Ce fut alors, et en présence de la mort, que Boëce écrivit son beau livre de la Consolation de la Philosophie. La philosophie n'était pas pour lui la lumière comme pour tant d'autres ; elle n'était que l'aurore de la véritable lumière, veri prxviam luminis; et il allait tracer le tableau des récompenses destinées aux élus, lorsque les bourreaux vinrent l'interrompre. 0 hommes! fuyez le vice, pratiquez la vertu 1 ; telles furent ses dernières paroles ; et il alla, sans doute, recevoir au ciel les récompenses dont il eût voulu pouvoir révéler toute la grandeur à la terre. Boëce fut étranglé à Pavie, en 524, à
1 De Consolationc Philosophiœ, in fine.
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l'âge de soixante-dix ans; Symmaque fut mis à mort Tannée suivante.
Cependant Théodoric avait envoyé le pape Jean à Constantinople, afin d'obtenir de l'empereur la révocation des ordonnances portées contre les hérétiques. —Je ne vous promets point de faire ce que vous me demandez, avait répondu le pontife, ni même de me porter votre interprète. — Mais Théodoric ne l'avait pas moins fait embarquer pour Constantinople, avec menace. Les ordonnances ne furent pas révoquées, et le pape Jean, emprisonné à son retour à Ravenne, mourut de faim et de soif dans son cachot ( 27 mai 526) .
Ainsi Théodoric, devenu inquiet et soupçonneux avec l'âge, ternit en quelques jours l'éclat d'une belle vie. A partir de ce moment, d'affreux remords le poursuivirent. Un jour, au lieu de la tête d'un poisson qu'on avait servie sur sa table, il lui sembla voir la tête sanglante de Symmaque, et il tomba dans une agitation que rien ne put calmer. Sa mort suivit de près celle de ses victimes *.
L'église fondée par Galla, fille de Symmaque, existe encore à Rome, où elle fut longtemps connue sous le titre de Sainte-Marie in Porticu, à cause du portique d'Octavie qui l'avoisine. Aujourd'hui, elle porte le nom de sa fondatrice *. On y vénérait autrefois une image miraculeuse de la Vierge qui fut donnée par les anges
1 Àmalasonle, fille de Théodoric, lui fit ériger un tombeau près de Ravenne. Ce tombeau, en forme de rotonde, est une imitation en petit du môle d'Adrien. Les cendres de Théodoric y étaient placées dans un sarcophage de porphyre.
» L'hospice de Sainte -Galla a été considérablement augmenté et doté par la famille Odescalchi.
à sainte Galla, au rapport de saint Grégoire; cette image a été transportée à Sainte-Marie in Campitelli. L'église de Sainte-Galla occupe remplacement de la demeure de la sainte, qui était aussi celle de Symmaque et peut-être celle de Boëce. C'était donc là, entre le théâtre de Marcellus et le portique d'Octavie, au pied du Capitole et de la roche Tarpéienne, que ces deux vieux Romains se consolaient de la décadence de la cité impériale, en voyant la cité chrétienne lever noblement la tête du sein des ruines, conquérir par la parole ceux qui l'avaient conquise parles armes, et étendre une seconde fois la domination romaine sur le monde.
Aujourd'hui le théâtre de Marcellus est devenu le palais d'un prince; le portique d'Octavie, dépouillé de ses temples, de ses statues, de la belle Vénus et de l'Apollon citharède, sert d'abri aux marchands de poisson : et la demeure de Galla et de Symmaque est tout à la fois une église et un hôpital. Rome païenne ne songeait qu'aux jouissances du riche; Rome chrétienne a toujours une consolation et une larme pour les douleurs du pauvre.
La mort de Théodoric replongea dans l'anarchie les provinces italiennes. Pendant quelques années sa fille Araalasonte occupa dignement sa place ; mais, jaloux du pouvoir, Théodat la fit étrangler, sous prétexte d'adultère. Ce drame affreux s'accomplit dans une île, au milieu du lac Bolsène. Peu d'années après Théodat fut à son tour détrôné et mis à mort comme un lâche; puis Vitigès et Totila sé virent réduits à disputer pied à pied les anciennes conquêtes des Goths à l'active habileté de Bélisaire.
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Bans cette désorganisation progressive, tous les liens sociaux finirent par se briser. Il n'y eut plus de droits reconnus, plus d'attributions fixes ; le respect dont le pouvoir était autrefois environné s'éteignit dans les masses ; et, sans l'autorité de la religion, qui ralliait encore les âmes dans une foi et une espérance communes, il n'y aurait plus eu dans le monde que des êtres isolés, souvent ennemis, mais de société nulle part. Lorsqu'il arrive de ces époques de fractionnement et d'individualisme, une souffrance profonde travaille l'humanité. Alors on voit ceux qui sentent en eux-mêmes l'amour de l'ordre, et qui ont assez d'énergie pour résister aux influences dissolvantes qui les entourent, se rechercher, s'assembler et s'unir les uns aux autres par des liens d'autant plus étroits que l'anarchie autour d'eux est plus grande. Jamais les associations ne se multiplient en plus grand nombre que dans ces jours où le pouvoir est incertain ou contesté. On cherche à se protéger mutuellement, alors qu'on ne voit plus de protecteur à sa tête ; on sent davantage le besoin de lever ensemble les mains au ciel, et de s'abimer ensemble dans la contemplation des jugements de Dieu, alors que le monde ne vous offre plus que désolation et que ruine.
Ne nous étonnons donc point que ce soit durant les années d'épreuves du sixième siècle que les institutions monastiques aient commencé à fleurir en Occident.
Saint Benoît, dont la règle a servi de modèle à toutes les autres, était né en 480 aux environs de Norcie, dans la province de Spolette. Ses premières années s'écoulèrent à Rome, où son père occupait un rang
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élevé. On montrait encore, du temps de Mabillon, quelques vestiges de la maison qu'il habitait près de Saint-Benoît in Piscinula. L'impression que Rome, ses plaisirs, ses jeunes gens corrompus produisirent sur Benoît, fut toute différente de celle qu'ils avaient produite sur Jérôme, et qu'Augustin avait ressentie à Carthage. Ce n'est pas de la sédution qu'il éprouve, c'est du dégoût. Tout jeune encore, il prend la fuite ; il parvient même à se dérober à sa nourrice, dont la vigilance maternelle avait d'abord surpris sa pensée ; et seul, errant loin de la ville, il cherche quelque lieu écarté, quelque retraite sauvage, où ne puisse arriver le bruit des hommes. A vingt milles de Tibur s'élève une montagne au pied de laquelle l'Anio s'élargit comme un lac ; elle est déserte, couverte de broussailles, et sur son sommet s'ouvre une grotte basse et étroite dans la paroi abrupte du rocher. Tel était le lieu que Benoît choisit pour sa demeure ; il y vécut plusieurs années, vêtu de peaux de bêtes, et s'en remettant à Dieu du soin de sa nourriture. Qu'est-ce que ce genre de vie ? dira-t-on ; un effet de la simplicité d'un esprit faible ou de l'exaltation d'un fanatique; et l'on sourira de pitié, deridetur justi simplicitas \ Eh bien î cette simplicité du juste attira à Benoit l'admiration et les hommages, parce que tout homme qui est puissant sur lui-même est puissant sur les autres ; parce que ce n'est pas sans de longues méditations et des épreuves étranges à nos yeux, que l'on obtient d'en haut de ces pensées qui vivent des siècles. La foule accourait donc à Sublac, autour de la
1 Sanct. Gregor., cap. XII, in Job,
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grotte sacrée de Benoît. Equitius et Tertullus, tous les deux sénateurs romains, vinrent lui confier leurs fils Maur et Placide ; et il fallut construire douze monastères 1 pour recevoir tous les hommes lassés du monde qui venaient se ranger sous sa loi. De Sublac, Benoît passa au mont Cassin, où il promulgua cette règle admirable qui a survécu aux lois de tous les empires, a peuplé l'Europe de religieux, cultivateurs, littérateurs, médecins, érudits, et aidé si puissamment à la civilisation du monde.
Vers la fin de ce même sixième siècle, un autre homme, simple, lui aussi, comme les justes, croyant aux visions surnaturelles, aux révélations et aux miracles, Grégoire le Grand, passant à Rome sur le marché aux esclaves, en vit plusieurs de formes remarquables qui attendaient des acheteurs. Il demande quelle est leur patrie. — C'est l'île des Bretons. — Leur religion ? — Ils sont païens. — Et, pénétré aussitôt d'une charité dévorante, Grégoire choisit quelques moines et les envoie convertir l'île des Bretons. Ces moines partent ; la langue des peuples qu'ils ont mission de convertir leur est inconnue ; à peine môme pourraient-ils déterminer la position géographique de cette île lointaine. Elle est aux extrémités de la terre,
1 Les douze monastères fondés par saint Benoit à Sublac étaient; io la Sainte-Grotte ; 2° Saint-Cosme et Saintr-Damien, aujourd'hui Sainte-Scholastique ; 3» Saint-Ange après le lac; 4<> Sainte-Marie, depuis Saint-Laurent ; 8° Saint-Jérôme ; 6° Saint-Jean-Bapliste ; 7» Saint-Clément; 8° Saint-Biaise, depuis Saint-Romain; 9° SainU Michel au-dessus de la grotte; 10° Saint-Victorin au pied du mont Porcaire; 11° Saint-André; 12° la Vie-Éternelle, aujourd'hui le Val- Saint. La plupart de ces monastères n'existent plus.
HOME CHRÉTIENNE
ad fines terrœ, voilà tout ce qu'ils savent ; et ils marchent devant eux comme s'ils avaient une étoile pour les guider. Deux ans après leur départ, l'Angleterre était acquise à la foi chrétienne. Voilà les œuvres de la simplicité des justes ! les profonds calculs de la raison n'en firent jamais autant. Il y a entre Dieu et l'homme un mystère que toute la science des philosophes ne sondera jamais.
Les traces de saint Benoit et de saint Grégoire le Grand sont trop profondément empreintes dans le monde pour qu'on ne recherche pas avidement les souvenirs qui les rappellent. Ces souvenirs sont vivants encore à Rome, à Subiaco, à Vicovario, où Benoît chercha vainement à reformer un monastère, et au mont Cassin.
A Vicovario, on voit encore les cellules creusées dans la pierre, et le réfectoire où se rompit le vase empoisonné que des religieux corrompus présentèrent au saint. A Subiaco, l'ancienne Sublac, il ne reste plus que deux monastères des douze qu'avait construits saint Benoît, le Sacro-Speco et Sainte-Seholastique. La montagne, sans cesse visitée par les pèlerins, n'offre plus ces abords difficiles qui la firent préférer par le pieux anachorète. Un sentier dessiné parmi les rochers et la verdure, d'où l'on entend le bruit des cascades de l'Anio, et qui semble parfois comme suspendu sur le cours du fleuve, vous conduit d'abord à Sainte-Scholastique, curieux monument avec ses cloîtres en ogive et les caractères divers de son architecture ; puis vous reprenez votre marche, et bientôt apparaît au-dessus de votre tète le vaste couvent qui a été élevé devant la grotte sanctifiée par Benoît : il
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Sacro-Speco. En gravissant cette côte embellie par tous les prestiges de la nature, je songeais moins aux riants paysages qui l'environnent qu'à la vie extraordinaire de celui qui l'a rendue célèbre ; j'éprouvais quelque chose de cette joie sainte de Mabillon lorsqu'il approcha de la demeure du fondateur de son ordre : Non sine gestientis animi gaudio tritam a beatissimo pâtre atque sanctis hominibus viam incessimus *.
A Subiaco, tout parle de saint Benoît. La grotte qu'il habita, longue comme une stature d'homme, mais un peu moins haute *, s'ouvre encore derrière l'autel d'une petite chapelle souterraine. A quelques pas de là, est le champ d'épines sur lequel il se roula pour éteindre en lui le feu des passions. Au-dessus du rocher était le monastère de Romain, de ce religieux qui descendait chaque jour à Benoît un peu de pain à l'aide d'une corde et d'une clochette. Sur la rive opposée de l'Anio, quelques vestiges indiquent, assure-t-on, la demeure de Florent, prêtre impur, qui envoya des courtisanes tenter la vertu des nouveaux moines. Qe fut la haine de ce prêtre qui décida saint Benoît à quitter Subiaco et à aller chercher un asile sur une autre montagne, au-dessus de la petite ville de Cassinum. Cette montagne était dominée par un temple d'Apollon et par un bois où le peuple allait faire des sacrifices. Saint Benoît abattit les arbres et le temple, et construisit deux oratoires, l'un dédié à saint Martin,
1 Mabillon, Musœum italicum. C'est an mois de décembre 1685 que ce pieux et savant Bénédictin accomplit le pèlerinage de Subiaco.
3 Staturd hominis non longior, paulô minus alla. Ce sont encore les paroles de Mabillon.
l'autre à saint Jean, à la place des autels des idoles. La tour édifiée par lui et les deux petites chambres qu'il occupa existent encore à l'entrée du couvent \ Totila vint y visiter l'homme de Dieu en 542, et entendit alors de sa bouche la prédiction de ses conquêtes et de sa mort. Pouvons-nous enfin oublier que dans ce même monastère vécut et mourut Carloman, fils de Charles Martel ; et que Ratchis, roi des Lombards, y prononça ses vœux de religion entre les mains du pape Zacharie, tandis que sa femme et sa fille se retiraient au couvent voisin de Piombarole.
Les deux principales abbayes de Bénédictins de Rome sont Saint-Paul hors des murs et Saint-Calixte. La science et la vertu sont empreintes chez les enfants de saint Benoit d'un caractère particulier de modestie et de bienveillance. Quelque part que vous les rencontriez, ce sont pour vous comme d'anciens amis dont la conversation respire une douce familiarité et une cordialité pleine de franchise, familiaritate duices et simplicitate aperti *.
1 Quelques auteurs ne voient cependant dans cette tour et dans les petites chambres où l'on croit qu'habita saint Benoît, qu'un reste des constructions de l'abbé Petronax au huitième siècle. Dans tous les cas, elles auraient été édifiées au lieu môme de l'habitation du saint. On lit dans la principale de ces chambres l'inscription suivante : Pars superior antiquissimœ turris in quà S. P. Bene- Mctus cœlestibus visionibus illustratus, dùm viveret, habitabat; et in ed angelorum concentus, odoris fragrantiam ac lucis immensitatem ab antiquis viris in prœcipuis feftivitatibus audiri et videri solitum fuit.
7 Je ne puis mieux exprimer l'impression que les Bénédictins ont produite sur moi partout où j'en ai rencontré, en Italie, en Sicile ou en France, qu'en reproduisant les paroles mêmes de Mabillon au
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Lorsque Totila vint au mont Cassin, il n'avait pas encore conquis Rome sur les troupes de l'empereur d'Orient. Rome, sans force par elle-même, délaissée par les Césars, amoindrie parla servitude, passait d'un joug sous un antre ; et son sang, son or s'épuisaient pour satisfaire à la convoitise de ses vainqueurs. Prise par Bélisaire en 536, elle se vit aussitôt après assiégée par Vitigèset l'armée desGoths. On remarqua alors le respect des Gothspour les choses saintes. Les deux églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul, bien que situées hors des murs de la ville, demeurèrent intactes, et les offices ne cessèrent pas un instant d'y être célébrés. Le siège fut cependant long et cruel; les aqueducs furent rompus ; Rome souffrit de la disette, et Ton se vit réduit à la cruelle extrémité d'embarquer les femmes et les enfants sur le Tibre. Enfin Vitigès fut vaincu, et Bélisaire quitta l'Italie*
Mais alors apparut Totila. Son premier exploit fut la conquête de Naples ; puis il se présenta devant Rome, qui eut à subir un nouveau siège et une nouvelle famine. Les Romains demandèrent du pain, à grands cris, aux généraux de l'empereur : — Si vous ne pouvez nous donner de quoi vivre, leur disaient-ils, ouvreznous les portes ou tuez-nous. — Vous donner des vivres est impossible, leur répondait-on ; vous laisser partir serait dangereux, et vous tuer serait impie. — Dans cette extrémité, on vit un jour cinq petits enmoment où il quittait ses confrères de Rome : Erant vero eum bonis Mis patribus sermones nostri quales amantium inter sese et benevoleniium esse soient, familiaritate dulces et simplicitate aperti.
IÎOME CHRÉTIENNE.
fants se pressant autour de leur père, qui ne pouvait répondre aux cris de leur faim que par l'impuissance de son désespoir. — Suivez-moi, leur dit-il tout à coup ; les enfants le suivent avec bonheur et espérance ; mais arrivé sur un des ponts du Tibre, le malheureux s'enveloppe la tête de son manteau et se précipite dans le fleuve. On permit alors aux habitants de sortir de la ville , ou plutôt on leur en vendit la permission.
Rome ne tarda pas, d'ailleurs, à être livrée à l'ennemi par la trahison des soldats Isauriens préposés à la garde de la porte Asinaria, près de Saint-Jean de Latran (17 décembre 456). Totilay entra de nuit en faisant sonner les trompettes, pour que les habitants pussent se réfugier dans les églises. Le pillage toutefois fut permis,et les citoyens chassés de leurs demeures durent quitter la ville.Totila voulait faire de Rome un lieu de pâturage ; et Rome, la maîtresse des nations, devint alors solitaire et veuve, comme autrefois Jérusalem.Mais Totila l'avait à peine quittée, que Bélisaire y rentra et fit relever ses murailles dont une partie déjà avait été détruite. Le mur construit par Bélisaire existe encore au pied de l'Aventin et sur le Cœlius ; mais il faut remonter jusqu'à Honorius et Aurélien pour trouver l'origine du reste de l'enceinte.
Cependant, le général de Justinien s'étaot éloigné une seconde fois, Totila se présenta encore devant la capitale; il y pénétra encore par la trahison des Isauriens qui lui ouvrirent la porte Saint-Paul, et alors commença un affreux massacre de tous les Grecs qui se trouvaient dans la ville.
Il était enfin réservé à l'eunuque Narsès de mettre
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un terme à la domination des Goths en Italie. Deux fois il triompha de Totila, en 552 ; Totila fut tué à la dernière bataille; et Rome, redevenue vassale de l'empire d'Orient, se vit soumise aux vice-rois, qui, sous le titre d'exarques, commandaient à Ravenne. Le pont qui existe encore sur l'Anio, au pied du mont Sacré, est un monument du séjour de Narsès à Rome.
Nous ne tracerons pas l'histoire de l'exarchat de Ravenne, qui ne serait après tout que l'histoire de la faiblesse et de l'impuissance de quelques hommes sans nom, au milieu d'une des crises les plus violentes qui aient affligé l'humanité. Aux Huns, aux Vandales, aux Goths succédèrent les Lombards, nation impie et sacrilège, par qui les lieux saints ne furent même plus épargnés, qui remplit le ciel de martyrs et dépeupla la terre
« Qu'y a-t-il encore dans le monde qui nous puisse plaire? s'écriait saint Grégoire; nous ne voyons que tristesse, nous n'entendons que gémissements; les villes sont détruites, les forteresses ruinées, les campagnes ravagées ; la terre est réduite en solitude, et ces petits restes du genre humain sont continuellement battus par les fléaux de Dieu. Nous voyons les uns entraînés en captivité, les autres mutilés, les autres tués. Rome même, autrefois la maltresse du monde, nous voyons à quoi elle est réduite : accablée de douleurs, abandonnée par ses citoyens, insultée par ses ennemis , pleine de ruines 1 Où est le sénat ? où est le peuple? que dis-je, des hommes? Les édifices
1 Depopulati sunt agri, in solitudinem terra redacta est. (S. Greg. papa, hom. VI, l. II.)