CHAPITRE VII
Ingens ara fait.
Vmatu.
Le eeu) talent digne d« Rome est de cosquérir h monde, et d'y faire régner la iertu.
J.-J. ROUMUO.
SEPTIÈME SIÈCLE
Depuis près de trois cents ans le paganisme avait cessé de présider aux destinées de l'empire : ses temples avaient été fermés à la fin du quatrième siècle, et sans la protection d'Honorius, qui respecta en eux la beauté et la grandeur de l'art, ils auraient tous succombé dans le mouvement religieux qui accompagna et suivit le règne de Théodose. Ces vieux édifices étaient donc encore debout, mais vides, abandonnés, tristes comme des ruines. On eût dit de vastes carrières de bronze et de marbre, où les Barbares venaient chercher des tuiles d'airain, et les chrétiens des colonnes de brèche et de brocatelle pour leurs basiliques, car les augures étaient désormais sans voix et les livres sibyllins dormaient au Capitole.
Parmi ces sanctuaires de la mythologie, un grand nombre étaient célèbres ; mais l'un d'eux l'était sur-
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tout; il avait été édifié par Agrippa en l'honneur d'Auguste, et consacré à Jupiter Vengeur, à Vénus et à Mars. Les attributs de ces trois divinités, qui réunissaient entre elles l'autorité, la beauté et la force, ou peut-être, ainsi que le dit Pline, la forme convexe de la voûte de ce temple, qui semblait faite à l'image du ciel l , lui avaient fait donner, dans l'antiquité, le nom de Panthéon. Le Panthéon, construit à l'époque où les beaux -arts jetaient le plus vif éclat, se distinguait par la pureté et la majesté de son architecture, tandis que le temple de Jupiter Capitolin devait surtout sa célébrité à ses colonnes venues d'Olympie, et à son dieu, fabriqué avec le cuivre des casques des Samnites. Les monuments de la république n'avaient, en effet, très-souvent de remarquable que leur décoration intérieure. C'était la statue de Mars assis et la Vénus de Scopas qu'on allait visiter au temple de Bru tus Callaïcus ; c'était le groupe de Niobé qui faisait toute la beauté du temple d'Apollon Sosien.
Mais, sous les empereurs, le génie des arts se fit jour au milieu des préoccupations guerrières, et le Panthéon semble être une inspiration des beaux jours de la Grèce. L'opulent favori d'Auguste ne négligea rien d'ailleurs pour unir, dans cet édifice, l'éclat des décors à la beauté de la forme. Des colonnes de granit, d'une seule pièce, et de cinquante-six palmes de hauteur, furent apportées de la Thébaïde pour soutenir le fronton. Au fond du péristyle on admirait les statues d'Agrippa et d'Auguste, et d'élégants bas-reliefs représentant les ustensiles des sacrifices. L'intérieur du temple,
1 Quod formd cunvexâ fasligicUum cœli similitudinem aeceperat.
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en forme de rotonde, était éclairé par une ouverture circulaire, pratiquée au centre de la coupole ; disposition habile, qui, dans le temple de Dieu, ne laissait venir le jour que d'en haut. Le pavé était de granit et de porphyre ; un revêtement de marbre couvrait partout la nudité du mur, et des caissons d'argent et de bronze doré ornaient la voûte.
Le Panthéon fut plusieurs fois restauré sous les empereurs païens ; car plusieurs fois il eut à souffrir des incendies, et puis l'âge l'avait délabré, s'il faut en croire une inscription gravée sur son architrave par Septime Sévère, Pantheum vêtus ta te corruptum. Le monument d'Agrippa ne comptait alors que deux cent vingtquatre ans d'existence ; il en compte aujourd'hui plus de dix-huit cents, et sa vieillesse ne menace pas encore ruine.
Or, au commencement du septième siècle, le pape Boniface IV sollicita de l'empereur Phocas l'autorisation de consacrer le Panthéon au culte du vrai Dieu, et, cette autorisation ayant été accordée, la porte de bronze du temple de Jupiter Vengeur se rouvrit pour laisser passer les ossements des martyrs recueillis dans tous les cimetières de la ville. On en avait rempli trentedeux chars qui les transportèrent solennellement à leur nouvelle demeure, le 13 mai 610. «Je vois, a écrit de Maistre, je vois le Christ entrer dans le Panthéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre suivi des Grands de son empire dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect, tous ces dieux-hommes disparaissent devant I'Homme-Dieu. Il sanctifie le Panthéon par sa
présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait; toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité. Dieu règne dans le sanctuaire comme il règne dans le ciel, au milieu de tous les saints. » (Du Pape, Conclusion.)
Le fronton du Panthéon représentait autrefois Jupiter terrassant les Titans. Jamais peut-être l'allégorie ne fut plus frappante que dans cette journée mémorable, où le temple des démons fut placé sous l'invocation des martyrs et de la Vierge. Le Panthéon devint alors Sainte-Marie-aux-Martyrs, Sancta Maria ad Martyres.
Vers la même époque, un autre monument antique, situé au pied du Palatin, et que plusieurs érudits croient être le temple de Vesta, où était gardé le Palladium, fut également converti en église, et dédié à saint Théodore d'Amasie, martyr dans le Pont *. Près de là était la caverne des Luperques, consacrée à Pan par Évandre. Mais les Lupercales étaient abolies, et la foule, au lieu de se porter à la caverne de Pan, se porta à Saint-Théodore. On y conduisit les enfants attaqués de scrofules, et la fête impure du paganisme se trouva transformée en un pieux pèlerinage. L'église de Saint-Théodore a subi plusieurs restaurations, d'abord, en 774, sous Adrien I er , puis, en 1674, sous Clément X ; mais la forme et la disposition anciennes en ont été fidèlement conservées.
Cependant Rome continuait d'être soumise aux em-
1 Suivant M. Ampère, le temple de Vesta s'élevait sur remplacement de l'église actuelle de Sainte-Marie-£t'6eraf riee. Saint-Théodore, d'après le docte Académicien, n'avait môme jamais été qu'une église? construite seulement sur les débris d'un temple antique. (Voir l'Histoire Romaine à Rome, t. i, p. 147 et 360.)
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pereurs d'Orient ; on voit même, au commencement de ce siècle, un monument élevé sur le Forum à Thonneur de l'empereur Phocas, distinction fort rare depuis Constantin. Ce ne fut point, au reste, par décret du sénat et du peuple, que Phocas vit sa statue dorée s'élever sur une haute colonne de marbre, dans le lieu le plus célèbre de l'univers. Depuis longtemps le sénat et le peuple étaient muets, et mieux valait leur silence, que les basses flatteries par lesquelles ils s'associaient jadis aux crimes des Néron et des Héliogabale. La colonne et la statue de Phocas furent un hommage de l'exarque Smaragdus au clément empereur, pour les innombrables bienfaits dont il avait comblé l'Italie, pour le repos qu'il lui avait procuré et la liberté qu'il lui avait conservée. Deux ans après que ces vertus sublimes eurent été célébrées en style lapidaire, le clément empereur fut arraché de son palais, dépouillé de la pourpre et de la couronne, torturé, décapité;
Et de tant de soldats qui lui servaient d'appui, Phocas, après sa mort, n'en eut pas un poor lui '.
Le règne de Phocas ne fut signalé que par des assassinats et de lâches iniquités. Celui d'Héraclius, son successeur, sembla d'abord promettre une nouvelle ère de prospérités à l'empire ; mais bientôt l'aspect des événements changea, et ce fut même sous ce prince que la couronne impériale fut privée de ses plus riches fleurons. Alors, en effet, apparut, dans une ville obscure de l'Arabie, ce conducteur de chameaux qui
» Héraclius, acte V, se. VI.
devait fonder une religion et un peuple, et que les tribus du désert appelèrent le glorifié (el Mohammed.)
L'empire romain avait déjà subi l'envahissement des Barbares du Nord ; les Barbares du Midi lui réservaient le dernier coup. Mais qu'était-ce donc que les Arabes pour mettre en péril le trône des Césars ? Fils d'Ismaël, ils accomplissaient la prophétie de l'Ange : * Ce sera un homme farouche ; sa main sera contre tous et la main de tous contre lui ; et il plantera ses tentes vis-à-vis de tous ses frères *. »
Les Arabes épars dans les solitudes de l'Asie, sans autres liens que ceux de la tribu ou de la famille, sans autre règle que la tradition, sans patrie, car ils n'avaient ni demeure fixe ni souvenirs, mais agiles comme le vent du désert et saisissant avec avidité tous les fantômes que leur présentait une imagination ardente, n'avaient besoin que d'un chef et d'une discipline pour devenir une nation conquérante et forte. Mahomet fut le législateur de ces hommes indomptés ; il leur parla comme un prophète, afin de dominer par l'autorité ces natures désireuses de mystères ; les maladies qu'il ressentait, les événements de sa vie nomade, tout fut mis à profit par l'imposteur pour donner à sa mission une apparence surnaturelle. Les préceptes ne tombaient de sa bouche qu'entremêlés avec ces récits vulgaires qui plaisent à la foule, et colorés de ces images ambitieuses qui semblent comme un reflet du ciel à ces intelligences de l'Orient*. Une vie tout à la fois dure et facile, sobre
• Gènes., XVI. 12.
* Quant à la conception du Coran comme œuvre religieuse, on ne
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comme il la faut à des guerriers, et voluptueuse comme les guerriers l'aiment, tel fut le double principe de sa religion : par l'un, il s'assurait les suffrages ; par l'autre, il maintenait chez ces hommes sauvages quelque chose de leur rudesse primitive, et empêchait qu'ils ne se modifiassent au contact des autres peuples. Des pratiques nombreuses, des prières souvent répétées furent autant de germes d'union qu'il sema parmi ces tribus auxquelles l'union seule manquait. Aussi, quelque dégradante que fût pour l'humanité une doctrine qui reconstituait l'esclavage et présentait les plaisirs sensuels comme le terme de tout bien, cette doctrine, entre les mains de guerriers durs à la fatigue, devint terrible et envahissante. En 635, Damas tombe sous les coups d'Omar ; Jérusalem est prise en 636, après deux ans de siège ; Antioche succombe la même année ; et, en 640, l'empire se voit dépouillé d'Alexandrie, la grande conquête d'Actium.
Que faisait cependant l'empereur dans son palais de Constantinople, au bruit de toutes ces ruines ? La génération des Narsès et des Bélisaire avait-elle donc disparu sans retour ! Et, après avoir racheté la vraie croix des mains des infidèles, les chrétiens pouvaientils voir de sang-froid le tombeau du Christ devenir la proie d'Omar? L'empereur rédigeait une eclhèse en faveur des monothélites : toutes ces intelligences subtiles de la Grèce s'éteignaient dans la chicane ! Mais qui dirait la souffrance que ressentaient au fond du Latran les successeurs de Pierre ? Ainsi l'empire
peut que répéter avec Voltaire que c'est un livre inintelligible, qui fait frémir le sens commun à chaque page»
du Christ s'amoindrissait : ces églises des Basile, des Cyrille, des Athanase, dont les lumières avaient été si éclatantes à l'aurore du Christianisme, étaient profanées par des mains sacrilèges ! Quelle force opposer au torrent pour le refouler dans son lit ? La force matérielle est à Constantinople ; au Latran, il n'y en a d'autre que la vertu et la prière. Mais du moins cette prière ne sera pas sans efficacité auprès de Dieu ; les apôtres se multiplieront : les uns, comme saint Bérin, iront porter la foi chez les Saxons occidentaux ; d'autres chez les Frisons, chez les habitants des bords du Rhin et de l'Elbe. En même temps, les Lombards abjureront l'arianisme, et les conquêtes perdues seront remplacées par des conquêtes nouvelles.
Plusieurs princes des nations converties à l'Evangile vinrent, durant le septième siècle, confesser leur croyance au tombeau de saint Pierre. L'histoire cite entre autres Alfred, fils d'Oswi, roi de Northumbre, et Cedualla, roi des Saxons occidentaux. La touchante histoire de Cedualla nous a été conservée par Bède. — « Après avoir régné pendant deux ans et très-bravement, nous dit-il, strenuissimè, Cedualla renonça à l'empire en vue de Dieu et du royaume éternel, puis il partit pour Rome, ambitionnant la gloire si rare d'être lavé de l'eau du baptême aux tombeaux des Apôtres, et avec l'espérance qu'une fois purifié, il serait aussitôt délivré des liens de la chair, et passerait dans toute sa pureté nouvelle aux joies de l'éternité. Or, ce qu'il avait pensé, Dieu aidant, s'accomplit. Etant, en effet, arrivé à Rome sous le pontificat de Sergius, et ayant été baptisé le jour du samedi, vigile de Pâques, l'an de l'Incarnation 690, il fut soudain pris
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de langueur lorsqu'il portait encore la robe blanche du baptême, et fut délivré de sa chair pour être admis dans la société des bienheureux au ciel. »
Cedualla fut enterré au Vatican. On y voit encore sa pierre sépulcrale avec la lotfgue et belle épitaphe qui y fut gravée par Tordre de Sergius.
Quant à Alfred, il était venu à Rome avec l'infatigable Benoît Biscop. Benoît était à cette époque un des plus ardents apôtres de l'Angleterre ; les difficultés et les distances disparaissaient devant son zèle ; il vint cinq fois d'Angleterre à Rome, et reporta en Angleterre, avec la liturgie et la discipline romaines, une bibliothèque nombreuse, dont il enrichit son couvent de Werermouth. Quelques autres apôtres, tels que saint Amand de Maestricht, saint Humbert de Marolles, firent le pèlerinage de Rome; saint Wilfrid, évêque d'York, vint même trois fois dans cette capitale, et il retourna dans son diocèse, avec des reliques des saints et des étoffes de pourpre et de soie pour l'ornement des églises.
Ainsi Rome redevenait chaque jour davantage le centre du monde. Si la puissance temporelle ne résidait plus sur le Palatin, une autre puissance siégeait au Latran, et vers elle se tournaient tous les regards. Rome avait d'ailleurs conservé assez de sa splendeur ancienne pour pouvoir, même sous le rapport des arts et des sciences, marcher à la tète de la civilisation. C'est un privilège auquel elle n'a jamais renoncé ; et de nos jours encore est-il une ville dans l'univers où. l'on voie les hommes de toutes les nations, artistes et pèlerins, se presser aussi nombreux que dans les basiliques romaines ? On dirait un rendez-vous général de