‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 28 sur 48 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

romain une noble position vis-à-vis des rois et des peuples : il n'était le sujet temporel d'aucun d'eux, et il était le chef spirituel de tous. Le territoire qui formait son domaine était peu considérable auprès des principautés et des empires qui se divisaient le monde; mais c'était un terrain neutre d'où la voix de la vérité pourrait toujours se faire entendre, où les malheureux, les exilés de tous pays seraient toujours assurés de trouver un refuge, et où toutes les haines viendraient s'éteindre aux pieds de celui qui ne voit dans tous les hommes que les enfants de Dieu.

Étienne II mourut au mois d'avril 757. Il avait fondé h Rome un monastère sous l'invocation de saint Denis, pour y placer des reliques de ce saint qu'il avait apportées de France, et il y établit des moines grecs, en souvenir de la première patrie de ce Denis l'Aréopagite qui fut l'apôtre des Gaules.

Paul I er , qui lui succéda, était son frère ; il régna onze ans, et laissa une mémoire vénérée. Il profitait du silence de la nuit, nous dit Anastase, pour aller visiter les malades, les pauvres, les prisonniers ; il leur portait des vivres et leur prodiguait les consolations.

Paul reconstruisit l'église de Saint-Sylvestre au champ de Mars, et il paraît qu'il comprit dans les bâtiments nouveaux sa maison paternelle. Cette église fut ornée par lui de marbres et de mosaïques, et il lui adjoignit un monastère. Le trésor le plus précieux toutefois dont Paul l'enrichit, fut l'ensemble des reliques qu'il y transporta des catacombes. Depuis le siège de Rome par Astolphe, les catacombes étaient, en effet, dans un état complet d'abandon. Les Lombards les avaient pillées ; car, tout en faisant la guerre au

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pape, ces barbares recherchaient avidement les corps saints pour leurs églises ; et, depuis lors, les catacombes avaient été délaissées ; la piété du peuple ne les avait plus entourées du même respect, et le pâtre de la campagne romaine y parquait ses troupeaux au milieu des cendres des martyrs.

Parmi les corps saints que Paul y retrouva, fut celui de sainte Pétronille, fille adoptive de saint Pierre. Paul le fît transférer dans un oratoire situé à l'extrémité gauche de la basilique vaticane, et qui passa longtemps pous être l'ancien temple d'Apollon du cirque Néronien. Cet oratoire, en forme de rotonde, présentait à l'intérieur huit côtés et six autels. Les deux autres côtés étaient occupés par les portes. Paul I er le dota richement, et telle fut la vénération dont le culte de la sainte devint l'objet, que, huit cents ans plus tard, Paul V plaça l'autel de sainte Pétronille parmi les sept autels privilégiés de la nouvelle basilique.

La chapelle Sainte-Marie de Cancelli, à l'extrémité droite de Saint-Pierre, fut également enrichie par les pieuses offrandes de Paul I er . Il y plaça de nombreuses reliques et les protégea par des balustrades de bronze (cancelli). La chapelle fut en même temps ornée de mosaïques, et Paul lui fit don d'une statue de la Vierge, en argent doré, du poids de cent livres. L'entrée de cette chapelle était interdite aux femmes.

La façade du portique de Saint-Pierre fut couverte, par ordre du même pontife, d'une mosaïque représentant Jésus-Christ assis dans un cercle d'étoiles, et tenant un livre sur lequel on lisait : Ego sum resurrectioetvita. Cinq anges l'entouraient, et quatre saints lui offraient des couronnes.

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On cite enfin l'église de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, sur la voie Sacrée, connue depuis lors sous le nom de Sainte-Marie-Neuve, et aujourd'hui sous celui de Sainte- Françoise-Romaine, comme devant sa fondation à Paul I". Le saint pape voulut consacrer le lieu où, suivant la tradition, saint Pierre s'était agenouillé peudantque Simon le magicien s'élevait dans les airs. Les pierres marquées de l'empreinte de ses genoux font toujours partie du trésor de cette église.

La mort de Paul I er fut le signal d'un schisme. A peine le bruit s'en fut-il répandu, qu'un duc lombard nommé Toton accourut à Rome avec ses frères et une troupe désordonnée de gens qu'il avait ameutés sur son passage. Il pénétra dans la ville par la porte Saint-Pancrace, et, ayant assemblé la foule tumultueuse qui le suivait, il fit proclamer évêque de Rome son frère Constantin, qui n'avait encore reçu aucun des ordres ecclésiastiques. On s'empara ensuite de Georges, évêque de Préneste, et on lui ordonna de conférer les ordres à Constantin. Georges refuse ; mais on le menace, et le malheureux finit par céder.

Cette intrusion de Constantin se prolongea pendant un an ; au bout de ce temps, une révolte éclata contre lui, et Etienne, prêtre de Sainte-Cécile, fut canoniquement élu pontife. Le peuple, toujours extrême, se rua alors sur les partisans de Constantin ; quelques-uns d'entre eux eurent les yeux et la langue arrachés ; et Constantin lui-même fut conduit au monastère de Cclle-Neuve, aujourd'hui Saint-Sabbas, monté sur une selle de femme. On le tira ensuite de sa retraite, on lui creva les yeux, et il demeura gisant sur le pavé.

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Afin de prévenir le retour de pareils excès, Etienne III et les pères d'un concile, qu'il assembla à Rome, prononcèrent anathème contre tout laïque qui participerait à l'élection du pape. L'élection fut réservée aux évêques et au clergé, et l'élu dut seulement être reconnu par le peuple et la milice avant de prendre possession du palais patriarcal.

Etienne III se distinguait par un caractère énergique, strenuus, ainsi que par une profonde connaissance des Saintes Lettres et des traditions de l'Église. Adrien I er , son successeur, réunit à des qualités analogues tous les dons qui rendent le commandement facile : illustration de la naissance, beauté des traits, élégance de la démarche, fermeté, douceur et miséricorde. Il se montra propre à tout et puissant en tout, disent les historiens du temps, in omnibus eflicax et idoneus.

Ce fut sous son pontificat que se consomma laruiue du royaume des Lombards, après une domination de plus de deux siècles. Didier avait succédé à Astolphe, en 756. Ce prince, ambitieux et farouche, foula aux pieds tous les traités qui le liaient avec l'Église ; il s'empara de la Pentapole et dirigea même ses armées vers Rome. Adrien fit alors dépouiller de leurs ornements précieux les basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Paul qui se trouvaient hors de l'enceinte, et il les fit ensuite solidement fermer, de manière que le roi lombard ne pût pénétrer dans des lieux aussi saints, qu*en en brisant les portes, au péril de son âme.

Le courageux pontife prit en même temps des mesures de défense pour la ville ; il convoqua les milices du pays et résolut de tenir tête à l'entreprenant aventurier. Didier se retira alors à Pavie ; mais au

même instant, Charlemagne descendait des Alpes, et Pavie finit par tomber sous ses coups.

Charlemagne se rendit à Rome pour les fêtes de Pâques de l'année 774. Les magistrats et les sénateurs s'étaient portés à sa rencontre jusqu'à une distance de trente milles (40 kilomètres) : à un mille de Rome, avaient été réunis les hommes de la milice et les enfants des écoles, portant des branches de palmier et d'olivier, chantant et acclamant : ils étaient suivit des croix et des bannières. Or, à la vue de la croix, Charles descendit de cheval ; il suivit pieusement le clergé jusqu'à la basilique de Saint-Pierre, dont il baisa, en montant, toutes les marches, et il entra dans la basilique avec le pape qui l'avait attendu sur les degrés. Le clergé et le peuple chantaient : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, Benedictus qui venit in nomine Domîni.

Après être resté quelque temps prosterné devant la Confession de l'Apôtre, Charles pria instamment le pape, obnixè, de lui permettre d'entrer à Rome, afin qu'il pût accomplir ses vœux dans les diverses églises de cette ville. Ainsi le pape était solennellement reconnu comme souverain de la cité pontificale. Le pape et le roi se dirigèrent vers la basilique de Latran, où Adrien célébra, suivant l'usage du samedi saint, le baptême des catéchumènes. Le lendemain, jour de Pâques, Charlemagne assista à l'office pontifical dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure ; le lundi, dans celle de Saint-Pierre ; le mardi, dans celle de Saint- Paul. Des acclamations y furent chantées, du haut de l'ambon, en son honneur. C'étaient à la fois des louanges, des vœux et des prières. Ainsi on disait : Au très-

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excellent Charles, couronné de Dieu, vie et victoire! et le peuple répondait : Sauveur du monde, soyez-lui en aide!

Enfin, le mercredi 6 avril, Charlemagne déposa, sur le corps de saint Pierre, l'acte de donation des provinces dont il faisait hommage à l'Église. Cet acte confirmait la donation de Pépin et y ajoutait la Vénétie, ristrie, les duchés de Bénévent et de Spolette, Mantoue, Parme, l'ile de Corse, et étendait la domination pontificale jusqu'au golfe de la Spezzia.

Adrien et Charles étaient faits pour se comprendre ; aussi se lièrent-ils d'une étroite amitié. Adrien célébra les louanges de l'empereur en vers acrostiches, et Charles composa dix-huit vers pour servir d'épitaphe à Adrien Lorsque Charles revint à Rome en 781 et en 787, Adrien I er vivait encore; il baptisa le jeune Garloman, dont il changea le nom en celui de Pépin, et il le sacra roi d'Italie en même temps qu'il sacrait son frère Loui:< roi d'Aquitaine.

Pendant l'un des séjours que Charles fit à Rome, il s'éleva une vive querelle entre les chantres français et les chantres romains sur la beauté de leurs chants. Le bruit en vint jusqu'au prince, et déjà les Français triomphaient dans l'espérance d'obtenir son suffrage, lorsque Charles leur dit : — Quel est le plus pur de la source ou des ruisseaux ? Remontez à saint Grégoire

1 Je citerai seulement de cette longue épitaphe les quatre vers suivants :

Nomina jungo simul titulis, clarissime, nostra ;

Hadrianas, Carolas, rex ego, toque pater Quisqne legas versos, devoto pectore sapplex,

Amborum mitis, die : miserere, Deas !

qui est la source, car il est évident que vous avez corrompu le chant ecclésiastique. — Il demanda même des chantres au pape, ainsi que des maîtres de grammaire et de mathématiques, et il les plaça à la tête des écoles de France *. Si nous en croyons toutefois un écrivain du temps, la rudesse des gosiers francs ne parvint jamais à rendre certains tremblements et certaines délicatesses du chant des Italiens.

Adrien occupa la chaire de saint Pierre pendant vingt-trois ans, et les offrandes qu'il fit aux diverses églises de Rome s'élevèrent à 1 ,384 livres d'or et à 1 ,773 livres d'argent. L'église de Saint- Apollinaire et celle de Saint-Jean ad portam Latinam, furent construites par lui. Il en rebâtit plusieurs qui étaient en ruine; Saint-Marc, entre autres, ancienne fondation du quatrième siècle, qui était voisine de la demeure de son père, et daus laquelle il pria souvent durant son enfance. L'église de Saint- Anastase fut également du nombre de celles qu'Adrien reconstruisit; elle avait été détruite par le feu; à la nouvelle de l'incendie, le pontife était venu lui-même porter secours. Anastase compte, au reste, jusqu'à cinquante-cinq monuments religieux qui reçurent d'Adrien un éclat tout nouveau. En tête figurent la basilique et le monastère du Latran. La basilique de Saint-Pierre dut, de son côté, à Adrien, des portes de bronze pour son portique. On

1 Les deux écoles de chant fondées par Charlemagne Rirent celles de Metz et de Soissons : elles ont en toutes les deux une grande célébrité, mais surtout celle de Metz. Ce furent les chantres ramenés de Rome par Charlemagne, qui apprirent aux Français à jouer des orgues.

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y voyait inscrits, en lettres d'argent, les noms des villes qui reconnaissaient la souveraineté de l'église romaine. Adrien fit, en outre, hommage à la basilique d'un phare, en forme de croix, portant treize cent soixante-dix bougies, d'un ornement tissu d'or et de pierres précieuses, sur lequel était représentée la délivrance de saint Pierre, et de soixante-cinq courtines de pourpre, destinées aux portes du temple et aux arceaux de la nef. Il donna également des courtines plus ou moins riches à beaucoup d'autres sanctuaires : cinquante-sept au Latran, quinze à Sainte-Marie-Majeure, quarante à Sainte-Marie-aux-Martyrs, vingt à Saint-Etienne, etc. ; il dota en même temps les diaconies et fonda sur sa fortune particulière une rente perpétuelle destinée à fournir chaque jour de pain, de vin et de soupe, cent pauvres romains ou étrangers. Cette distribution avait lieu au Latran, et elle fut même représentée à fresque sur les murs du portique. Il était naturel que le palais du Père commun ne ressemblât pas à tous les palais du monde. Aussi étaientce les pauvres qui en gardaient et qui en ornaient l'entrée.

Adrien est cité enfin pour avoir réparé les anciens aqueducs, relevé les murailles de la ville, et déployé, à l'exemple de ses prédécesseurs, cette magnificence pour les arts et pour les pompes du culte, qui devint une des habitudes et une des gloires du trône pontifical Un pèlerin qui visita Rome en l'année 800,

• Jo ne dois pas oublier ici, à l'honneur du pape Adrien, qu'il fit brûler au port de Centumcdle (Civita-Vecohia) plusieurs bâtiments grecs destinés au commerce des esclaves.

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fait le calcul minutieux des fortifications qui protégeaient alors l'enceinte et auxquelles, Adrien I er venait de mettre la dernière main. D'aprèsce calcul i 1 y avait 383 tours, 7020 bastions, 2066 grandes meurtrières et 1981 petites.

Lorsque Charles vint à Rome, il habita avec les seigneurs de sa suite près de Saint-Pierre, ce qui indique sans doute le palais du Vatican, et ce qui prouve qu'il était dès lors un des plus vastes de la ville. On ne sait pas précisément quel a été le fondateur de cet immense palais. Quelques historiens en font remonter l'origine à Constantin le Grand, d'autres au pape Libère, d'autres à saint Symmaque. Ainsi, au moment où le palais impérial tombait en ruine sur le Palatin, le palais des pontifes s'élevait grandiose sur l'ancienne colline des Augures et près de ce Tibre qui, lui aussi, était considéré dans l'antiquité comme un prophète : Quinimô vates intelligitur l .

Le pontificat de Léon III fut troublé par d'affreux désordres. Deux officiers du palais, Paschal et Campule, parents du pape Adrien, résolurent de tuer Léon, quelles que fussent cependant la douceur de ses mœurs et la pureté de sa vie *. Un jour donc, le 23 avril 799, au moment où la litanie stationnale se rendait de Saint-Laurent in Lucind à Saint-Georges in Velabro, ils se jettent sur Léon avec des gens armés, le renversent, déchirent ses vêtements, et s'efforcent de lui arracher les yeux et la langue. Le peuple qui suivait

1 Pline, Hist. nat., liv. III.

* Ils avaient espéré que l'un d'eux serait élu pape à la mort d'Adrien.

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la procession se disperse, et les assassins, voyant le pontife sans mouvement et sans voix, se retirent euxmêmes : mais Paschal et Campule reviennent bientôt à la charge ; ils traînent Léon dans l'église de Saint- Sylvestre in capite qui était proche, et là, au pied de l'autel, ils font ruisseler son sang sous leurs coups ; puis, craignant encore qu'il ne voie, craignant qu'il ne parle, ils s'acharnent contre les organes du malheureux pontife. Le soir, Léon fut transporté au monastère de Saint-Érasme, sur le mont Cœlius : il vivait encore, et Dieu permit qu'il recouvrât la vue et la parole *.

Cependant quelques fidèles avaient suivi avec anxiété les pas des conspirateurs. Ils réussirent à enlever le pape, et le conduisirent à Saint-Pierre. Léon s'y vit entouré d'hommages ; le duc de Spolette l'emmena ensuite dans son duché, et, de là, Léon se mit en route pour Paderborn où se trouvait alors Charlemagne.

Charles venait de triompher des Huns et il envoya au-devant du pontife, son fils Pépin à la tête de cent mille hommes qui venaient de vaincre. A la vue du successeur de l'Apôtre, les cent mille hommes se jettent à terre, et Léon, levant les mains au ciel, bénit l'armée des Francs. Charlemagne attendait le pape à peu de distance de Paderborn, avec une autre armée dans laquelle se trouvaient représentées toutes les nations de l'Europe. Le clergé marchait en avant, divisé en trois chœurs et portant ses bannières. A l'approche du

1 Et viswn recepU et lingua ad loquendum et restituta est. (Bar. Ann. ad ann. 199.)

Vicaire de Jésus-Christ, Charles forma en cercle cette immense multitude : «Allons ô braves, s'écria-t-il, revêtez les armes que vous avez coutume de porter aux combats, et courons tous au-devant de l'auguste pontife.

Pontiflci, céleri cursu, occ un-amas opimo.

Or, dès que le roi qui était le père de l'Europe, pour parler le langage de la poésie contemporaine, eut rencontré le pasteur qui était le père du monde, trois fois prêtres, soldats et peuple se prosternèrent, trois fois le pape les bénit et pria pour eux. Charlemagne, de son côté, s'inclina respectueusement, puis le pape et le roi s'embrassèrent et marchèrent vers la principale église de Paderborn, au chant du Gloria in excelsis ! .

Mille ans s'étaient écoulés depuis cette ovation sublime lorsque Pie VI fut amené prisonnier en France et que Pie VII y vint pour présider au couronnement d'un prince qui ne fut pas moins le maître de l'Europe que l'avait été Charlemagne; et sur le chemin du prêtre captif comme sur celui du prêtre-roi, l'empressement de la foule rappela, sinon l'éclat, du moins l'émotion des scènes de Paderborn. Etrange pouvoir, qui trouve toujours des cœurs pour lui répondre, et que le respect semble poursuivre, même en des temps où l'on dit que le respect s'en va.

Cependant la démarche de Léon III et l'accueil qui lui fat fait causaient un vif effroi à Paschal et à ses sicaires; ils cherchèrent à en neutraliser l'effet par

1 Dora. Bouquet, t. V. p. 394.

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l'envoi à Charles d'un violent acte d'accusation contre le pape. Celui-ci ne tarda pas néanmoins à revenir à Rome : il était accompagné d'un grand nombre d'archevêques, d'évêques, de comtes, et dans toutes les villes et les campagnes on le recevait comme un martyr. Toute la population de Rome, hommes et femmes, prêtres et religieuses, et des étrangers de toutes nations, de la Saxe, de la Frise, des Gaules, se portèrent au-devant de lui avec des bannières jusqu'à Ponte- Molle, et le conduisirent en triomphe à Saint-Pierre, où il célébra la messe.

Chariemagne avait chargé plusieurs évêques d'informer sur les accusations de Paschal et de Campule ; mais il vint lui-même à Rome l'année suivante, afin de remplir, dans toute leur étendue, ses fonctions de patrice et de haut protecteur de l'Église romaine. Le clergé, la noblesse et le peuple furent alors convoqués pour assister, dans la basilique de Saint-Pierre, à l'examen solennel des reproches faits au souverain pontife. Déjà le pape et le roi s'étaient assis l'un près del'autre, et la foule avait rempli l'église, lorsque tout à coup les évêques et les abbés, se levant d'un mouvement unanime, protestèrent de leur incompétence. — « Personne n'a l'audace d'accuser le Saint-Père, s'écrièrent-ils ; le siège apostolique est, comme par le passé, juge souverain, et ne peut être jugé par personne, d — Léon III monta alors sur l'ambon ; il demanda comme une grâce le droit de se justifier publiquement; et, étendant la main sur l'Évangile, il jura qu'il n'avait aucune connaissance des crimes que l'on avait mis à sa charge. La foule entière s'émut aux paroles du pontife, et de toutes les bouches sortit à

l'instant le cantique de saint Ambroise, Te Deum laudamus, te Dominum confitemur.

Une autre solennité devait, un mois après, ramener le pape et le roi dans l'église de Saint-Pierre. Charlemagne voulut assister à la messe pontificale, le jour de Noël, et il se rendit à la basilique avec toute sa suite. Mais, lorsque Foffice fut commencé, Léon, prenant sur l'autel une couronne, se dirigea vers le prince et la lui plaça sur la tête, tandis que le peuple criait : — Vie et v ictoire à Charles Auguste couronné par Dieu, au grand et pacifique empereur! — Le pape fit ensuite à Charles et à son fils Pépin Fonction de l'huile sainte, et s'inclina devant lui, suivant l'antique usage à l'égard des empereurs : A pontifice, more antiquorum imperatorum, adoratus est K

Ainsi furent renouvelés le titre et les prérogatives d'empereur d'Occident, trois cent vingt-trois ans après la chute d'Augustule.

Charlemagne prenait les titres de défenseur et d'humble auxiliaire de la sainte Eglise de Dieu, sanctœ Dei Ecclesiœ defensor humilisque adjutor, et en toute circonstance il tint à s'en montrer digne. Des deux côtés du portique de la basilique vaticane on remarque deux statues équestres qui en gardent, pour ainsi dire, l'entrée ; celle de droite représente Constantin ; celle de gauche, Charlemagne.

Avant de quitter Rome, Charles distribua d'abondantes largesses aux principaux sanctuaires : à Saint- Pierre, une table d'argent, un calice à deux anses,

1 Charlemagne ne s'attendait nullement à ce couronnement, d'après le récit d'Eginhart.

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une couronne d'or et de pierreries pour être suspendue au-dessus de Tau tel, etc. ; à la basilique du Sauveur, une croix stationnale ornée d'hyacinthes et un livre des Évangiles enrichi d'or et de joyaux ; à Sainte- Marie-Majeure, divers vases en argent. Précédemment il avait fait don au pape Adrien des trésors pris sur les Huns et qui, pour la plupart, étaient d'anciennes dépouilles de Rome. Quelques auteurs lui attribuent enfin la fondation d'une église de Saint-Michel près du Vatican. Cette église dut servir de sépulture à un grand nombre de Français qui avaient été ensevelis dans des cryptes voisines du palais de Néron

Nous ferons remarquer, à ce sujet, que les églises dédiées à saint Michel s'étaient multipliées à Rome depuis le cinquième siècle. Boniface II en avait construit une, au commencement du sixième, dans le cirque deFlaminius; une seconde s'était élevée sur le môle d'Adrien ; et, avant que Charlemagne consacrât, par un monument, son respect envers le chef de la milice céleste, une troisième église avait été bâtie pour remplacer la chapelle de Boniface II, que les murailles croulantes du cirque avaient entraînée dans leur ruine. Cette église est Sant' Angelo in pescariâ, au portique d'Octavie. Près du lieu où elle est située, était autrefois la colonne, du haut de laquelle le licteur lançait une flèche dans la direction du peuple auquel Rome déclarait la guerre.

« Occasione quorumdam Gallorum qui in bello pro ecclesiâ Romanà suscepti mortui in crypta juxta Neronis p&latium sepulti sunt.

(Mabillon, Musœum Italicum.)

R6ME CHRÉTIENNE

Hic solet hasta manu belli prœnuntia mitti In regem et gentes ».

Une des choses les plus dignes d'observation aux époques que nous venons de parcourir, c'est l'esprit de foi et de sacrifice qui se transme ttait dans les familles, malgré la rudesse quelquefois sanguinaire des mœurs, et même malgré leur licence. L'infâme Constantin Copronyme avait une fille qui pratiquait les plus hautes vertus V Astolphe, roi des Lombards, avait un beau-frère qui renonça au duché de Frioul, vint à Rome recevoir du pape Etienne II l'habit monastique, et est devenu célèbre sous le nom de saint Anselme. Les abdications alors n'étaient pas rares; et l'on eût dit que la couronne était pesante au front des rois. Ratchis, roi des Lombards, se retira au Mont-Cassin; saint Céolulfe, roi de Northumbre, préféra la vie d'un couvent à la vie du trône ; Carloman, frère de Pépin le Bref, abandonna la Thuringe, où il avait glorieusement régné, pour venir faire vœu de pauvreté sur le tombeau de saint Pierre. Ses dernières richesses furent consacrées à offrir à la basilique de l'apôtre un arc d'argent du poids de cent cinq marcs ; puis, ayant pris le froc des mains du pape Zacharie, il se bâtit un oratoire et une cellule sur le mont Soracte. Le mont Soracte était sur la route de France et de Thuringe, et il arriva que les seigneurs de ces deux pays, qui se rendaient en pèlerinage à Rome, allèrent en grand nombre saluer l'ermite. L'ermite alors s'enfuit : ces

1 Ovide, Fastes.

■ Sainte Anthase.

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hommages lui rappelaient des grandeurs dont il ne voulait plus ; et il courut cacher ses vertus et ses titres dans la solitude du Mont-Cassin.

Ces retraites subites étaient quelquefois des expiations que Ton s'imposait à soi-même, car on ne croyait pas que toute une vie de mortifications et de prières fût une trop rude pénitence pour des abus de pouvoir, pour une ambition déréglée ou pour des guerres injustes. La religion était alors le seul frein des rois, et elle commençait à leur inspirer un haut sentiment de la dignité de l'homme.

Les lois civiles de l'Europe se formulèrent partout sous l'influence de l'Église dont les conciles répandaient sur les peuples, comme autant de sources vivifiantes, de nouveaux principes d'ordre et de sociabilité. Rhotaris et Luitprand donnèrent un code aux Lombards ; et, peu de jours après avoir reçu du pape Adrien le recueil des canons de l'Église romaine, Charlemagne publia ses Capitulaires. La première phrase de ce code célèbre est remarquable. Charles s'y intitule roi de l'empire des Francs, recteur et pieux défenseur de la sainte Eglise, et, en toutes choses, l'aide et l'appui du clergé apostolique.

Les lois de l'époque, et principalement celles qui furent rédigées par des assemblées d'évêques, s'attachaient surtout à trois points: 1° à la discipline ecclésiastique, car les ministres d'une religion sainte devaient être saints comme elle ; 2° aux empêchements de mariage, et sous ce titre était comprise toute la constitution de la famille. C'était, en effet, en prévenant toute cause de désordre dans cette douce familiarité qui parfois naît au berceau, presque toujours

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