‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 31 sur 48 · tome I · texte numérisé non relu

tome I

der à Léon IV, Benoit, prêtre de Saint-Calixte, et la foule se porta aussitôt à Saint-Calixte, pour lui en donner la nouvelle. Benoît était en prière ; il se leva, puis, ayant appris la cause de ce mouvement étrange, il se remit à genoux. — Laissez-moi, dit-il ; mes forces ne sont point proportionnées à un tel fardeau. — Mais la foule le saisit ; elle l'entraîna, en chantant des cantiques, jusqu'au palais de Latran; et des légats partirent aussitôt pour aller demander la confirmation impériale.

Cependant Arsène, évêque d'Engubbio, avait résolu de faire monter sur la chaire pontificale Anastase, prêtre de Saint-Marcel, que Léon IV avait récemment déposé pour défaut de résidence à son titre pendant plusieurs années consécutives. Il s'adressa, dans ce but, aux représentants de l'empereur, les circonvint, les gagna; et ces représentants conduisirent triomphalement Anastase à Rome. Sur leur injonction, le clergé, le sénat et le peuple vinrent à leur rencontre jusqu'à Saint-Lucius, au delà de Ponte-Molle. Anastase se dirigea alors vers la basilique de Saint-Pierre, puis il s'empara du palais patriarcal de Latran, et en fit chasser Benoît. Les Romains ne s'étaient point attendus à de telles violences ; mais ils s'émurent bientôt à la vue du scandale. Dans les rues, dans les assemblées, dans leséglises, partoutoù se mon traient les impériaux, on n'entendait qu'un cri : — Rendez-nous le bienheureux pape Benoît ! — Un jour de dimanche, pendant que le clergé et le peuple étaient en prière dans la basilique Eudoxienne (Saint-Pierre-ès-Liens), la force armée les somma de reconnaître Anastase : — Jamais, jamais ! répondit-on de toutes parts. — Ni par ruse,

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ni par menace, on ne put obtenir des évoques d'Ostie et d'Albano qu'ils fissent l'imposition des mains à l'intrus. Alors les envoyés de l'empereur, découragés par cette unanimité inébranlable, se résignèrent à confirmer l'élection de Benoît.

Benoit sortit alors de l'église où il était emprisonné ; on le fit monter sur le cheval de Léon IV, et il se rendit, au bruit des acclamations et des cantiques, d'abord à Saint ; Jean de Latran, puis à Sainte-Marie- Majeure. Pendant trois jours et trois nuits il demeura en prière dans cette dernière église, et le dimanche, 1 er septembre 855, il fut solennellement sacré à Saint- Pierre.

Anastase le Bibliothécaire a tracé en quelques mots le portrait de Benoît III : — Beau de visage, distingué d'esprit, doux et bienveillant de parole, éminent en doctrine, sage en ses discours, compatissant à toutes les misères et prompt à obéir plutôt qu'à commander. Le souvenir de ce pieux pontife est resté particulièrement attaché à l'église de Sainte-Marie trans Tiberim, dont il fit reconstruire l'abside ; les fenêtres en furent même ornées de verres peints, ce qui était un luxe très-rare à Rome. Parmi les lettres adressées à Benoîtlll, il en est une de Loup, abbé de Ferrières, qui lui demande quelques livres, tels que les Commentaires de saint Jérôme sur Hrèmie, le traité de l'Orateur de Cicéron, les Institutions de Quintilien, le Commentaire de Donat sur Térence, livres qu'il avait vainement cherchés par delà les Alpes. Il promettait de les renvoyer après les avoir fait copier. Ainsi, pour les lettres comme pour la doctrine, Rome était dès lors le centre du monde.

Ethelvolf, roi d'Angleterre, y vint en pèlerinage sous le pontificat de Benoît III. Il offrit à la basilique de Saint-Pierre une couronne d'or, et fit largesses au clergé et au peuple. Le môme prince rendit, par testament, son royaume tributaire de l'Eglise pour une somme de 300 marcs d'or par an : cent marcs étaient destinés à la basilique de Saint-Pierre, cent à la basilique de Saint-Paul, et cent aux aumônes particulières du pape.

Nicolas I er , qui succéda à Benoit III, en 858, n'assuma la charge du pontificat que par une sorte de violence, comme son prédécesseur. C'était un homme d'une admirable béatitude, disent les historiens, mirœ beatitudinis ; son enfance elle-même n'eut rien de puéril ; jamais il n'eut en vue que les choses du ciel, et, aux yeux de tous, il était comme étinceiant de perfection (ut a cunctis cerner etur perfectimïbus rutilare ) ' .

Tel était l'homme que Dieu avait formé pour les grandes épreuves du neuvième siècle; tel était le pontife qui devait entrer en lice et contre Photius et contre Lothaire. Le schisme de Photius n'appartient qu'àl'histoire générale de l'Église ; mais la bigamie de Lothaire produisit jusqu'au sein de Rome, jusqu'en face de la Confessionàe saint Pierre, des scènes scandaleuses dont le souvenir est inséparable des lieux et des monuments auxquels nous consacrons cette étude.

1 Parmi les lieux qui nous rappellent plus particulièrement à Rome le souvenir de Nicolas I* 1 *, nous citerons Sainte-Marie in Costnedin, près de laquelle il fit construire une demeure à l'usage des pontifes f hospitium ad utilitatem pontificum. Il paratt môme qu'il l'habita.

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Lothaire, jeune et impérieux, avait répudié, après cinq ans de mariage, son épouse Thietberge, fille du comte Boson de Bourgogne, en l'accusant d'avoir commis un inceste dans sa jeunesse, puis il l'avait remplacée sur le trône de Lorraine par Waldrade, sa concubine. Il trouva môme des évêques prévaricateurs pour sanctionner son crime, et envoya à Rome deux d'entre eux, Gunthier, archevêque de Cologne, et Theutgaud, archevêque de Trêves, afin d'y répondre aux plaintes de Thietberge.

Ainsi, de part et d'autre, c'était le successeur des apôtres qui était constitué juge d'une question dont la nature essentiellement morale dépendait, dans tous les cas, de son autorité spirituelle. Or, ne l'oublions pas, le Christianisme avait, de tout temps, considéré les mœurs domestiques comme le fondement de l'ordre social : il avait purifié le monde des souillures antiques, il avait affranchi, ennobli la femme, et le privilège de transmettre la vie était pour lui une chose tellement sainte, qu'il n'avait pas voulu en faire un jeu pour nos caprices. Oui, c'est une grave et sainte union que celle de la famille ; elle repose sur trop d'amour, de devoirs et de sacrifices, pour qu'on puisse la briser ainsi qu'on ferait d'une coupe vide après une orgie. Source de la vie, elle doit embrasser toute la vie de l'homme, calmer au fond de son cœur les passions qui l'agitent, et le conduire comme par la main jusqu'à l'éternité.

Les pontifes romains avaient courageusement maintenu ces pures traditions de l'antiquité chrétienne, en dépit des prétentions que l'esprit de licence avait souvent cherché à faire prévaloir depuis neuf siècles.

Était-ce donc lorsque la polygamie se montrait le diadème au front, et forte de l'appui qu'elle trouvait dans l'anarchie des mœurs féodales, qu'ils pouvaient céder ? Nicolas déposa les deux évêques prévaricateurs 1 et réprouva ainsi solennellement le second mariage de Lothaire. Gonthier et Theutgaud appelèrent alors l'empereur Louis II pour venger la majesté royale, qu'ils prétendaient avoir été outragée dans la personne de ses ambassadeurs. L'empereur, qui se trouvait à Bénévent, marcha aussitôt vers Rome. Il se logea au Vatican ; et, au moment où le peuple montait processionnellement les degrés de la basilique, les impériaux se ruèrent sur lui ; les bannières furent renversées, les prêtres frappés, et une croix, donnée par sainte Hélène, fut brisée et jetée dans la fange. A la nouvelle de ces violences, Nicolas quitta le Latran, traversa le Tibre dans un bateau, et vint se réfugier au tombeau de saint Pierre. Il y resta deux jours ; puis, appelé par l'empereur, il lui parla avec une si consciencieuse liberté, que celui-ci s'éloigna de Rome et congédia les deux évêques.

Il est pénible de dire que, pendant le séjour de Louis II à Rome, les soldats qui l'accompagnaient, accoutumés aux désordres et à l'indiscipline de la guerre, pillèrent et brûlèrent plusieurs maisons, saccagèrent des églises, outragèrent des religieuses et s'abandonnèrent aux mêmes excès que les Sarrasins qu'ils combattaient depuis dix ans. Profitant de ces instants d'anarchie et se voyant abandonné par l'empereur, Gonthier, archevêque de Cologne, envoya son frère Hilduin déposer sur la Confession de saint Pierre une protestation solennelle contre le décret du

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pape qui l'avail dégradé. Hilduin, bien qu'il fût prêtre, entra dans la basilique, armé et entouré de sicaires ; les gardes de Saint-Pierre furent attaqués par lui ; l'un d'eux resta mort sur la place ; et Hilduin, s'avançant, jeta sur le tombeau la protestation de son frère : il sortit ensuite de l'église l'épée à la main.

Cependant Waldrade gouvernait en souveraine les provinces du Rhin ; mais la voix de la religion et la voix des peuples parlèrent tellement haut, que Lothaire finit par céder, ^hietberge reprit la couronne, et Waldrade suivit le légat du pape qui retournait à Rome. Mais un jour, sur les bords du Danube, elle prend tout à coupla fuite, se dirige vers la Provence ; et, quelques années après, on disait en France et en Allemagne que, revenue près de Lothaire, elle régnait de nouveau près de l'épouse abandonnée. Lothaire fut alors séparé de la communion des fidèles. Cet arrêt le consterna, car l'anathème lancé par les pontifes avait la même puissance autrefois que ceux lancés aujourd'hui par les révolutions. Autrefois la condamnation émanait de la plus haute autorité connue; aujourd'hui elle vient du peuple. S'il y a eu quelquefois des passions sous la tiare, n'y en a-t-il donc point au milieu de ce tumulte, de cette agitation qu'on appelle le peuple ? Et cependant il y a toujours, il y aura toujours des anathèmes.

Lothaire vint en Italie, lorsque Adrien II occupait le siège apostolique. Ils se rencontrèrent au Mont- Cassin, et le roi demanda la communion au pontife. Adrien promit de la lui accorder, si toutefois il n'avait pas eu de commerce avec Waldrade depuis l'excommunication prononcée contre lui par Nicolas. Lothaire

protesta que les avis du pape Nicolas avaient été suivis par lui comme des ordres de Dieu, et il suivit Adrien à Rome. Là, une messe fut célébrée par le pape dans la basilique de Saint-Pierre; et, au moment où Lothaire se présenta pour recevoir l'hostie avec les courtisans qui l'entouraient : « Si votre âme est pure, lui dit le pontife, approchez sans crainte; mais si elle médite encore l'adultère, tremblez et retirez-vous. » Lothaire n'hésita pas et communia. Plusieurs des courtisans s'éloignèrent de la table sainte, lorsque Adrien leur demanda tour à tour : « Avez-vous approuvé la conduite de votre roi ? » Mais la plupart nièrent et communièrent.

Un mois après, Lothaire sortit de Rome ivre de bonheur; mais à peine était -il rendu à Lucques, qu'une fièvre ardente se répandit comme une contagion parmi les siens. Beaucoup d'entre eux succombèrent, et lui-même, atteint de la maladie, mourut au bout de quelques jours.

Les trente dernières années du neuvième siècle ne furent pas moins calamiteusesque celles qui les avaient précédées. A l'ouest, les Normands menaçaient Paris ; dans toute l'Allemagne et la France, les successions aux trônes amenaient de sanglantes collisions dans lesquelles la vie des peuples s'épuisait, et qui aidaient les seigneurs féodaux à se créer une sorte d'indépendance anarchique. On vit alors quelques papes user de leur haute influence pour nommer des empereurs et des rois. Ils crurent que le droit qui naîtrait de l'onction sainte serait plus sacré aux yeux des nations que celui qu'on allait chercher dans les flots de leur sang. « S'il existait au milieu de l'Europe, a dit Cha-

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teaubriand, un tribunal qui jugeât, au nom de Dieu, les nations et les monarques, et qui prévînt les guerres et les révolutions, ce tribunal serait le chef-d'œuvre de la politique et le dernier degré de la perfection sociale. Les papes, par l'influence qu'ils exerçaient sur le monde chrétien, ont été au moment de réaliser ce beau songe *. »

Cependant l'Italie n'était ni plus heureuse, ni plus tranquille que le resté de l'Europe. Les Sarrasins y résistaient depuis longtemps à toutes les forces impériales ; Naples, Amalfi, Gaëte leur payaient tribut ; ils s'avançaient jusque dans la Sabine, traversaient même quelquefois l'Anio et venaient piller les églises aux portes de Rome. Dans ces tristes circonstances, le pape Adrien II ne pouvait sauver les trésors de Saint-Pierre qu'en les transportant au Latran. « Il entra dans la maison de saint Pierre, dit Anastase, et, après avoir recueilli tous les trésors qui s'y trouvaient, il les porta au Latran, puis il couvrit du cilice l'autel du bienheureux Pierre, et ferma toutes les portes de la basilique. »

Plus tard, le faible Jean VIII se décida à acheter la paix au prix de vingt-cinq mille marcs d'argent par an.

Mais les Sarrasins n'étaient pas la seule plaie de ces malheureuses provinces; il leur fallait subir encore les courses, les déprédations, les rivalités des Lambert, des Guy, des Bérenger, des Adalgise, qui, du centre de leurs duchés de Spolette, de Frioul et de Bénévent, aspiraient à la couronne royale, et n'avaient souvent de respect ni pour la mitre des pontifes, ni pour le sceptre des empereurs. Lambert entra deux fois à

• Génie du Christianisme, liv. VI, ch. XI.

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Home et la livra au pillage. A la mort de Charles le Gros, Guy de Spolette et Arnoul, bâtard du roi Carloman de Bavière, se disputèrent l'empire qui eût dû appartenir à Charles le Simple. Arnoul marcha en Italie contre son compétiteur. Aussitôt Agiltrude, femme de Guy de Spolette, se réfugia à Rome , et parvint , contre le sentiment du pape Formose , à ameuter la population en sa faveur. Mais Arnoul emporta d'assaut la cité Léonine; le reste de la ville se rendit, et le vainqueur reçut la couronne impériale dans la basilique de Saint - Pierre , des mains du pontife.

Il est remarquable qu'au milieu de cette incertitude de tous les pouvoirs, les élections au siège apostolique furent rarement troublées. Adrien II fut proclamé d'une voix unanime, et il fallut l'arracher de l'église de Sainte-Marie-Majeure où il était en prière, pour le conduire au palais de Latran. C'était le troisième exemple d'un pareil désintéressement dans ce siècle, et il ne fut pas le dernier.

Sous le pontificat de Jean VIII le temple antique dit de la Fortune Virile *, fut converti en église. Tout le monde sait que Servius Tullius, fils d'un esclave et sixième roi de Rome, avait tenu à honneur de dédier un sanctuaire à la déesse qui l'avait si bien servi. Incendié sous la République, ce sanctuaire fut aussitôt reconstruit dans le style mâle et sévère qui distingue l'architecture de cette époque. Jean VIII le dédia à la

' M. Ampère conteste au temple dont il s'agit son vocablo de la Fortune Virile. Suivant Ovide et Varron, le temple édifié par Servius Tullius se trouvait, en effet, dans la région Translibérim.

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Vierge. Depuis lors, les Arméniens, auxquels il a été donné par Pie V, l'ont placé sous l'invocation de sainte Marie Égyptienne , leur patronne. Le temple de la Fortune Virile est un des monuments les plus précieux et les plus entiers qui nous restent aujourd'hui de Rome antique. Il est encore debout avec ses colonnes d'ordre ionique et sa frise ornée de tètes de bœufs et de guirlandes soutenues par des enfants. A voir les buffles des fermiers de la campagne romaine, couchés à son ombre durant la chaleur du jour, on se croirait encore au temps des consuls, à l'époque du forum boarium. Près de là était l'autel élevé par Hercule, sur lequel se contractaient les obligations par un serment solennel, mi Hercule ! Près de là encore étaient ]»î pont Palatin, construit par Scipion ; la voie Argiletum qu'habitaient les libraires et où le frère de Cicéron avait sa demeure ; et le petit temple de la Volupté en face de ceux de la Pudicité patricienne et de la Pudicitè plébéienne; car les Romains s'étaient fait des dieux de tout ! La volupté était représentée dans son temple, le teint pâle et blême, assise sur un trône, et les Vertus sous les pieds.

Jean VIII occupa la chaire de saint Pierrependantdix ans ; mais après lui Martin II, Adrien III et Etienne V ne firent que passer sur le trône. Sous le pontificat d'Adrien III, les Sarrasins, auxquels Docibilis, gouverneur de Gaëte, avait concédé des terres sur le Garigliano, s'emparèrent du mont Cassin, malgré les fortifications dont venait de l'entourer l'abbé Bertaire» et ruinèrent le couvent de fond en comble. La communauté, décimée par ces barbares et privée de son r nef qu'ils avaient massacré au pied de l'autel de saint

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Martin, se réfugia alors à Théano. C'était la seconde fois que les enfants de saint Benoît étaient réduits à chercher un asile loin de la montagne qui était pour eux comme la patrie.

Étienne V n'accepta le pontificat qu'à regret. Le peuple en masse brisa ses portes, et l'entraîna, malgré ses protestations et celles de son père, à l'église des Quatre-Saints, dont il était titulaire, puis à la basilique de Latran , où il fut proclamé évêque. C'était un prêtre d'une piété et d'une modestie universellement vénérées; il passait les jours à faire le bien et les nuits en prière. Large da7i$ ses œuvres, d'un génie actif et fécond, il portait d'ailleurs l'expression d'une douce gaieté sur son visage, et la prudente simplicité de sa parole rappelait à la fois le souverain et le pasteur.

En arrivant au Latran, Étienne remarqua avec douleur que le vestiaire et le trésor avaient été pillés. A peine restait -il quelques tapis, quelques courtines, de toutes les étoffes sacrées qui en faisaient une des principales richesses; et, quant au reste, à l'or, à l'argent, aux ornements des autels, tout avait disparu ! On chercha, mais vainement, une très-célèbre croix d'or offerte jadis au prince des apôtres par Bélisaire. « Et le pontife fut saisi d'une profonde affliction, dit Baronius; les greniers eux-mêmes et les celliers étaient vides, de sorte qu'au milieu de la disette, qui alors était générale, il se trouvait sans moyens de nourrir les pauvres, de venir en aide au clergé et aux écoles, et de racheter les captifs. Dès lors, en effet, ô douleur ! ô crime ! s'était répandue la détestable tendance d'envahir et de dévaster le palais patriarcal à la mort du souverain pontife.

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« Dans une telle extrémité, poursuit le grand annaliste, que pouvait faire Etienne ? Il se tourne vers son père, et, s'appropriant toutes les richesses de ses nobles parents (inclyti parentes), il les distribua d'une main large (largd dexterd) à tous ceux qui souffraient. »

Etienne V se fit une habitude, pendant toute la durée de son pontificat, d'avoir chaque jour des orphelins à sa table; il y appelait aussi fréquemment des nobles, et en même temps qu'il leur offrait la nourriture du corps, dit Baronius, il les fortifiait de celle de l'esprit.

Baronius le qualifie de très-énergique extirpateur de tous les vices. Nous avons de lui un sermon dans lequel il s'élève, avec une éloquente fermeté, contre l'insolence du peuple et V aveuglement de son cœur, qui le portent à troubler le recueillement des églises par de coupables conversations et des discours frivoles.

Le souvenir de ce pieux pontife se trouve particulièrement attaché, à Rome, à l'église des Quatre-Saints, dont il était titulaire, et où il chercha un refuge pour se soustraire à la charge de la papauté; et à la basilique de Latran, qu'il enrichit d'un trésor de reliques. Ces reliques provenaient de fouilles exécutées dans les catacombes de Saint-Chrysanthe et de Sainte-Darie, sur la voie Salaria. Nous nous rappelons que l'empereur Numérien avait fait murer cette catacombe pendant qu'un grand nombre de chrétiens y étaient en prière. Etienne fut assez heureux pour retrouver toute cette légion de martyrs; il en recueillit les ossements de ses mains et les fit solennellement transporter au Latran, en 886.

Formose, évêque de Porto, succéda à Ëtienne V. Ce fut le premier exemple de l'élévation d'un évêque à la chaire apostolique. Suivant l'ancienne discipline, un évêque devait rester uni à son église, comme un époux à son épouse, et toute autre ambition eût été pour lui comme une pensée d'adultère. L'élection, toutefois, ne fut pas contestée ; mais après la mort de Formose, Etienne VI, son successeur, le cita à comparaître devant un concile, et le corps de Formose fut déterré ; on le dépouilla de ses ornements pontificaux ; on lui coupa deux doigts, ceux qui bénissent, puis il fut jeté dans le Tibre.

Cette scène déplorable fut suivie d'une prompte réaction. Etienne VI fut pris dans une émeute et étranglé, et Jean IX annula solennellement la condamnation de Formose. Il est remarquable que les actes du concile où fut accomplie cette réhabilitation maintinrent néanmoins dans toute sa sévérité l'ancienne discipline. « Formose n'ayant été transféré de l'église de Porto au siège apostolique, disent les Pères de ce concile, que par nécessité et pour son mérite, nous défendons à qui que ce soit de le prendre pour exemple, vu principalement que les canons le défendent, jusqu'à refuser aux contrevenants la communion laïque, même à la mort. » Ce même concile interdit, sous les peines les plus sévères, tout pillage dans le palais patriarcal pendant les interrègnes. Ce pillage s'exerçait alors partout à la mort des évêques, et le plus souvent, dans la chaleur de l'action, on ne s'arrêtait pas à la maison mortuaire; mais les hôtels, les monastères étaient rançonnés, et le pillage s'étendait quelquefois, comme un incendie, par toute la ville.

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Nous avons cité, jusqu'à présent, peu de monuments élevés à Romepar les souverains pontifes du neuvième siècle ; mais, s'il construisirent peu, ils réparèrent beaucoup ; ils renouvelèrent même de fond en comble un nombre considérable d'églises, et ornèrent les sanctuaires et les palais avec un luxe de mosaïques, de marbres et 'de métaux précieux dont le tableau effraie l'imagination. Ainsi, le récit des travaux d'art et des offrandes d'Adrien I er occupe à lui seul six pages in-folio des annales de Baronius. Nous voyons citer alors des étoffes et des ornements dont le nom même est perdu, le stauracinum, par exemple, et le quadruplum qui étaient de riches soieries, le chrysoclavum, l'oloverum, etc. Les statues sont presque toutes d'argent; les dessins sont en broderie le plus souvent rehaussée de pierres précieuses. Anastase parle de parements d'autel offerts par Grégoire IV à Sainte-Marie de la Crèche, et qui représentaient la Nativité, la Présentation, le Baptême, la Résurrection, sur un fond semé de pierreries. On y comptait 381 perles, 50 hyacinthes, 22 topazes et tout un entourage de diamants. Le grand pape Léon III ayant fait reconstruire la petite église de Sainte-Suzanne, au Quirinal, dans laquelle il avait été proclamé pontife, en orna la Confession de trois colonnes d'argent. Léon IV plaça sur la galerie qui régnait au-dessus des colonnes torses, dans la basilique de Saint-Pierre, les statues d'argent de Notre- Seigneur, de deux anges, des douze apôtres et de vingt autres saints personnages. Nul doute d'ailleurs que l'esprit de fondation ne se manifestât encore de temps en temps par des œuvres nouvelles. Montfaucon cite quelques fragments d'un anonyme du neuvième

siècle, où sont nommées plusieurs églises appartenant sans doute à diverses époques, mais dont nous n'avons point encore fait mention *. Nous y remarquons Sainte-Sotère, Saint-Sixte, Saint-Anthéros et Saint- Miltiade sur la voie Appienne, Sainte-Eugénie sur la voie Latine, Sainte-Lucie, in septizonio, sur le Palatin. Plusieurs de ces anciens oratoires n'existent plus, mais quelques-uns sont encore ouverts à la piété des fidèles

Le couvent de Saint-Sixte est surtout célèbre par les miracles qu'y accomplit, au treizième siècle, saint Dominique. Dans ces derniers temps il était devenu une fabrique de papier timbré. Nous apprenons avec joie qu'il est définitivement rentré en la possession de la sainte famille des frères prêcheurs.

Sainte-Lucie in septizonio nous rappelle une sainte étrangère à Rome, mais qui y trouva de nombreuses sœurs dans la personne des Praxède, des Agnès, des Cécile, etc. Elle naquit à Syracuse, donna, toute jeune, sa dot aux pauvres, puis, lorsque vint pour elle le jour du martyre, elle ne faiblit pas. — Je vous ferai traîner dans un lieu de débauche, lui dit le juge. — Si ma pureté est souillée malgré moi, répondit Lucie, elle sera doublement récompensée dans le ciel. — Sainte Luce ou Lucie avait trois églises à Rome, au neuvième siècle. Nous avons parlé de l'une d'elles qui avait été fondée par Honorius I er ; il en existe aujourd'hui encore une autre, Sainte-Lucie in silice, près de Saint-Martin du Mont ; mais la plus célèbre dans l'antiquité chrétienne, Sainte-Lucie in septizonio ou in septem soliis, à été complètement détruite.

1 Montfaucon, lier italicum.

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Le Septizonium était situé entre le Palatin et le clivus Scauri, dans les environs de l'église dédiée à saint Grégoire le Grand. On ne sait précisément quel était l'usage ni le genre d'architecture de cet édifice. Suivant Nibby, il faudrait y voir une des entrées du palais impérial ; suivant un anonyme, cité par Montfaucon, c'était un temple du soleil et de la lune ; et Baronius nous le représente élevé sur sept ordres de colonnes et apparaissant comme une haute tour, qui celsœ turris speciem exhibebat. L'église de Sainte-Lucie se trouvait au faîte de cette tour, comme, sur le môle d'Adrien, celle de Saint-Ange. Sainte-Lucie in septem soliis était une des diaconies de Rome. Elle a cessé d'exister à la suite des guerres des onzième et douzième siècles qui avaient transformé le septizonium en une forteresse. Quelques débris qui restaient encore de cet antique monument furent démolis par Sixte-Quint, pour être employés dans la construction de Saint-Pierre.

L'église de Saint-Sabbas, sur le Pseudo-Aventin, existait certainement au neuvième siècle ; nous voyons, en effet, un abbé de Saint-Sabbas de Rome assister comme légat du pape Adrien I er au second concile de Nicée, en 787. Cette église occupait l'emplacement d'un ancien temple d'Apollon, et plus récemment du monastère de Celle-Neuve, où j'ai dit que s'était retirée sainte Sylvie, mère de saint Grégoire.

Une pensée triste vous préoccupe de plus en plus à mesure que vous vous avancez dans ces temps bas, comme les appellent les Italiens, tempi bassi ; c'est qu'au milieu de cette anarchie gouvernementale, de

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ces guerres incessantes, de ce despotisme brut de la force, l'âme finit par s'appauvrir. Alors on voit les peuples s'en remettre du soin de la justice à la Providence, car ils croiront plutôt à un miracle qu'à la justice des hommes Inquiet de la vie du lendemain, on ne songe qu'à vivre ; défendre son honneur, son bien, ses jours, telles sont les pensées qui absorbent toute l'activité des intelligences ; et il s'établit parmi les nations une sorte de végétation matérielle que l'esprit n'anime plus. Le Christianisme cependant a encore ses apôtres. A Rome, saint Pascal, saint Nicolas, Adrien III, se montrent de dignes successeuis de Pierre ; et c'est dans le palais de Léon IV que le grand Alfred puisa cette science et cette vertu qui le rendirent un modèle pour les rois *. En même temps, saint Athanase jetait un vif éclat sur le siège de NapJes, et saint Ignace sur celui de Constantinople. En France, saint Benoît d'Aniane réformait les monastères. Au nord, la Suède et le Danemark se convertissaient à la voix de saint Anscaire ; les Slaves, à la voix de saint Methodius ; les Bulgares envoyaient des ambassadeurs à Rome chercher des prêtres et des livres ; et le sang des martyrs coulait à flots en Espagne. Mais le moment n'était pas éloigné où, à l'aide de l'ignorance et de l'anarchie, la corruption devait entrer dans le lieu

1 On croit généralement que les duels judiciaires et les épreuves par le fer et par l'eau furent importés par les Lombards. Les épreuves se faisaient à Rome dans l'église de Saint-Pancrace. Cette sorte de jurisprudence, devenue commune à toute l'Europe, ne fut complètement abolie que par le quatrième concile de Latran, au treizième siècle.

2 « Je ne sais s'il y a jamais eu sur la terre, disait Voltaire, un homme plus digne du respect de la postérité qu'Alfred le Grand. >

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saint : or, c'était peut-être la plus rude épreuve que Dieu eût réservée à son Église ! En chargeant Pierre de confirmer ses frères dans la foi, Jésus-Christ avait fondé sur lui la vérité comme sur un roc inébranlable ; mais il ne lui avait promis, ni à lui ni à ses successeurs, l'impeccabilité qui en aurait fait des dieux. Ne nous étonnons donc point de ce que les passions aient troublé quelquefois le cœur de ces pontifes, qui, pour être les ministres de la Providence, n'avaient pas cessé d'être les enfants des hommes ; et reconnaissons en même temps que la lumière divine n'a pas faibli entre leurs mains : son éclat n'a point été obscurci par leurs vices ; les générations ont continué de la voir briller au-dessus des fausses lueurs de la raison et traverser les siècles, aussi pure que le jour où elle se leva sur le monde : hahiiantïbus in regione umbrœ morlis lux orta est eis \

1 Isaïe, IX, S.

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