‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 33 sur 48 · TOME i · texte numérisé non relu

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que dix-huit mois. Crescentius, fils de l'impure Théodore, jouissait alors d'une autorité absolue dans la ville de Rome. Il s'empara de Benoît, l'enferma au château Saint-Ange, et, après avoir fait proclamer pape le diacre Francon, qui prit le nom de Boniface VII, il lui abandonna le pape légitime. Francon le fit étrangler. Mais cette fois, du moins, le coupable ne profita pas de son crime, car les Romains indignés le chassèrent, et il se réfugia à Constantinople. L'ambition cependant n'était pas éteinte au cœur de cet audacieux brigand ; il la couva pendant neuf ans dans sa retraite ; puis, en 985, on le vit revenir tout à coup' à Rome, sous le pontificat de Jean XIV Il s'empara du pontife, qu'il fit mourir de faim dans le château Saint- Ange, et parvint à conserverie pouvoir jusqu'à sa mort, qui arriva onze mois après. Francon était tellement haï, que la population s'acharna sur son cadavre ; elle le perça à coup de lance, et le laissa exposé pendant un jour sur la place publique, au pied de la statue de Constantin.

Ce fut à l'époque de cette intrusion de Francon et de l'agitation qu'elle causa à l'Église, qu'Othon II et sa mère, sainte Adélaïde, offrirent le siège apostolique à saint Mayeul, abbé de Cluny. Mayeul refusa ; c'était un humble et savant moine, que toutes les grandeurs effrayaient, et qui avait déjà résisté aux vœux des peuples qui le demandaient pour évêque *. Saint

1 A Benoit VI succédèrent Benoît VII, Donus II et Jean XIV. Ce dernier se nommait Pierre, C'est le second pape qui ait changé de nom. On croit qu'il le flt par respect pour le grand Apôtre.

3 Saint Mayeul répondit aux propositions d'Otbon, d'abord que la

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Mayeul vint deux fois à Rome ; lorsqu'il retournait, la seconde fois, à son couvent, il fut pris au passage des Alpes, ainsi que ceux qui raccompagnaient, par des Sarrasins qui s'étaient établis sur les côtes de la Méditerranée. Or, des voyageurs de toutes nations l'avaient suivi, espérant que sa sainteté leur servirait de sauvegarde. Cette sainteté rut du moins un objet de respect et de vénération pour les infidèles ; les captifs se virent traités avec quelques égards, et les princes et les monastères s'empressèrent de payer leur rançon.

Parmi les autres saints qui vinrent en pèlerinage aux tombeaux des apôtres, durant le dixième siècle, l'histoire cite saint Odon de Cantorbéry, qui fit ce voyage avec le duc d'Athelm ; saint Dunstan, auquel Jean XII remit le palliwn; saint Udalric ou Ulrich d'Augsbourg, qui s'y traîna mourant en 972 ; saint Adalbert de Prague ; saint Nil de Rossano ; saint Romuald : fermes et courageux athlètes de la foi, dont les vertus étaient une poignante leçon pour tous les hommes de plaisir qui souillaient alors la dignité du ministère sacerdotal.

C'est sous le pontificat de Jean XV que saint Adalbert quitta sou évêché de Prague, où, malgré tous les efforts de son zèle, les clercs se mariaient, les laïques vivaient dans une honteuse polygamie et vendaient publiquement des esclaves chrétiens aux Juifs. Adalbert, découragé, se retira à Rome, au monastère de Saint-Alexis, sur le mont Aventin, qui lui fut recommandé par saint Nil. Deux fois il fut rappelé dans son

chose était au-dessus de ses forces, et secondement, que les Romains et lui différaient autant de mœurs que de pays.

diocèse, et deux fois il s'éloigna avec larmes de la solitude qu'il s'était faite loin des passions et des vices, douce et pieuse solitude où il ne sentait la présence des hommes que par le spectacle de leurs vertus *. Reconnaissant enfin l'impuissance de son apostolat en Bohême, Adalbert se décida à aller évangéliser les infidèles de la Pologne; il y fut martyrisé le 23 avril 997.

Jean XV eut pour successeur, en 996, un parent de l'empereur Othon III, nommé Brunon, qui fut porté au trône par l'influence impériale et prit le nom de Grégoire V.

Depuis Othon le Grand, le sceptre de l'Allemagne n'était pas sorti de la famille d'Henri l'Oiseleur. A Othon le Grand avait succédé, en 973, Othon le Roux, son fils, dont le règne de dix années fut entremêlé de victoires et de désastres. Ce prince avait rêvé la conquête de la grande Grèce ; mais, défait dans une sanglante bataille, emmené captif sur une galère et réduit à se sauver à la nage, il ne songea plus qu'à faire couronner son fils Othon III, et vint ensuite, jeune encore, mourir à Rome. Par son testament ses trésors furent partagés entre les églises, les pauvres, ses compagnons d'armes et sa sœur Mathilde. Othon II fut enterré dans le parvis de l'église de Saint-Pierre, du côté de l'orient. Sur son tombeau de porphyre se trouvait une mosaïque représentant Jésus-Christ debout, entre saint Pierre et saint Paul, et donnant la

1 Le monastère de Saint-Alexis comptait alors dans son sein plusieurs religieux de la plus haute vertu. Il suffira de citer saint Nil et saint Léon de Nonantule.

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bénédiction. Aussi les fidèles, qui entraient dans l'église, s'agenouiliaient-ils toujours en passant devant ce tombeau.

Othon III vint à Rome, sous le pontificat de Grégoire V, pour y recevoir la couronne impériale. Or, de sourdes haines fermentaient toujours dans l'âme de beaucoup de Romains contre les Allemands ; et Crescentius, dont l'autorité se maintenait depuis trente ans dans la ville, en dépit des empereurs et des papes, en était l'énergique et vivace expression. Le château Saint-Ange était pour lui un point d'appui ou un lieu de refuge, suivant la diversité de sa fortune. On ne connaissait même plus ce château que sous le nom de camp de Crescentius, castra Crescentii.

Pendant le séjour qu'Othon III fit à Rome, en 996, il voulut exiler ce factieux de haut parage ; mais Grégoire V l'en empêcha. Le pontife ne tarda pas à se repentir de sa générosité ; car, à peine l'empereur était-il retourné en Allemagne, que Crescentius fit élire pape le Grec Philagathe, sous le nom de Jean XVI, et Grégoire se vit réduit à fuir, dépouillé de tout. Othon revint aussitôt à Rome, accompagné de Grégoire, qui, dans un concile tenu à Pavie, avait solennellement excommunié Philagathe: A leur approche Crescentius s'enferma dans le château Saint-Ange, et l'antipape voulut se sauver; mais les impériaux le surprirent, et, après lui avoir coupé le nez, la langue et arraché les yeux, ils le jetèrent ainsi mutilé dans une prison. Saint Nil était compatriote et ami de Philagathe 1 ;

1 Avant son intrusion, Philagathe était archevêque et dans une haute position, tant à Rome qu'à la cour de l'empereur.

souvent il l'avait exhorté à fuir la gloire et les vains honneurs ; mais, à la nouvelle du supplice qu'on lui avait fait subir, ému de compassion, il se mit en route, malgré son âge et les austérités du carême, pour tâcher de sauver ce malheureux. Le pape et l'empereur allèrent au-devant de lui ; ils le conduisirent par la main au palais patriarcal et l'entourèrent d'hommages et de respects. L'humble religieux refusait ces honneurs : « Epargnez-moi, disait-il, je ne suis qu'un pécheur, qu'un vieillard demi-mort et indigne. Ce serait plutôt à moi à me prosterner à vos pieds et à honorer vos dignités suprêmes. Ni le désir de la gloire, ni celui des biens ne sont les motifs qui m'amènent vers vous ; je viens pour celui qui vous a tant servis et que vous avez si maltraité, qui vous a lavés l'un et l'autre des fonts du baptême, et auquel vous avez fait arracher les yeux. Je vous supplie de me le donner afin qu'il se retire avec moi, et que nous pleurions ensemble nos fautes V »

L'empereur promit à saint Nil de lui accorder sa demande, pourvu qu'il acceptât la direction d'un monastère à Rome, et qu'il consentît à ne plus quitter une ville où pouvaient être si efficaces la sagesse de ses conseils et l'exemple de ses vertus. Saint Nil hésita, il regrettait son obscure retraite et craignait le tumulte des hommes ; mais Othon lui proposa le monastère de Saint-Anastase aux eaux salviennes, occupé par des Grecs, et dont aucun bruit ne venait troubler la solitude ; et saint Nil, décidé à sauver Philagathe, se soumit aux conditions impériales. Mais, au moment

' Fleury, Hist. ecdés.

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où il faisait ainsi le sacrifice de ses affections les plus chères, Philagathe était promené dans les rues, vêtu d'un ornement sacerdotal en lambeaux, et monté à rebours sur un âne dont on lui avait mis la queue entre les mains. Alors le saint vieillard partit de Rome abattu et consterné.

Cependant le château Saint-Ange résistait à toutes les machines de guerre, et Crescentius semblait devoir se jouer encore une fois de la puissance impériale. La trahison, au dire des historiens italiens, fut alors mise en œuvre : on fit promettre la vie sauve à Crescentius s'il rendait la place ; Crescentius la rendit, et aussitôt après, sa tète, tranchée par ordre d'Othon, fut jetée du haut de la forteresse. On pendit ensuite son corps par les pieds ; et, pour dernier gage de la victoire, la veuve du tribun passa dans la couche de l'empereur *.

Après de telles scènes, l'œil se repose du moins avec bonheur sur la noble tête de saint Romuald, qui se présente à Othon, comme Nathan à David après le meurtre d'Uri, et lui demande compte de son parjure : Quare contempsisti verbum Domini ut faceres malum 1 ? Othon sentit fléchir son orgueil devant le ministre de Dieu ; il fit nu-pieds le pèlerinage du mont Gargan s ,

1 Les historiens allemands disent simplement que le château Saint- Ange fut emporté d'assaut, et Crescentius décapite après la victoire. 3 II. Reg., XII, 9.

En parlant de saint Romuald, nous ne voulons pas omettre un trait qui caractérise d'une manière étrange la vénération dont il était l'objet en Espagne, où il demeura quelque temps. Certains Espagnols ayant appris qu'il voulait les quitter, envoyèrent des hommes pour le tuer, afin de garder au moins ses reliques.

3 U Monte-Gargano s'élève à l'extrémité de la Pouille, au-dessus

et passa tout le carême de Tannée 999, jeûnant et se mortifiant, dans le monastère de Saint-Apollinaire in Classe, près de Ravenne.

Beaucoup d'écrivains ont vu dans les anathèmes lancés contre quelques souverains au moyen-âge, et dans les expiations auxquelles ils furent soumis, une fâcheuse humiliation de la dignité royale, comme si l'humiliation était dans la réparation plutôt que dans la faute. Ce qu'il faut y voir surtout, c'est une grande leçon d'égalité et de justice donnée aux princes et aux peuples. Les prophètes du Seigneur n'épargnèrent ni Saùl ni David, parce qu'ils avaient été sacrés de l'huile sainte. Il est dangereux pour les rois de leur créer une sorte d'absolutisme inviolable; car, pour être audessus de l'humanité, il faut avoir des vertus surhumaines. Si la voix de la religion ne les arrête pas, on entend alors la voix des peuples, et l'on assiste à ces grandes réactions qui frappent à l'aveugle, prennent souvent le juste pour l'injuste, et bouleversent la société jusque dans ses fondements.

Grégoire V mourut au mois de février 999, et fut enterré à Saint-Pierre non loin d'Othon II, son parent. Nous apprenons par son épitaphe qu'il prêchait, à Rome, en trois langues : l'idiome vulgaire, le français et le latin ; et que, chaque samedi, il distribuait des vêtements à douze pauvres.

Son successeur fut l'illustre Gerbert, évêque de Rade Maofredooia, et s'avance comme un haut promontoire dans )a mer. Sur son sommet est une vaste caverne, dont on a fait une église dédiée à saint Michel Archange, et chaque année il s'y célèbre une fêle solennelle, le 8 mai, en souvenir d'une apparition de l'Archange , dont la légende se trouve au Bréviaire romain.

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venne, qui prit le nom de Sylvestre II. Gerbert était né en Auvergne, et avait été élevé au monastère d'Aurillac; puis, étant passé à la cour du duc de Barcelone, il s'y était adonné à l'étude des sciences exactes que les Espagnols, à la suite des Arabes, cultivaient dès lors avec un remarquable succès. Le duc de Barcelone Temmena plus tard à Rome, et ses rares connaissances l'y firent promptement distinguer du pape Jean XIII et de l'empereur Othon qui désira l'attacher à sa personne. Mais l'amour de l'étude entraîna Gerbert à Reims, où l'archidiacre Gérard s'était acquis une haute célébrité par l'enseignement de la logique. Gerbert désirait suivre ses leçons ; toutefois, au lieu d'un écolier, on reconnut bientôt en lui un maître ; et l'archevêque Adalbéron s'estima heureux de lui confier son école métropolitaine. L'enseignement de Gerbert embrassa à la fois la dialectique, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. C'était un homme d'un grand génie et d'une grande éloquence, ditRicher, l'un de ses élèves : magni ingenii ac eloquii, et il est le premier, ajoute-t-il, qui fit resplendir la Gaule comme une lumière ardente. Gerbert réussit surtout à rendre l'étude des mathématiques facile et élémentaire ; il introduisit les chiffres arabes, chercha à propager le système décimal et inventa une table à calcul, divisée en vingt-sept cases, à l'aide de laquelle on parvenait à produire mécaniquement, en quelque sorte, les multiplications et les divisions. Avant lui, la musique était à peine connue en France, poursuit Richer, mais avec lui elle devint populaire. Il en disposa les genres divers dans un monocorde, c'est toujours Richer qui parle, distin-

guant les consonnances ou symphonies en tons, demitons et dièses. L'astronomie était une science abstraite ; il la rendit vivante et parlante par la construction d'une sphère mobile représentant l'équateur, les pôles, les degrés, les parallèles et le mouvement des astres. Il construisit également des orgues hydrauliques. Cette puissance d'invention le fit soupçonnner de magie ; on prétendit même en trouver des indices non-seulement dans les merveilles de son intelligence, mais encore dans ce succès persévérant qui avait fait passer le pauvre enfant de l'Auvergne du cloître dans les palais, et des palais sur les sièges les plus élevés : d'abord Reims, puis Ravenne et enfin Rome. Il est remarquable toutefois que ces odieux et ridicules soupçons ne se produisirent que longtemps après sa mort. Ils furent comme l'écho populaire de l'admiration superstitieuse qu'avaient éveillée sa fortune et ses travaux.

Gerbert, ou plutôt Sylvestre II, fut le premier Français qui occupa le trône pontifical, et, chose remarquable, il est le premier pape qui ait émis la pensée d'une croisade pour la délivrance des Lieux saints, pensée qu'un autre pape français, Urbain II, devait faire adopter un jour avec un pieux enthousiasme. Dans une lettre adressée à la Chrétienté, Sylvestre fit parler Jérusalem elle-même : « — « 0 épouse immaculée du Christ, lui faisait-il dire, tant que tu seras forte, toi dont je suis un des membres, une grande espérance me reste de pouvoir relever bientôt ma tête aujourd'hui presque écrasée. Comment me défierais-je en effet de toi, ô maîtresse du monde, si tu me reconnais comme tienne !.. Lève-toi donc, soldat du Christ ! prends ton

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étendard et tes armes I Entière ergô, miles Christi ! esto signifer et compugnator !

Cet éloquent appel se perdit alors dans le bruit.

Rome jouit de quelque tranquillité pendant le règne de Sylvestre II ; mais les habitants de Tibur étaient sans cesse en rébellion contre l'autorité impériale. Une première fois, saint Romuald parvint à les apaiser et à calmer en même temps la colère d'Othon ; une seconde fois ils durent se soumettre au pape, et leur révolte leur fut encore pardonnée. Mais alors quelques Romains s'insurgèrent à leur tour ; les impériaux fermèrent aussitôt les portes de la ville ; et Bernward, évêque d'Hildesheim, après avoir confessé etcommunié les gens du palais, marcha, à leur tête, portant la sainte lance des empereurs allemands. Les rebelles jetèrent leurs armes, et la paix fut rétablie sans effusion de sang.

Vers cette époque, Othon III fit venir d'Allemagne des reliques de saint Adalbert, et les plaça sous l'autel de l'église qu'il faisait construire dans l'île du Tibre. Cette lie, appelée quelquefois dans l'antiquité Lychaonia du temple de Jupiter Lychaonien qui s'y trouvait, avait été formée, qu du moins accrue, par l'agglomération des gerbes du champ de Tarquin que les Romains jetèrent dans le fleuve. On y érigea, sous la république, un temple à Esculape ; et, pendant de longs siècles, les prêtres y nourrirent un serpent qui était toujours pour la foule le serpent divin apporté d'Epidaure. Ce fut sur l'emplacement du temple antique qu'Othon bâtit l'église nouvelle. Il y fit déposer, outre les reliques de saint Adalbert, celles d'un grand nombre de martyrs, extraites de l'église des Saints-Abbundius-et-Abbundantius, près du mont Soracte, et enfin le corps de saint

Barthélémy qu'il avait demandé aux habitants de Béné vent, lors de son pèlerinage au Monte-Gargano. Saint- Barthélémy en l'Ile est un des curieux monuments de Rome. Reconstruit par Gélase II dans le douzième siècle, on y voit néanmoins encore les vieilles colonnes de granit du temple d'Esculape et quelques vestiges d'un ancien pavé de marbre et de porphyre, qui fut peut-être celui de la basilique d'Othon III.

Othon III mourut le 28 janvier 1002, à Paterno, forteresse de la campagne de Rome. Suivant une tradition qui est loin d'être certaine, la veuve de Crescentius l'avait empoisonné.

Peu d'années avant sa mort, il était allé visiter la retraite de saint Nil ; et, lorsqu'il aperçut les huttes basses et étroites qui composaient le monastère : — « Cè sont bien là les tabernacles d'Israël dans le désert, s'écria-t-il. Voilà les habitants du royaume du ciel ; la terre n'est point leur patrie, et ils ne s'y regardent que comme des voyageurs. » — Othon offrit alors au saint un autre couvent, avec des revenus qui pussent assurer l'existence des moines. — « Celui qui a pris soin d'eux jusqu'à présent, répondit . Nil, en prendra plus de soin encore lorsque je les aurai quittés. — Demandez-moi alors, comme à votre fils, tout ce qui vous plaira, reprit Othon ; » — et saint Nil, appuyant la main sur la poitrine de l'empereur : — « Songez au salut de votre âme 1 »

Saint Nil était Grec, car les Galabres, cette antique patrie de Pythagore, étaient toujours considérées comme faisant partie de la terre des Hellènes *. Il

1 La petite ville de Rossant), où naquit le saint, a conservé l'usage de la langue grecque jusqu'au seizième siècle.

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naquit dans la petite ville de Rossano, non loin de Crotone, près de la plage où fut Sybaris, au milieu de tous les souvenirs de la sagesse et de la volupté antiques. Or, son âme, qui devait aspirer un jour à la pratique des plus hautes vertus, se laissa d'abord séduire par les passions. Il voulut épouser une jeune fille, belle comme le sont toutes ces filles de la grande Grèce que Zeuxis venait prendre pour modèles ; mais bientôt il sentit le vide des illusions, et alla, jeune encore, chercher dans la solitude un refuge contre les agitations qui le troublaient. Les monastères de Val di Luce et de Serperis furent successivement fondés par lui 4 et, arrivé à une extrême vieillesse, il n'attendait plus que la mort, lorsqu'il apprit que le prince de Gaëte se proposait de faire transporter ses restes, comme de saintes reliques, dans la ville, pour lui servir de sauvegarde. Alors, malgré la décrépitude de l'âge, il monte à cheval, et va à la recherche de quelque lieu ignoré où n'ait jamais retenti le bruit de son nom. Les moines pleuraient en le voyant s'exiler ainsi de leur commune patrie. — « Consolez- vous, leur dit saint Nil, je vais préparer un lieu où je rassemblerai tous mes enfants dispersés. »

Or, il y avait près de Tusculum un monastère dédié à sainte Agathe et habité par des religieux grecs : c'est là que Nil choisit sa demeure. Mais à peine y at-il reposé ses membres fatigués du voyage, que le bruit de sa venue se répand au loin. Les grands de Rome veulent l'entraîner près des tombeaux des apôtres ; le comte de Tusculum se jette à ses pieds : — « Je suis indigne de recevoir un serviteur de Dieu comme vous, lui dit-il ; mais voilà ma maison, ma

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ville et tout son territoire : ordonnez-en ce qu'il vous plaira. — Laissez-moi, laissez-moi, répondait le saint; je ne suis venu ici que pour mourir. »

Il demanda cependant au comte un lieu plus retiré où il pût prier en repos ; et le comte lui donna les débris de l'antique maison de plaisance où Cicéron écrivit peut-être les Tusculanes *. Ce lieu était alors connu sous le nom de Grotta-Ferrata; car les jours où l'orateur romain y rassemblait Atticus et Quintus n'étaient plus ; et d'épaisses broussailles avaient fait de sa demeure une grotte inaccessible.

Cependant les moines qu'avait quittés saint Nil partirent un jour avec leurs peaux de mouton et leurs sandales, pour aller rejoindre leur père. Saint Nil ressentit une vive joie à cette nouvelle ; il leur indiqua Grotta-Ferrata comme rendez-vous général; et, se levant aussitôt lui-même, il voulut s'y rendre : mais ses forces défaillirent. Il recommanda alors qu'on enterrât son corps sans honneurs et hors de l'église ; puis il tomba dans un absorbement qui dura trois jours. Il ne parlait plus, mais il priait encore ; et ainsi il passa à une vie meilleure, au milieu des religieux de Sainte- Agathe (1005). Le lendemain matin, les religieux prirent sa dépouille mortelle, et la transportèrent avec des cierges et de l'encens à Grotta-Ferrata. Or, comme on approchait, on aperçut les moines de Serperis qui arrivaient au rendez-vous que leur avait donné saint Nil. Tout le monde avait été fidèle à sa parole ; et si la communauté naissante était privée des conseils d'un

* Il y a eu de longues discussions entre les Basiliens de Grotta- Ferrata et les jésuites de la RufjineUa, qui prétendaient les uns et les autres occuper l'emplacement de la villa de Cicéron.

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père, elle se trouvait placée sous la protection d'un saint.

Grotta-Ferrata est une des plus célèbres abbayes des environs de Rome : Bessarion y demeura, et elle est toujours habitée par des moines grecs de Tordre de Saint-Basile, qui conservent encore aujourd'hui l'ancienne liturgie et la psalmodie de l'Orient. Cette antique abbaye s'élève au milieu de la campagne de Frascati et de Marino ; de longues avenues d'ormeaux et de platanes y conduisent; et au-dessus de la vallée dans laquelle serpente lentement un ruisseau, qui fut peut-être VAqua crabra de Cicéron, se prolongent au loin les grandes vues de la campagne romaine. L'église de Grotta-Ferrata est ornée de fresques d'Annibal Carrache et du Dominiquin, qui l'ont rendue célèbre dans l'histoire de l'art. L'une de ces fresques représente saint Nil guérissant un jeune possédé; et nne autre, saint Nil recevant l'empereur Othon III. Ce sont de beaux et nobles ouvrages, mais où l'on regrette que l'artiste ait plus demandé peut-être à son génie qu'à l'inspiration chrétienne.

La suite des événements nous a entraîné au delà des limites du dixième siècle. Revenons-y pour consacrer un pieux souvenir au sanctuaire vénéré qui remplaça le temple de Jupiter sur le Capitole. — « C'est à Rome, écrit Gibbon, que rêvant assis au milieu des ruines du Capitole, pendant que les moines chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, l'idée de tracer le déclin et la chute de cette ville vint, pour la première fois, s'emparer de mon esprit. » — Quel déclin, en effet, quelle chute d'entendre de pieux cantiques au lieu des cris des esclaves, de voir le froc des moiues au lieu du coutelas du sacrificateur î .

Le temple de Jupiter Capitolin était comme; le centre de la puissance romaine. Construit par les deux Tarquin, réédifié par Sylla, puis par Vespasien, et une dernière fois parDomitien, toujours avec une nouvelle magnificence, il répondait dignement à son titre de métropole de l'univers. On y adorait Minerve, déesse de la guerre et de la sagesse; Junon, fière et jalouse, dont le paon et le hibou étaient les emblèmes ; mais surtout le dieu très-grand et très-bon, le vainqueur des géants, le cygne de Léda, le taureau d'Europe, la pluie d'or de Danaô, le ravisseur de Ganymède, Jovi optimo, maxitno.

Voilà quels étaient le temple et ses dieux à l'époque de la grandeur de Rome! Mais quand vint la décadence, le temple fut abandonné, les Barbares le dépouillèrent de sa toiture d'airain et des statues de bronze et de marbre qui ornaient ses portiques, et bientôt il ne forma plus qu'un amas de ruines pantelantes, qui elles-mêmes finirent par s'effacer, sans qu'on sache l'époque précise de cette complète disparition.

Quoi qu'il en soit, dès que le temple et le Dieu eurent cessé d'être, quelques moines se mirent à l'œuvre ; ils relevèrent les colonnes qui gisaient çà et là parmi les débris ; l'une d'elles avait soutenu la voûte de la chambre des empereurs et assisté, muet témoin, aux orgies de Néron et de Tibère 1 ; puis, avec le temps ils obtinrent, comme aumône, les marbres du temple de Romulus au Quirinal, et en firent un escalier de cent vingt degrés qui s'éleva jusqu'au faîte du Capi-

1 C'est la troisième à gauche en entrant. Elle porte l'inscription : A cvbicvlo Avgvstorvm.

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tole. Et tous ces vestiges de temples, tous ces débris de dieux formèrent une avenue triomphale et une splendide parure à une modeste église. Elle était dédiée à la Vierge, et les âges suivants lui ont donné le nom d'autel du ciel, Aracœli.

Ce nom se lie au souvenir d'une tradition antique et vénérable. Au moment où Virgile annonçait la venue d'une Vierge et d'un Enfant qui allait renouveler l'âge d'or :

Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna...

au moment où le monde entier était dans l'attente d'un Sauveur, Auguste, demandant à l'oracle quel serait après lui le maître du monde, en reçut, dit-on, cette réponse : — « Un enfant Hébreu, Dieu lui-même et commandant aux dieux, m'ordonne de lui céder la place et de retourner tristement dans les enfers. Retire-toi donc de mes autels et ne me demande plus d'oracle \ »

Auguste aurait alors érigé un autel au Gapitole avec cette inscription : Ara primogeniti Dei, « Autel du premier-né de Dieu. » — Suivant une autre opinion, l'empereur romain aurait vu la Mère de Dieu ellemême dans la gloire du ciel, tenant son Fils entre ses

1 Me puer Hebrœus divos deus ipse gubernans

Céder e sede jubet tristemque redire sub Orcum; Arts ergà dehinc tacitus abscedite nos tris.

On peut lire une excellente dissertation sur ce point d'histoire dans les Annales de Philosophie chrétienne de notre savant ami M. Bonnetty, 1. XIV, p. 62.

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