‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 35 sur 48 · HOYAU · texte numérisé non relu

HOYAU

ONZIÈME SIÈCLE

Le onzième siècle vit commencer la lutte de l'Église et de l'empire, lutte ardente dont les historiens protestants de l'Allemagne ont, depuis quelques années, rétabli le véritable caractère avec une érudition profonde et une haute impartialité. Mais avant d'assister à ce duel des deux puissances dont Home fut souvent le théâtre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'état social de l'Europe à cette époque.

L'Europe n'avait presque aucune loi politique, et la possession du pouvoir, ainsi que sa transmission, étaient réglées, tantôt par la force du moment, tantôt en vertu de certains usages qui n'étaient pas cependant encore assez incontestés pour devenir des lois. En France, le pouvoir se perpétua dans la même famille, sous la première race, mais sans suivre toujours

l'ordre de succession 1 ; puis, lorsque les maires du palais, qui étaient électifs, eurent obtenu la couronne, le principe électif prévalut, et Charlemagne lui-même, en partageant ses Etats entre ses enfants, se crut obligé de réserver le consentement de la nation : quempopulus eligere velit ut patri suo succédât in regni hcereditate \

En Allemagne l'élection s'exerçait avec une extrême liberté ; et quelquefois même elle substitua des bâtards, tels qu'Arnoul, aux princes légitimes, dans le gouvernement des peuples.

Cette instabilité et cette dépendance du pouvoir, au milieu de vassaux ambitieux et remuants, portèrent les souverains à demander à la religion cette consécration solennelle que Dieu donnait autrefois, aux rois des Juifs, par la main de ses prophètes. C'était assurément une grande et noble pensée, de placer ainsi la couronne sous la sauvegarde de Dieu, et de voir une mission divine dans cette autorité de quelques jours, qu'on ne considérait si souvent que comme une opulente propriété. Mais cette mission avait ses obligations sans doute ; et , en échange de la force et du respect que les rois venaient chercher au pied des autels, ils durent naturellement donner quelques garanties d'une bonne et juste administration. Aussi remarquons-nous trois choses dans les anciennes formules des sacres, telles qu'elles ont été observées jusqu'à nos jours : — D'abord, le souvenir des anciennes acclamations guerrières, des intronisa-

' Chez les Francs etchez le plus grand nombre des peuples barbares, ou voit le pouvoir attaché à une famille ; les femmes ne l'exerçaient pas. 3 Cité par Montesquieu, Esprit des lois, XXXI, XVI.

ONZIÈME SIÈCLE

tions sur le pavois, exprimé par ces paroles de l'évêque : Reconnaissez-vous pour roi, Henri ou Charles, etc. ? — Puis le serment du souverain de gouverner avec droiture. — Et, à la suite de cet engagement pris devant Dieu, serment de tout le peuple de lui être fidèle. Assurément toutes ces obligations existaient indépendamment du sacre ; mais le sacre leur imprimait un caractère de solennité qui les rendait, ce semble, plus inviolables, et faisait un plus impérieux devoir au clergé, en l'absence de toute autre surveillance légale, de maintenir la stricte exécution d'un acte qui avait été passé entre ses mains. L'onction sainte fut dès lors recherchée, ambitionnée par tous les souverains, car elle inspirait aux peuples une sorte de vénération pour l'autorité royale et la protégeait contre d'incessantes rivalités. Pépin se fit sacrer deux fois d'abord par saint Boniface, puis par le pape Etienne ; la plupart des empereurs se firent sacrer successivement à Aix-la-Chapelle ou Mayence et à Rome. Le sacre devint comme le signe distinctif de la royauté, et souvent les princes le firent imprimer d'avance au front de leurs enfants, afin d'établir ainsi l'hérédité dans leur famille.

Le clergé avait une influence toute puissante. Il jouissait d'abord de l'autorité spirituelle, et ses apôtres étaient sans cesse en marche, du midi au nord, de l'ouest à l'est, luttant courageusement contre les derniers vestiges des superstitions idolâtriques. Mais cette autorité n'était pas la seule qui lui appartint : fondant partout des écoles, je l'ai déjà dit ; enseignant les lettres et les sciences avec la même ardeur qu'il prêchait la foi ; recevant les malades dans des hôpi-

taux, nourrissant les pauvres, défrayant les voyageurs, protégeant les faibles, il réunissait, à lui seul, presque tout ce qui constitue la civilisation : écoles, hôpitaux, hôtelleries et églises. Or, on sent que cette influence devait être d'autant plus respectée, qu'elle ne s'était établie que par des services rendus. Les rangs du clergé étaient d'ailleurs ouverts à tous; c'était la vivante représentation de l'égalité chrétienne, alors que partout ailleurs on sentait le poids de dominations pesantes et nombreuses. Aussi les populations voyaient-elles avec joie le clocher du monastère rivaliser de droits et de puissance avec le donjon du château.

Les propriétés du clergé s'étaient formées et considérablement augmentées par des donations successives. Ces donations avaient souvent eu pour cause des expiations religieuses. Les crimes étaient si fréquents chez ces nations du nord, à peine civilisées, et il y avait chez elles une propension tellement grande à ne voir rien que d'honorable dans les violences et les meurtres, toutes les fois qu'ils étaient commis avec bravoure, que le clergé dut maintenir avec rigueur les anciennes pénitences canoniques, afin de contre-balancer, par les menaces de la religion, l'influence invétérée de ces habitudes sauvages. Souvent les coupables étaient condamnés à d'abondantes aumônes : le crime n'était pas lavé par ces aumônes, mais elles étaient une sorte de satisfaction envers la société lésée, satisfaction qui ne dispensait nullement du repentir et de l'humble aveu que la religion prescrit. Si ces aumônes étaient faites au clergé, c'était parce que lui seul alors, ainsi que nous l'avons vu, était en posses-

ONZIÈME SIÈCLE

sion des institutions de charité. Sans doute il y a eu des abus dans toutes ces choses, car, partout où parait la main de l'homme, il y a des abus ; mais, du moins, on conviendra que cette pensée, d'infliger surtout pour pénitence au riche la privation de ses richesses, et de faire tourner ainsi au profit de la classe faible les violences dont elle avait été victime, était une noble et sainte pensée.

D'un autre côté, les dons offerts par la piété des fidèles étaient considérables. Les rois surtout furent généreux à l'égard du clergé, parce que les fondations religieuses étaient des moyens de civilisation, ou, comme parle Âncillon, des écoles de culture et d* obéissance. En élevant d'ailleurs le clergé au rang de feudataire, ils s'en faisaient un rempart plus inexpugnable contre les envahissements des seigneurs.

Les seigneurs se considéraient toujours, ainsi que dans les mœurs germaniques, comme les compagnons du prince, comités ; le nom même était resté, et les comtes, dévoués au moment du péril, peu soumis à l'ordinaire, ambitieux de pouvoir, parvinrent à se constituer des Etats presque indépendants dont ils soutenaient trop souvent la dépense, comme au temps de Tacite, par la guerre et les rapines. La guerre devint dès lors l'état normal de la société : lorsqu'elle ne se faisait pas de prince à prince, elle se faisait de seigneur à seigneur, ou bien elle s'exerçait contre les pèlerins et les marchands, dans les gorges des montagnes ou au passage des routes. Peu à peu ce pillage à main armée s'établit, sous prétexte de guerre, par toute l'Europe, et l'Eglise, après avoir vainement essayé de tous les remèdes, institua enfin la trêve de

Dieu S et multiplia les asiles. Cette trêve de Dieu était une pensée sublime. Elle interdisait toute guerre, depuis l'Avent jusqu'à l'octave de l'Epiphanie , depuis la Septuagésime jusqu'à l'octave de la Pentecôte, et pendant les jeudis, vendredis, samedis et dimanches de toute l'année. Les églises et les monastères, avec un rayon de soixante pieds alentour, étaient, en outre, déclarés inviolables ; et des croix étaient plantées le long des chemins, afin de servir d'asile aux voyageurs.

Ainsi, ne pouvant couper le mal dans sa racine, l'Église s'efforçait du moins de l'atténuer, et faisait servir les foudres de la religion à préserver la société d'une ruine complète. Cette ruine était déjà bien avancée. Partout la corruption des mœurs se répandait à l'abri de l'anarchie et à l'aide de l'ignorance qui en était la suite. L'ignorance nous rapproche de la brute, et elle nous en laisse prendre les habitudes. Or, pouvait-il y avoir des instructions suivies et un enseignement un peu général, au milieu de telles agitations? Les tentatives du clergé devenaient impuissantes; et lui-même, débordé par le mal, négligeait ses saintes études, se corrompait à son tour, et subissait l'influence pervertissante qui semblait répandue dans l'air comme un poison endémique. Bientôt la simonie vint aggraver la plaie qui commençait à le ronger. Les rois prétendirent que, par suite des donations faites par eux au clergé, ils avaient le droit de disposer des évêchés et des abbayes, en leur qualité de fiefs, et d'en donner

1 C'est en France que fut établie d'abord la trêve de Dieu. Elle fut ensuite étendue à toute la chrétienté par le concile de Clermoot, en

ONZIÈME SIÈCLE

l'investiture par la remise de la crosse et de l'anneau, comme s'ils avaient eu l'autorité spirituelle. Or, il arriva que ces investitures s'accordèrent le plus souvent à prix d'argent ou au prix de basses complaisances ; l'unité de direction ne fut plus aussi puissante dans l'Eglise ; on vit les seigneurs, jaloux de l'autorité des abbés et des évêques, acheter des nominations qui pussent leur être favorables; et, sans l'énergique réaction du sentiment chrétien, tout eût fini par être à vendre ; tout, jusqu'au trône de saint Pierre 1 !

Voilà quel était l'état de la religion et de la société au onzième siècle ; et, certes, il fallait une foi ardente pour ne pas désespérer de l'une et de l'autre. Ne nous étonnons donc point du zèle, de la violence même peut-être de quelques pontifes, qui ne craignirent pas de porter un fer brûlant dans la plaie, car la violence du mal avait tout gangrené autour d'eux. Il ne s'agissait plus des intérêts et de la vanité de quelques hommes qui passent; il s'agissait du présent et de l'avenir.

' « Tel est le malheur de noire temps, s'écriait Agobard, archevêque de Lyon, malheur digne d'être pleuré par une fontaine de larmes, qu'il ne se rencontre guère d'homme aspirant à un honneur ou à une distinction temporelle, qui n'ait son prêtre domestique; et que, loin de lui obéir, il puisse exiger l'obéissance de ce prêtre, également dans des choses justes ou injustes, divines ou humaines, de manière que l'on voit des chapelains servant à table, versant le vin, conduisant des chiens, faisant manœuvrer les palefrois des dames ou errants par les champs comme assistants à la chasse. » Aussi un écrivain peu suspect, Sismondi, n'hésite-t-il pas à dire : « Il serait honteux de faire un argument contre la religion des crimes des IX e et X e siècles, car il aurait fallu un vrai miracle pour purifier les éléments qui recrutaient le clergé. »

Sylvestre II survécut peu à l'empereur Othon III, et il fut inhumé dans l'église de Saint-Jean de Latran. Lorsqu'on rebâtit cette église, en 1648, le cercueil de marbre où il reposait fut ouvert, et il sembla un instant qu'on revoyait le pontife lui-même, vêtu de ses ornements épiscopaux, la mitre sur la tête et les bras croisés sur la poitrine ; mais à peine l'œil avait-il pénétré ces secrets de la tombe, que l'apparition s'évanouit, et il ne resta plus qu'un peu de cendre, une croix et un anneau pastoral.

Jean XVII, Jean XVIII et Sergius IV régnèrent paisiblement pendant les années de repos que procurèrent à l'Eglise Robert de France et saint Henri d'Allemagne. L'élection de Benoît VHI fut contestée par une faction ; mais l'antipape qu'on lui opposa fut chassé de Rome. Vainement alors eut-il recours au roi Henri : le roi se dirigea vers l'Italie et y reconnut solennellement Benoît VIII. Le couronnement de saint Henri et de la reine sainte Cunégonde eut lieu quelques jours après (22 février 1014), dans la basilique de Saint- Pierre. Douze sénateurs entouraient le prince et la princesse ; les uns avaient la barbe rasée à la romaine ; les autres, de longues moustaches à l'allemande, et tous portaient des bâtons à la main. On vit alors figurer pour la première fois le globe impérial. — « Le pape, raconte le moine Grlaber, avait fait faire une pomme d'or ornée de deux cercles de pierreries et surmontée d'une croix. La pomme était l'image du monde; la croix, de la religion, dont l'empereur devait être le protecteur; et les pierreries, des vertus qu'il devait posséder. — Ce présent ne peut mieux convenir, dit l'empereur, qu'à ceux qui ont foulé aux

ONZIÈME SIÈCLE. 377

pieds les pompes du monde pour suivre plus librement la croix. » — Et il l'envoya au monastère de Cluny.

Les sacres des empereurs étaient devenus fréquents depuis Charlemague, et le cérémonial en était dès lors parfaitement déterminé. Trois évêques allaient recevoir le prince au pied des degrés de Saint-Pierre, et lui donnaient leur bénédiction ; puis ils le conduisaient au pape, qui l'attendait dans la petite église de Sainte- Marie in torre, ainsi nommée de la tour de la basilique. Le futur empereur et les personnes de sa suite baisaient alors les pieds de celui qui tenait la place de Jésus-Christ, et l'empereur lui prêtait serment en ces termes : — « Au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, je promets hautement et fermement et jure fidélité à Dieu, au Bienheureux Pierre, apôtre, et au Bienheureux Vicaire de Notre-Seigneur, le pape N. , ainsi qu'à ses successeurs canoniquement institués ; et je m'engage à être désormais le protecteur et le défenseur de cette sainte Église romaine, de votre personne et de vos successeurs, suivant mon savoir et mon pouvoir, et d'une pure foi, en tant que je serai soutenu des secours divins. Et ainsi que Dieu me soit en aide et ses saints Evangiles. »

Le souverain pontife adressait alors par trois fois à l'empereur chacune des questions suivantes : — « Voulez-vous vivre en paix avec l'Eglise? — Voulez-vous être fils de l'Eglise ?» — Et, sur les réponses affirmatives du prince, réitérées également trois fois, le pape lui disait : — « Je vous donne donc la paix, comme le Seigneur Ta donnée à ses disciples. Je vous reçois donc comme fils de l'Eglise. » — Puis il le baisait en forme

de croix, sur le front, le menton, les joues et la bouche, et, le couvrant de son manteau, il le conduisait de la porte d'airain à la porte d'argent à travers Y Atrium, en le tenant par la main droite. Le chœur chantait : — « Que le Seigneur y le Dieu d'Israël soit loué et exalté. »

Le pape entrait ensuite dans la basilique au chant de l'antienne : Pierre, m'aimes-tu? Et, lorsque le roi était introduit, il lui demandait s'il voulait être pieux, tempérant, désintéressé, affable, doux, et s'il admettait sincèrement tous les articles de la foi chrétienne. Sur les réponses affirmatives du prince, l'évêque d'Ostie lui faisait les onctions aux épaules et au bras droit, et le pape le couronnait du cercle impérial devant la Confession de saint Pierre. Il lui remettait en outre l'anneau, l'épée, le sceptre et quelquefois le globe d'or plein de cendre : symbole à la fois de puissance et de néant. Le nouvel empereur offrait, de son côté, au pape, du pain, des cierges et de l'argent ; il recevait le signe de la paix, puis le corps de Jésus-Christ. Conduit enfin dans l'oratoire de Saint-Maurice, qui s'ouvrait sur le transept nord de la basilique, on l'y chaussait des bottes et des éperons, et il sortait processionnellement avec le pape.

Cette consécration solennelle établissait l'empereur, ainsi que nous l'avons vu, le protecteur et le défenseur de l'Eglise, et c'était à ce titre qu'il recevait à son tour le serment du clergé, lequel s'engageait à lui être fidèle, sauf la fidélité promise au siège apostolique*.

1 Salva fide quam repromisi Domino apostolico. Cette formule avait été convenue entre le pape Eugène II et l'empereur Lothaire. (Voir Rohrbacher, tom. XT, p. 461.)

ONZIÈME SIÈCLE. 379

Le séjour de saint Henri à Rome fut marqué par une addition à la liturgie romaine. Jusqu'alors, en effet, on avait considéré que l'Eglise mère, étant pure de toute hérésie, n'avait nul besoin de protester de sa foi durant la messe, parle chant du Symbole. Mais, sur la demande que saint Henri en fît au pape Benoît VIII, cet usage fut abandonné, et le Symbole fut dès lors chanté dans les églises de Rome, comme dans toutes les autres églises de la chrétienté.

Saint Henri allait souvent, pendant qu'il était à Rome, s'agenouiller la nuit dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, et il y restait jusqu'au jour en prière avec l'impératrice sainte Cunégonde.

Et le saint était, en même temps, un héros. Vainqueur en Flandre, en Bohême, dans la Lombardie, dans la Calabre, cet homme, dont le nom était une puissance, dont l'administration était bénie à cause de sa générosité et de sa justice, et qui, durant sa vie agitée, vit du moins toujours le succès couronner ses œuvres, n'aspirait pourtant qu'après le silence du cloître et les douces émotions de la prière. L'ambition, le pouvoir, toutes ces passions d'un jour fatiguent le cœur de l'homme ; mais la prière ne l'épuisé jamais.

Benoît VIII se signala par la vigueur avec laquelle il repoussa les Sarrasins, qui s'étaient déjà emparés d'une partie de la Toscane. Il marcha contre eux à la tête des évêques et des avoués des églises, et les défit dans une sanglante bataille, où leur reine fut prise. Les historiens ajoutent que cette reine eut la tête tranchée, et que le pape se réserva sa couronne d'or enrichie de pierreries. Le chef des Sarrasins, irrité de la mort de sa femme et de la destruction de son armée,

envoya à Benoit un sac plein de châtaignes, en lui annonçant, pour Tannée suivante, autant de soldats prêts à le venger. Benoit répondit par un sac plein de millet, afin qu'il sût bien que les défenseurs ne manqueraient pas pour repousser l'attaque. L'année suivante, les Sarrasins ne revinrent pas.

Mais alors les empereurs de Constantinople, se réveillant de leur long sommeil, prétendirent reconquérir l'Italie, où ils avaient toujours conservé quelques places fortes dans la grande Grèce. Les armées de Basile partirent donc de la Calabre en 1022, elles marchèrent vers le nord, s'emparèrent de Bénévent ; et déjà même elles menaçaient Rome, lorsque l'empereur Henri, débouchant tout à coup par les côtes de l'Adriatique, les attaqua, les battit, et parcourut en vainqueur cet antique patrimoine des Grecs, au milieu des populations qui demandaient grâce en criant : Kyrie eleison. L'empereur et le pape se rendirent alors au Mont-Gassin, où l'empereur laissa pour offrande un Évangile relié en or et un calice d'or orné de pierreries ; puis ils retournèrent dans leurs capitales, où l'un et l'autre ils moururent peu de temps après.

Benoît VIII eut pour successeur Jean XIX, son frère, qui, si nous en croyons le récit de Glaber, était laïque, et ne dut son élection qu'à ses largesses. Dès lors la simonie devint publique ; et, à la mort de Jean, Théophylacte, son neveu, à peine âgé de douze ans, monta sans honte sur la chaire apostolique, sous le nom de Benoit IX. Benoit IX était, ainsi que ses deux prédécesseurs, de la famille toute-puissante des comtes de Tusculum ; mais Dieu ne permit pas qu'il jouît paisiblement de l'autorité que l'or de son père lui avait

ONZIÈME SIÈCLE

obtenue. Les vices de cet homme, ses rapines, ses violences le rendirent tellement odieux aux Romains, qu'ils le chassèrent en 1044. Benoît se retira parmi les siens, et on le vit bientôt après menacer Rome, à la tête d'une nombreuse troupe ; il finit même par y rentrer. Cependant sa vie continuait d'être un scandale pour l'Église : le mépris public atteignait celui qui n'eût dû être entouré que de la vénération des fidèles. L'archiprêtre Jean Gratien offrit 1,500 livres à Benoît pour qu'il renonçât au pontificat ; Benoît prit l'argent et déposa la mitre.

Jean Gratien fut élu à sa place, et prit le nom de Grégoire VI. C'était un homme modeste et vertueux, dont la première pensée fut de faire renaître l'ordre au milien du chaos dans lequel Rome était tombée. Partout les biens de l'Église avaient été usurpés ; d'audacieux aventuriers exploitaient les routes, et les pèlerins ne pouvaient arriver aux tombeaux des apôtres que par grandes troupes et Fépée à la main. Enfin la ville elle-même était un théâtre journalier de vols et de meurtres ; on se tuait jusque dans les basiliques ; car, à peine une offrande était-elle déposée sur l'autel, que des sicaires se ruaient dessus et se l'arrachaient les uns aux autres, pour en faire servir le prix à de joyeux festins et à l'entretien de leurs concubines Grégoire eut recours d'abord aux exhortations et à la prière ; mais les cœurs étaient endurcis et les oreilles

* Super altaria gladii nudabantur ; et oblationes accidentium vixdùm appositœ de manibus abripiebantw ; abreptœ in comessa- Uones et scortorum abusiones eonsumebantur. (Baron., Ann. eccles. ad ann. 1044.)

Page 1