‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 36 sur 48 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

n'entendaient plus. Alors il prononça anathème contre tous ceux qui faisaient de la capitale du monde chrétien un repaire de brigands. Les Romains étaient accoutumés au brigandage, et cette sévérité extraordinaire pour eux, après vingt-cinq ans de vénalité, les poussa à la révolte. Ils s'assemblèrent donc en armes, et proférèrent des cris de mort contre le pape. Le pape ne s'émut pas ; mais, faisant lui aussi appel à la force, il s'empara de Saint-Pierre et fit mettre à mort les pillards qui n'avaient pas respecté le saint lieu. Alors, désespérant de la victoire, les factieux se prirent à accuser Grégoire de simonie, à cause des 1,500 livres dont il avait payé la démission de Benoît IX. Cet argent n'avait été donné que de l'aveu du clergé et pour mettre fin à un scandale qui désolait l'Église ; mais Grégoire ne s'en remit pas moins à la décision d'un concile, qui s'assembla à Su tri, et auquel assista Henri le Noir, nouveau roi d'Allemagne. Les avis furent partagés ; mais aussitôt Grégoire se dépouilla volontairement des ornements de la papauté, pour aller finir ses jours à Cluny, dans cette paix de la solitude que les trônes ne donnent pas.

Ce fut un Allemand, nommé Suidger, qui, sous le nom de Clément II, monta alors sur la chaire apostolique, parce qu'il n'y avait personne à Rome qui eût les qualités nécessaires pour l'occuper , disent les historiens de l'époque. Et, en effet, quelles douloureuses plaintes faisaient entendre saint Pierre Damien et saint Anselme de Lucques !

« Pour nos péchés , écrivait Pierre Damien , on ne trouve plus de clercs qui soient dignes de l'épiscopat ; ils le désirent assez, mais ils ne cherchent pas à le

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mériter... On commet la simonie non-seulement en achetant et vendant les saints ordres, mais encore en vendant les jugements des synodes; et ce n'est point pour subvenir aux besoins de la nature que ces hommes convoitent les richesses, c'est afin que de leurs plats chargés de viandes émane l'odeur des épiceries des Indes, et que leur vin emmiellé brille dans des vases de cristal. C'est afin que partout où ils arrivent, on revête aussitôt les murailles et les plafonds de leurs chambres de tentures magnifiques, et leurs sièges de riches tapis.... Leurs lits sont plus somptueusement ornés que les autels; la pourpre serait trop simple ; il faut des étoffes de diverses couleurs : on méprise la dépouille des agneaux, et on fait venir de bien loin des fourrures de martres et d'hermines... Non, le temps n'est plus où l'on puisse garder la modestie, la mortification, la sévérité sacerdotale. Lorsque je vais vous trouver (il écrivait au pape), vous entendez aussitôt les railleries, les plaisanteries, les bons mots, les paroles inutiles, et partout se révèle une dissipation qui éteint la piété et ruine le bon exemple. »

Pierre Damien vivait, avec quelques hommes à l'âme ardente comme la sienne, dans le monastère de Sainte-Croix d'Avellano, où, pour apaiser la colère céleste, ils renouvelaient sur eux la sanglante flagellation que Jésus-Christ souffrit avant de monter au Calvaire. Les cilices, ou plutôt les cuirasses de fer aux pointes aiguès, faisaient de leur vie un continuel sacrifice; et, apôtres de la douleur, ils ne voyaient plus que dans ces violences de l'homme contre lui-même un remède aux dégra-

dants instincts qui le précipitaient vers sa ruine

Clément II régna peu de jours ; et, à sa mort, le simoniaque Benoît IX, qui, dans sa retraite de Tusculum, soupirait encore après les trésors de Saint-Pierre, parvint à rentrer â Rome et à s'emparer du palais patriarcal. Il y resta huit mois ; puis, au bout de ce temps, il finit par être effrayé lui-même de ses crimes, et alla chercher dans le monastère de Grotta-Ferrata des remords et le pardon.

Rome avait alors tellement perdu de son ancienne considération, par ses désordres intérieurs et ses élections vénales, que les empereurs désignèrent plusieurs fois les souverains pontifes, avant de consulter le clergé et le peuple. Ainsi Damase II fut envoyé de Brixen par Henri le Noir; et, lorsqu'il fut mort, ce fut une diète tenue à Worms, et présidée par Henri, qui élut Brunon, évêque de Toul, pour lui succéder. Brunon était un homme pieux et austère. Proche parent de l'empereur, il avait dû. s'attendre que les dignités ecclésiastiques viendraient le chercher ; mais sa modestie les redoutait ; et, lorsque les habitants de Toul le choisirent pour évêque, s'il accepta avec empressement, ce fut parce qu'il espéra que la direction de cet humble diocèse le mettrait à l'abri de charges plus brillantes. Doué de beaucoup de vertus, il possédait en même temps ces dons heureux de la nature qui, sans rien ajouter au mérite de nos œuvres, en rendent l'action plus puissante sur les autres. Enfin, le respect et la sainte affection qu'il inspirait autour de lui, firent qu'il n'y eut qu'une

1 Saint Dominique YEncuirassé était compagnon de Pierre Damien.

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voix dans la diète pour le proclamer pontife. Brunon refusa; le roi et les seigneurs insistèrent. Alors le pieux évêque demanda trois jours de réflexion; et, durant ces trois jours, il jeûna et pria; puis il fit une confession publique de ses fautes, afin qu'à la vue de son indignité on conférât à quelque autre plus saint l'honneur qu'on voulait lui faire. Mais la foule ne répondit à cet humble aveu que par ses larmes et ses acclamations persévérantes. Alors le pieux évêque , fidèle à la tradition, s'en remit à la volonté du clergé et du peuple de Rome. Il partit pour Rome en habit de pèlerin, et le long du chemin on n'entendit sortir de sa bouche que des prières. Comme il passait à Augsbourg, il ouit une voix qui lui disait ces paroles du Seigneur dans Jérémie : — Je sais les pensées que j'ai formées sur vous, pensées de paix et non d'affliction, pour vous conduire à votre fin et vous donner la patience. Vous m'invoquerez, et vous irez; vous me prierez, et je vous exaucerai *. »

Ces paroles calmèrent les angoisses de son âme, et lui inspirèrent une sainte confiance. Or, de tous les pays qu'il traversait, se détachaient de pieux voyageurs qui marchaient à sa suite; et, de son côté, la population de Rome se porta tout entière à sa rencontre, en habits de fête, en chantant des cantiques. Brunon marchait au milieu de cette foule, pieds nus ; il la suppliait d'exprimer librement son vœu. — a Je suis venu malgré moi, disait-il, je retournerai avec plaisir. » — Mais à Rome, comme à Worms, une seule voix se fait entendre; c'est cette même voix qui,

« Jérémie, XXIX, il et 12.

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parlant autrefois par la bouche d'un enfant, faisait violence à la modestie, à Fesprit de retraite, aux plus sublimes vertus, lorsqu'elle criait : Ambroise évêque ! L'intronisation du nouveau pape eut lieu le 12 février 1049 ; Brunon prit le nom de Léon IX.

Léon s'attacha aussitôt à réprimer sévèrement la simonie et l'incontinence des clercs, les exactions des seigneurs et les vices honteux du peuple. Sans cesse en voyage, il tenait des conciles, dans la même année, à Reims, à Mayence, à Rome, etc.

Le concile de Rome, de l'an 1050, déposa plusieurs évèques simoniaques. L'un de ceux qui étaient accusés, l'évêque de Sutri, prétendit se justifier par un serment ; mais, au moment où il levait la main, il tomba frappé comme Ananie et on l'emporta mourant hors de la salle.

Cependant les désordres des mœurs n'affligeaient pas moins l'Église que la simonie ; car ces désordres avaient gagné les rangs les plus élevés, profané les plus saints ministères. Les clercs demandaient même hautement la liberté du mariage ; mais, si leur caractère s'était abaissé, était-ce un motif pour que l'Église consacrât cet abaissement à jamais ? Non, sans doute ; aussi demeura-t-elle ferme au milieu des attaques ; elle espéra contre toute espérance, et maintint fidèlement, pour des âges meilleurs, ce principe de chasteté parfaite qui est, suivant l'expression d'un éloquent et pieux écrivain, comme la poésie sacrée de la vertu l .

« C'est le célibat ecclésiastique, a dit le protestant

1 Mgr Gerbet, dans son bel ouvrage sur le Dogme générateur de ta piété catholique.

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Luden, qui nous a valu ce que nous avons, ce que nous sommes, l'intelligence, la culture de l'esprit, les progrès du genre humain ; il a essentiellement contribué à assurer à l'Église l'unité, et par l'unité la force nécessaire pour résister à la puissance brutale du glaive et pour adoucir l'oppression inhumaine que le système féodal avait introduite dans la vie sociale f . »

Parmi les règlements que fit Léon IX pour réprimer l'incontinence des clercs, nous remarquons, entre autres, celui qui réduit à la servitude toute femme ayant commerce avec un ecclésiastique et tout enfant né de semblables union s.

Les vertus dominantes de Léon IX étaient la chasteté, la patience, la miséricorde et cette austérité de vie qui ne cherche que les épreuves. Pape et souverain, allié aux empereurs et à tous les rois de l'Europe, il ne voulait, au milieu des splendeurs du Latran, qu'une pierre pour oreiller et qu'un tapis pour couche. Rencontrant, une nuit, un lépreux à sa porte, il le prit entre ses bras et alla le déposer dans le lit de parade qu'on appelait le lit du pape. Avec Léon IX, le Latran était devenu, autant que jamais, le palais des pauvres et de la prière.

Ces éminentes vertus prirent surtout un caractère sublime au milieu des douleurs que causèrent au saint pape les entreprises des Normands sur les terres de l'Eglise et le schisme des Grecs renouvelé pour longtemps par l'ambitieux patriarche Michel Cerularius. Michel reprochait à l'Église romaine l'usage du pain sans levain pour le sacrifice ; il lui faisait un

1 Histoire du peuple allemand.

crime de ne pas observer l'abstinence du mercredi, de laisser les prêtresse raser la barbe et les évêques porter des anneaux au doigt comme les époux. Tels furent les importants griefs qui firent renaître l'opposition oubliée de Photius ; ou plutôt, disons-le, les évêques de Constantinopie étaient las du joug de Rome. Après avoir longtemps cherché à s'attribuer le titre de patriarche œcuménique, ils se décidèrent à rompre les liens qui les unissaient au centre de la chrétienté, préférant commander à une religion morte que de devoir à l'obéissance la foi et la vie.

Quant aux Normands, leur premier établissement en Italie remontait à l'année 1016. Seize ans auparavant, quarante pèlerins de cette nation, revenant de Jérusalem, étaient allés au Monle-Gargano , prier dans la caverne de Saint- Michel. Ils y rencontrèrent un factieux que les Grecs avaient exilé de Bari, et ce factieux, nommé Mello, leur proposa la conquête de la Pouille. Or, les entreprises les plus extraordinaires étaient chose simple pour ces aventuriers accoutumés à prendre des royaumes ; aussi se laissèrent-ils facilement dominer par des pensées de victoire, et, volant au secours de Salerne qui était assiégée par les Sarrasins, ils la sauvèrent d'une ruine presque certaine. Les Italiens furent émerveillés de la bravoure de ces étrangers dont ils admiraient d'ailleurs la haute taille, la beauté et l'adresse dans le maniement des armes. Le prince de Salerne voulut les retenir ; mais les pèlerins, après avoir consolidé son trône pour l'amour de Dieu, reprirent le chemin de leur patrie.

Alors le prince envoya en Normandie des cédrats et des amandes, avec de riches étoffes et des harnois

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dorés, afin d'exciter les preux Normands à venir habiter un pays qui produisait toutes ces merveilles. Un grand nombre d'entre eux partit en effet. Ils repoussèrent les Grecsde la principauté deBénévent, reçurentdes terres de l'empereur saint Henri, et fondèrent par leurs conquêtes cette république delà Pouille, à la tête de laquelle s'illustrèrent les quatre fils de Tancrède deHauteville.

On conçoit, au reste, qu'avec cet amour d'aventures, cet esprit belliqueux et ambitieux de pouvoir, les Normands devaient peu respecter les droits acquis et la sainteté des mœurs antiques. Léon IX nous les représente saccageant et brûlant les églises, n'épargnant ni les enfants t ni les femmes, ni les vieillards, les faisant mourir souvent dans des tourments horribles, et ne mettant aucune différence entre les choses saintes et les profanes. Léon leur déclara la guerre, mais l'issue en fut malheureuse pour lui ; son armée fut détruite, et lui-même tomba au pouvoir des Normands. Il resta neuf mois parmi eux dans une sorte de demi-captivité qu'adoucissaient du moins les respects des vainqueurs. Léon, de son côté, redoublait les mortifications qui lui étaient habituelles ; une maladie vint tout à coup l'assaillir ; il voulut retourner à Rome, et partit de Béiiévent au milieu des expressions les plus vives de la douleur de tous. Le comte Onfroi voulut l'accompagner avec les Normands jusqu'à Capoue. Le pape s'y reposa douze jours; puis il se dirigea sur le Mont- Cassin, et de là sur Rome, où il n'arriva qu'après un mois de fatigue. Sentant alors sa fin prochaine, il se fit porter à Saint-Pierre, y reçut le viatique, et montrant d'une main défaillante l'endroit qu'il avait choisi pour sa sépulture : — « Voyez, mes frères, dit-il, com-

bien vile et petite est la demeure qui m'attend. De tant d'honneurs, voilà tout ce qui me reste sur la terre. » — Léon IX mourut le 19 avril 1054 ; l'Église le compte parmi ses saints.

La désignation de son successeur fut abandonnée à l'empereur par le clergé et le peuple de Rome, qui lui envoyèrent le sous-diacre Hildebrand, afin de l'aider de ses conseils. Une assemblée fut alors convoquée à Mayence, et Hildebrand parvint à diriger les voix sur Gebehard, évêque d'Eichstad, qui, malgré sa résistance, fut proclamé pape et intronisé à Rome, sous le nom de Victor II.

C'est ici la première fois qu'apparaît dans l'histoire le grand nom du moine Hildebrand ; et l'on voit par la mission qui lui fut confiée, bien qu'il ne fût que sousdiacre, quelle était l'influence dontiljouissaitàRome. Cette influence, il la devait tout entière à lui-même, car sa famille était obscure ; on dit même que son père était charpentier dans la petite ville de Soano en Toscane. Hildebrand fut élevé par un oncle maternel, qui était abbé de Sainte-Marie du mont Aventin ; et c'est dans ce monastère connu aujourd'hui sous le nom de prieuré de Malte, que l'ardent jeune homme se façonna à la discipline et à l'obéissance, dont il sentit si profondément dès lors la nécessité pour le gouvernement des choses humaines.

L'abbaye de Cluny avait, à cette époque, une haute réputation, qu'elle devait plus encore à la science et à la vertu de ses moines, qu'à l'étendue de ses possessions et à la valeur incalculable de son trésor. Saint Odon, saint Mayeul, saint Odilon, y avaient établi comme une tradition de sainteté à l'école de laquelle

'onzième siècle.

on venait se former de toutes les parties de l'Europe. Hildebrand alla y terminer ses études, puis il se livra à la prédication en Italie et en Allemagne; et l'empereur Henri le Noir fut frappé de la conviction brûlante et de l'assurance apostolique, qui, dans ces temps de relâchement et de faiblesse, ne cessaient de caractériser ses discours. Bientôt après, Léon IX, pontife pieux et austère, rechercha Hildebrand, et lui donna à gouverner le monastère de Saint-Paul hors des murs, tombé dans une honteuse décadence. L'église de Saint- Paul, une des églises patriarcales de Rome, était comme abandonnée; et les animaux, qui paissaient sur les bords du Tibre, venaient s'y coucher à l'abri des chaleurs du jour. Il y avait cependant des religieux dans le monastère, pour veiller et prier ; mais ces religieux, peu soucieux de l'avenir, s'abrutissaient dans la débauche. Hildebrand rendit au lieu saint toute sa dignité ; des portes d'airain, ornées de dessins au trait, furent commandées par lui à Constantinople 1 ; mais surtout la sévérité de la règle fut rétablie dans toute sa vigueur, les seigneurs qui avaient usurpé les biens de l'église se "virent obligés de les rendre, et l'ordre, la décence, reparurent là où depuis longtemps on ne les connaissait plus.

Tel était Hildebrand lorsque Victor II monta sur la chaire apostolique. Victor avait l'humilité d'un saint

' Ces portes étaient ornées de cinquante-quatre dessins séparés entre eux par des arabesques. Des lignes d'or, d'argent et d'émail marquaient les contours des figures; une inscription constatait qu'elles avaient été commandées par Hildebrand, sous le pontificat d'Alexandre II, avec l'aide du consul Panlaléon, qui avait ordonné de les faire, qui illas fieri jussit.

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• et la fermeté d'un apôtre. Dans la grande lutte qu'il entreprit contre les simoniaques et les concubinaires, il s'appuya sur Hildebrand, qui parcourut la France, en qualité de légat, et tint des conciles à Lyon et à Tours pour la réforme des abus.

Quelque temps après, Victor II étant mort, le clergé et le peuple de Rome prièrent le cardinal Frédéric, abbé du Mont-Cassin, de leur désigner un pape. Frédéric nomma cinq personnes comme étant également dignes de leurs suffrages, quatre évêques et le sousdiacre Hildebrand *. Mais ceux qui lui avaient demandé conseil, ne voulurent d'aucun des candidats qu'il proposait : ils le prirent lui-même, le menèrent de force à l'église de Saint-Pierre-ès-liens, et là, d'une voix unanime, Frédéric fut proclamé pape, sous le nom d'Étienne IX, à cause du pape saint Etienne dont ce jour-là on célébrait la fête. Le nouveau pontife était frère de Godefroy le Barbu, duc de Lorraine; mais cette haute dignité de la naissance n'avait nullement altéré en lui la simplicité candide du religieux. Aussi, le premier acte de son pontificat fut-il d'écrire aux sept évèques-cardinaux, pour se plaindre du relâchement de la discipline. — « Il semble, disait-il, que l'épiscopat ne consiste plus que dans le luxe des costumes, l'or, les moelleuses fourrures, les équipages fringants, les nombreuses suites de cavaliers armés, mais nullement dans la pureté de la vie et la pratique des vertus. » — En même temps il appella Pierre Damien de son ermitage d'Avellano, et, malgré sa

■ Les quatre évêques étaient les cardinaux Humbert de Sainte- Rufine, et Jean de Velletri, et les évêques de Pérouse etdeTusculum.

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résistance opiniâtre, il lui fit un devoir de venir à Rome, où il voulait qu'il fût comme une leçon vivante ; il l'y sacra évêque d'Ostie.

Etienne IX régna à peine un an. Peu de jours avant sa mort, il assembla le clergé et le peuple et leur défendit de procéder à une élection, avant le retour d'Hildebrand qui était éloigné de Rome. Mais à peine Etienne avait-il rendu le dernier soupir, que la faction du comte de Tusculum élut Jean, évêque de Velletri, sous le nom de Benoît X. Les cardinaux et la plus grande partie du clergé s'opposèrent à cette élection. Pierre Damien, à qui appartenait le droit de consacrer le pape, en sa qualité d'évêque d'Ostie, refusa de prêter son ministère à cette œuvre de révolte, et l'intronisation fut faite de nuit, en tumulte, au milieu de troupes de gens armés. Cependant Hildebrand reçut à Sienne les pleins pouvoirs de l'élite du clergé et de la population de Rome, et il fit aussitôt choix de Gérard de Bourgogne, évêque de Florence. Gérard prit le nom de Nicolas II, et il marcha vers Rome accompagné d'un grand nombre d'évêques et de Godefroy le Barbu, duc de Lorraine et de Toscane. A cette nouvelle, l'antipape Benoît quitta le palais patriarcal, et Nicolas en prit possession au milieu des acclamations de la multitude.

Quelques jours après, un concile fut assemblé au Latran, dans le but de prévenir le retour des discordes qui avaient éclaté à la mort d'Etienne IX. Ce concile décida que l'élection du pape se ferait principalement par les évêques-cardinaux et serait ensuite confirmée, d'abord par la participation des autres cardinaux, puis par l'assentiment des clercs et les acclamations

du peuple, de telle sorte que les hommes les plus religieux commençassent l'élection, et que les autres suivissent. Enfin l'autorité de l'empereur devait être consultée, en raison du titre qui lui avait été accordé de défenseur et de protecteur de l'Église En cas toutefois de péril imminent, nous apprend Pierre Damien, on devait procéder sans retard à l'intronisation du nouveau pontife (Ep. XX).

Le titre de cardinal était déjà ancien dans l'Eglise de Rome. Ce fut, dans l'origine, la qualification distinctive des prêtres placés à la tête des titres ou paroisses Léon IV les appelait presbyteros sui cardinis, et, dans le concile de Rome de 853, les diacres attachés au service des hôpitaux reçurent également le titre de cardinales. Le même titre était dès lors attribué aux sept évêques suffragants de Rome. Enfin le droit d'élection réservé aux cardinaux acheva de les placer, suivant les expressions de Pierre Damien, non seulement au-dessus des évêques, mais encore au-dessus des patriarches et des primats*.

» On comptait vingt-cinq titres à Rome sous le pontificat de saint Marcel (304-310), vingU-huit sous celui de saint Léon le Grand (440, 461), etc.

s Pietri Dam., Ep. XX.

Baronius cite un rituel de 1057, où les cardinaux sont ainsi répartis entre les églises patriarcales. — L'église de Saint-Jean de Latran, qui est la Métropole de Rome, avait pour suffragants les sept cardinaux-évêques, c'est-à-dire les évôques d'Ostie, de Sainte-Rufine (réuni depuis 1120 à Porto), de Porto, de Sabine, de Préneste, de Tusculum et d'Albano. Eux seuls pouvaient officier à Saint-Jean eu l'absence du pape. Les suffragants de Sainte-Marie-Majeure étaient : les cardinaux-prêtres de Saint-Jacques et Saint-Philippe (Saints-Apôtres), de Sainte-Cyriaque, Saint-Eusèbe, Sainte-Pudentienne, Saint-

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Cependant le concile assemblé à Rome par Nicolas II ne s'occupa pas exclusivement de la succession pontificale ; car c'est devant cette assemblée de cent treize évêques que comparut Bérenger, archidiacre d'Angers et scholastique de Saint-Martin de Tours, accusé de nier la présence réelle du corps et du sang de Jésus- Christ dans l'Eucharistie. Bérenger y souscrivit uneprofession de foi catholique, et, allumant un feu au milieu de l'église du Latran, il y jeta ses livres ; mais à peine fut-il hors du concile, qu'il protesta contre cette rétractation, et accabla d'injures le cardinal Humbert

Vital, des Saints-Pierre-et-Marcellin, de Saint-Clément. La basilique de Saint-Pierre avait les cardinaux-prêtres de Sainte-Marie trans Tiberim, Saint-Chrysogone, Sainte-Cécile, Sainte-Anastasie, Saiut, Laurent in Damaso, Saint-Marc et des Saints-Martin-et-Sylvestre. A l'église de Saint-Paul étaient attachés les cardinaux-prêtres de Sainte- Sabine, Sainte-Prisca, Sainte-Balbine, des Saints-Nérée-et-Achilléede Saint-Sixte, de Saint-Marcel et de Sainte-Suzanne. Enfin les cardinaux de Saint-Laurent étaient les prêtres de Sainte-Praxède, Saint- Pierre-ès-liens, Saint-Laurent in Lucind, des Saints-Jeau-et-Paul, des Quatre-Saints, de Saint-Etienne au mont Cœlius, et de Saint-Quirice.

Les cardinaux-diacres portaient le titre des chapelles attenantes à leurs diaconies. 11 n'y en eut d'abord que sept ; plus tard on en établit quatorze, un par quartier, et à ces quatorze on en adjoignit quatre dits palatins, parce qu'ils habitaient le palais pontiûcal et servaient d'assistanU au pape. Les dix-huit diaconies étaient Sainte- Marie in Dominicd, — Sainte-Lucie in Circo, — Sainte -Marie Neuve, — Saints-Cosme-et-Damien, — Saint-Adrien, — Saints-Serge-et-Bacque, — Saint-Théodore, — Saint- George in Velabro, — Sainte-Marie in Cosmedin, — Sainte-Marie in Porticu, — Saint-Nicolas in Carcere Tulliano, — Saint-Ange in PescariA, ~ Saint-Eustache, — Sainte- Marie in Aquiro, — Sainte-Marie in viâ latâ, — Sainte-Agathe in Equo marmoreo, — Sainte-Marie in Silice, — Saints-Vit-et-Modeste. Léon X en créa une dix-neuvième, Saint-Onufre.

qui l'avait rédigée. L'âme de cet homme était pleine de mensonges, et Ton n'a jamais su quelle avait été sa pensée dernière. A trois époques différentes, il prêcha l'hérésie ; cinq fois il abjura ses erreurs ; et peu d'années après l'une de ces abjurations qu'il fit à Rome, sous le pontificat de Grégoire VII, il termina en France ses contradictions et sa vie.

Un des actes les plus marquants du pontificat de Nicolas II fut la concession qu'il fit au Normand Richard de la principauté de Capoue, et à Robert Guiscard de toutes les terres qu'il avait conquises, c'est-àdire de la Pouille, de la Calabre, et même de la Sicile dont il espérait chasser les Sarrasins. Robert s'obligea de son côté, envers l'Eglise, à une redevance annuelle de douze deniers de Pavie, par chaque couple de bœufs, payables à perpétuité à la fête de Pâques, et prêta serment au pape comme à son suzerain. Telle est l'origine de la vassalité du royaume de Naples.

Nicolas II n'eut pas un plus long règne que ses prédécesseurs \ et Hiidebrand, dont l'influence continuait d'être toute-puissante à Rome, fit élire, pour le remplacer, Anselme de Lucques, qui prit le nom d'Alexandre II. Mais les clercs de la Lombardie se lassèrent de voir le siège apostolique occupé par des hommes sévères qui n'avaient aucune complaisance pour leurs molles habitudes. Ils parvinrent à circonvenu* le jeune roi Henri IV, et élurent, avec son autorisation, Cadaloùs, évêque de Parme, qui était simoniaque et concubinaire comme eux. Cadaloûs marcha aussitôt vers

1 Chaque jour, ou chaque nuit, suivant les loisirs que lui laissaient les affaires, Nicolas II lavait les pieds à douze pauvres.

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Rome, à la tête d'une armée, et campa dans les champs de Néron, derrière le Vatican. Dans une première attaque, il obtint quelques succès ; mais à la seconde, ses troupes furent dispersées, et lui-même ne put se sauver qu'à prix d'argent. Il ne se rebuta pas cependant, car l'ambition est vivace au cœur de l'homme : vaincu, abandonné des siens, condamné et déposé dans deux conciles auxquels ses partisans eux-mêmes adhérèrent, Cadaloùs n'en protesta pas moins toujours de son droit à la papauté. Il pénétra de nuit dans la c ité Léonine, en 1064, et s'empara de Saint-Pierre ; mais la foule qui se porta le lendemain matin à la basilique, effraya tellement ses complices, qu'ils- se cachèrent dans les maisons voisines et dans les caves. Quant à Cadaloùs, il fut reçu dans le château Saint- Ange par Cencius, fils du préfet de Rome, et il y resta deux ans, étroitement bloqué par la garde pontificale. Cette longue captivité finit par épuiser sa patience ; il prit congé de Cencius, qui lui fit payer une rançon de trois cents livres, comme s'il eût été son prisonnier, et, pauvre, nu, il s'estima heureux de pouvoir fuir, la nuit, en cachette, parmi des pèlerins.

Alexandre II se fit remarquer pendant toute la durée de son pontificat, qui fut de douze années, par la pureté de sa vie et la douceur de son caractère. Lorsqu'il fut mort, un jeûne de trois jours fut ordonné, suivant l'usage, avec des processions et des prières, pour se préparer à la nomination d'un nouveau pape. Mais au moment où l'on enterrait Alexandre dans la basilique de Latran, il s'éleva tout à coup un grand tumulte ; on prit Hildebrand et on le conduisit à l'église de Saint-Pierre-ès-liens, où les cardinaux et le

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clergé le proclamèrent pontife. On n'entendait que les cris : Saint Pierre a élu l'archidiacre Hiidebrand ! saint Pierre a élu le pape Grégoire.

Gomment un homme d'une austérité si inflexible pouvait-il être l'élu de prédilection de ces clercs dissipés et de ce peuple fantasque qui ne savaient pas obéir ? C'est sans doute que tout le monde sent la domination du génie et de la sainteté, et s'incline volontairement en leur présence. Hiidebrand n'avait d'ailleurs aucune ambition pour lui-même ; sa seule, sa légitime ambition était de réformer les mœurs violentes, avares, corrompues de son temps, et de fonder partout, sur la stricte application des préceptes de l'Evangile, le gouvernement de la société chrétienne.

Le lendemain de son élection, il écrivit au roi Henri d'Allemagne, pour lui donner avis du choix qu'avait fait le clergé de Rome et le prier de ne pas y consentir ; car, ajoutait-il, si je suis pape, il me serait impossible de laisser impunis les crimes dont vous êtes chargé.— En même temps, les évêques de la Lombardie et de l'Allemagne, inquiets pour eux-mêmes de la sévérité d'Hildebrand, éveillaient contre lui toutes les susceptibilités royales ; et Henri envoyait le comte Eberhard à Rome pour se plaindre de ce qu'on avait procédé à l'élection sans le consulter. — a Dieu m'est témoin que je n'ai jamais recherché cette dignité, répondit Hiidebrand ; les Romains m'ont élu malgré moi ; mais ils n'ont jamais pu m'obliger à me laisser ordonner, jusqu'à ce que je fusse assuré, par une députation expresse, que le roi et les seigneurs du royaume Teu tonique consentaient à mon élection. J'attendrai donc que quelqu'un vienne de la part du roi m' informer de sa volonté. »

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La noble simplicité de ces paroles et l'humble quoique rude franchise d'Hildebrand, déterminèrent Henri à confirmer le titre qui lui avait été donné ; et le nouveau pontife fut sacré à Rome le 30 juin 1073, sous le nom de Grégoire VII. Nous ferons remarquer ici que la confirmation royale était presque tombée en désuétude. Alexandre II, prédécesseur immédiat de Grégoire VII, ne l'avait pas demandée, et, suivant le P. Pagi, Grégoire VII fut le dernier pape qui la demanda. Sans doute il aurait pu s'en passer comme les autres, et sa modération dans cette circonstance prouve que, si l'esprit du commandement était en lui, il ne s'abaissa jamais du moins aux petites ressources des passions vulgaires.

Henri IV, fils d'Henri le Noir, empereur d'Allemagne, ne porta longtemps que le titre de roi, parce qu'il n'avait pas reçu la couronne impériale des mains du pape, qui seul, d'après les usages de cette époque, pouvait la donner Il n'avait pas encore cinq ans, lorsqu'il monta sur le trône, et le pouvoir fut alors exercé, avec une rare sagesse, par l'impératrice Agnès, sa mère. Mais dès qu'il toucha à l'adolescence, le jeune prince prétendit régner par lui-même, etlâçha aussitôt la bride à toutes ses mauvaises passions. Et les nobles sentiments s'éteignirent en lui ; il devint soupçonneux et cruel; puis, afin de prévenir toute opposition, toute pensée de remontrance, il fit publiquement trafic des

1 « tl parait très-raisonnable et très-établi, dit un historien du temps, afin de maintenir la paix, qu'aucun priuce ne prenne le titre d'empereur, sinon celui que le pape aura choisi, pour son mérite, et auquel il aura donné la marque de cette dignité. » (Glaber., lib. I. cap. ult.)

titres ecclésiastiques. — * Les empereurs nommaient aux évêchés, dit Voltaire, et Henri IV les vendit ; Grégoire VII s'opposa à cet abus *. » — Et comment ne s'y serait-il pas opposé? Cette Église d'Allemagne, si énergique dans le bien, qui venait de donner à la chrétienté cinq pontifes tous remarquables par leur courage et leurs vertus, devait-elle se voir ainsi prostituée à des mercenaires et dégradée dans l'esprit des peuples, par la volonté d'un seul homme ?

Mais, au sein même de l'Allemagne, un violent orage s'amoncela sur la tête d'Henri : les Saxons et les Thuringiens s'étaient soustraits à son autorité, et ils le menaçaient de se choisir un autre souverain s'il ne chassait ses conseillers et ses maîtresses, s'il ne résidait avec sa femme et s'il ne partageait également son temps entre toutes les parties de son empire. Henri eut recours alors à Grégoire Vïï, afin d'obtenir, par son intervention, la soumission des rebelles. Singulière logique des passions 1 cet homme, qui devait protester, avec une indignation si profonde, contre la puissance des pontifes, lorsqu'elle devait s'appesantir sur ses vices, l'invoquait contre les peuples qui ne voulaient plus de sa tyrannie; comme si la justice était un devoir moins rigoureux pour les rois, que la fidélité pour les peuples.

1 Annales de F Empire, année 1076.

L'évêque dUalberstatd, qui était sur les lieux, parlait ainsi : € 11 (Henri) a vendu les évêchés de Constance, de Bamberg, de Mayence et plusieurs autres pour de l'argent; ceux de Ratisbonne, d'Augsbourg et de Strasbourg pour des meurtres; l'Abbaye de Fulde pour un adultère; l'évêché de Munster pour un crime plus détestable encore. » Voir Fleury, Eût. eeclés.

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Grégoire envoya des légats avec la mission de pacifier les esprits, et l'impératrice Agnès, qui, depuis les désordres de son fils, s'était retirée à Rome où elle vivait comme une sainte, accompagna l'ambassade pontificale. Les légats devaient en outre assembler des conciles pour y déposer solennellement les évêques qui seraient convaincus de simonie ou d'incontinence ; mais le clergé s'opposa à la tenue de ces conciles, et cacha, sous le voile de prétextes frivoles, la répugnance qu'il sentait pour tout examen de conscience un peu sévère. Et en effet les grands sièges épiscopaux, nonseulement de l'Allemagne, mais de la France et de l'Italie, étaient, pour ainsi dire, mis à l'encan : en France, Philippe I er trafiquait des dignités ecclésiastiques comme Henri IV en Allemagne ; et l'audace des simoniaques était devenue telle, qu'on vit une femme, la nièce de l'archevêque de Milan, faire couper les oreilles, le nez, les lèvres, les mains, arracher les yeux et la langue au diacre Arialde, pour le punir de l'énergie é vangélique de sa parole 1 .

Quant aux mœurs, l'opposition du clergé devait être d'autant plus ardente à toute réforme, qu'en perdant la chasteté, les clercs avaient cessé de croire que ce fût une vertu praticable sur la terre. Ainsi procède toujours le cœur de l'homme ; de fréquentes défaites ôtent toute confiance dans la victoire. Mais, quelque violentes que fussent les résistances, Grégoire VII n'en poursuivit pas moins son œuvre avec une persévérante énergie. Or, si terrible qu'ait été la lutte, c'est le

1 Arialde mourut par suite de cet affreux traitement. Il est honoré comme saint par l'Église.

célèbre historien protestant Luden qui parle, si indécise qu'en soit longtemps demeurée l'issue, l'événement a prononcé en faveur de Grégoire, et a fait voir que ce pontife n'avait rien demandé que de conforme à la situation de son époque, dont sa parole sut exprimer les besoins et vivifier l'espnt \

Si nous en croyons même les plaintes articulées par l'empereur Henri, l'énergie de Grégoire à purifier le sanctuaire, lui aurait valu, dès son vivant, une incontestable popularité : « Tu as, lui disait-il, par ta conduite envers eux, (les clercs simoniaques et concubinaires) gagné la faveur de la multitude. »

Chaque année Grégoire tenait à Rome des conciles, qui tantôt imposaient des pénitences, tantôt ordonnaient aux clercs la vie commune sous une discipline régulière, et les canons de ces conciles étaient portés par les légats dans toute l'Europe. En même temps, afin que les rois ne continuassent pas à se servir de leur puissance pour pervertir l'Eglise de Dieu, l'ardent pontife les menaçait non-seulement des foudres de l'Eglise, mais encore de la privation de leurs dignités temporelles. On s'est demandé s'il en avait le droit ; mais les serments que les rois prêtaient à leur sacre étaient-ils donc de vaines formules? Et, dans ces temps d'anarchie, n'y avait-il plus rien de sacré au monde que la violence et l'oppression? Le désordre était partout; une si grande confusion régnait dans les lois, que des usages barbares, tels que ceux de bris et de rançon, avaient fini par s'établir comme des droits lé-

1 Histoire du peuple allemand. Luden a publié cet ouvrage en J833; on l'a surnommé le Père de l'Histoire allemande.

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gitimes : il n'était pas un trône en Europe qui reposât sur un principe incontesté ou à l'abri de tout reproche : eh bien 1 au milieu, au-dessus de ce chaos, apparaît un homme dont l'autorité spirituelle doit imprimer avant tout une direction morale et religieuse à la société. Son droit à lui est le seul universellement reconnu et respecté : les peuples n'ont de garantie contre le despotisme que dans la puissance de sa parole ; et la religion, d'espérance contre la démoralisation, que dans l'énergie de son caractère. Cet homme alors ne vit, dans le tourbillon des passions humaines, que quelques lois immuables, la sainteté pour le clergé surtout, la justice pour les princes ; et afin d'en assurer l'exécution, il ne vit que la chaire de Pierre s' élevant au-dessus de toutes les fractions de la grande unité chrétienne, comme l'œil même de Dieu 1 !

Grégoire VII excommunia tous les prêtres et les évêques qui souillaient l'Église, puis il abolit solennellement les formules d'investitures dont se servaient les princes, et qui semblaient leur supposer une autorité spirituelle. Mais alors l'orage éclata avec violence contre lui. Pendant la nuit de Noël de l'année 1075, au moment où le pape célébrait la première messe à Saiute-Marie-Majeure, dans la chapelle de la Crèche, Cencius et une troupe de gens armés envahirent l'église, l'épée à la main. Ils s'emparèrent du pape, lui

1 « Le pouvoir papal disposant des couronnes, a écrit le ministre protestant Coquerel, empêchait le despotisme 'de devenir atroce... Un Tibère eût été impossible, Rome l'eût écrasé. Les grands despotismes arrivent quand les rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux. C'est alors que l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante les plus atroces forfaits. » (Essai sur l'Hist. du Christianisme, p. 75. r

firent au front une profonde blessure, et, le frappant, le tirant par les cheveux, ils le conduisirent jusqu'à une tour que Cencius avait fait construire sur le pont Saint-Pierre.

Cependant, au bruit de cette violence, l'office solennel de la Nativité est interrompu dans toutes les églises; on dépouille les autels, on sonne les cloches, des gardes sont placés aux portes de la ville pour empêcher l'enlèvement du pontife ; et une foule tumultueuse s'assemble avec des torches enflammées et des machines de guerre, devant la tour de Cencius. Cencius fut obligé de rendre le pape et il lui dut la vie ; car, sans les prières de Grégoire, ce n'eût été que dans son sang que se fût éteinte l'exaspération populaire.

Grégoire avait encore le visage défiguré ; il fut conduit en triomphe à Sainte-Marie-Majeure, ou il acheva l'office, et donna au peuple sa bénédiction solennelle.

L'histoire ne dit pas si cet acte de brutalité avait été concerté avec Henri d'Allemagne : mais, quelques jours après, Henri, irrité de la persistance du pontife à réprimer des abus qui déshonoraient le clergé, le fit déposer dans une assemblée tenue à Worms Mes lettres de cette assemblée furent portées à Rome, et remises au concile qui était alors réuni, par Roland, clerc de

1 On ne saurait imaginer tous les reproches absurdes et infâmes qui furent articulés contre Grégoire VII. Il me suffira d'en rapporter un seul : on l'accusait de magie ; cette science, disait-on, lui avait été enseignée par Benoît IX, qui devait l'avoir apprise lui-même de Sylvestre II, le fameux Gerberl. Grégoire, ajoutait-on, avait toujours en sa possessiou un livre de nécromancie ; dès qu'on en avait lu quelques lignes, les démons apparaissaient et se prêtaient à toutes vos volontés.

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l'Église de Parme. Elles excitèrent une agitation profonde dans la basilique de Latran ; quelques hommes armés s'élancèrent même sur Roland, et ils allaient le tuer lorsque Grégoire les arrêta. — « Mes enfants, ditil, ne troublez pas par une sédition la paix de l'Église; voici les temps dangereux dont parle l'Écriture, où il y aura des hommes pleins d'amour pour eux-mêmes, avares, superbes et désobéissants. Mais il faut qu'il arrive des scandales, et Dieu nous a envoyés comme des brebis au milieu des loups. »

Ouvrant alors les lettres apportées par Roland, il les lut avec une sérénité inaltérable. Elles portaient pour suscription : Henri, roi, non par usurpation, mais par ordre de Dieu, à Hildebrand, faux moine et non pape ; et elles se terminaient par ces paroles : « Je te dis, avec tous nos évêques : — Descends ! descends ! »

Alors, mais alors seulement, un anathème solennel fut prononcé, sur la demande de tous les évêques du concile. Grégoire parla ainsi :

« Saint Pierre , prince des apôtres , écoutez votre serviteur que vous avez nourri dès l'enfance et délivré jusqu'à ce jour de la main des méchants qui me haïssent parce que je vous suis fidèle. Vous m'êtes témoin, vous et la sainte Mère de Dieu, saint Paul votre frère et tous les saints, que l'Église romaine m'a obligé, malgré moi, à la gouverner, et que j'eusse mieux aimé finir ma vie en exil que d'usurper votre place par des moyens humains. Mais , m'y trouvant par votre grâce et sans l'avoir mérité, je crois que votre intention est que le peuple chrétien m'obéisse, suivant le pouvoir que Dieu m'a donné après vous, de lier et de délier sur la terre. C'est dans cette confiance

que, pour la défense et l'honneur de l'Église, de la part de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et de votre autorité, je défends à Henri, fils de l'empereur Henri, qui, par un orgueil inouï, s'est levé contre votre Eglise, de gouverner le royaume Teutonique et l'Italie. J'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont prêté ou prêteront, et je défends à tous de le servir comme roi... »

Le roi avait cru pouvoir déposer le pape ; le pape répondit en déposant le roi.

L'impression que produisit cet anathème fut immense dans toute l'Allemagne. Les ducs de Bavière, de Souahe, de Carinthie et un certain nombre d'évêques, s'assemblèrent à Tribur, et, après avoir récapitulé tous les actes d'injustice et de tyrannie dont Henri s'était rendu coupable, ils le citèrent à comparaître à la diète d'Augsbourg, pour s'y justifier devant le pape. Henri, trop heureux d'empêcher par cette condescendance qu'on lui élût un successeur, consentit aisément ; mais, sans attendre l'arrivée de Grégoire, il alla le chercher en Italie, espérant que sa justification serait plus facile loin du théâtre de ses crimes, et en l'absence de ses accusateurs. Grégoire était déjà en route pour l'Allemagne lorsque Henri descendit des Alpes. Il se retira alors dans la forteresse de Ganossa ; et, après des difficultés nombreuses, Henri obtint la permission de venir l'y trouver.

Grégoire YII était un moine austère, qui n'avait ni la dissimulation perfide, ni l'exquise politesse d'une adroite diplomatie. Ce qui occupait surtout sa pensée dans le bouleversement de toutes choses, c'était la nécessité du maintien de l'antique discipline et de ses

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rudes pénitences contre les simoniaques, les adultères, les homicides. Or, l'homme qui venait frapper à sa porte était tout cela : ceux qui avaient participé à ses iniquités, n'avaient obtenu l'absolution qu'après avoir jeûné au pain et à l'eau dans d'étroites cellules : Grégoire ne pensa pas que la couronne dût être une sauvegarde contre la pénitence. Lorsqu'on veut entrer dans le temple, il faut oublier ses dignités et ses titres; car là il n'y a ni rois, ni peuples ; il n'y a que cendre et poussière, pulvis es et in pulverem reverteris

Henri passa trois jours dans la seconde enceinte de la forteresse de Canossa, nu-pieds et vêtu de laine; on ne lui apportait à manger que le soir, comme il était d'habitude les jours de jeûne. Le quatrième jour, il fut reçu par le pape et absous, à la condition cependant de se présenter à la diète d'Augsbourg, et d'y répondre aux accusations que ses sujets élevaient contre lui.

Qu'on nous permette ici, au lieu d'exprimer notre opinion sur cette scène, de citer celle d'un professeur distingué de l'université protestante de Halle : — « Lorsqu'on étudie le spectacle donné à Canossa, il faut faire céder l'intérêt national à l'intérêt intellectuel ; cet événement est un triomphe obtenu par cette puissance souveraine de l'âme, qui crée les forces ex-

1 II n'y avait que le clergé qui comprit alors que la justice ne doit point faire acception des personnes. C'est ce qu'Innocent III exprimait noblement dans une lettre au clergé de France : Non débet esse acceptio personarum ut aliter divitibus et potentibus, aliter de abjectis et pauperibus judicemus ; ne sit in manibus nostris iniqua

mensura et statera dolosa, si in alicujus personœ favorem inju-

rtam dicamus, aut aliter Mis, aliter istis metiamur.

térieures lorsqu'elles n'existent pas encore, sur un tyran efféminé qui savait retenir cependant la force matérielle dont il était armé *. »

Henri était absous; mais à peine fut-il sorti de Cauossa, qu'il reprit ses anciennes habitudes. Les Lombards d'ailleurs tenaient plus qu'aucun autre peuple à la continuation des abus, et les murmures qu'excita chez eux la soumission du roi, l'effrayèrent etlui firent lever le masque plutôt qu'il ne l'eût voulu peut-être. Alors une guerre ardente s'engagea : les Allemands élurent pour roi Rodolphe de Souabe; Henri fut de nouveau excommunié et déposé ; et, de leur côté, Henri et ses partisans déposèrent de nouveau Grégoire, et élurent, pour le remplacer, Guibert, archevêque de Ravenne.

Au milieu de ces cruelles agitations, Grégoire trouva toujours le plus entier dévouement à la cause de l'Église, chez la comtesse Mathilde de Toscane, veuve de Godefroi le Bossu, duc de Lorraine. La comtesse avait hérité des domaines de Boniface III, son père, lesquels comprenaient, outre la Toscane, Mantoue, Parme, Reggio, Plaisance, Ferrare, Modène, une partie de l'Ombrie et des Marches, et le territoire de Vérone. C'était une puissante défense pour Rome du côté du nord ; mais le pape chercha en môme temps un point d'appui au midi. Robert Guiscard y exerçait une pleine autorité ; plusieurs fois il avait encouru l'excommunication , par les déprédations et les rapines que se permettait encore son humeur aventureuse ; mais Grégoire promit de lever ces censures, pourvu

1 M. Léo, dans *>n Introduction à l'Histoire du Moyen- dgej 1830.

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que Robert s'engageât de son côté à défendre l'Église romaine, et à assurer, lors delà vacance du siège, l'élection régulière d'un pontife. Cet acte fut signé le 29 juin 1 080.

Neuf mois après, Henri marcha vers Rome avec l'antipape Guibert, et, après avoir laissé derrière lui les forteresses de la comtesse Mathilde, il campa dans les prés de Néron. Les Romains accueillirent le roi et l'antipape par des plaisanteries et des injures, et repoussèrent vigoureusement l'attaque qui fut dirigée contre la cité Léonine. Cette résistance, inattendue découragea le prince allemand ; les maladies décimaient son armée; la comtesse pouvait lui couper la retraite ; ces motifs réunis le déterminèrent à abandonner l'entreprise et à retourner vers le nord.

Mais l'année suivante il revint plus acharné que jamais à la perte de Grégoire ; pendant tout le carême, il tint la ville assiégée; on raconte même qu'il fit mettre le feu à Saint-Pierre, afin de détourner l'attention des habitants vers ce grand sinistre; mais Grégoire marcha le premier au feu, et les Romains parvinrent à l'éteindre avant qu'il eût mis en danger la basilique. Henri se retira alors une seconde fois, laissant néanmoins Guibert à Tibur avec des troupes pour ravager le pays et lasser la patience des habitants. Il avait aussi fait construire une haute tour qui dominait la cité Léonine ; mais la garnison qu'il y laissa périt presque entièrement de maladie et de misère. Enfin, le siège de Rome dura deux ans, et il fallut que le roi répandît une pluie d'or pour s'emparer de la ville. Le peuple, gagné par ses largesses, lui livra la porte et le palais de Latran, le 21 mars 1084; Grégoire se réfugia avec un grand nombre de nobles au

château Saint-Ange, et Rusticus, son neveu, se défendit dans le Septizonium de Sévère.

Guibert fut alors intronisé pape, sous le nom de Clément III, et, le jour de Pâques, 31 mars, il donna à Henri la couronne impériale. Cependant la lutte durait toujours; les impériaux ne pouvaient pénétrer à Saint- Pierre, et les sièges du château Saint-Ange et du Septizonium se prolongèrent pendant un mois sans succès. Henri apprit, au bout de ce temps, que Robert Guiscard accourait au secours du pape ; et, ne se sentant pas de force à lui résister, il quitta Rome pour retourner en Lombardie.

Robert entra à Rome à la tête de trente mille fantassins et de six mille chevaux. Une partie du peuple s'étant opposé à lui, ce farouche vainqueur mit le feu à la ville. Ainsi furent réduits en cendres une quantité de monuments, ceux surtout qui se trouvaient aux environs de Saint-Jean de Latran et du Colysée. La violence des Normands dans cette circonstance, violence qui s'exerça contre les hommes, les femmes, les religieuses; qui se répandit en profanations et en pillages, ne justifia que trop bien les excommunications fréquentes dont Grégoire VII et ses prédécesseurs les avaient frappés *.

Grégoire VII survécut peu à cette douloureuse catastrophe. Il demeura quelque temps à Rome, cherchant à réparer les maux de la guerre, puis il se

1 Gibbon a tracé en quelques mots le portrait de Robert Guiscard : « 11 avait toutes les qualités d'un capitaine et d'un homme d'État...; « son ambition ne connaissait point de bornes...; les scrupules de la «justice ne l'arrêtèrent jamais... ; les émotions de l'humanité le « touchèrent rarement. » .

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rendit au Mont-Gassin par la conviction qu'il eut de l'impuissance de ses efforts, et, de là, à Salerne où il mourut le 25 mai 1085. Ses dernières paroles furent celles-ci : fai aimé la justice et haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil. — Son nom a été inscrit au martyrologe romain par ordre de Grégoire XIII.

Si les rois avaient laissé aux pontifes romains une complète indépendance pour la réforme du clergé ; s'ils n'avaient pas sans cesse entravé l'exercice de leur autorité spirituelle par leur prétention à disposer des titres ecclésiastiques, on n'aurait point vu sans doute cette lutte des deux puissances, et chacune d'elles eût conservé sa pleine liberté d'action. Ce fut surtout pour maintenir intact l'exercice de cette autorité spirituelle que Grégoire VII prétendit commander aux rois. Quant à la droiture de ses intentions, elle est prouvée par toute sa vie. Abandonné de la fortune, dit Steffens, chassé de sa patrie, il resta ferme et inébranlable dans ses principes, se sacrifiant ainsi à la grande idée, soutien de ses jours et de son héroïque persévérance; mais f à sa dernière heure, il lui fut donné de voir avec certitude que ses desseins reposaient bien réellement sur la vérité et sur la justice, ce que peu d'esprits devinaient alors. Ce grand homme ne fut-il pas la conscience, l'âme même de son siècle '?

1 Henri Steffens, le Siècle actuel, 1817. On peut consulter encore sur Grégoire VII le Manuel d'Histoire Ecclésiastique chrétienne, par le docteur Schmid, professeur de théologie protestante à Flessen; YHistoire d'Allemagne, du professeur Eichorn; et surtout Voigtdana son bel ouvrage (Uildebrand and sein ZeitalterJ, traduit et annoté par l'abbé Jager. Le savant cardinal Wiseman a publié sur Grégoire Vil deux articles fort intéressants, qui nous ont été extrêmement utiles.

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L'a autre protestant, le célèbre historien Jean de Muller, a tracé en quelques lignes le portrait de Grégoire : — « Il eut le courage d'un héros, dit-il, la prudence d'un sénateur, le zèle d'un prophète ; il fut de mœurs pures et austères. »

Le pontificat de saint Grégoire VII fut trop agité pour pouvoir laisser à Rome de monument durable. Le seul monument qu'il ait laissé là, comme partout, monument qui vaut tous les autres, c'est l'indépendance de l'Église, c'est la sainteté rétablie dans le lieu saint. Nous retrouvons d'ailleurs, à chaque pas, dans Rome, sa pieuse mémoire et sa grande figure : à Sainte- Marie-Àventine nous le rencontrons enfant et se pliant dès lors à toutes les vertus qui rendent les âmes fortes ; à Saint-Paul hors des murs, c'est déjà le réformateur énergique et dévoué qui se présente devant nous ; à Sainte-Marie de la Crèche, c'est le pontife, ennemi de tout mal, arraché de l'autel, traîné sanglant par des factieux, puis ramené en triomphe par le peuple ; au Latran enfin, c'est à la fois le père et le juge, passant de longues heures en prières au pied de l'autel du Sauveur, et présidant ensuite les conciles avec une dignité qui n'était que l'expression calme de son âme. Vainement au reste chercherions-nous aujourd'hui la salle qui entendit Tanathème porté contre le roi Henri. C'était sans doute cette basilique lèonienne, ancienne construction deLéon III, dans laquelle le Latran vit se réunir tant de conciles. Elle occupait la partie du palais qui faisait retour perpendiculairement vers le transept, et qu'un vaste escalier mettait en communication avec le collatéral droit de la grande basilique.

Le siège pontifical vaqua près de deux ans après la

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mort de Grégoire VII, à cause des refus obstinés de Didier, abbé du Mont-Cassin, qu'Hildebrand avait désigné pour lui succéder. Enfin, le clergé et le peuple de Rome espérèrent triompher de son opposition, par la violence. Ils s'emparèrent de lui, le conduisirent à la diaconie de Sainte-Lucie, et l'y revêtirent de la mitre et de la chape rouge qui étaient alors les marques distinctives de la papauté. Didier souffrit ce qu'il ne pouvait empêcher ; mais, quatre jours après cette élection, il sortit de Rome, et se retira au Mont-Cassin, où il reprit l'humble froc des moines.

Guibert profita de cet interrègne pour se fortifier dans l'intérieur de Rome. Il se rendit maître de Saint- Pierre et du Capitole, et fit des excursions dans le reste de la ville. Chaque jour le mal s'aggravait ; aussi de nouvelles démarches furent-elles faites auprès de Didier, dans un concile tenu à Capoue, et Didier finit par reprendre l'anneau pastoral. On marcha aussitôt vers Rome ; le prince de Capoue enleva la basilique de Saint-Pierre à l'antipape, et Didier y fut intronisé le 9 mai 1087, sous le nom de Victor III.

Les deux parties de Rome que sépare le Tibre furent alorg soumises à deux papes différents : la rive droite et l'île Saint-Barthélemy, où demeurait Victor, reconnaissaient son autorité ; la rive gauche obéissait à Guibert, qui avait établi son siège à Sainte-Marie-dela-Rotonde. Victor III ne régna que peu de jours. Il mourut et fut enterré au Mont-Cassin dont il avait fait reconstruire l'église avec une magnificence inconnue jusqu'alors.

Othon, évêque d'Ostie, lui succéda ; il fut élu dans une assemblée du clergé qui se tint à Terracine, et

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