Tacite, Annales, XI
s'effondre sous les bagues g-emmées, les pendants d'oreilles en or et un gros camée serti d'or au milieu du thorax. Et quand je vois passer et repasser les Messalines tarifées, je songe que dans la via Veneto fut découvert le merveilleux trône grec de la Naissance d'i\.phrodite : durant des siècles encore, sur ce Pincio, le mystère se perpétua dans la pierre, et pendant que les nymphes laissaient couler sur ses épaules la chemisette à petits plis, qu'une épouse alimentait la lampe sacrée du foyer et qu'une courtisane nue jouait de la flûte, sans cesse la déesse faisait ici son avènement au monde.
Le coucher du soleil est d'ici un spectacle « antique » , vraiment impérial; de multiples bourgeois, appuyés au parapet comme au podium d'un amphithéâtre, se remémorent des pages de romans historiques, s'assouvissent de décadence latine. Il commence au-dessus du Janicule ; dans le pêle-mêle des ors, de la pourpre et du sang passe Messaline, robe défaite, échevelée, brandissant la torche vespérale dans l'évohé des nuages. C'est l'orgie avant la mort, car le cortège, descendant du Janicule vers la colline vaticane, va s'abîmer derrière le mont que le moyen âge appela le mont Maudit. Plus émouvant encore est le reflet sur le Pincio. La façade de la Trinité est en flammes : quand on la regarde de la via Condotti, rougeoyante, dressant ses deux campaniles comme deux bras, on croirait voir renaître de ses cendres l'incendie de Rome. Le spectacle est néronien cette fois, surtout
lorsqu'au bas des escaliers monumentaux croulent les pyramides de tubéreuses et de roses. Au-dessus des « prés de Néron », du Pincio, de la « tour de Néron » et de Rome entière semble alors se dresser, vêtu d'écarlate, le cabotin sinistre qu'évoquent l'Apocalypse et le Poète :
Exterminez!... Esclave! apporte-moi des roses, Le parfum des roses est doux!
(Avrils 1903, 1904, 1905; mai 1906.
S'il est malséant de ne chercher sur le visasfe d'une personne chère que le souvenir de ce qu'elle fut, c'est mal aimer le Forum que d'aimer exclusivement son passé. Au moins une fois, regardons-le pieusement tel qu'il est, dans les accords merveilleux qu'ont su composer avec ses ruines, sa végétation et sa faune, les deux subtils harmonistes : la nature et le temps.
Tel qu'il est, il est charmant, surtout en avril et mai. Sans doute, à première vue, c'est une immense carrière de pierre et de marbre qu'exploite l'infatigable Giacomo Boni : les blocs gisent dispersés, une grande toile abrite des restes précieux, une poulie enjambe un trou noir d'où l'on voit sortir des excavateurs; des tas de poteries brisées et d'éclats de marbre s'amoncellent dans les coins. Et l'on sent monter à son cœur un regret, une nostalgie, devant les estampes d'Isr. Silvestre, de Dupérac (1575) et de
Gruyl (1650), devant les tableaux de Claude Lorrain, de Yanvitelli ou d'Hubert Robert, comme en lisant les descriptions de Chateaubriand et de Barbier, surtout en écoutant les souvenirs de ceux qui ont vu, avant 1870, la majesté solitaire où les poules picoraient ^ Mais on ne fait point sa part à la Nature. La Nature est revenue. Et précisément, par un singulier retour, les feuilles même renouvellent, étendent le sein fécond oii descendra sa force génératrice ; en chaque cloaque ouvert s'insinuent immédiatement les plantes humides, chaque trou est un vase tout prêt pour recevoir les fleurs; les gravats et décombres recomposent à mesure un humus fertile oii les germes se lèvent. Voilà comment le Commandeur Boni, directeur des fouilles, architecte, archéologue, est aussi presque sans le vouloir le plus ingénieux des jardiniers. Gomme les vieilles peuplades italiques, la terre célèbre ici chaque année la fête du Ver Sacrum, du Printemps Sacré, et pose sur ces blocs gisants comme sur autant d'autels les prémices de sa riche Géorgique. Elle est la Vie victorieuse : sur les ruines des triomphateurs les végétaux muets de Lucrèce chantent le lo triumpe.
Il ne s'agit point de reprendre ici l'éternel lieu commun à la Chateaubriand. De toute l'envergure de son romantisme il a plané très haut sur le Forum, sur tous les aspects de Rome, et, comme une mouette