‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 9 sur 73 · Dans le Recueil de Buchon, VI, x · texte numérisé non relu

Dans le Recueil de Buchon, VI, x

2. Cf. le Pincio aux xvii® et xviir siècles, d'après la fresque de la Bibliothèque vaticane et les Vanvitelli de la galerie Gorsini.

fut la « Collis Hortorum », où les Acilii, les Dolabella, les Domitii, les Pincii se prélassaient, comme aujourd'hui Cosmopolis, dans le triple décor que posent autour des heures légères les grands feuillages, toute Rome et tout le ciel. J'y ai entendu rôder, vers le soir, le souvenir de quelques destinées qui saisissent l'imagination : destinées faites d'amour, de volupté et de mort, tels une élégie passionnée de Properce ou un tableau sombre de Tacite. Ici même dans les jardins des Domitii, une nuit de l'an 69, Néron était clandestinement inhumé par sa nourrice Eclogé et sa maîtresse Acte, toujours amoureuse, peut-être soucieuse de son devoir de chrétienne*. Son fantôme erra longtemps autour de son tombeau jusqu'au jour où Paschal II purifia le lieu par une église. Yers la « Trinité » s'épanouissaient les jardins où Lucullus, vainqueur de Mithridate, avait fait planter les luxuriances de l'Asie, et des cerisiers. Regardez, gravé sur la médaille de son triomphe, le visage de ce raffiné jouisseur : à l'avers il sourit sous son casque; au revers Roma, debout sur un quadrige, tient à la main un sceptre que termine une fleur : branche et fleur de cerisier? Sa sensualité est mieux qu'un souvenir. Au bas de la villa Médicis un jardin en terrasses s'étale; les orangers, les œillets et les roses sont là pour le seul luxe des yeux; mais l'héritage de Lucullus, ce sont ces petits cerisiers aux branches basses, arrièreneveux de ceux que le vainqueur du Pont rapporta de 1. Suétone, L.

Gerasos et acclimata dans ses villas de Tusculum, de Naples, d'ici. La jalousie du Sénat lui fit attendre un an le triomphe : épicurien avisé, il se consolait sans doute en croquant ces baies fraîches, pourpres comme la toge triomphale, inconnues encore à la gourmandise des Quirites.

Voués aux voluptés patriciennes, les jardins de Lucullus furent possédés par Messaline : il y avait gavé sa gourmandise, elle y roula sa luxure. Voyez, sur l'admirable camée du Cabinet des Médailles, cette opulente beauté, si riche capacité de plaisir. Mais tout s'achète, même pour une Augusta, et comme elle se faisait payer par ses clients d'une heure dans les bouges de Suburra, il fallait qu'elle payât au Destin, dont elle avait usé la complaisance. Maîtresse de Silius, à la nouvelle que Claude accourt d'Ostie pour se venger, elle se retire dans ces jardins. L'empereur, dans la chaleur d'une bonne digestion, est repris par « le souvenir du lit conjugal » : il demande à la voir pour écouter sa défense. Mais Narcisse veille : il donne Tordre immédiatement à l'affranchi Evodus, accompagné d'un centurion et d'un tribun, d'aller la tuer. Evodus monte ici, la trouve dans le parc, étendue sur le sable. Il l'injurie avec la goujaterie d'un esclave, le tribun s'incline en silence comme un soldat. Elle a compris. Comme elle promenait faiblement le poignard autour de sa gorge, le tribun la transperce d'un coup d'épée. Quand on vint annoncer à Claude la mort de sa femme, il était à table : il demanda à

boire \ Les jardins, la bacchanale, les pressentiments, le meurtre, quelle vision et violemment contrastée! Elle dramatise pour jamais cette partie du Pincio, qui lui prête à son tour la splendeur de son décor. D'autrefois à aujourd'hui s'échangent ainsi des correspondances où le passé reprend vie, où le présent recule indéfiniment : c'est là l'éternité spéciale de Rome. Mais quel artiste du sombre que ce Tacite! Quel Caravage, plus sobre! Quel Ribera, plus passionné! En mai dernier, j'entrai de nouveau à la « Trinité » : là où clamait en l'an 48 le lyrisme de la luxure, les voix blanches des pensionnaires du couvent chantaient le Stahat Mater.

Mais le génie du lieu se retrouve en d'apparentes coïncidences. Ici fut trouvé le Rémouleur de la Tribuna des Uffîzi, c'est-à-dire le Scythe aiguisant le couteau avec lequel Apollon va écorcher Marsyas. Dans ces jardins, durant des siècles, un dieu écorcha un satyre : musique apollinienne, air de flûte où s'expriment les instincts orgiaques, cruauté froide, s'exerçaient sous ces frondaisons. Pareillement, les jardins de Salluste sur la partie est du Pincio nous rendent témoignage que, selon le mot de Lucrèce, « toutes choses sont les mêmes toujours » : dans les bijoux des Romaines qui roulent en équipages je reconnais ceux de Crepereia Tryphœna, qui y vécut et mourut. En un sarcophage de marbre, aujourd'hui au musée des Conservateurs, elle repose, ou plutôt

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