‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 11 sur 73 · Cf. E. Gebhart, Débats du 10 décembre · texte numérisé non relu

Cf. E. Gebhart, Débats du 10 décembre

des plages bretonnes, il a jeté sur eux sa plainte mélancolique. Mais il n'a presque rien perçu ni su du détail, dont une grande part du reste était encore enfouie sous le sol. Quand par hasard il voulait se documenter il envoyait un de ses secrétaires fouiller dans les archives romaines (cf. Stendhal). A l'égard des choses, nature ou monuments, il fut comme à l'égard des hommes : très distant. Aussi a-t-il bien vu et dépeint la Campagne Romaine : elle n'a point de détails, ou plutôt ils se perdent dans sa majesté. Mais le Forum actuel n'est que détails, en chacun desquels d'ailleurs réside un infini de beauté, d'histoire et de légende. Voilà pourquoi, à se pencher sur eux, il y a de l'amour sans emphase et aussi sans petitesse.

A vrai dire on a beaucoup planté au Forum. C'est la volonté humaine qui fleurit dans les grappes de lilas blanc sur le haut de la via Nova et dans les grappes d'or du cytise au fond de la basilique Julia. Virgile eût aimé ces cytises, lui qui les prodigue aux chèvres de ses Bucoliques, et ils sont bien ici dans ce qui fut le campo Vaccino près du monte Caprino. On me dit même qu'une association de dames romaines s'est formée pour semer parmi les pierres le sourire de Flora ; toujours est-il que sur le soubassement du temple de Saturne, sur les pentes de la Curie et les Horrea s'épanouissent des roses, des œillets d'Inde

et des iris. On dirait qu'elles ont voulu suivre près de ce grand tombeau qu'est le Forum l'appel du poète devant les restes de Marcellus : « Jetez les lys à pleines mains ». Et ce geste leur siérait, comme le mot sied à Yirgile, qui fut si féminin. Là où l'archéologie creuse la poésie crée, et sur le grand squelette que le commandeur Boni ausculte tous les matins, une pudeur charmante jette un manteau de pétales. La casa des Vestales révèle un sens exquis des harmonies : dans les cubicules habitent des boules de neige d'une blancheur sacerdotale ; le long de l'atrium grimpent des rosiers blancs ou thé, qui perpétuent le parfum de la virginité consentie. Virginité orgueilleuse, parfois défaillante ! C'est ce que disent les petites roses pourpres autour des piscines. Aussi voit-on avec surprise au pied des murs tant de violettes sous leurs feuilles, qui jurent avec le sens de ces statues alignées, surtout avec les trois inscriptions qui proclament la fidélité de Flavia Publicia, grande Vestale, à ses vœux de pudeur et de chasteté.

Mais c'est le laurier qui domine. Regardez le Forum du haut du Palatin : il est lauré comme une médaille de l'Empire. Dans l'avenue qui y pénètre, ils font escorte militairement; des colonnes mutilées sont couchées sur le talus : Gloria victis ! Sur le haut de la via Sacra ils se raidissent comme des légionnaires. Mais nulle part ils n'ont plus d'expression que dans le petit cortile solitaire du temple du « divin Jules », où le silence a tant de voix : six lauriers

césariens montent la garde autour de la mémoire dictatoriale; leurs feuilles de bronze sont des pointes de lance, leurs tiges lisses sont des hampes. Ils semblent prêts à fournir d'eux-mêmes une couronne triomphale, et, tout jeunes dans ce petit espace, ils sont déjà augustes.

Gomme l'esprit romain est resté pratique, à côté du décor il a planté l'utile. Au temps du Pogge le Forum était un potager, et au xix^ siècle encore les Concourt s'y heurtaient à des trognons de broccoli. A vrai dire les jeunes figuiers qui étalent çà et là leurs larges lobes paraissent plutôt mûrir des pensées archéologiques : Pline nous dit qu'il en poussait un auprès du putéal de Curtius, et celui du Gomitium passait pour être le Ficus Ruminalis sous lequel les jumeaux velus avaient tété la louve, et qu'un miracle avait ici transporté; je l'ai retrouvé en effigie sur les bas-reliefs des deux plutei de marbre. Mais sûrement nulle archéologie n'a planté ni choyé la vigne qui grimpe sur treille au bas de la dernière colonne honoraire, ni telle petite plate-bande d'aulx autour de la guérite d'un custode. Yarron disait pour désigner un pauvre diable : « il sent l'ail » ; comme au temps de la plèbe, une gousse d'ail parfume ici les longues heures de vigilance.

Malgré tout la nature spontanée nous attache davantage, et elle étend au Forum, tranquillement, infailliblement, son imperium. Les plantes aquatiques se souviennent que le Forum fut un marécage : il a

gardé ses eaux, mais en les disciplinant, comme il sied à un Romain de race. Partout les tuyaux de plomb reparaissent, courant comme des artères sur ce sol toujours vivant ; les canaux antiques ont repris leur travail et leur bruit souterrain. Et je me souviens de ces canalicoles dont parle Festus, pauvres hères ainsi dénommés parce qu'ils passaient leur temps au Forum autour des canaux. Ici l'eau stagne, comme un stoïcien dans les mauvais jours, là elle bavarde comme un avocat dans les basiliques. Sur la fontaine de Juturne pèse un silence religieux et frissonne l'horreur sacrée ; l'eau inquiète paraît attendre un prodige comme le jour où les Dioscures, vainqueurs au lac Régille, vinrent abreuver leurs chevaux ^ Je ne parle pas des inondations qui naguère encore noyaient le Forum; mais aujourd'hui, sitôt que Jupiter pleut, des flaques s'étalent qui lui renvoient sa face auguste. Le lac de Curtius a reparu : dans un avril pluvieux j'ai vu le cercle de tuf et la cavité du sacrifice qui commémoraient le dévouement du vieux Sabin : une eau saumâtre, rougeâtre, baignait tout cela, comme si c'était encore le sang de Galba qui tomba ici même assassiné ^. Dans les fosses sépulcrales préromuléennes les pompes ne parviennent pas à épuiser les infiltrations des pluies : quand on se penche sur ces profondeurs d'histoire et d'eau, on ne sait plus au

1. Cf. le bas-relief de Tautel, tout à côté, et le beau denier de la gens Postumia, Babelon, Monn. de la Rép., II, p. 379.

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