‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 27 sur 73 · Paradis, XXXI, 1-2^ . k · texte numérisé non relu

Paradis, XXXI, 1-2^ . k

de gloire et lance des rayons de feu. Au faîte du Latran, les Apôtres et Docteurs gesticulent en échangeant avec les statues de Sainte-Croix un dialogue d'allégresse : « Laetare Jérusalem! »

Parce que Rome fut la ville des atriums, elle fut et est encore la ville des cloîtres. Le cloître est l'atrium de la maison de Dieu : il la précède au début pour ménager la transition entre la promiscuité de la rue et la majesté sainte du lieu, pour permettre au pèlerin qui vient demander audience de se recueillir avant d'entrer et de purifier ses mains à la fontaine lustrale ; puis il s'accole au flanc de la basilique pour vivre désormais sa destinée proprement monacale : il n'est plus que pour les pèlerins professionnels et quotidiens, il s'est fait religieux, il garde les tombes. Gomme le dit la curieuse inscription qui court la frise à Saint-Paul-hors-les-Murs : « Il enclôt les limites claustrales et pour cette clôture cloître s'appela »*. Mais dans sa métamorphose il reste encore fidèle au souvenir de l'atrium : il est romain à Rome, c'est-à-dire roman (je n'en connais aucun ici

1» Oras claustrales clàudens claustrum d6 clauâô vocàturi

de gothique), et il encadre de bon cœur le chant de l'eau, les ébats des oiseaux et les roses; un peu de paganisme erre « sub Jove » autour de ses colonnes, comme le parfum lointain d'un passé qui n'est jamais ici ni tout à fait mort ni maudit.

Beaucoup sont détruits, hélas! Le cloître de Saint- Alexis a perdu deux de ses côtés ; hier encore celui de l'Ara Cœli tombait pour faire place sur le Capitole au monument de Y. Emmanuel et de l'Italie unifiée. Ceci a tué cela! Mais il en reste beaucoup encore, oasis d'isolement et de fraîcheur opaque au milieu de la capitale. Ils sont, avec les fontaines, un des charmes les plus pénétrants de Rome ; des plus complexes aussi, car l'antiquité, le moyen âge et le présent y fraternisent sous la nature éternelle qui confond et enveloppe tous les âges dans son harmonie.

A vrai dire, tous n'ont pas cette richesse. Trois par exemple, à Sainte-Marie-de-la-Paix, à Saint- Onuphre et à San Salvatore in lauro, ont surtout le caractère de l'atrium antique : petits cortiles de la Renaissance, ils s'inclinent en pente vers le centre pour l'écoulement des pluies qu'un trou laisse fuir : c'est presque l'impluvium. Les mêmes, et d'autres encore, ont un aspect ou une destination qui intercepte toute grande harmonie : le cloître plébéien dans un quartier de plèbe, c'est celui de Santo Salvatore, où j'ai vu la grisette choyer ses géraniums sous des oripeaux suspendus; la virtuosité architecturale, c'est le cloître de Bramante à Sainte- Marie-dè-la-Paix,

dont les colonnettes du premier étage portent à faux sur les arcades inférieures ; celui de Santo Pietro in Yincoli, œuvre gracieuse de G. da Sangallo, n'est qu'un préau universitaire où des affiches collées m'ont appris les heures des cours cependant que les étudiants péripatétisaient; celui de Santo Cosimato a le tort d'en rappeler d'autres, du début du xin^ siècle aussi et plus beaux; celui de Saint-Paul-hors-les-Murs est un reflet de celui du Latran, et je l'ai vu refaire à neuf avec l'aide de soldats de la garnison. D'autres sont affectés au rôle de musées : Sainte-Françoise- Romaine abrite sous ses arcades de la Renaissance les débris du Forum, pierres du diable et des démons ; le cloître des Chartreux de Sainte-Marie-des-Anges, repris par l'antique génie du lieu, est devenu le Musée des Thermes de Dioctétien. Et certes, il est du dessin de Michel-Ange, et admirable. Placez-vous au milieu et regardez autour de vous : la retombée légère des colonnes ressemble à l'oiseau qui se pose; près de replier ses ailes, il tend en avant ses pattes fines qui affleurent déj à le sol ; ce n'est plus le vol libre, ce n'est pas encore l'arrêt fixé : c'est l'instant délicat où participant à la fois de la terre et des cieux il est comme suspendu. Ce portique est un arrivage de grands oiseaux blancs, qui se posent en quadrilatère, comme d'autres volent en triangle, sur le bord du jardin, autour du frais bassin. S'il est bien florentin par sa grâce nerveuse, il est michelangélesque par son immensité : il tient à la fois du génie grandiose qui

ne conçut rien que SOUS l'aspect du sublime et de l'éternel; de la majesté des vieux cyprès, dont l'un, planté, dit-on, par Michel- Ange lui-même, s'affaissa il y a deux ans sous un coup de vent que souffla Jehovah ; et de la grandeur mutilée des Thermes de Dioclétien où il est encastré. Malgré tout, il n'est plus qu'un corps sans âme, ou du moins faut-il que nous y ramenions cette âme par un effort de pensée. Désaffecté, il voit les Olympiens remplacer l'idéale présence du Christ, et les vestales, les héros, figés dans le marbre là où déambulait la méditation des moines. Ce cloître est lui aussi une galerie d'Antiques ; et sans doute jamais musée n'eut un tel cadre, mais précisément c'est le musée qui bénéficie et s'enorgueillit du cloître : celui-ci demeure en peine, et sa mélancolie n'échappera point à ceux qui ont l'âme nostalgique et qui croient qu'une grande œuvre est faite pour une destination spéciale, laquelle fut son principe et doit rester sa fin.

Voilà pourquoi c'est à Saint-Laurent-hors-les-Murs, puis au Latran, que nous irons chercher l'intégrale et l'harmonieuse poésie du cloître romain. Oh, la charmante retraite où enclore deux ou trois heures de sa vie que le cloître de Saint-Laurent! Terminé en 1187, il est d'un roman trapu, tout petit et profond entre de hautes parois. 11 était plus ajouré, plus lumineux

autrefois, avant que le portique du premier étage fût aveuglé; l'ensemble reste d'apparence solide, comme si ces arcades aujourd'hui franciscaines voulaient encore, ainsi que San Francesco dans le songe d'Innocent III, soutenir l'Église défaillante. Elles se doublent, se triplent d'arcatures simulées, dont l'inflexion ainsi multipliée pose la grâce sur la force. C'est un peu aussi la grâce du diable, car beaucoup de ces colonnes de marbre, les petites du moins, sont antiques. Lorsque le vieux capucin, courbé en plein cintre, me précède sous 1 arc roman qui donne accès au jardinet, ils font à eux deux une impeccable voûte d'arête.

Une suavité infinie est répandue dans ce minuscule espace, qui me fait penser au petit coin de cellule, à r « angello » des mystiques. La place de San Lorenzo m'y avait préparé, à qui son Gampo Santo et ses noirs cyprès font une couronne de recueillement. Mais tout ici ramène l'âme sur elle-même, en sa vie intérieure : ce cloître exigu, à peine remué de bruits légers qui épellent le silence, est tout intime et bien franciscain. Un capucin en tablier de travail bêche, bêche, sans même regarder le forestière; celui qui me guide, avec sa cordelière lâche et ses petits yeux ridés, a l'air d'être échappé d'une fresque de Giotto à Assise. Et c'est bien, en pleine Rome latine, un coin de la délicieuse Ombrie : le cloître a voulu rester anonyme, comme un religieux qui sait bien que l'orgueil est réprouvé par la règle de San Fran-

cesco; il est simple en ses chapiteaux cubiques, en ses colonnes lisses, dont certaines vont deux à deux comme des fraticelles, tandis que les autres s'isolent dans la prière. J'ai dit qu'il était à la fois grave et doux : n'est-ce pas l'idée qu'il convient de se faire du grand Ombrien, lequel ne passa point du tout une vie fade à interpeller les hirondelles, ni à bêler après les brebis? Il avait bon sens, activité, fermeté douce, et c'est l'expression même de ces formes. On observe ici la loi sacrée du travail comme le voulait Francesco, et je vois bien que frère Mouche, en dépit du soleil et des parfums, n'y bourdonne point; quelques légumes poussent en plate-bande, une treille court au-dessus du portique pour le cas où frère Sylvestre aurait envie de raisins, comme jadis. Afin de mettre dans ce verger des nécessités un peu de joie permise, quelques fleurs du bon Dieu, des « fioretti », géraniums, iris et violettes, s'évertuent autour de la vasque où boit une colombe privée, une « tortole, sorelle mansuète etsimplice^ ». Dans ce paradiso, à peine plus grand qu'un mouchoir de poche, j'ai revécu en plusieurs saisons les heures exquises du jardinet de Glaire à Saint-Damien et du Roseto de la Portioncule.

Telle est l'impression première. Mais ouvrez les yeux, tous vos sens : la nature a bientôt fait de recouvrir le mysticisme de sa volupté païenne. Ce

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