Fioretti, éd. Léop. Amoni, XXII
magnolia vernissé eût fait frémir d'aise notre sensuel Chateaubriand en nostalgie des « Florides » ; des orangers, tout comme dans la Primavera de Botticelli et dans les jardins sarrasins de Palerme, bombent leurs boules d'or : sur le sol feutré j'ai entendu tomber un « poum » mat et lourd. Au 22 avril les abeilles susurrent comme dans une idylle sicilienne. Regardez ce laurier, dans l'angle, qui monte, monte éperdument jusqu'à ployer comme un roseau pour franchir la claustration monacale et boire la vie de l'espace. Afin de commenter la leçon que donnent les choses, la basilique et le cloître me présentent le même contraste : dans la basilique comme d'ailleurs dans presque toutes celles de Rome, les vingt-deux colonnes de la nef d'Honorius III, qu'elles soient ou non du portique d'Octavie, sont païennes : païennes aussi celles de la nef de Pelage, avec les cannelures droites qui donnent à leur galbe une grâce musclée d'éphèbes, ou des cannelures torses qui les font ressembler à des nymphes sortant du bain et se tordant les cheveux; païens surtout tel chapiteau corinthien dont l'acanthe enveloppe des trophées de légionnaires, tel chapiteau ionique qui enroule en ses volutes une srrenouille et un lézard. Les deux bêtes sont-elles une fantaisie des marbriers antiques en veine de poésie « naturelle » ? Sont-elles la signature figurée des deux artistes grecs, dont parle Pline, Batrachos et Sauros, contemporains de Pompée? Toujours est-il que leur présence m'a charmé : en
attendant que le christianisme médiéval convoque directement dans les églises romanes et ses cathédrales gothiques les animaux de la création à célébrer la gloire de Dieu, voici une basilique paléo-chrétienne qui emprunte à l'artiste alexandrin son amour profane de la nature. En ce pays le panthéisme universel serre de plus près qu'aillleurs la maison de Dieu. Mais, dans le cloître, ce qui rend l'antithèse plus piquante, c'est l'attitude du brave capucin qui m'en fait les honneurs : il me montre complaisamment les inscriptions cimetériales de Gracilis, de Laurentius, qui reposent « in pace », d'Exsuperantius qui déclare avoir acheté place et marbre aux fossores des catacombes, d'Hilarus enfin qui dit adieu à sa femme Abundantia, « si méritante » ! Sur toutes ces plaques « la colombe du jardin s'est venue figer en symbole mystique et tient en son bec le rameau où l'espérance de l'immortalité fleurit éternellement. Mais, après avoir dépassé les débris si attachants de l'ancienne basilique de Constantin, puis de Pelage, puis d'Honorius III, il passe vite, les yeux baissés : voici un sarcophage avec scènes de combat, un tronc de statue dont la draperie souligne l'esthétique des formes humaines, des frises antiques encastrées : de tout cela émane un charme impérissable, celui-là même qui à la fin du moyen âge s'épandit sur le monde pour lui rendre, en une Renaissance splendide, le sens de la beauté, de la vie libre et de Famour. Et tout à coup Gybèle est
LA POÉSIE DES CLOÎTRES. Ôl
ipparue : la voici, sur un couvercle de sarcophag^e, a Grande Mère des dieux, amante d'Atys, déesse de a Terre, à qui allait un culte orgiastique où le sang les émasculations se mêlait à celui des tauroboles! 311e passe dans un char traîné par quatre énormes îléphants, puis sur une litière que portent les Galles andis qu'on joue de la trompette devant le cortège. Du coup, mon guide s'est détourné un peu; surpris de ne voir copier ce curieux bas-relief dont la photogra- )hie me fut introuvable, il fait un pas en arrière et nurmure en sa barbe : « Niente, niente » (Gela n'est :'ien du tout). Et la robe de bure, en s'éloignant, frôle de son mépris les marbres blancs où le Poème ( deNatura Rerum » s'est cristallisée
Je ne me rappelle avoir eu d'impression aussi tieurtée qu'à Girgenti. C'était au Dôme, et non dans an cloître, mais dans une chambre attenant à la sacristie. Au beau milieu, bien isolé sur une base de façon qu'on en pût faire le tour, comme pour les châsses où sont attachées grâces ineffables et indulgences, un énorme sarcophage, d'ailleurs célèbre, étalait sur ses quatre faces toute la légende de Phèdre : Hippolyte chasse le sanglier ; Phèdre, silencieuse sur un siège à pieds de lion, s'absorbe en sa passion; la nourrice apporte un billet au fier chasseur ; Phèdre enfin, affaissée parmi ses femmes qui pleurent ou cherchent à la distraire en jouant de