Nobilitate doctus hac Vassalectus in ane
Cum pâtre cepit opus quod solus pcriicit ipse.
composer les quatre chants de ce poème pétrifié. Quatre arcades plus grandes qui ouvrent sur le jardin, gardées par des sphinx égyptiens et des lions classiques, scandent encore cette ampleur déroulée. Pour qui a le sens de la ligne, de sa beauté propre, je dirai même de son expression personnelle, c'est ici un enclos de ravissement.
Aussi faut-il regarder les colonnes en elles-mêmes après la colonnade. Sœurs jumelles, l'accord de chaque couple nous touche comme un sentiment. Ce n'est point qu'elles se ressemblent : sauf les neuves, toutes simples, que la restauration a substituées aux chères disparues, elles sont presques toutes différentes, en vertu de ce principe de la riche diversité qui domine l'art ornemental du moyen âge. Aux porches de nos basiliques romanes comme de nos cathédrales gothiques je ne crois pas avoir vu beaucoup de listels identiques ni de colonnettes pareilles. Ce n'est pas seulement la dignité propre du lapicide, qui se faisait un point d'honneur de ne point se répéter lui-même, comme fait l'industrie : c'est aussi que l'imagination, jeune et fraîche, créait dans la joie avec une spontanéité continue dont elle s'enchantait la première; c'est enfin qu'un réalisme de bon aloi suivait autant que possible l'exemple de la Nature, qui ne fit jamais deux feuilles ni deux grains de sablé absolument indistincts. De ces colonnettes les unes sont tordues mollement comme des tresses féminines, les autres serrées comme des cordes ; et la torsade
est parfois si bien nouée au milieu, que l'attention s'y embrouille ainsi qu'en une intrigue. D'autres sont imbriquées, d'autres cannelées largement, ou bien à petits plis pressés comme un surplis de chanoine, de chanoine du Latran ! Le bois sculpté, l'ivoire fouillé, la liane souple, les écailles de serpents, les opulentes nattes de cheveux sont ici suspendus ou fixés par le travail de Vassaletto, inventeur de voluptés, poète. Car ce marbrier (marmorarius) est aussi un maîtrepeintre qui a joué souverainement de la lumière et de la couleur. La clarté et l'ombre évoluent avec la minute ou l'heure dans les creux, sur les contours : elle s'accroche ou caresse. Il faut voir ce cloître en plein soleil, un peu avant midi, lorsqu'un côté ruisselle d'éblouissement pendant que l'autre fait valoir dans une opacité propice chacun de ses détails : c'est alors le clair-obscur d'une strophe de la « Légende des Siècles » ; ou encore au crépuscule, je veux dire avant l'ave Maria, quand la clarté décroissante traîne çà et là, dans les sinus serpentins, sous les chapiteaux, de lentes et délicieuses agonies. A qui sait écouter le langage des pierres celles-ci parleront : le matin, revêtues de blanc et de filets de pourpre, cordelées comme des moines, mitrées de chapiteaux, coiffées de gemmes, elles siègent en concile, le grand concile du Latran, tel celui qu'Innocent III tint en 131o, ici tout près, pour l'apothéose de la Papauté. Le soir, les robes s'assombrissent, les gemmes s'éteignent, le concile s'évanouit au son des cloches de l'Angelug
dans les ténèbres où l'on dit que la Papauté descend un peu tous les jours. Malheureusement, on ferme trop tôt pour que j'aie pu voir la fin de ce mirage.
Imaginez maintenant sur la frise l'opustessellatuin, c'est-à-dire les plaques encastrées de porphyre rouge ou vert, et autour des colonnes les incrustations de paillettes noires, rouges et or, qui scintillent. Aujourd'hui elles sont tombées par endroits avec le ciment qui les sertissait; mais, quand l'œuvre était intacte en sa fraîcheur, c'était un morceau de firmament tombé des nuits romaines, avec des myriades d'étoiles accrochées au marbre. Ou encore (c'est la comparaison qui vient à l'esprit de la plupart) le cloître est un coffret sculpté oii des joyaux tour à tour dorment et se réveillent, émaux, métaux et diamants. La fantaisie siculo-arabe règne sur ces merveilles, car l'on sait que l'évêque d'Amalfi l'apporta de Monréale, dont le cloître est sans doute le prototype de celui-ci Mais celui de Monréale est immense, et c'est un défaut capital : au joyau il ne faut qu'un écrin ; dans le vaste quadrilatère où la haute basilique de Guillaume II versait son ombre j'avais peine à percevoir l'orfèvrerie des colonnes. Ici les proportions de l'ensemble font valoir tout le prix du détail. Sylvestre II (le pape, de l'an mille), qui fut inhumé à Saint- Jean de Latran oif est encore sa pierre tombale avec une magnifique inscription, et qui s'éprit de la civilisation arabe au point de passer pour sorcier, doit frémir d'aise si ses yeux peuvent percer les murailles : il revoit des splendeurs
analogues à celles qu'il avait pu contempler dans les édifices sarrasins, non pas en Sicile, mais « in Hypsalim » où il séjourna^; elles l'avaient dû frapper, lui, l'enfant d'Aurillac, l'écolâtre de Reims ; quand il avait quitté la France l'art roman n'était même pas constitué, mais sous les souffles tièdes venus du midi le voici, au xnf siècle, qui s'épanouit. Je ne puis non plus me tenir de penser que, lorsqu'Innocent III vit en rêve San Francesco soutenir sur ses épaules le Latran défaillant, ce cloître (dont les dates d'ailleurs ne sont pas précises) n'était pas encore bâti : se figuret-on ces somptuosités sur l'épaule maigre du poverello? Mais les chanoines du Latran, esprits subtils, préféraient à ces contrastes l'allégorie, voire le jeu de mots. Très fiers de leur merveille, ils y firent graver cette inscription disparue : « Que les âmes de ceux qui se font chanoines aient la structure de ce cloître : qu'elles soient fraternellement unies et polies comme ces pierres ^ » Malgré cette invite, le bijou était trop précieux pour que les branches de leur Congrégation ne se le soient pas disputé. A la mort de Paul II les chanoines réguliers ameutent le peuple de Rome en leur faveur, poussent une furieuse attaque contre les chanoines séculiers qui occupent la basilique et le monastère, et les boutent dehors. Sixte lY rétablit le statu quo ante, mais, pour donner compensation aux