‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 33 sur 73 · Mureti opéra, éd. Tymerman, à Vérone, t. I, p · texte numérisé non relu

Mureti opéra, éd. Tymerman, à Vérone, t. I, p

bords du Trasimène, dans la petite Castiglione del Lag-o! Malgré leur renommée farouche les eaux assez paisibles du lac n'évoquent pourtant aucun branle-bas maritime, et la défaite de Flaminius, qui s'acheva en multiples noyades, ne fut cependant pas un naufrage. A Rome, où Pie V organisa la croisade et une flottille, la bataille fait rage de tous côtés. Je l'ai vue ciselée en relief sur une plaquette en bronze de Leone Leoni, avec tant de sincérité dans l'émoi des eaux, que le métal semble liquide. Elle remplit presque la Salle Royale du Vatican, déchaînée par Vasari en deux immenses fresques où les badauds s'attardent. A la galerie Doria Pamphili, quatre tapisseries remuent encore au vent d'épopée. La flotte romaine était commandée par un Golonna : or les Colonna sont de Rome, et leur orgueil a prodigué ici les souvenirs qui font honneur à Rome et à leur race. M. Antoine est déjà en portrait dans la fresque de Vasari, avec le ténébreux Juan d'Autriche ; dans leur palais de la place des Saints-Apôtres je le reconnais, je le retrouve livrant bataille, revenant vainqueur, reçu par le Pape, couronné par la Victoire, enfin élevé au ciel de l'Apothéose par Hercule, dont il tient la massue! Au Capitole une inscription où roulent des sonorités redondantes s'encadre dô colonnes rostrales, de Turcs prisonniers, de cimeterres, de cymbales et de croissants : c'est l'exotisme oriental, la truculente Turquerie, que la vague refoulée apporta sur les rives adriatique et ionienne

OÙ les peintres l'allèrent ramasser. Vraiment incroyable est le stimulant que Lépante apporta à Fart (le la dernière Renaissance; mais l'art eut beau s'efforcer, il n'égala point la grandeur d'un événement où collaborent l'immensité de la Mer, la voix des canons et l'horreur de la tuerie. Tout cela reste froid.

Voilà pourquoi je suis bien plus touché par ce soffîte doré de la basilique, au-dessus de ma tète. Les voici, les fîères galères! Sculptées en relief dans les caissons, elles avancent leur éperon pareil au trident ie Neptune, recourbent leur proue à l'antique, et sont accompagnées du cheval marin à la crinière l'écume. Par leur témoignage elles me rappellent la proue de navire ornée d'un sanglier et d'un œil, qui îigure au bas du portrait d'Andréa Doria à la galerie Doria (l'Amiral avait bon œil et fonçait droit), et, par leur or, les galères sculptées au plafond de Sainte- Marie-Majeure en souvenir du premier or apporté l'Amérique par les galions. Que d'or dans cette voluptueuse Renaissance romaine ! Celles-ci étaient à a peine : elles sont à l'honneur. Dans les caissons s'oisins s'encadrent des trophées où je reconnais 3ncore le cimeterre, tel que le porte dans les fresques lu Pinturicchio l'inévitable Orientât à turban, le beau 3t sombre Djem.

C'est que la victoire était triple : spirituelle, ponti- LÎcale et militaire. Mais, par-dessus tout, elle était Qavale* Voilà pourquoi elle est restée pour les Italiens

d'aujourd'hui presque nationale. Impossible d'oublier avec quel accent les ciceroni prononcent le nom sonore, où retentit encore le grondement des bombardes sur l'immensité : « Lepanto! » Le destin de l'Italie est sur l'eau. Le Tibre fut un dieu et un roi de Rome, sa vie, un des traits de sa figure symbolique. Mais la mer fut son salut, et la Méditerranée fut sa mer. Près d'Antium elle affirma pour la première fois sa maîtrise, et les rostres qu'elle en rapporta, après avoir orné son Forum, ornent encore (en imitation) les colonnes de la place du Peuple. Actium a suivi Antium et précédé Lépante : et la jeune Italie, lancée comme une nef vers la haute mer, tressaille aujourd'hui de la poupe à la proue, je veux dire de Venise à Palerme, à chaque appareillage de ses cuirassés. A l'un d'eux elle a donné le nom glorieux, que j'ai lu, dans le train qui passait à la Spezia, sur le béret d'un matelot, puis sur le béret des gamins qui lancent des petits bateaux sur les canaux de la villa Doria-Pamphilj. Edoardo de Martino a peint le « Reale Gorazzata Lepanto » sur une mer e1 sous une nuit hostiles, oii tout se bat, flots, nuages, lune, et vous verrez l'apparition fantastique surgit dans une salle de la galerie Nationale d'Art moderne. C'est sur le Lepanto, en rade de Toulon, qu'E. Loubel et le duc de Gênes cimentent l'entente franco-italienne, dans une heure solennelle que la magie d( Ziem enveloppa de pourpre et d'or, d'orangé et ai turquoise.

Enfin jamais, depuis la fondation de l'unité italienne, aucun événement, sauf peut-être les défaites d'Abyssinie, n'avaient causé de Gênes à Messine un branle-bas d'indignation aussi formidable que lorsque furent révélées, ces derniers mois, les fraudes et concussions 011 la marine royale eût pu sombrer. Au flanc de ses navires l'Italie d'aujourd'hui a ses entrailles. Voilà les pensées qui débarquent des galères d'or au plafond de l'Ara Gseli pour descendre vers moi.

Le soleil descend lui aussi. La basilique s'obscurcit, et, là-haut, les nefs de Lépante sombrent dans l'ombre. Je sors, mais pour rencontrer encore du faîte de l'escalier comme d'une passerelle la mer immense, insondable, de la durée et de l'espace, où se pressent à flots impressions et souvenirs.... L'Ara Caeli nage sur l'histoire. Au fond, même, elle touche la préhistoire : dans le jardinet d'en bas, j'allais dire dans le bois sacré oii Pan (qui n'est pas mort) revient dormir sa sieste, la louve, roulée sur elle-même en sa cage, somnole; parfois elle lève son mufle pelé et pousse vers le Vélabre où son aïeule allaita les jumeaux, vers les forêts de Galabre où des pasteurs la prirent, un bâillement nostalgique. Pour le symbole, ô louve, il te faut rester là, car

on noirait un monde

Dans chaque goutte de ton lait!

dans la cage d'à côté l'aigle est taciturne, le cou dans les épaules : après Romulus, le premier roi,

César chauve, introducteur de l'Empire! Mais voici la Rome communale du moyen âge, quasi républicaine, avec la statue de Rienzo : du haut d'un piédestal où sont encastrées des inscriptions antiques, emblèmes de son patriotisme tout archéologique, le tribun brandit vers le peuple les libertés qu'il a tirées des textes. Sous moi dévale l'escalier qu'il fît reconstruire après la grande peste de 4348, et qu'il gravit le premier, solennellement. Derrière, la façade de l'église capitoline et sénatoriale, nougat de briques, est trouée de nids et criblée de piaillements : des fondements où gisent les souvenirs du temple de Juno Moneta à la croix du faîte, elle abrite tout le passé du Capitole. Autour de ces choses, la vie moderne chante sa multiple allégresse : j'ai vu descendre de voiture devant le palais municipal le prince Colonna, alors syndic de Rome, descendant du vainqueur de Lépante. Un bruit de poulies et de marteaux s'élève tout près, autour de blanches propylées : c'est le merveilleux monument qui surgit sur le promontoire nord-ouest du Capitole autour de l'Ara future dédiée à Rome Capitale et à Victor-Emmanuel II, premier roi d'Italie. C'est donc une autre Ara, mais c'est l'Ara d'un autre Auguste et d'une Rome nouvelle à côté de l'Ara Caeli. C'est leur revanche à tous deux! On a abattu, pour faire place au monument, le couvent et le campanile de la basilique. Et voilà la leçon des choses ! L'église avait vaincu la cité antique, la Sibylle avait fait tomber l'empereur à genoux. Aujourd'hui

monarque et cité sont affranchis. Mais demain les effraie à leur tour : le long de la grille où la louve de Romulus et l'aigle de César sont prisonniers une marmaille pouilleuse est parsemée, graine de socialisme ou d'anarchie qui se lèvera au vent des grèves.

ÏV

Vers la fin de sa vie le délicieux mystique est descendu des cieux sur la terre : il a regardé bien en face, aimé et de son pinceau scrupuleusement recréé le réel. Dans la suave Ombrie, à l'ombre des couvents de Gortone et de Foligno, il s'était concentré en sa vie intérieure, et son œuvre n'y était que prière. Sur les pentes de Fiesole, parmi les encensoirs des lys, cette œuvre est encore une « Élévation ». A Saint-Marc même, le cloître lui intercepte le bruit de la Florence du quattrocento. Mais des villes saintes d'Ombrie et de la ville des FJeurs à la Ville Eternelle sa vision s'élargit conimme le spectacle : il prend goût à la vie des hommes et aux choses, et se souvient du blâme évangélique : « Voyant, ils ne voient point; écoutant, ils n'entendent ni ne comprennent ». Rome lui fut un miroir du monde, spéculum mundi, sur lequel il ouvre tout grands ses yeux qu'avait

absorbés l'extase. Le reflet qu'il en reçoit, il le fixe sur les parois de l'oratoire de Nicolas V au Vatican,

Le dominicain de Saint-Marc arrive à Rome en 1445 à l'appel d'Eugène IV, pour lequel il travaille. Puis, après le Conclave de la Minerve, auquel il assiste, il trouve dans le nouveau pontife Nicolas V un patron qui le choie, et le charge vers 4450 de décorer à fresque son cabinet d'étude, plus tard transformé en chapelle. Remarquez cette intimité : après la Rome du xv^ siècle, c'est l'influence qui agit le plus sur l'évolution de son génie. Tout rapproche le pontife qui commande l'œuvre et le moine-peintre qui l'exécute. Ils vivent tous deux pour la foi, mais à son service ils entreprennent de mettre la beauté que recèle le monde et que l'art en exprime. Archéologue et restaurateur de ruines, bibliophile, humaniste et traducteur, grand amateur d'orfèvrerie, Nicolas V consacre de parti délibéré à l'expression du plus pur sentiment chrétien les formes que le génie antique et moderne emprunte au réel. Le biographe du Liber Pontifîcalis* et Vespasiano da Bisticci- vont et viennent des qualités exquises de son àme aux services précieux dont il comble l'art et les lettres. Il écrit fort élégamment l'épitaphe de son peintre favori, lequel fait ou plutôt caresse son portrait; ces deux hommes se sont aimés en un même idéal : cultiver le beau en Dieu.

Mais Rome surtout enveloppe et façonne son

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