Ed. Duchesne, t. II, p
2. Vite di uomini illustri del secolo XV, éd. Barbera, Firenze, p. 20-47.
nouvel hôte. Elle est la dernière étape, la plus diversifiée, du grand pèlerinage de piété et d'enluminure qui avait commencé à Fiesole; et c'est à cause de Rome surtout que lui aura manqué la condition sans laquelle il n'est point de pur mystique :
Naître, vivre et mourir dans la même maison.
Car, de San Domenico à Saint-Marc en passant par le pays de Saint François d'Assise, il n'était guère sorti de la pénombre claustrale. Ce pèlerin marchait, mais « il marchait tout pensif dans un rêve étoile ». Voici Rome maintenant, ville des Apôtres, siège de saint Pierre, et surtout foyer de la Renaissance. Du vieux sol surgissent les chefs-d'œuvre antiques, que les artistes toscans et ombriens viennent en foule copier. Pietro délia Francesca, Bonfigli de Pérouse, Bartolomeo de Foligno, et même Andréa del Castagno travaillent au Vatican : presque tous y apportent un amour décidé du vrai. L'humanisme pâlit sur les livres de la Grèce et de Rome ; partout les bibliothèques se fondent. « Roma Félix » enfin, travaillée d'une vie nouvelle, retentit des cérémonies I pontificales, du bruit des ambassades autour d'un ; couronnement impérial et des fêtes jubilaires. La « chronique de Yespasiano, surtout l'histoire de Frédéric III par yEneas Sylvius Piccolomini sont étincelantes et bariolées comme une fresque du Pinturicchio. Dès lors un univers entre dans le cœur du moine,
jusque-là fermé comme un cloître ou qui n'ouvrait qu'en ogives sur le dehors. Et c'est là l'intérêt de la minuscule chambrette vaticane : elle contient, avec une foi intense, presque toute Rome contemporaine : elle est riche d'âme, et pleine de choses.
Elle est pourtant aussi exiguë qu'une cellule. Mais, sur les quatre parois, s'étale toute la vie de saint Etienne et de saint Laurent, à qui Nicolas V avait une dévotion particulière : la chrétienté ne les séparait plus depuis que leurs « reliques » avaient été réunies dans la vieille basilique de Saint-Laurent hors-les-murs en un même sarcophage qu'on y voit encore. Au-dessus de l'autel une fenêtre cintrée filtre une lumière douce, intime. Les quatre évangélistes planent au ciel de la voûte gothique, comme il est juste, pendant que les deux saints souffrent leur martyre à mi-hauteur, entre ciel et terre. Ces fresques narratives, les Pères de l'Eglise ou Docteurs qui les encadrent, encadrés eux-mêmes dans des ogives à pinacles, et la magnifique draperie figurée en trompel'œil sur les lambris forment une harmonie de peinture et de décoration monumentales toute nouvelle dans l'œuvre de fra Giovanni. Car les fresques des cellules de Saint-Marc, peintes en carré ou en cintre près de la fenestrelle, ressemblent encore à des tableaux suspendus; la grande crucifixion même n'occupe qu'une paroi de la salle capitulaire, qu'elle emplit du^ reste de son inépuisable pathétique. A Orvieto les prophètes sont isolés, un peu diminués, à côté des clairon-
nantes visions de Luca Signorelli. Ici, tout se tient dans l'espace occupé, tout s'accorde en un concert à la fois spirituel et esthétique où Nicolas devait avoir, avec le plaisir musical des yeux, un avant-goût des joies du Paradis.
jk' Mais, ce qui frappe quand on examine de plus près, c'est, dans l'expression de la même loi d'amour qui fut toujours celle du génie de l'Angelico, l'éclatante nouveauté du style. L'influence de la Rome antique, l'observation consciencieuse des réalités contemporaines font de ces fresques le chef-d'œuvre de la Renaissance chrétienne, qui brise la vieille formule gothique sans se laisser aller au pur naturalisme. Fra Giovanni a soixante-trois ans; sauf les fresques d'Orvieto il a accompli son œuvre. C'est pourquoi se manifeste ici une maturité sereine, et cette force aisée que donne l'expérience. Ce ne sont plus des miniatures amplifiées sur le fond d'un azur céleste, ni comme à Saint-Marc des scènes simplifiées, proposées à la méditation de qui vit « in angello cum libello » : la vigueur du dessin, la largeur de l'action, l'assurance des poses, la grandeur du style enfin, tout témoigne que le peintre dont la naissance a presque clôturé le xiv^ siècle, appartient désormais à cet âge heureux qui découvre la beauté et la vie et en jouit avec une saine allégresse en attendant qu'on en abuse.
Il se délecte aux antiquités que Rome conserve. Soit que Nicolas V lui en ait communiqué le goût,
soit que lui-même en ait spontanément senti la beauté à une époque où elles se dressaient encore aussi drues qu'une moisson de juillet, il y a ici une archéologie précise, dilettante puisqu'elle jouit d'ellemême. Voilà le pieux dominicain ensorcelé par le charme tout-puissant qui émane des vieilles pierres : voilà le paganisme qui prête ses formes à l'idée chrétienne. Le prestige de l'antiquité est dans ces basiliques à colonnes tirées des temples, à chapiteaux corinthiens, à plafond plat, à abside circulaire : c'est l'édifice paléo-chrétien issu de la maison ou de la basilique romaine, et tel qu'Angelico pouvait en voir de fort beaux exemplaires à Rome, à commencer par la vieille église constantinienne de Saint-Pierre que Nicolas Y allait faire abattre. En architecture désormais fra Giovanni abandonne l'idéal gothique : sauf les baldaquins où trônent les Pères de l'Eglise, je ne vois plus que la ligne classique, droite ou cintrée. J'aperçois surtout le détail de la décoration romaine, que la Renaissance appropriera à sa libre fantaisie : dans l'Offrande de Saint-Sixte la porte de l'église a une frise d'anneaux croisés, un fronton grec où est inscrite une conque, et dans la conque se dresse un buste; au-dessus, deux médaillons s'arrondissent, où des figures d'anges remplacent simplement les têtes antiques. Voyez encore, quand saint Laurent paraît devant Decius, l'abside du tribunal qui se creuse en coquille, les montants sculptés de palmettes, le chapelet de petites rosaces, l'entablement où
s'enroulent des volutes de feuillages stylisés, et, dans une couronne de lauriers, l'aigle impériale éployant ses ailes. C'est son « Hâve Caesar » qu'exprime là notre dominicain. A la fois par souci de la couleur locale et par goût personnel il érige autour du martyre de saint Laurent ces cinq « Antiques » dans leurs niches, après les avoir copiés sur les originaux. Ils ne restent pas à ses yeux formes mortes; les costumes des personnages, depuis le manteau et la cuirasse de l'Empereur jusqu'aux toges des autres, révèlent l'étude passionnée de la draperie antique; les plis amples et nobles soulignent de leurs flexions ou de leurs cassures, comme dans la statuaire, le mouvement de la jambe et du bras. Dans les Aumônes de saint Etienne, Feurythmie de la pose et du costume chez les trois femmes ferait penser à trois vestales ou à trois Tanagréennes si la douceur chrétienne ne mettait dans leurs veux son reflet. Dans la Prédication de saint Etienne, un personnage a le bras enveloppé et soutenu dans le sinus de sa toge comme l'EschinedeNaples et le Sophocle du Latran. Les collections vaticanes n'existent pas encore, mais les œuvres de la plastique gréco -romaine abondent : ce qu'il y a d'absolu dans sa ligne touche le peintre comme un sentiment, il semble en écouter la musicalité. Je le vois, descendu des sphères lumineuses où Yénus couronne la Yierge dans le chœur des anges musiciens, se pencher vers ces miracles d'harmonie concrète et figée, qui étaient nécessai-
rement dans les desseins de Dieu puisqu'ils existaient. Mais, si puissant qu'ait été sur lui le prestige nouveau de Rome ancienne, la réalité présente l'a plus victorieusement conquis. A Saint-Marc, en effet, la préocupation du réel ne se manifestait qu'accessoirement dans son œuvre, qui était bien de ce monde, mais du monde conventuel. Le voici à Rome : le cœur de l'univers y bat; la vie morale, au lieu de s'enclore en des cellules, s'étale en symboles extérieurs, en cérémonies splendides le long- des rues, sur les places publiques, dans les basiliques. Rome est la cité de Dieu : c'est pourquoi elle retient ses regards naguère levés vers la Jérusalem céleste. Je la retrouve même en quelques-uns de ses aspects : voici, dans la fresque de saint Etienne conduit au martyre, l'enceinte Aurélienne, crénelée encore, flanquée de tours carrées, telle que vous pouvez l'admirer en sa beauté sévère vers la porte San Paolo. Nicolas Y vient de la faire restaurer : j'ai souvent rencontré, de la porte Flaminia à la porte d'Ostie, sur des inscriptions ou cartouches, son nom et ses armes. Le paysage du Latium développe tout autour sa majesté auguste : ce n'est point précisément la Campagne romaine, mais les reliefs dramatiques des monts Albains ou de la Sabine avec leurs villages fortifiés, leurs châteaux des Colonna, des Savelli et des Orsini, que gardent des cohortes de cyprès. Nous voilà loin des parterres de marguerites et de roses que les anges du Paradis effleurent de
leurs pieds blancs comme des lys, et des rochers à pans coupés qui, dans les scènes évangéliques de Saint-Marc, nous évoquaient les roches de Judée. Il y a ici la grandeur attristée des horizons où Rome est assise; et les deux scènes qu'ils encadrent, saint Etienne conduit au martyre, puis lapidé, ajoutent encore à leur air d'authenticité : ne furent-ils pas, des portes romaines aux limites de l'Agro, les témoins de tragédies pareilles? Dans la Rome du moyen âge même fra Giovanni s'est promené, a regardé, copié : au milieu de la basilique à colonnes où saint Etienne reçoit l'ordination, se dresse sur l'autel un élégant ciborium comme il s'en conserve encore quelques-uns; détails plus curieux : dans la balustrade qui domine le siège du grand-prêtre des Juifs je reconnais une de ces mosaïques des Cosmati, multicolores et pailletées, dont scintillent durant trois siècles ambons, colonnettes et tombeaux.
Mais la vie, la vie même avec son va-et-vient, son bruit et ses gestes hatituels, l'a cette fois retenu. Le spectacle familier de la piazza, de la via et du vicolo, tout le pittoresque populaire, s'est gravé dans sa mémoire quand il traversait le Borgo autour de l'Église apostolique ou quand il allait de celle-ci à Santa Maria sopra Minerva, son couvent dominicain. Et il l'a peint avec une franchise d'observation qui le classe, lui l'Angélique, parmi les réalistes du Quattrocento. Voyez saint Laurent distribuer lès aumônes : légèrement penché j il donne avec le sourire de ceux qui
ont le génie de Tamour ; autour de lui, des mendiants tendent la main avidement, d'autres attendent avec réserve leur tour; une femme prie dans une reconnaissance anticipée; l'obole reçue, une fillette et un garçonnet s'en vont ensemble, radieux; mais la fûtée lui entoure le cou, et de l'autre main cherche à le dérober; fra Giovanni, vous avez le sentiment de la malice féminine ! Or, nous savons que Nicolas V avait fondé, près du Gampo Santo dei Tedeschi, une grande aumônerie oij, deux fois par semaine, on distribuait pain et vin à deux mille malheureux, plus un repas à treize pauvres. Il a probablement assisté ou pris part à cette charité active : de là cette vérité des attitudes et des physionomies, ces « études » réalistes de mendiants, béquillards et culs-de-jatte. Nous sommes sur le parvis d'une basilique, et c'est bien là que la vie plébéienne étalait ses manifestations les plus colorées. Mais voici une scène de la rue proprement dite, une fleur du pavé : c'est la Prédication de saint Etienne, un pur joyau d'art. Oui, il a vu, sous ce ciel romain, sur ces dalles romaines, au pied de ces palais romains, ce diacre haranguer citoyens ou pèlerins. Debout sur le seuil d'une porte (l'Italie fut toujours familière), l'orateur compute sur ses doigts pour mieux faire saisir les vérités abstraites. Une vingtaine de femmes sont là, accroupies sur les dalles : elles écoutent pieusement, leurs beaux yeux clairs fixés sur ceux du saint; l'une joint par piété ses doigts effilés, l'autre s'accoude sur son genou, une
ROME ET LE REALISME DE FRa ANGELICO. 127
autre retient son gamin turbulent. Les hommes sont debout, à quelque distance : vous savez qu'ils sont partout moins dévots ; l'un d'eux sourit même, comme chatouillé d'un doute. Et tout cela est divers comme la vie! Or le souvenir me revient que l'année 1430 vit à Rome le jubilé de toute la chrétienté; que « De Roma à Firenze les routes étaient pleines, en telle façon que c'étaient fourmis à voir, tant y avait de peuples ^ » ; et que chaque parvis sacré, chaque place, chaque coin de rue vit pousser entre les dalles une prédication spontanée. Le dominicain ne put sortir cette année-là sans heurter ces scènes de sa sandale, et le souvenir l'en a tellement obsédé, qu'il les a fait revivre en cette fresque, qui bruit comme un coin du Transtevère. Et voyez le sortilège de Rome! A Florence^ déjà il avait peint la Prédication de saint Pierre, et à Pérouse ^ une autre prédication dans la légende de saint Nicolas de Bari ; mais l'une et l'autre se font en chaire, et, dans la dernière, Nicolas écoute le sermon, accroupi parmi des tresses blondes sur le gazon constellé : c'est la fiction poétique, un souvenir d'Ombrie, un épisode parfumé des Fioretti; ce n'est pas le goût du réel, ni cette précision virile dont la Rome jubilaire a doté son génie.
L'actualité (que son om.bre me pardonne!) envoie