Vespasiano, Vite, p. 41 i
portrait. Un portrait, c'est de l'exactitude, c'est du document! Durant des années il n'avait puisé que dans son cœur la vision des figures surnaturelles où s'expriment la béatitude et l'éternité; à Saint-Marc il s'était laissé aller à pourtraicturer quelques-uns de ses frères du couvent; mais peindre un moine, c'est péché véniel, surtout si l'on voile son individualité du nom de saint Thomas d'Aquin ou de saint Pierre martyr, et entre les murs clos! En 1447, à la prière d'Eugène IV, il avait peint dans la chapelle du Saint- Sacrement au Yatican quelques hommes célèbres de son temps : Vasari cite Biondo de Forli, Fernand d'Aragon, Frédéric III. C'était déjà plus d'audace. Il ose davantage ici : la tradition affirme qu'autour de saint Laurent ordonné diacre, prêtres et clercs sont des portraits; l'accent individuel les décèle. Mais surtout regardez Sixte II dans ses Adieux : impossible de ne point reconnaître dans ce visage avancé, à ce nez proéminent et un peu tombant, dans toute cette physionomie où la bonté rayonne, le Pontife que fra Giovanni chérit : il suffît de comparer avec la grande médaille de Nicolas V, dont un exemplaire est au Cabinet des Médailles. Et voilà les pauvres individus fragiles, éphémères (pulvis es et in pulverem reverteris!) fixés par le peintre des cieux.
Et maintenant, goût de l'antiquité et observation familière de la vie, Renaissance et réalisme, il faut dire bien vite que ces nouveautés ou ces audaces s'atténuent, se fondent dans la douceur du sentiment
partout épandue. Une piété tendre, cet amour de Dieu et des créatures en Dieu, que le langage mystique appelle proprement charité, met autour des visages un rayonnement. Dans l'Ordination de saint Laurent il illumine le visage du Pape, heureux de conférer l'ordre sacré, de saint Laurent, ravi d'extase à le recevoir, des clercs, transportés à leur tour de cette félicité. Il en est ainsi dans toutes les scènes où le Beato, peintre des béatitudes, a eu à représenter celles que procure l'amour donné et reçu. En revanche, que d'inhabileté au mal ! Les bourreaux qui poussent leur prisonnier devant Decius sont loin d'avoir ces trognes enluminées que les primitifs de Flandre ou de Cologne font paraître au prétoire. De l'Empereur luimême, charmant comme un éphèbe d'Athènes, on se demande s'il condamne ou approuve. Ni les geôliers qui attisent le feu sous le gril de Laurent, ni les augustes personnages qui du haut d'un palais assistent au martyre, ni les méchants qui lapident Etienne ne semblent prendre goût à la besogne ou au spectacle. Tout l'effort de TAngelico pour être véridique aboutit à dramatiser d'une barbe noire, selon la tradition du reste, ou bien à assombrir d'une teinte fauve les figures du grand-prêtre, des Juifs et des païens. Et l'on se souvient à l'instant que le peintre des Couronnements célestes et des Annonciations n'a su tracer dans son Jugement dernier des Uffîzi, à côté d'un Paradis ravissant de délices, qu'une image risible de l'Enfer.
Il est donc resté, dans ces fresques de sa soixantetroisième année, le coryphée de la tendresse évangélique ; mais il ne se contente plus du culte exclusif des âmes, sa piété boude de moins en moins à la beauté des corps et du monde. La première fois que je pénétrai dans l'oratoire, je fus témoin d'une petite scène où j'aperçus comme un symbole de cette évolution. Un évêque portugais, que j'avais vu à Naples à l'hôtel où j'étais descendu, était là : il admirait, en silence. Tout à coup ses yeux tombent sur l'autel : le crucifix est encore voilé bien que ce soit déjà le mardi de Pâques. Un mot bref, un geste au custode, et voilà que le crucifix endeuillé de violet renaît avec Pâques fleuries à la lumière qui coule de la fenêtre, à la joie de ces couleurs, aux belles histoires des saints, qui font de l'oratoire un pieux résumé du monde. N'en est-il pas ainsi du génie de l'Angélico? Voilé jusqu'ici de mysticisme bleu, il se découvre, il regarde, il s'enchante des choses. La Renaissance sensuelle ou savante ira bientôt jusqu'à les diviniser. Aussi, fra Giovanni reste avec Nicolas V le représentant de ces années d'élection, où le génie italien, assez maître de lui-même pour régler son choix, appelle les formes antiques et celles de la vie moderne à recevoir l'esprit du christianisme. Nul, du reste, n'a mieux que le Pontife lui-même analysé l'alliance originale qui composait leurs deux génies. Sur la pierre tombale du dominicain, dans une chapelle de la Minerve, il fit graver en distiques d'un humanisme élégant cette
épitaphe : « Qu'on ne me loue pas d'avoir été un second Apelles, mais de t'avoir consacré, ô Christ, tout mon bien ; une partie de mes œuvres est sur la terre, les autres sont au ciel. La Ville m'a fait naître qui est la Fleur de TEtrurie. »
C'est bien cela : Apelles, c'est linspiration antique qui désormais s'est insinuée dans l'œuvre de fra Giovanni; la fleur de l'Étrurie, c'est la curiosité du génie toscan devant la nature et la vie, ici devant les spectacles de Rome ; et le tout est pour chanter la gloire du Christ. Entre le moyen âge et le xvi^ siècle, entre les exigences de l'âme et la hantise du monde sensible, un Pontife et un moine parviennent à fixer un équilibre délicat, précieux infiniment parce qu'il est éphémère. Aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois.