‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 37 sur 73 · AUTOUR DE LA RENAISSANCE VOLUPTÉ ET SPIRITUALITÉ · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA RENAISSANCE VOLUPTÉ ET SPIRITUALITÉ

LE CULTE DE LA VIE UNIVERSELLE LES LOGES DE JEAN d'uDINE

Diane d'Ephèse a reçu un culte de la Rome du XVI® siècle. Impossible de dénombrer les effigies antiques que celle-ci a redressées sur leurs socles comme sur autant d'autels, encore moins les images nouvelles que sa religion a multipliées. Dans le seul Vatican, palais apostolique, elle est partout, dans la Chambre de la Signature, dans les Loges, dans la Bibliothèque, dans le pavé du Braccio Nuovo, versant de ses seins innombrables la vie, la vie à flots, aux insatiables depuis peu évadés de la spiritualité. Sa tête, ses bras, sa gaine sont hérissés d'animaux, depuis l'abeille jusqu'au lion ; mais sa poitrine est celle d'une femme, plus riche encore de mamelles; et ses bras ouverts, tendus en un magnifique geste de maternité, accueillent et enserrent tout ce qui est. Aussi les contemporains de Jules II, surtout de Léon X, ont-ils trouvé en elle, divinisés, l'Instinct, le Mythe et la Femme, réunis dans le symbole immense

de la Nature. Voilà pourquoi elle est si bien à sa place dans les loges, où Jean d'Udine a fait surgir autour de la Féconde le pullulement de l'été. Grâce à cet art décoratif des grotteschi, dont la fantaisie aussi maternelle que la Nature elle-même rapproche les êtres et les choses, il lâche les animaux en liberté parmi les fruits et les fleurs, ici comme à la villa Madame, au Saint- Ange et au palais du Té de Mantoue. Certes le Quattrocento aussi a représenté les animaux, et avec le réalisme minutieux qui lui est propre. Mais Pisanello est alors le seul à les avoir aimés et peints pour eux-mêmes. Les autres les font presque toujours participer à une scène officielle ou divine : les bêtes sont la Nature, mais la Nature s'associant à une bucolique pieuse comme la Nativité, aux angoisses du Jardin des Olives ou du Calvaire, à la cérémonie d'un triomphe. Dans l'Adoration des Bergers de Ghirlandajo, à la Trinité de Florence, un délicieux chardonneret, posé parmi les marguerites, regarde la pastorale où il collabore sans le savoir : son plumage, où s'harmonisent le jaune d'or, le rouge-pourpre et le noir lustré, chante allègrement la gloire du nouveauné. Dans la Nativité de F. Lippi, au Louvre, je l'ai reconnu ; le cardellino n'est-il pas l'hôte familier des champs de Toscane et d'Ombrie, l'ami des paysans et de leurs bêtes? Perché sur une solive contre le mur de l'étable délabrée, il lisse, lisse ses plumes : c'est la toilette de Noël. Auprès de lui un lézard se chauffe au soleil sur les pierres grises, un autre sort d'une

lucarne et s'avance pour causer. C'est qu'ils ne sont point là uniquement pour étaler les fines nuances de leurs écailles : ces deux contadini causent de la bonne nouvelle qui part de l'étable pour rajeunir le monde. Dans le cortège des Rois de B. Gozzoli au palais Riccardi chevaux, chiens, panthères apprivoisées, dromadaires sentencieux marchent aussi vers l'étoile et vont offrir au Bambino l'hommage du « règne » inférieur qui l'a confusément pressenti. Ils connaissent même l'éloquence des contrastes, ils savent, par le simple exercice de leurs instincts, faire ressortir le sens des scènes divines : dans la fresque de Ghirlandajo à la Sixtine, pendant que le Christ appelle Pierre et André à l'apostolat, qui est œuvre d'amour, là-haut le faucon s'acharne sur le canard sauvage. Que de fois, chez le Pinturicchio, il fait sur la paix de l'évangile pleuvoir du sang! Au contraire, voyez la Cène d'à côté, de Cosimo Rosselli; tandis que Jésus déclare : « l'un de vous me trahira » , et qu'au-dessus se déroulent sous nos yeux les visions tragiques qu'il a dans la pensée, un petit chien savant se dresse pour quêter une miette et deux matous se roulent comme chez vous ou chez moi. Mantegna,Ghiberti, Filarète, tous, font des végétaux et des animaux l'arrière-cortège de Dieu. Pinturicchio impose même aux bêtes l'allusion complaisante : sous prétexte de célébrer à la voûte des appartements d'Alexandre YI les mythes d'Osiris et du bœuf Apis, il y fait processionner le taureau des Borgia.

Il faut arriver à la Renaissance sensuelle, à Jules Romain, à Pierino del Vaga, à Jean d'Udine, pour trouver ce panthéisme qui se détourne résolument des cieux et divinise la vie universelle. Plantes et animaux ne sont plus des créatures, mais des êtres. Leur beauté n'est plus un don, c'est l'épanouissement, la fleur naturelle de leur devenir. Dans ces Loges, peintes et stuquées par Jean d'Udine, un seul petit relief en stuc, où le Pape bénit sous la loggia même un cardinal agenouillé, rappelle la sainteté du lieu : toutes les parois, en dépit de l'effacement des lignes et des couleurs, frémissent, frissonnent de tout ce qui marche, court, rampe ou vole. Ce que les disciples de Raphaël, en effet, aiment de la Nature, ce ne sont pas ses grands spectacles, c'est sa vie particulière et innombrable. Voici naître sous le pinceau de Jean d'Udine, comme en un prologue un peu rapetissé de Lucrèce, les habitants de l'onde opaque, dauphins à la queue enroulée, écrevisses cuirassées comme un gonfalonier de la Sainte Église, poissons si heureux de ne plus symboliser comme Viyjiùç paléochrétien Jésus-Ghrist-fîls-de-Dieu-Sauveur, que leurs écailles éclatent de feux de joie en l'honneur de la Saint-Jean d'Udine; des soles, des soles mêmes, si paradoxales en leur aplatissement! Emmi les fleurs rustiques et les fruits des vergers les oiseaux volent ou se posent : un petit verdier grapille des cerises, l'hirondelle strie le bleu, des canards de toute espèce, aussi minutieusement difî'érenciés que dans une ferme modèle,

s'ébatteni autour d'une arcade. D'ailleurs les animaux domestiques sont là, tels ce cheval tout harnaché et ce taureau qui tombe sous le couteau de Mithra comme à l'abattoir. Mais les bêtes de la campagne dominent, préférées, parce qu'elles sont l'instinct libre, la Nature en son privilège essentiel : cerfs, perdrix, cailles surtout, qui abondent dans la campagne romaine. Les morbidesses ont séduit le subtil décorateur : sur les rinceaux de la vigne le lézard darde sa langue fourchue, le rat hume et pressent dans une vibration de ses moustaches; l'écureuil, assis sous sa large queue comme un petit évêque sous son dais, communie avec une noix. A côté des joliesses les êtres rampants, si dédaignés, si vénérables pourtant aux naturalistes puisqu'ils ont aussi leur fin, aux mystiques comme saint François puisqu'ils ont leur mission. Tout le long, le long des tiges le colimaçon traîne sa coquille, et corne, corne. Avez-vous vu sur la plage un gamin écouter l'univers dans un coquillage, tout contre son oreille? Sur l'escargot Jean d'Udine s'est penché avec une piété panthéistique : il y a écouté sourdre l'Océan de la vie obscure. Le serpent enroule ses anneaux à la courbe des ceps : sa flexuosité prête merveilleusement au style, et Giovanni sait l'usage que l'art antique en a fait autour du bâton d'Esculape et sur la devanture des pharmacopoles.

L'exotisme jette d'ailleurs son éclat près de là : le perroquet des îles est perché, rutilant, et l'éléphant chemine lourdement, coiffé de son cornac. Le « lio-

fante » est fort à la mode alors : le roi de Portugal en envoie en présent à Léon X un énorme, qui fait la joie de Jean d'Udine et de Rome, et le désespoir de Baraballo le bouffon quand on le juche dessus*; c'est pourquoi notre peintre le figure encore en une fontaine de la villa Madame, et pourquoi je l'ai retrouvé dans une grisaille de la salle de Constantin, maçon et charpentier géant, qui déplace avec sa trompe poutres et moellons pour les constructions pontificales. Sa masse squameuse, le turban de Djem et de Zizim, le bric-à-brac ramassé autour de Constantinople en 1453 et de Lépante en 4571, ce sont pendant un siècle « Les Orientales » de la peinture, dont un reflet s'est ici fixé. Puisque l'Orient est la volupté cruelle, un lion dévore un taureau, un tigre assaille un pachyderme : ils sont opportuns ici, non loin de l'Éphésienne en qui s'incarne et se sanctifie la force exubérante de l'Asie. Mais les animaux que le Désir aiguillonne en font frissonner la muraille. Il fallait s'y attendre : car il est le paroxysme de l'instinct et l'ultime plénitude de la vie qui aspire à se dédoubler. La Renaissance y a reconnu du divin. Le cygne, qui partout éploie ses ailes candides ou menace de son cou bandé comme un arc, est aussi aux côtés de Leda qui l'embrasse et, plus loin, le fait participer au mystère d'où naîtront les Dioscures. « L'impur et fier époux que la chèvre désire » se cabre, et le bélier

Page 1