‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 38 sur 73 · Roscoë, Vita di Leone, III · texte numérisé non relu

Roscoë, Vita di Leone, III

transporte Hellé par-dessus la mer. Et si, tout autour de leurs caprices capricants, Jean d'Udine suspend ces masques ricaneurs et barbus, s'il lâche ces centaures et chèvres-pieds, c'est qu'en eux s'accomplit le mélange ineffable de l'humain et de l'animal, la transition dont s'enchanta la Renaissance entre la conscience et le pur instinct. Un immense gendarme surveille tout ce petit monde : il est la Discipline, et la discipline ecclésiastique, voire pontificale; mais le petit monde n'en continue pas moins sur les parois son immobile et muette activité. Il est émancipé définitivement : pour eux comme pour un Borgia, un Médicis ou un Arétin, vie, beauté et bonheur se confondent.

D'où vient à Jean d'Udine et à ses pareils ce goût des animaux? Pour notre peintre des Loges, en particulier , il est superflu ou du moins insuffisant d'invoquer le modèle des stucs et peintures antiques découverts dans les « grottes » : la pure fantaisie décorative, la facilité industrielle y tiennent plus de place. Il faut adhérer au jugement de Vasari * : l'œuvre moderne est « sans comparaison meilleure » que l'antique, elle est surtout plus « vraie et vivante ». Mais la figure humaine est déjà (nous sommes dans le premier tiers du xvi° siècle) un thème si frotté et refrotté que, pour le rajeunir, les Bolonais vont recourir à l'éclectisme, etles disciples même du Sanzio,

1. Pour cette citation et pour les suivantes, cf. Le Vite, éd. Le Pionnier, Firenze, 1855, t. XI, p. 300-16.

J. Romain par exemple, à une certaine vulgarité. Alors on se met à regarder les êtres qui font à l'homme un cortège de subordination et pourtant l'ont précédé dans l'existence. Voyez là-haut la « Création des animaux » par J. Romain et J. d'Udine : dans la nouveauté fleurie du monde, ainsi que dit Lucrèce, et sous la lumière du troisième jour, fraîche en effet comme une aube cosmogonique, toute une Histoire Naturelle qui est en même temps une Histoire Sainte se déploie autour de Jéhovah, d'autant plus heureuse d'être, de jouir et de multiplier, que l'homme est encore à venir. Ce Jéhovah, c'est le peintre, qui se donne là-haut l'illusion de créer dans l'espace, du seul mouvement de ses doigts d'artiste démiurge, une autre Genèse, c'est-à-dire une Renaissance. Certes, l'humanité conserve dans les Loges les droits que l'humanisme orgueilleux de l'époque lui a conférés, et c'est pourquoi les Atlantes, les nymphes, les trois Grâces, les lutteurs, toutes sortes de petites scènes anecdotiques et familières sont en bonne place, au centre même des pilastres; mais la vie instinctive déborde, et les inonde. Léonard de Vinci*, qui dit avec sa plume ce qu'il fait avec son pinceau, déclare qu'un peintre n'est pas un bon maître, qui sait faire seulement une tête ou une figure : il faut savoir peindre tout ce que produit la Nature. Il y a là une loi de l'évolution : dans notre

1. Toutes les citations sont tirées des Frammenti letterari ejllosofici, trascelti dal D' Solmi, Firenze, chez Barbera, 1904, p. 275, 277, etc.

xv!!!*" siècle aussi, après qu'on eut presque exclusivement cultivé la fleur humaine, devenue si artificielle. Desportes, Huet, Oudry, Chardin même ont ouvert aux bêtes le champ de leurs toiles en leur disant : « Allez, et vivez ». Et l'on sait qu'avec nos écrivains naturalistes nos artistes animaliers, de Delacroix à Géricault, à Barye, à Gain, à Frémiet et à Gardet, ont assuré autour de l'homme, hypnotisé par la contemplation romantique de soi-même, l'expansion de l'Instinct sacré.

La Science et la Philosophie ont encore incliné le xvi" siècle à ce paganisme. Il faut lire dans Burckardt le tableau de leur développement au xv% où les savants comme Pic de la Mirandole et Laurent Valla identifient déjà la Nature et Dieu. Mais lisez surtout Léonard de Vinci, qui renouvelle les audaces de Lucrèce avec un calme olympien : sans cesse il célèbre la « Bonne Nature », dont la peinture est la « fille légitime ». « Celle-ci participe de la Philosophie naturelle...; et elle est une science subtile qui, par une investigation d'ordre philosophique, considère toutes les qualités des formes, atmosphères, paysages, arbres, animaux, herbes et fleurs, baignés d'ombre et de lumière. » Voilà pourquoi, s'il fait parler les choses et les animaux en des Fables, en des Prophéties, voire en des Facéties, il les dessine avec un scrupule d'artiste et de naturaliste à la fois, analysant leurs parties, décomposant même leurs mouvements comme le fait notre photographie dynamique. Et c'est pour-

quoi aussi son Bacchus, au Louvre, nous montre du doigt l'allégresse des choses et y répond d'un sourire vraiment dionysiaque où revit le mystère des antiques Éleusinies. Après les philosophes et les savants, voici les mondains, comme Baldassare Gastiglione, qui se mettent à regarder « la Nature, laquelle est si belle », et à trouver que les plumes des oiseaux et les rameaux des arbres ont une grandissime vaghezza ^ Il ne restait plus aux poètes comme Pontano qu'à se faire les petits Lucrèces de cette religion naturelle et à chanter dans un De Stellis la « Génération des choses et des êtres inférieurs » à l'origine du monde, qui est comme un programme du poème en couleurs de J. d'Udine^

Gomment s'étonner que les simples peintres, qui sont beaucoup plus près des choses que nous, les aient aimées d'un amour où il entre de la philosophie, de l'observation scientifique et le goût esthétique des formes? Je n'oublierai jamais l'incroyable perfection de cette histoire naturelle de la bibliothèque Yaticane, illustrée par les disciples de Raphaël. Sur la page où elle est ouverte une sauterelle verte se promène; sur une feuille de mûrier une grosse chenille blanche pointillée de noir rampe. Au premier abord les visiteurs ne voient que là « curiosités » : puis ils s'attardent à la vitre, silencieux, saisis : admiration et dégoût! Ils ont vu surgir de ces pages une religion nouvelle

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