Vasari, XI
péché favori. Et voyez la vertu des leçons que lui donnent la nature libre et l'espace : Vasari nous dit ' qu'il avait reçu les enseignements d'un Flamand, voisin de Raphaël ; mais la manière de celui-ci était sèche, laborieuse, tandis que Giovanni donne tout naturellement à ses animaux la souplesse, le moelleux de la vie, et la morbidesse... italienne.
Alors il les lâche partout, plume et poil; et toujours dans leur cadre naturel de verdure. Dans la villa Madame au flanc du mont Mario ils m'ont beaucoup touché : car ici, ce dindon qui fait la roue, ce paon, cette chienne roulée sur ses petits, ce faucon qui serre la bague des Médicis, sont retournés de la domesticité à la nature. La villa n'est plus qu'une ferme : là où soupait Sa Grandeur Jules de Médicis, des instruments aratoires gisent; les plates-bandes maraîchères fermentent sous le fumier. Échappées à la tutelle du cardinal et de l'Église, la volière et la ménagerie de notre animalier, sans avoir changé de place, courent les champs. Dans les Loges où je suis il y a un peu plus d'urbanité ; il y a même du style. ^ Cette vie spontanée obéit aux nécessités de la décoration : la queue de l'écureuil s'harmonise aux volutes des tiges où il se balance, et si l'escargot se trouve là précisément, c'est pour que la couleuvre puisse darder vers lui son appétit. Du reste Jean d'Udine est ici plus qu'un animalier : presque un fabuliste; car je vois dialoguer de feuille à branche ceux que Lucrèce appelle à tort « animalia muta ». Ce Jean est un
La Fontaine et le rat que j'aperçois est un rat de ville, qui flaire la grappe et la vrille comme un petit prêtre romain flaire le dîner des riches. Mais ne vous y trompez pas : le peintre, à la ville ou à la campagne, les aime tous et toujours. Nul ne songe à reprocher à E. Galle de n'aimer point les fleurs, qu'il stylise, ni à Falize de méconnaître les scarabées et les libellules parce qu'il les cisèle dans l'or, décorativement.
Et puis, voici le Monde, la naturelle ambiance de ces êtres. Là-haut, à la voûte, autour du petit Moïse et de la fille du Pharaon, autour de Jacob et des filles de Laban, se développe un admirable paysage d'eau, de verdure et de joie. Il prolonge jusqu'ici l'horizon qu'intercepte le vitrage. Les arcades de la Loggia étaient ouvertes autrefois : la rosée des aubes et des soirs se déposait sur ces fleurs, qu'elle a fanées comme les autres; et c'est le chaud, le froid, l'air qui ont vieilli ces petits êtres, selon l'éternelle ratio Naturae de Lucrèce. Vivants ils sont, puisqu'ils dépérissent et s'en vont vers l'inévitable échéance. Aujourd'hui encore la vie de l'espace se déploie sous la Loggia, qui en est comme le vestibule : l'hirondelle raie la vitre, strie l'air de son cri; les moineaux viennent sur le rebord pépier aux effigies fraternelles, des corneilles passent lourdement au-dessus de la cour Saint-Damase ; par-delà Rome s'étale, appuyée au Pincio et au Janicule tout verts comme une Faunesse entre deux coussins de feuillages, et, dans
le fond bleu cendré, la Sabine et les monts Albains posent leur masse, socle énorme de Physis.
Il ne s'agit point de libertinage, mais de la passion dont s'est éprise la Renaissance pour un mythe qui lui fut un thème d'art et un philosophique symbole. Elle a beaucoup aimé les fables gréco-romaines, surtout celles où participe la femme : ses Lettres, son Art en sont peuplés; mais nulle ne l'a plus séduite que l'étrange mythe de Léda, épouse de Tyndare, amante du Cygne divin, mère par ses œuvres des Dioscures, Castor et Pollux.
Pour tout le Cinquecento italien il fut vraiment une incroyable hantise, et qui passa, j'allais dire s'envola par-delà les monts sur les ailes du cygne pour descendre dans les plaines de notre Renaisssance tourangelle. Les humanistes comme Pontano (il s'appelait Giovanni, mais signait Gioviano, ou en lalin Jovianus, ce qui veut dire fils de Jupiter), lui consacrent hexamètres et hendécasyllables \ en la façon d'Ovidius. Mais les artistes surtout le fixent à Fenvi sur la toile ou la fresque, sur le panneau de bois ou dans le marbre, dans le métal précieux qu'ils orfè-
1. Cf. De Stellis, II, p. 28, chez Aide Manuce, Venise, 1533.
IbO AUTOUR DE LA RENAISSANCE.
vrent et dans les majoliques. Les grands peintres, Raphaël, Sodoma, Vinci, Corrège, Véronèse, Tintoret, tous, ont représenté « Leda col cigno » ; elle devient, comme à la Farnésine, un lieu commun de la décoration des appartements. Michel-Ange luimême, le créateur deSr»Prophètes et de Moïse, le grave Pensieroso, a fait frissonner sur la toile et en deux dessins des Uffizi le groupe passionné qui, figé dans le marbre par Ammanati, est aujourd'hui au Musée National de Florence.
Les arts mineurs, ciselure, médailles, émaillerie, glyptique, céramique, s'y sont plus attachés, parce que leur formule embrasse mieux sa grâce décorative et que l'agrément qu'il recèle est propice aux délicats objets. Or c'est ici la souveraine maîtrise de la Renaissance, qui excelle peut-être plus encore au travail menu qu'à l'œuvre puissante. J'ai retrouvé Léda sur les faïences de Gubbio, d'Urbino et de Casteldurante comme sur nos émaux de Limoges ; en fines statuettes de marbre, d'ivoire ou de bois; soulevée en légers reliefs sur des coffrets, des buffets, des cheminées monumentales; je l'ai retrouvée, gravée au trait, jusque sur des poires à poudre ou pulvérins. Et cela est naturel, car le mythe devait plaire aux chasseurs : il a l'odeur des étangs où s'ébattent le soir, pour embrasser la nymphe, les grands oiseaux blancs; il est, à côté du mythe de Diane et d'Hippolyte où s'expriment la virginité des forêts et la fatigue saine de la chasse, le mystère rencontré, la joie
LE CULTE DES ANTIQUES SYMBOLES. loi
ardente des choses. Il fallait donc que B. Gellini, le maître-orfèvre, l'aimât d'une dilection particulière : il le ciselait sur des médailles d'or pour chapeau, sur le piédestal en bronze doré d'un Jupiter en argent destiné à François I"; et peut-être était-elle de lui la merveilleuse coupe d'argent doré, « chef-d'œuvre et grand spéciauté, la mieux élabourée, gravée et sigillée qu'il était possible de voir, dit Brantôme, et où étaient taillées subtillement plusieurs figures arétines comme de Lœda couchée avec son cygne ^ ». Pour comprendre toute son admiration, il ne faut pas oublier, non seulement le talent de Gellini, mais encore l'italianité de Brantôme, favori des Médicis et des Strozzi transplantés en France, et qui adorait Rome et les Romaines.
Mais voici qui m'a le plus frappé : dans leur passion pour le mythe, les Romains l'ont mis en telle place, qu'il paraît aux gens peu avertis un pur blasphème. C'est peu encore que le cardinal Louis d'Esté fasse ériger une Léda dans sa villa de Tivoli, non loin de la Diane d'Éphèse aux multiples mamelles; c'est déjà mieux que Léon X laisse Jean d'Udine la coucher deux ou trois fois sur la paroi des Loges Vaticanes parmi les grotteschi voluptueux; c'est bien plus d'audace à Clément VII et à Paul III de l'avoir acceptée, peut-être accueillie avec ravissement dans les appartements du château Saint-Ange : mais que dire