Cf. Pontano, DeStellis, I, De Venere
salle des Pontifes et dans les Loges, et nos artistes après Rome aux frises des aristocratiques tombeaux et des châteaux de Touraine. « Candida candidis », dit la devise de Claude de France au château de Blois, et voilà que le cygne de Léda, dolent, percé d une flèche, enroulé de la cordelière franciscaine, symbolise la blancheur morale et la pureté. Mais, à côté de lui, quelle occasion c'était de représenter la femme! B. Cellini dit que le point essentiel de l'art du dessin est de bien faire un homme ou une femme nus ; car le nu, surtout féminin, qui n'avait guère conquis son avènement qu'au début du xv^ siècle, était alors fraîchement dévoilé. Il reprend sa revanche de la pudeur gothique, et le mythe de Léda entre tous propose aux artistes ce charme de la femme étendue sur les prés ou parmi les joncs, appuyée sur le coude, un genou légèrement levé. Michel-Ange aima cette attitude, qui prend dans l'esthétique féminine mise à la mode par Cellini et l'école italienne de Fontainebleau une grâce plus nonchalante, une minceur flexueuse, presque fluide. Il ne restait plus, et là résidait la suprême beauté du mythe, qu'à enlacer les lignes cycnéennes et féminines dans une symphonie quasi musicale, où participent le lyrisme des courbes, l'hymne des couleurs, les decrescendos de la lumière et de l'ombre qui font le modelé.
Mais ils ont vu dans le mythe de Léda mieux que de la beauté. Leur imagination y a cru. Ils attribuent aux mythes une réalité aussi angoissante qu'aux évé-
nements de l'histoire ou de la simple vie humaine, réalité idéale, plus ample même que celle qui concerne les individus ou les peuples : car elle consiste dans les phénomènes de l'univers et dans les rapports généraux des êtres. Sans doute ils ne creusèrent point l'Odyssée et les hymnes homériques comme un Decharme ou un Bréal, et n'ont point reconnu dans Léda « Lêto aux heaux cheveux », divinité de la Nuit. Aux yeux perçants de l'exégèse le dieu du Jour s'unit à elle sous la forme d'un cygne, dont la hlancheur signifie l'éclat frais de l'aube. Il s'agit là, en somme, des phénomènes quotidiens de la lumière ou du sol fécondé par l'humidité du ciel. Tout au plus la Renaissance prête-t-elle attention à la troisième constellation zodiacale : les Gémeaux. Déjà Dante croyait que leur influence est heureuse sur les mortels :
0 gloriose stelle, o lume pregno Di gran virtu....
Quand il naquit, au printemps, le soleil venait à la rencontre de Castor et Pollux, ce qui a fait dire très joliment qu'il était né « dans le nid de Léda ». Voilà pourquoi je ne fus point étonné de rencontrer, parmi les signes du Zodiaque que peignit J. d'Udine dans la salle des Pontifes au Vatican, le beau Cygne et les Jumeaux ses fils, ni de retrouver ceux-ci dans les hexagones de B. Peruzzi à la Farnésine entre père et mère, dans un tournoi de robes, de nuages, d'azur céleste et de plumes.
Mais la Renaissance a d'elle-même déposé dans le mythe un double sens, ésotérique et apparent. Au sens apparent, c'est l'union d'un animal et d'une femme, pure monstruosité où s'enveloppe cette idée philosophique : l'alliance, la fusion des êtres dans la nature une et universelle. BufFon que d'Alembert surnomme le marquis de Tuffîères, devinera, mais n'osera point en son orgueil aristocratique et spiritualiste affirmer les affinités des « règnes », qui restent séparés comme les castes. Il n'infère aucune conséquence sérieuse de ce que les Hellènes rapprochaient sans cesse en des actions communes les choses, les êtres muets, les hommes à la parole articulée et les immortels. Mais le xvi® siècle est moins dédaigneux : en reprenant toujours certaines Fables, il a renoué du premier au dernier anneau la chaîne indéfinie qui commence aux olympiens et finit à ce qui n'a que la simple existence. S'il a goûté particulièrement le mythe de Léda, c'est qu'après les Hellènes il y pouvait confondre en un multiple hymen, parmi l'allégresse nuptiale des fleurs et des eaux, un dieu, une mortelle, un oiseau, deux enfants tout frais éclos de la coque brisée, et la nature entière. Avec un paganisme d'imagination qui est resté dans la race, il adhéra au dogme poétique des Métamorphoses, c'est-à-dire de l'unité de la vie dans la diversité des formes- C'est ici précisément que se décèle le sens caché du mythe. Le cygne, en effet, est Jupiter maître des hommes et des dieux, mais Léda n'est que la fille de Thestius etl'épouse
de Tyndare, une mortelle. C'est la nature humaine qui reçoit en elle, docile, les énergies fécondantes du monde. Pour mieux exprimer cette réceptivité qui nous soumet au dieu formidable, la femme a été choisie. Les humanistes de la Renaissance, trop fidèles à l'anthropomorphisme qui dès Homère voila aux Grecs les antiques symboles, absorbent la nature dans l'Homme déifié; mais les artistes gardent par grâce d'état l'intuition du sens originel et profond : cent fois, en « supposant » Léda à Jupiter, ils asservissent, ils ploient l'humanité à la nature, qui l'étreint, la pénètre, lui prodigue sa sève saine et riche. Par ce naturalisme grandiose qui fait honte à l'orgueil du Sur-Homme d'alors, ils rejoignent presque l'humilité des vieux panthéistes; mais cette humilité n'a rien d'effaré : elle est filiale et joyeuse. Je ne sais s'ils ont clairement discerné ce qu'ils mettaient ainsi d'euxmêmes dans le mythe, mais ils s'en sont doutés; dans tous les cas, peu empêtrés de critique, ils y ont trouvé ce qu'ils cherchaient, ce qu'ils aimaient passionnément : la glorification de la vie universelle et de l'instinct, inépuisable source de poésie.
La preuve c'est que, s'ils ont cultivé les mythes, ils ont rarement célébré ceux où retentit encore la plainte de la nature dans le deuil de l'hiver, lorsque la vie des choses est descendue sous la terre. J'ai beau chercher : je ne trouve qu'une fois, chez Jacopo del Sellaio, la légende d'Orphée, tout oppressée des brumes nordiques, des ténèbres des enfers puis de la
mort *. Elle plaît, surtout en son épilogue, à notre sensibilité septentrionale et romantique, que ne fait point frissonner la brise glacée de la Thrace. Même parmi les mythes propres à la nature méditerranéenne, il en est qu'ils ont évités : bien que celui de Proserpine et de Gérés soit né en Sicile, dans le val à la fois doux et grave d'Enna, ils n'ont guère adopté cet Érèbe brusquement entr'ouvert par le char plutonien aux noirs chevaux ni cette mère qui traîna sa lamentation dans tout l'univers et dut partager sa fille avec le roi des Ombres.
Il faut bien que ce soit l'idée (et la beauté) inhérente au mythe qui ait tenté le pinceau chaste de Michel - Ange. Sans doute le duc de Ferrare commande le sujet; mais ce n'est point une raison pour qui tient tête à Jules II et d'ailleurs n'asservit son génie indomptable à aucun programme. Mais il a mieux senti que personne la parenté de tous les êtres, et des choses avec les êtres. On a exagéré l'exclusivisme de son culte pour l'humanité et la forme humaine : à quinze ans il fait ce masque de Faune « qui sait le grand secret et sourit » (V. Hugo). Il rêve de sculpter une montagne - ; et d'autre part l'inachèvement de telle et telle statue ressemble à une philosophie méditée : elles gardent des attaches avec le bloc fruste où leur âme est encore à demi engoncée. Ici Léda se livre au
1. Elle est plus familière aux humanistes: cf. Pontano, De Stellis : De LjTa et Orpheo, chez Aide, 1533.