Vita di M, Buonarroti, par Gondivi, chap. xxiv
cygne, là le sanglier vient de tuer Adonis dont le sang va faire fleurir les roses ; ailleurs les Centaures se battent; et à la voûte de la Sixtine la Nature et l'homme, les cieux et la mer, la terre et les astres, les génies-cariatides et les Prophètes, les Sibylles et les bucranes desséchés au feu des sacrifices coexistent dans une « Création » qui fut successive selon la Genèse, qui est perpétuellement simultanée à cette voûte. Cet homme a vraiment regardé d'en haut, comme un dieu propice, l'union de Léda.
D'ailleurs ce mythe panthéiste est resté latin, surtout romain. Je l'ai peu rencontré chez les Flamands et les Hollandais; mais il reste dans l'atmosphère de Rome, comme un prodige suspendu entre ciel et terre, et c'est là que l'a capté le pinceau si grave de Poussin. C'est que lui aussi, moins étroitement classique et humaniste en son siècle que Boileau, a dû pressentir le symbole de l'union inouïe : il n'est que de regarder son Polyphème, où la montagne s'achève dans la conscience d'un demi-dieu, où la conscience du demidieu s'effondre dans une plainte humaine. Enfin, que tel soit le sens du mythe et tel le sens que la Renaissance y devina, je n'en veux qu'une dernière preuve : le décor que la plupart des artistes, par exemple Filarète, Jean d'Udine et Léonard de Yinci donnent au mystère qui s'accomplit : décor de fête, la fête de tout, du Tout. Les deux premiers, à la porte de bronze de Saint-Pierre et dans les Loges du Vatican, font grouiller tout autour le monde végétal et animal. Mais
voyez particulièrement la Léda du Vinci (ou de son école, ou peut-être duSodoma) à la Galerie Borghèse : pendant que le cygne étreint de son aile la hanche de la mortelle debout, la nature heureuse s'évertue à chanter l'hyménée; les volubilis et les marguerites étalent amoureusement leurs pétales; la colombe, la perdrix, même un escargot, offrent l'hommage de leur humble existence; une rivière fuit dans les lointains bleus qu'encadrent des montagnes, une paysanne conduit son âne vers les champs, et Elle, fleur de l'universelle nature, sourit à la vie de ce sourire léonardesque et ambigu dont nul n'a sondé toute la profondeur.
C'est pourquoi ceux des modernes qui ont repris le mythe, c'est qu'ils avaient en eux le démon de la Renaissance italienne et romaine. D'une façon générale, notre néo-paganisme ressuscite la mère d'Hélène à chaque Salon, j'allais dire à chaque Saison, puisque Mai {c'est le mois des Gémeaux) scande ce retour. Léda se repose au Luxembourg dans la toile de Courtat, en la statue de Desbois, au délicieux camée de Goulard, au somptueux émail de Garnier et Grandhomme. Mais nul n'en a subi la séduction comme Gustave Moreau : au pied de la colline de Montmartre, dans la demeure silencieuse de l'artiste qui s'isola le plus obstinément dans la nostalgie des anciens mythes, j'ai retrouvé Léda quinze ou vingt fois (tableaux, dessins, préparations) parmi ses sœurs de légende. Il fallait s'y attendre; car il eut en lui, mais compliquées d'exégèse et de mélancolie, toutes les passions du Cinquecento
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italien : la passion de l'antiquité, surtout de ses mythes naturalistes, qu'il imprègne de pensée moderne ; la sensualité ardente, qu'il voile de tristesse : car ses légendes préférées sont celles qui ont pour centre une grande amoureuse, Déjanire, Gircé, Europe, Pasiphaë, Hélène, Sémélé; enfin la somptuosité du décor, des vêtements et des joyaux. J'ajoute qu'il est italien dans la moelle : son coloris, ses ciels d'un bleu vert, ses étoffes chatoyantes sont de Venise ; ses cyprès hiératiques et sombres sont du pur Latium; ses fonds de rocs abrupts et de rivières bleutées qui se perdent dans la gaze des lointains viennent des Ombriens et des Lombards, surtout du Vinci. Cette âme septentrionale et d'inquiétude si moderne fut vraiment avide du paganisme, aux sources duquel i remonta son analyse. Voilà pourquoi Léda le devait tenter. Regardez le « Sacre et Triomphe de Léda » : elle est assise sur un rocher; le Cygne, illuminé d'une gloire divine, pose sur elle sa tête; deux génies apportent une couronne; « le grand Pan, les Satyres, les Faunes, les Dryades adorent », comme il est dit au bas d'une esquisse. C'est la Nature entière, brute, végétale, animale, humanisée ou divinisée, qui proclame et consacre la royauté de la Femme. Et ainsi G. Moreau a commenté le sens du mythe, et les raisons du goût universel qu'y prit la Renaissance romaine.
Nous voici revenus à Rome. Rome m'est toujours apparue comme un des avatars, une des « Meta-
morphoses » de Léda. Elle fut à la Renaissance et est restée, en son incurable paganisme, la fille d'Hélène et des dieux hellènes. Gomme Léda elle se tourne aujourd'hui vers le Nord et le génie des races saxonnes. Certes, elle n'est plus, selon le mot de l'Apocalypse, « la grande prostituée couchée sur les sept montagnes, avec laquelle les rois de la Terre se sont commis » ; mais, en pleines ruines du Palatin, quand elle fêtait ses hôtes du Septentrion, j'ai entendu ses orchestres militaires jouer la marche de Tannhaeuser et la chevauchée des Walkures. Comme Romulus guettait les vautours sur la colline augurale, elle est sans cesse préoccupée, elle la grande Latine, des pays d'où viendront les oiseaux boréaux par-dessus les Alpes de neige; après un moment de surprise, elle choie les œuvres de Tolstoï, de Suderman et d'Hauptmann, d'Ibsen qui l'épousa ellemême passionnément ; « avec quelle force magnifique monte à nos poitrines le souffle piquant qui vient du Nord ! Nous sentons dans ses chants ce que c'est que vraiment vivre et communier avec la Nature » \ En ses accointances politiques même Rome m'a renouvelé le mythe de la Renaissance; je l'ai vue naguère, toute frémissante sur les rives de son Tibre où surgissait une floraison spontanée de mâts et de drapeaux, attendre le blanc Lohengrin des bords delà Sprée : Léda s'ouvrait au chevalier du Cygnjb*