‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 45 sur 73 · P. 285, éd. Sonzogno, Milano · texte numérisé non relu

P. 285, éd. Sonzogno, Milano

volupté. Depuis l'artisan jusqu'au grand seigneur chacun lui apporte son hommage : le jour de l'intronisation de Léon X, un orfèvre dresse devant sa boutique une statue antique de Vénus et grave sur le socle : « Gypris régnera toujours ». Castiglione, Bembo dans les « Asolani » consacrent à l'Amour comme à la Beauté des pages enflammées. Je sais bien que c'est l'amour platonicien, mais d'intention seulement et en théorie : l'accent, le style, et ce verbe italien si chaleureux, si sensuel, y mentent sans cesse. Parce que le diable est malin, Castiglione finit son livre comme Lucrèce commençait le sien, par une prière éperdue à l'amour, « Amour santissime. Seigneur, principe et fin de tout bien ». EtPietro Bembo, qui restait pur cicéronien (en langue vulgaire) dans les Asolani, même auprès de Morosina, coupe et entrecoupe son ample phrase d'humilité et de tendresse quand il écrit à Lucrezia Borgia : sa période est oppressée! Ces gens ne sont heureux que dans le rayonnement de la femme. Dans le sillage du jasmin d'Espagne ou du clou de girofle, presque tous, financiers, humanistes, condottieri, tyrans, prélats même, engagent allègrement leur destinée. Les œuvres les plus connues de l'époque sont à son honneur ou lui font une place ; les mots, la peinture, le marbre deviennent chair et frémissent voluptueusement comme à l'ardeur d'un contact; tantôt c'est la véhémence de l'instinct, tantôt la morbidesse du sentiment. Ils peignent la Vierge avec un sens profond

du péché. Toute l'Italie d'alors est vraiment la « terra da donne » . Yoilà pourquoi Imperia règne vingt ans à Rome; maître Pasquin la célèbre en vers au coin des carrefours, et Blosio Palladio s'écrie : « Les dieux ont fait à Rome deux présents inestimables : Mars lui a donné l'Empire et Yénus l'Imperia ».

C'est qu'elle est la plus riche incarnation de l'idéal du temps. Les simples mérétrices qui grouillent dans les œuvres de l'Arétin, dans le Novellino de Bandello ou de Molza, n'émeuvent que la sensation. Les Vénitiennes de Palma et de Véronèse, même les grasses Romaines de Seb. del Piombo apparaissent en leurs effigies telles qu'elles furent en effet : belles et bêtes; animaux de luxe, étaler leur beauté ambrée et leur crinière blonde ou brune où s'enroulent des colliers de perles, c'est toute leur vie. Or il faut fuir, comme dit Gastiglione, la « brutesse de l'amour vulgaire ». D'autre part, entre Vittoria Colonna, Gaspara Stampa, Isabelle d'Esté et nous, la vertu conjugale ou maternelle et la hauteur même de l'intelligence interceptent un peu le charme : à tort ou à raison elles apparaissent moins femmes parce que leur talent les rapproche des hommes, et l'amour qu'elles suggèrent participe selon Gastiglione de la Raison, qui s'attache aux platoniciennes Idées. Imperia, elle, a tout à la fois la beauté qui émeut les sens et la culture qui séduit l'àme. Cette « garce » (le mot est de Bayle et ne comportait point alors de réprobation) eut une personnalité assez riche pour que des banquiers, plaçant leur

cœur à fonds perdus, en soient venus à cet entier abandon de soi : « amare ardentissimamente ».

Ses talents ne font aucun doute* : elle tient de Ferrare, sa patrie, le goût des arts et des lettres, danse à ravir, joue du luth ou de la cithare avec des livres de musique. Elle est « sage au parler, selon le joli mot de Brantôme qui s'y connaissait, et se pourrait fort moquer des gentilles dames de Rome, lesquelles ne sont apprises à la parole comme elle, mais sont muettes comme pierres ». Elle cultive les livres latins, lit « le divin énamouré Platon », tout comme plus tard Ninon de Lenclos : peut-être était-ce dans le magnifique 149 de la galerie Mazarine, copie faite à Florence en 1472 de la traduction latine de Leonardo Bruni l'Arétin, et si précieusement enluminée! Dom. Campana lui apprend à tourner des sonnets; les humanistes se pressent dans son salon des bords du Tibre comme nos pères chez les précieuses; Maddaleno vint lui lire ses vers, Beroalde le Jeune lui dédie ses odes latines. Je n'ai pu trouver trace d'elle, en dépit de Roscoë, dans les œuvres de Sadolet, évêque de Garpentras, secrétaire intime de Léon X, puis cardinal; mais les membres de l'Académie de Pomponio Leto, païens fieffés pour qui l'humanisme est le plaisir antique, viennent échauffer leur doctrine à son contact. Les ambassadeurs, les prélats lui font hommage de leurs loisirs. Elle est le péché, mais délicat, elle

1. Cf. le Dict. de Pierre Bayle,aTi. Chigi; et Roscoë, Vita di Leone X, t. II.

est le vice si l'on veut, mais voilé de gentilezza; et ces violents à peine évadés de la barbarie du moyen âge, elle les civilise. Aspasie, Diotime, que cite Gastigiione, ne sont que les prototypes de cette Romaine digne d'Athènes qui est bien décidément une femme de cou7\ une cortegiana, voire une femme de palais (donna di palazzo). Rome est fîère de sa courtisane, qui à son tour rayonne de bonheur : car la vie est heureuse, dit l'Arétin, pourvu qu'on soit né avec Vi7îgeg7îo.

Avec ces talents elle fut très belle. Être belle est sa raison d'être et sa gloire. Elle a aux yeux de Rome cette vertu singulière d'aller jusqu'au bout de sa destination, de faire irradier sa beauté et de donner du bonheur comme l'abeille fait son miel. Le don divin qu'elle a reçu l'élève au-dessus des lois de la commune humanité. Cette courtisane est donc honorée de son vivant comme une demi-déesse, pour qui il est des grâces d'état; et elle peut s'appliquer le conseil du Pape Alexandre YI à Lucrezia dans la Renaissance du comte de Gobineau : « les mérites qui se peuvent approuver dans une femme ordinaire deviendraient chez vous des vices ».

Sa beauté n'est donc pas à elle seule : elle appartient à tous, et à l'Art, qui s'empresse de la fixer pour toujours. Le Ginquecento, ardent à la vie, cueille l'actualité qui en est la fleur avec une prompte allégresse, que le scrupule ne troubla jamais. Aussi, les portraits de Vannozza Gaetani, mère de Lucrèce et de

César, et de Julie Farnèse, chère aussi à Alexandre VI, sont-ils dans les appartements Borgia du Vatican. Voilà pourquoi j'ai pu et tout le monde peut comme moi connaître Imperia. Un médaillon de l'époque* nous montre bien en elle l'idéal du xvf siècle : c'est la rectitude grecque du front et du nez, celui-ci « bien tiré, comme disaient nos pères, par un profil justement et droitement compassé » ; dans les cheveux en torsades s'enroulent des chapelets de perles; de grosses perles pendent à ses oreilles ; un double rang de perles cercle sa gorge dévoilée. Mais dans la fresque du Parnasse de Raphaël elle est toute, avec les couleurs mêmes de la vie. En un bosco de lauriers oij coule la source d'Hippocrène, elle est assise parmi les poètes et les Muses : elle est devenue Sapho, qui fut poétesse comme elle, aima l'amour comme elle; et, comme Sapho, elle tient le luth harmonieux^. C'est la seule qui soit expressément désignée par son nom, sur le désir de Chigi; une atmosphère idéale, surnaturelle, enveloppe déjà celle qui allait en effet. Tannée suivante (1512), rejoindre les bienheureux sur les prairies qu'Homère constelle d'asphodèles et fra Angelico de marguerites. Elle est aussi dans la fresque d'Héliodore, parmi les éplorées que sauva l'intervention divine; dans la Transfiguration, elle laisse reposer sur son profil et sa nuque nos yeux et notre esprit, surmenés par le double mystère qui

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